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Full text of "Le monde et la guerre Russo-Japonaise"

Front the Library of 
Henry Tresawna Qerrans 

Fellow of Worcester Collège^ Oxford 



1882-1Ç21 



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<By his Wife 



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Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



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LE MONDE 



GUERRE RUSSO-JAPOMISE 



DU MEME AUTEUR, À LA MEME LIBRAIRIE 



L'Europe et la question d'Autriche au seuil du vingtième 

siècle. 3 e édition. Un vol. in-8° avec six cartes en noir, huit en couleurs et 
quatre fac-similés de documents- 10 fr. 

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de huit cartes en couleurs de Dietrich Reimer, de Berlin. Un vol. in-8° 
raisin , 12 fr. 



\ rvgm 



ANDRÉ CHÉRADAME 



LE MONDE 



p:t la 



GUERRE RUSSO -JAPONAISE 



Ouvrage accompagné de vingt caries 





PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT ET O, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GARANCIÈRF. 6° 

1906 

Tous droits réservés 



Tous droits de reproduction et de traduction 
réservés pour tous pays. 

Published 24 January 1906. 

Privilège of copyright in the United States 
reserved under the Act approved March 3 d 1905 
by Plon-Nourrit et C i(i . 



MONSIEUR ALBERT SOREL 

Mon maître 



PREFACE 



La guerre qui vient de s'achever en Extrême-Orient 
est assurément l'événement le plus considérable qui se 
soit produit dans le monde depuis 1870. Elle n'a pas 
seulement mis aux prises deux grands pays : la Russie 
et le Japon; ses répercussions européennes ont détruit 
le système de forces qui depuis trente- cinq années 
assurait la paix du vieux monde. Les conséquences de 
cette guerre posent, en effet, brusquement des pro- 
blèmes très divers qui intéressent autant l'Europe que 
l'Asie et dont la solution s'impose avec plus d'urgence 
encore en Occident qu'en Extrême-Orient. 

S'il est certain, en effet, que les germes de la lutte 
entre les Blancs et les Jaunes sont dès maintenant éclos, 
le développement violent et général de cette lutte n'aura 
vraisemblablement lieu que dans un certain nombre 
d'années. Au contraire, les répercussions européennes 
de la guerre russo -japonaise se sont déjà fait profon- 
dément sentir; l'affaire du Maroc, l'activité inquié- 
tante de Guillaume Iï, la Conférence d'Algésiras ne 
sont-elles pas des conséquences évidentes des défaites 
russes à Moukden et à Tsouchima? 

En raison même de sa portée mondiale, la guerre 



m LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

russo-japonaise, à la fois résultante des fautes com- 
mises ou des succès remportés dans les dernières 
années par les diverses diplomaties et source néces- 
saire des nouvelles combinaisons politiques, constitue 
un sujet d'études fécond en enseignements. 

Dans cet ouvrage, je n'ai nullement voulu tirer des 
déductions hâtives des événements récents ; les opi- 
nions que j'exprime dans ce livre sont le fruit d'études 
politiques commencées bien avant la guerre. 

Qu'il me soit permis notamment de rappeler ce que je 
publiais le 7 septembre 1902 : « Depuis quelques se- 
maines, la presse russe constate avec stupeur l'une des 
plus certaines conséquences de la politique suivie en Ex- 
. trême-Orientpar le gouvernement de Pétersbourg, c'est- 
à-dire l'invasion débordante de la Sibérie par les Chinois. 

« Le flot jaune envahit rapidement la région de 
l'Amour. Ouvriers et colons chinois rendent déjà la vie 
impossible aux colons et aux ouvriers russes qui, plus 
indolents, moins habitués au climat, sont dans l'impos- 
sibilité de soutenir la concurrence des Célestes. 

« Avoir construit le Transsibérien, occupé la Mand- 
chourie, armé Port-Arthur, dépensé les millions de 
roubles par centaines, pour arriver à un pareil ré- 
sultat, on conçoit que la désillusion soit amère pour 
nos alliés. Elle était cependant à prévoir et les rares 
esprits réfléchis qui ont su ne pas céder à l'emballement 
des convoitises extrême-orientales ont depuis plusieurs 
années pronostiqué que la Russie s'engageait beaucoup 
trop tôt dans la voie des conquêtes asiatiques. 

« A la vérité, cette politique néfaste a été pour 
beaucoup la conséquence des influences étrangères qui 



PREFACE 



s'exercent encore puissamment à Pétersbourg. V Alle- 
magne avait un intérêt évident à amener la Russie à 
diluer sur les immenses étendues d" Extrême-Orient la 
force énorme représentée par les milliards des emprunts 
français. Au surplus, le gouvernement de Berlin ne 
pouvait prendre pied en Chine que d'accord avec la 
Russie. Il fallait donc persuader à cette dernière que 
ses intérêts les plus actuels étaient là-bas. Les diplo- 
mates allemands y ont réussi. Kiao-Tchéou a été le 
premier résultat de leur habileté, et les embarras des 
Russes qu'ils constatent aujourd'hui sont leur seconde 
récompense, et non la moindre. 

« Qu'on suppose maintenant qu'au lieu de disséminer 
en Sibérie, où vivent seulement huit millions de sujets 
russes, une part notable de l'argent emprunté à l'Étran- 
ger, nos alliés aient employé leurs nouvelles ressources 
à doter les cent vingt-cinq millions d'habitants de la 
Russie d'Europe de l'outillage économique qui leur 
manque, le résultat n'eût-il pas été tout autre? 

« Contrairement à ce que beaucoup pensent, la vraie 
force de la Russie est en Europe, et, en fait, la mise en 
valeur de l'Extrême-Orient ne servira pour l'instant qu'à 
quelques douzaines de grands spéculateurs, sans comp- 
ter les inéluctables envahisseurs chinois. » 

Plus anciennement encore, le 1 er mai 1901, traitant 
du problème de l'Europe centrale, je concluais : 

Oui, l'Autriche vivra, « mais à la condition que le 
rapport des forces existantes subsiste; à la condition 
que la France ne laisse pas désorganiser son armée, 
diminuer ses effectifs ou engager ceux dont elle dispose 
dans des opérations coloniales qui finissent par être 



iv LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

sans relation aucune avec les intérêts véritables de la 
métropole comme avec ses ressources; à la condition 
enfin que l'Extrême-Orient ne devienne pas pour les 
Russes une cause progressive et croissante d'affaiblisse- 
ment militaire. 

« Ce serait bien le cas si l'Angleterre et i Allemagne 
parvenaient à pousser nos alliés dans une guerre avec 
le Japon à propos de la Corée. Il ne faut point se dissi- 
muler que, dans cette entreprise, les Russes auraient 
affaire aux plus grandes et aux plus durables difficultés. 
La flotte japonaise est plus nombreuse, plus moderne, 
plus homogène que les navires russes stationnés en 
Extrême-Orient. Quant aux troupes de terre japonaises, 
tous les techniciens sont d'accord pour reconnaître 
qu'elles sont excellentes' et en état de se mesurer avec les 
meilleures troupes européennes . 

« Ainsi donc, si l'on n'y prend garde, les événements 
du Maroc d'un coté, ceux d' Extrême-Orient de l'autre, 
sont parfaitement susceptibles, joints à la campagne 
antimilitariste qui se poursuit en France sous toutes les 
formes, de donner à l'Allemagne, vis-à-vis du sud de 
l'Europe centrale, cette liberté d'action que la seule 
existence d'une alliance franco-russe, consciente de ses 
devoirs et de ses droits, lui interdit formellement. » 

Ces prévisions, que je puis reproduire après quatre 
et cinq années sans avoir à y changer quoi que ce soit, 
n'avaient pourtant rien de divinatoire. Elles étaient le 
résultat de mon étude du problème de l'Europe cen- 
trale dans L'Europe et la question d'Autriche, puis du 
travail que j'avais entrepris sur la politique allemande 
en Turquie et qui parut ensuite sous le titre : La 



PREFACE v 

Question d'Orient, la Macédoine, le chemin de fer de 
Bagdad. 

En effet, au cours des années consacrées à l'élabo- 
ration de ces ouvrages, le sentiment très net s'était 
affermi en moi que la Russie, poussée par un ensemble de 
circonstances néfastes et par d'habiles adversaires, s'en- 
gageait à faux en Extrême-Orient. Gomme l'imminence 
d'événements décisifs se laissait pressentir, c'est en 
grande partie pour vérifier sur place ce qu'il y avait de 
juste dans cette impression que j'ai entrepris en 1903 nu 
voyage autour du monde dont la principale étape fut 
l'Extrême-Asie. 

Les circonstances m'ont favorisé et mis, je crois, à 
même de saisir les causes si diverses de la guerre russo- 
japonaise. Entre le mois d'avril et le mois de novem- 
bre 1903, par conséquent très peu de temps avant les 
hostilités, j'ai pu, à Washington, à Tokyo, à Séoul, à 
Port-Arthur, à Pékin, entrer en relations personnelles 
avec la plupart des hommes qui ont joué dans la for- 
mation des événements un grand rôle. C'est ainsi qu'une 
enquête méthodique et conduite sans aucune idée pré- 
conçue m'a permis de recueillir des informations prises 
aux meilleures sources aux États-Unis, au Japon, en 
Corée, en Mandchourie et en Chine. 

Des sympathies ou des antipathies instinctives ont- 
elles faussé mes jugements? J'espère qu'il n'en est rien. 
Mes séjours en Russie, m'ayant permis de comprendre 
ce qu'il y a de bon et même d'excellent chez les Russes, 
m'avaient rendu un de leurs plus sincères amis. 

Mon voyage au pays du Soleil-Levant quelques mois 
avant la guerre m'a fait apprécier l'élévation et lin- 



m LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

tensité du patriotisme nippon qui a conquis mon estime 
et ma sympathie. 

J'ai donc vu de près les deux adversaires et j'ai sin- 
cèrement cherché à leur rendre justice. 

C'est en raison de ces conditions dans lesquelles j'ai 
préparé ce livre queje me suis décidé à le publier quoique 
son sujet soit singulièrement vaste. Sans me dissimuler les 
difficultés de l'entreprise, j'ai pensé qu'il était grande- 
ment utile de réunir en un seul volume tout ce qui est né- 
cessaire à l'intelligence des origines et des conséquences 
du conflit russo-japonais, de ce conflit qui marque un 
tournant de l'histoire du monde et auquel il faudra se 
reporter si souvent dans les années qui vont suivre. 

La première partie 'de ce livre contient l'exposé des 
causes si complexes de la guerre. 

Dans la seconde partie, on trouvera réunis les docu- 
ments essentiels relatifs aux négociations qui précédè- 
rent les hostilités, à la guerre elle-même, et un résumé 
succinct des principaux faits de la lutte. 

La troisième partie est consacrée à rechercher quelle 
situation nouvelle a créé pour chaque grand État du 
monde le conflit russo-japonais. 

Enfin, la conclusion donne un aperçu de la politique 
extérieure générale paraissant la plus propre à rétablir 
l'équilibre des forces détruit par la défaite de la Russie. 

Au moment précis où les grands États vont chercher 
à tirer, chacun à leur point de vue, les conséquences de 
la guerre russo-japonaise, je voudrais que ce livre, qui 
résume dix années d'observations à travers le monde, 



PREFACE 



contribuât à éclairer nettement l'opinion publique et 
particulièrement l'opinion française. Puisse cette ten- 
tative être plus efficace que mes efforts d'avant la 
guerre ! J'avais essayé alors de montrer la gravité des 
événements qui se préparaient; je me suis heurté à un 
étrange parti pris de ne pas comprendre. Alors que 
certains organes dénigraient la Russie d'une façon sys- 
tématique sans la connaître, il en était d'autres qui 
auraient cru porter atteinte à l'alliance franco-russe en 
constatant les réalités. 

Le terrible enseignement de la guerre montrera-t-il 
enfin le danger des idées préconçues et consentira-t-on 
à voir les choses sous le seul aspect qui permette d'en 
tirer parti en politique étrangère, c'est-à-dire comme 
elles sont? Pour quiconque sait attendre, il n'est pas de 
meilleur argument que la vérité. Je me suis toujours 
inspiré de cette conviction sans autre but que de con- 
tribuer à dégager pour la France une politique étrangère 
en harmonie vraie avec les nécessités européennes et 
universelles. 

Paris, le 15 janvier 1906. 



LE MONDE 

ET LA 



GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 



LE JAPON ET LA RUSSIE 

Avant de parler du conflit russo-japonais et de ses con- 
séquences, il est indispensable d'avoir des idées exactes 
tant sur la Russie que sur le Japon. La nécessité d'une 
mise au point préalable est particulièrement impérieuse, 
car, même maintenant, régnent dans l'occident de l'Europe 
bien des notions erronées sur les deux grands pays qui 
viennent de se combattre. 

Il faut bien avouer qu'un peu partout les faits de la 
guerre ont été une cause d'extrême surprise. On n'ignorait 
point le caractère très moderne de la flotte japonaise, mais 
on ne pensait pas que, sur terre, les Nippons auraient pu 
obtenir les résultats acquis; la faiblesse des effectifs russes 
et la lenteur obligée des opérations de Kouropatkine ont 
été longtemps un sujet d'étonnement général. 

La vérité, c'est que nous nous sommes trompés parce 
que nous avons une tendance qui persiste à juger la Russie 
aussi bien que le Japon avec nos idées d'Occidentaux, et 
que cette méthode implique des appréciations forcément 
inexactes sur des pays aussi différents du nôtre que ceux 
d'Extrême-Orient ou que l'empire des tsars. 

1 



2 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Au commencement de 1904, tout le monde parlait chez 
nous de la Russie colossale et du petit Japon. Et cependant, 
étant données les conditions de la lutte, surtout au début, les 
forces des deux pays, — qui sont tout à fait indépendantes 
des superficies territoriales respectives, — étaient loin 
d'être disproportionnées comme on le supposait. 

L'empire du Soleil-Levant compte une population de 
47 millions d'habitants, c'est-à-dire 8 millions de plus que 
la France; or, si l'empire des tsars abrite 130 millions 
d'habitants environ, il ne faut pas perdre de vue que, sur 
ce chiffre, certainement moins de 10 millions, je ne dis 
pas de Russes, mais simplement de sujets russes, sont 
disséminés sur la colossale étendue de la Russie d'Asie. Il 
en résulte que la partie de l'empire russe la plus proche de 
l'empire du Japon est une région quasi déserte, « moscovi- 
tement » parlant, tandis que le Japon est un pays sur- 
peuplé d'une race homogène, laquelle, pour cette raison, 
peut moralement et matériellement disposer avec aisance 
de toutes ses ressources nationales. 

Gomme près de 9,000 kilomètres séparaient les troupes 
de Nicolas II de la Russie d'Europe, leur vraie base de ravi- 
taillement, on peut dire que, dans le conflit qui vient 
de s'achever, le Japon n'était pas petit devant la grande 
Russie; on peut même affirmer qu'à nombre d'égards, il 
était dans des conditions infiniment plus favorables qu'elle 
pour mener la campagne. Cette erreur fondamentale en a 
impliqué et en a dissimulé beaucoup d'autres. 

Ce que je voudrais donc mettre en lumière au début de 
ce livre, c'est ce qui, tant au Japon qu'en Russie, est le 
moins exactement connu de nous et constitue par là même 
une explication indirecte des faits acquis de la guerre. 

On verra alors que le cours des événements accomplis 
aurait pu être prévu, et qu'en tous cas, il a été conforme à 
la force des choses. 



LE JAPON 

I. — Date de la civilisation japonaise. 
II. — Nature de 1' « européanisation » des Japonais. 

III. — Les Japonais et les Blancs. 

IV. — Les défauts nippons en matière de commerce. 
V. — L'esprit dominant du peuple japonais. 

Pour parler net, avant la guerre, à part un nombre res- 
treint de spécialistes ou de savants renseignés soit par leurs 
voyages, soit par quelques ouvrages sérieux, mais peu lus, 
nous autres Français savions surtout du Japon qu'il était le 
pays de Mme Chrysanthème. 

C'est Pierre Loti qui, d'ailleurs, sans l'avoir probable- 
ment voulu, a été l'initiateur du plus grand nombre des 
Français à la vie nipponne. Mais de quelle vie s'agissait-il? 
La grand talent de Pierre Loti n'est ici à aucun degré en 
cause. On a généralisé très certainement malgré lui le type 
qu'il avait créé; il n'empêche que juger la femme japonaise 
d'après Mme Chrysanthème, c'est se tromper gravement. 
Si j'en crois ce que je me suis laissé dire à Nagasaki par 
des gens très bien renseignés, Kikou san n'était même pas 
une marchande de sourires de choix; il s'en fallait. Aussi, 
se faire d'après elle une idée de la Japonaise, c'est à peu 
près commettre une énormité analogue à celle des étrangers 
qui jugent la femme française d'après Nana. Ceux qui, 
allant au Japon, y sont restés plus qu'une escale et ne se 
sont pas confiés seulement aux bons soins de M. Kangou- 
rou pour être introduits dans les cercles accessibles de la 
vie japonaise, sont déjà moins railleurs que Loti. Encore 
sont-ils mal renseignés. La vérité est qu'il y a une énorme 



A LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

difficulté à bien connaître les bonnes familles nipponnes. 
Un vieux missionnaire me disait qu'après vingt années de 
séjouT, il ne faisait que commencer à y être admis. La vraie 
famille japonaise est fermée à un point inouï. Je sais à 
Tokyo un membre du corps diplomatique appartenant à 
une grande puissance, dans une situation brillante, et qui 
offre toutes les garanties; séduit par le Japon, il a cherché 
pendant longtemps à épouser le plus légitimement du 
monde une jeune fille de la vraie société : jusqu'ici, il a 
complètement échoué. 

Dans de pareilles conditions, quel psychologue docu- 
menté par de médiocres rencontres de hasard pourrait être 
sur d'avoir compris l'énigmatique sourire qui erre sur les 
visages des mousmés? 

Néanmoins, c'est le type de Mme Chrysanthème qui a 
personnifié chez nous la femme japonaise. De là à identifier 
la femme japonaise avec la femme de mœurs ultra-faciles, 
il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut fréquemment franchi, à 
tort, semble-t-il. 

Ces conclusions trop rapides contre la femme japonaise 
ont été généralisées par nous un peu à l'égard du Japon 
tout entier, que nous avons affecté de considérer comme 
un pays à bibelots, imitateur et peu sérieux. 

J'avoue que, pour ma part, je suis arrivé dans l'empire 
du mikado imbu de pareilles idées; pour les rectifier, il 
m'a fallu voir sur place, et ce n'est pas déjà chose si facile. 

L'opinion que l'on rapporte du Japon dépend en grande 
partie des Européens que l'on y fréquente. 

Ceux-ci peuvent se classer en catégories bien distinctes. 
11 y a d'abord les Européens des ports : Yokohama, Kobé, 
Nagasaki, qui, en général, sont très sévères, peu justes et 
souvent antijaponais. Ce sont pour la plupart des commer- 
çants qui ne voient que les affaires et oublient que la civi- 
lisation d'un pays d'Orient a nécessairement des carac- 
tères particuliers. Les manifestations de l'art ancien leur 



LE JAPON 



importent peu; les vertus de la guerre leur sont indiffé- 
rentes; ils ne voient absolument que les défauts des Nip- 
pons au point de vue commercial, défauts qui sont d'ail- 
leurs indiscutables. Il y a ensuite les nouveaux débarqués 
qui, séduits par le charme du pays, par son exotisme 
intense et ses plaisirs faciles, sont le plus souvent des japo- 
nophiles enthousiastes: ceux-là, en sens inverse, manquent 
volontiers de sens critique. Il y a encore ceux qui, après 
quelques mois de séjour, passent par un nouvel état de 
réserve, de réflexion et d'indécision. Il y a enfin ceux, infi- 
niment peu nombreux, qui, ayant quinze ou vingt années 
de résidence en pays nippon, ont parcouru l'intérieur et 
fréquenté les vrais Japonais. Après beaucoup de temps et 
d'observations, ceux-là voient également le bien et le mal; 
ils ont des opinions mûries et raisonnées et savent faire la 
part des choses : ce sont eux qui sont les sages et les justes. 
J'ai eu la bonne fortune d'en connaître quelques-uns, de 
les entendre exposer leurs vues et de les comparer entre 
elles. Ils m'ont gardé des jugements trop hâtifs, et ce sont 
ces guides qualifiés qui m'ont peu à peu conduit aux opi- 
nions que j'ai adoptées finalement. 



Un point capital qu'il faut tout d'abord fixer, c'est la 
date et la nature de la culture japonaise. 

L'opinion qui domine en Occident consiste à croire que 
les Nippons sont entrés depuis fort peu de temps dans la 
voie de ce que nous qualifions civilisation. Au premier 
instant, comment en douter? C'est seulement en 1851 que 
le commodore Perry, envoyé par les États-Unis, rétablit 
pour les étrangers la possibilité de trafiquer avec le Japon. 



6 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Puis, les faits importants se succèdent, rapides. En 1858, 
Yokohama, centre de la première colonie européenne, est 
fondé sur la baie de Tokyo; en 1868, la révolution contre 
le Shogounat commence et aboutit; en 1872, le premier 
chemin de fer est inauguré entre Tokyo et Yokohama; en 
1875, on lance le premier navire à vapeur construit dans 
le pays; le 11 février 1889, le régime constitutionnel, ou 
ce qu'on appelle ainsi, est inauguré au Japon ; le 4 août 
1899, le nouvel état de choses, conséquence de l'abolition 
de Texte rri tonalité, est mis en pratique. 

De ces dates on conclut : en cinquante ans, les Japonais 
se sont civilisés. 

N'y a-t-il pas là une erreur de jugement? Ce que l'on ne 
voit pas suffisamment, c'est que, si ces dates et surtout les 
qualités manifestes de son armement militaire expriment bien 
que le Japon a pris à certains égards le décor extérieur euro- 
péen et quil a acquis les instruments occidentaux de la puis- 
sance matérielle, il ne s'ensuit nullement que le Japon n'ait 
pas une civilisation bien antérieure à ces dates et qu il ne l'ait 
conservée. 

Cette civilisation, des ouvrages très savants, mais trop 
peu répandus, nous l'ont fait connaître. Elle se révèle 
d'ailleurs à tout voyageur en pays nippon par certains traits 
simples et peu nombreux, qui établissent parfaitement, je 
pense, son caractère réel et ancien. Ces traits, il semble 
nécessaire de les rappeler. 

L'extrême politesse japonaise n'a-t-elle pas, par exemple , 
une sérieuse signification? Il est loisible à un Occiden- 
tal de la railler ou de la trouver trop compliquée, trop 
maniérée; de dire qu'elle n'est qu'une forme raffinée de 
dissimulation : il n'en est pas moins vrai qu'elle résulte 
d'une longue série d'efforts ataviques, d'une culture métho- 
dique et raisonnée pendant des siècles. 

N'en est-il pas de même de la propreté populaire, qua- 
lité qui est bien évidemment consécutive de la civilisation? 



LE JAPON 7 

Or, au Japon, la propreté, chez les gens du peuple, est 
certainement plus grande que dans la plupart de nos pro- 
vinces. Sans doute, cette propreté a parfois ses anomalies 
et j'ai vu dans les hôtelleries de l'intérieur des servantes 
lustrer les boîtes de laque qui servent à mettre le riz cuit 
à l'eau avec des linges ayant déjà subi de fâcheux contacts; 
mais, réserve faite de ces cas exceptionnels, la propreté 
japonaise est réelle. Elle est si grande que, dans les 
casernes des soldats du mikado, on ne sent pas cette odeur 
d'homme si pénible et si caractéristique que l'on constate 
dans les chambrées de toutes les autres armées du monde. 
Ce résultat tient sans aucun doute au bain journalier, 
quelquefois double et triple, que ne manque pas de s'ad- 
ministrer dans l'eau claire le plus pauvre des Nippons. 

Enfin, et ce qui me parait péremptoire, le Japon est, 
comme on sait, un pays de haute culture artistique. Il n'est 
aucunement douteux que l'art japonais a été d'une grande 
abondance, d'une extrême variété, et que son summum a 
été atteint bien antérieurement à l'ouverture de l'empire 
du mikado à l'influence occidentale. Les collections qu'on 
peut voir à l'étranger en sont peut-être un témoignage 
plus sûr que les musées d'Uéno à Tokyo, ou de Kioto. 
Ces musées sont, en effet, relativement pauvres; ce qui 
s'explique par ce fait que l'Etat nippon a commencé à 
rassembler ses richesses artistiques nationales seulement 
après que les étrangers avaient déjà pu acheter à bas prix 
les pièces les plus rares. En outre, nombre de kakémonos (1) 
de valeur se perdent chaque année sous l'action des incen- 
dies ou de l'humidité chaude du pays. 

Quant à l'influence occidentale, elle s'exerce évidem- 
ment dans le domaine artistique, mais il serait difficile de 
soutenir qu'elle ait été heureuse. On constate, au con- 
traire, que le passage au Japon des étrangers et surtout 

(1) Tableaux se déroulant de haut en bas. 



8 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

des Américains, qui achètent indifféremment ce qui est 
beau et ce qui ne lest pas, ce qui est neuf pour ce qu'ils 
croient vieux, a eu pour résultat d'industrialiser l'art japo- 
nais et d'incliner les artistes nippons à exécuter non point 
les pièces qui correspondent le mieux à leur inspiration 
mais celles qui se vendent le plus aisément. 

Quoi qu'il en soit, l'influence de l'art ancien est encore 
assez profonde pour que le goût japonais, fait de simpli- 
cité et de pureté, se manifeste constamment. Gomme 
ameublement, la salle d'honneur de la plus riche maison 
japonaise comprend seulement trois choses : un kakémono, 
des fleurs et un bronze; mais kakémono, fleurs et bronze 
sont groupés, assortis selon une harmonie pleine de tact, 
dont les lois changent avec les saisons ou même selon les 
visiteurs attendus. 

La tenue des individus se ressent de cette recherche en 
tout affinée. Prenons un exemple très banal. Dans un 
wagon, un Nippon de classe moyenne est accoupi sur la ban- 
quette, à la mode de son pays. Il fait chaud; d'un geste qui 
est à la fois souple, énergique et noble, le Japonais tire 
de sa ceinture un objet qui semble être un poignard; non, 
c'est un éventail dont il se sert avec une indiscutable grâce. 

Chez les femmes, l'art d'allier les couleurs n'est pas 
niable. Les larges ceintures (obi) aux dessins si ingénieux, 
et qui toutes sont différentes, relèvent d'une nuance plus 
vive les teintes généralement discrètes des kimonos. Cet 
agencement est un des résultats de cette éducation raf- 
finée qui, depuis des siècles, veut que les jeunes filles 
japonaises aient des professeurs pour apprendre à parfaire 
la cérémonie du thé ou à dresser des bouquets d'un art 
étrange, frêle et charmant. 

Le théâtre japonais, avec sa scène très perfectionnée, 
ses drame hautement expressifs, n'est-il pas encore une 
manifestation fort ancienne et non douteuse de l'art au 
pays nippon? 



LE JAPON 9 

Or, franchement, ces simples traits connus, mais dont 
on n'apprécie pas toujours l'importance : politesse, pro- 
preté, art, goût, peuvent-ils être autre chose que le fruit 
dune très vieille civilisation? 

Certes, cette civilisation, sur bien des points, diffère 
profondément de la nôtre; nous pouvons avoir parfois de 
la peine à la comprendre ; à certains égards, elle peut 
même nous choquer; mais, le fait est qu'elle existe, et que, 
pour être équitable, il faut en tenir le compte qu'elle com- 
porte. 



II 



Autre question. Cette civilisation, fruit de siècles de 
culture extrême-orientale, dans quelle mesure a-t-elle été 
modifiée par le contact des occidentaux? En quoi con- 
siste donc 1' « européanisation » des Japonais? 

Constatons tout d'abord que cette « européanisation » 
eut lieu, non au moyen d'une simple faculté d'imitation, 
comme on le dit souvent, mais grâce à une qualité bien 
japonaise, qui n'est pas la même chose, et qui est l'appli- 
cation. 

L'application à bien faire des Japonais se traduit en 
tout. Le boy nippon, attentif et actif, paraît — surtout 
lorsqu'on vient d'Amérique — un serviteur vraiment mer- 
veilleux. Si vous entrez dans un bureau de poste du 
mikado, l'employé qui vous vendra un timbre le fera avec 
soin, et, pour accomplir cet acte si banal et si simple, il 
tâchera de se pénétrer profondément de l'esprit de son 
règlement. Les Nippons ont, en effet, une volonté d'appli- 
cation poussée à un point singulier. 

On n'apprécie pas toujours assez à quels prodigieux 



10 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

efforts les Japonais ont dû parfois se contraindre pour 
apprendre quelque chose de nous. De cet effort, jamais 
je n'ai eu une notion plus nette qu'en entendant, par un 
magnifique soir sombre, à Kobé, un orchestre nippon jouer 
des airs européens. Comment ces gens, habitués par une 
hérédité millénaire à n'entendre que les sons des gongs 
sacrés, des tambours à prières, des flûtes aigrelettes et 
des chamisen à trois cordes, ont-ils pu se plier en si peu 
d'années à jouer, sinon toujours avec les nuances, du 
moins avec précision, les plus récents de nos airs mo- 
dernes? 

Cette application amène les Japonais à surpasser parfois 
leurs modèles. Par exemple, ce qui frappe dans le service 
des chemins de fer au Japon, c'est l'exactitude remar- 
quable et minutieuse des trains, exactitude qui certaine- 
ment est supérieure à celle des chemins de fer de tous les 
autres pays dans lesquels j'ai voyagé. De même, n'est-il 
pas aujourd'hui évident que, dans l'organisation du ser- 
vice des renseignements en vue de la guerre, les Japonais 
ont surpassé leurs maîtres, les Allemands? (1) 

Cette application, les Japonais l'ont apportée dans 
l'examen qu'ils ont fait de l'Europe, et ils se sont ingé- 
niés à discerner ce qu'ils pouvaient nous prendre sans 
avoir à modifier leurs traits essentiels primitifs. 

Sans doute, dans certains détails, cette « européanisa- 
tion » extérieure n'a pas toujours été parfaitement judi- 
cieuse. Mille traits d'observation facile, surtout dans les 
grandes villes, permettent de s'en convaincre. 

Le bureaucrate nippon a cru nécessaire de se sangler 
dans une redingote qui ne vaut pas, surtout l'été, le tradi- 
tionnel kimono. A côté du citadin japonais, qui, lui, est 
encore, sauf de rares exceptions, vêtu du costume natio- 
nal, circule à bicyclette le petit facteur nippon. Un casque 

(1) V. p. 363. 



LE JAPON II 

colonial blanc le coiffe, ce qui est bien; mais on Ta vêtu 
d'un habit de drap gros bleu qui, dans les grandes cha- 
leurs, paraît vraiment trop lourd. Fréquemment, il est 
même ganté de blanc, tenue certes fort militaire, mais qui 
néanmoins paraît excessive. A Tokyo, on a cru bien faire 
en construisant des bâtiments européens pour les minis- 
tères et les locaux officiels. On a obtenu ainsi des palais 
n'ayant absolument rien de séduisant, et il tût sans doute 
été plus judicieux de tenter une adaptation aux besoins 
nouveaux du vieux style japonais. Mais ce sont là erreurs 
de détail, et, dans tous les cas importants, les emprunts 
faits à l'Europe l'ont été fort habilement. 

Les Japonais nous ont pris nos canons, nos fusils, nos 
cuirassés, nos croiseurs, nos torpilleurs, nos torpilles, cer- 
taines de nos méthodes de guerre qui leur ont paru plus 
pratiques que les leurs. Leurs étudiants ont appris dans 
nos universités et nos écoles ces belles formules juridiques 
ou diplomatiques qui permettent d'argumenter dans tous 
les sens sur les cas épineux du droit international (1). Les 
Japonais nous ont emprunté nos parapluies noirs, qui font 
si fâcheusement tache dans la séduisante campagne nip- 
ponne, mais qui sont moins lourds que les parapluies en 
papier huilé. L'emploi de l'électricité est devenu général 
dans l'empire du mikado. Maints villages sont éclairés par 
les ampoules lumineuses, et, au fond de boutiques dont 
l'aménagement général n'a pas varié depuis mille ans, 
brillent les nickels d'un téléphone. Cette simple vue est 
symbolique de la coexistence des commodités occidentales 
et des usages du vieux Japon. 

(1) V. p . 316. 



12 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



III 



Mais cette « européanisation » matérielle a-t-elle réagi 
sérieusement au point de vue moral? A-t-elle détruit les 
barrières anciennes entre Blancs et Jaunes? Quels sont, par 
exemple, les sentiments des Japonais pour les étrangers? 

Constatons tout d'abord que, jusqu'à la guerre, la sécu- 
rité au Japon pour les Européens a été parfaite. Même les 
Russes, dans les six derniers mois qui précédèrent les 
hostilités, m'ont paru avoir été bien traités en général. 
Cela était sensible surtout à Nagasaki, où, l'été, les fonc- 
tionnaires de Mandchourie et de Sibérie orientale trou- 
vaient leur villégiature la plus proche, la plus agréable et 
la moins chère. A mon étonnement, ils étaient arrivés à 
constituer dans cette ville nipponne un quartier presque 
russe, où toutes les inscriptions se faisaient dans la langue 
du tsar, que d'ailleurs on parlait dans tous les hôtels. 
Dans cette ville japonaise, les sujets de Nicolas II parais- 
saient presque se trouver chez eux. 

On pourrait croire que la densité de ce groupement était 
la cause même de sa sécurité. Il n'en était rien. A Tokyo, 
ville énorme, avec ses jardins d'une superficie égale peut- 
être à celle de Paris, les étrangers de quelque nationalité 
que ce fût trouvaient une certitude de calme absolu. 
Maintes fois, je suis rentré aux heures les plus avancées 
de la nuit, traîné par un pousse-pousse de hasard à tra- 
vers le dédale de ruelles charmantes mais désertes; jamais 
je n'ai fait la moindre mauvaise rencontre, et tous les 
Européens séjournant depuis longtemps au Japon m'ont 
confirmé la réalité de cette heureuse sécurité dans tout 
l'empire. 



LE JAPON 13 

Pour ma part, je dois déclarer que tous les Japonais 
avec qui j'ai été en rapport ont été aimables et polis. Je 
ne parle pas seulement de ceux pour lesquels j'avais 
des lettres d'introduction et qui m'ont toujours fait un 
accueil parfait; je parle aussi de ceux qui ne pouvaient 
voir en moi qu'un simple étranger, les employés des postes 
ou des chemins de fer, par exemple, que j'ai toujours 
trouvés complaisants. A Tokyo, où, sur un million et demi 
d'habitants, il n'y a pas normalement cinq cents Euro- 
péens, il est parfois difficile de s'expliquer, soit avec un 
marchand, — ce qui est le cas le plus fréquent, — soit 
avec un tireur de pousse-pousse; fort heureusement, à 
chaque carrefour important, un agent de police vêtu de 
blanc à l'européenne, en képi, ganté, et un minuscule 
sabre au côté, sait souvent assez d'anglais pour l'indispen- 
sable. Je dois en tout cas constater l'empressement qu'ils 
mettent toujours à rendre service. 

De cette politesse et de cette complaisance extérieures, 
faut-il conclure que les Japonais aiment les étrangers? Je 
ne le crois nullement. Si l'on fait abstraction des fonction- 
naires de toute catégorie qui s'appliquent à respecter les 
ordres de leurs chefs sur l'attitude à observer avec les 
Blancs, mille indices donnent à penser qu'au fond, la 
grande masse populaire exècre les Européens. Mais, cette 
constatation faite, je demande à ceux qui s'étonneraient ou 
s'indigneraient de cette aversion : « Pourquoi les Japonais 
nous aimeraient-ils? Ne sommes-nous pas éloignés d'eux 
par tant de côtés? La plupart des Européens qui vont au 
Japon faire des affaires cherchent-ils autre chose qu'à y 
gagner beaucoup d'argent et le plus vite possible? Encore 
affectaient-ils, avant la guerre, de considérer les Nippons 
comme des macaques ou des anthropoïdes. Monkey (singe) 
était alors une injure couramment servie par les Blancs 
aux Japonais; et, si les gens du peuple jettent encore un 
baka, c'est-à-dire « imbécile » , à l'Européen qui passe, y 



U LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

a-t-il là rien de bien étonnant? Quant aux classes cultivées, 
elles ont ressenti profondément les railleries des Euro- 
péens, qui, dans leurs livres ou au cours de leurs voyages 
au pays nippon, n'ont pas manqué de refaire la fameuse 
plaisanterie du Japonais ressemblant au singe. 

Arrivons enfin aux avantages qu'ils ont tirés de nos ins- 
truments matériels de puissance. Les Japonais ne les ont- 
ils pas payés largement? De ce chef encore, on ne peut 
donc pas attendre qu'ils nous témoignent de la reconnais- 
sance ou de la sympathie. Je crois donc, en toute équité, 
que, si l'on constate chez les Japonais, pour les Blancs, 
cette fraîcheur de sentiments intimes que dissimule une 
politesse parfaite, il y a bien lieu d'en tirer des consé- 
quences politiques, mais non point de la trouver ni surpre- 
nante ni irritante. 



IV 



Un reproche beaucoup plus fondé, et qui mérite vrai- 
ment d'être fait aux Nippons, vise leurs procédés commer- 
ciaux. Tous les commerçants d'Extrême-Orient, sans que 
je connaisse une seule exception, sont unanimes à cons- 
tater et à déplorer l'absence de moralité commerciale des 
Japonais. Bien souvent, les contrats conclus ne sont pas 
exécutés par eux quand, à l'échéance, ces contrats leur 
sont devenus défavorables; et il arrive que les tribunaux 
nippons donnent systématiquement l'avantage aux Japo- 
nais engagés dans un procès d'affaires avec un Européen. 
On m'a raconté la prodigieuse histoire d'un fabricant de 
vermouth de Turin qui, ayant constaté la contrefaçon de 
sa marque en pays nippon, intenta une action devant les 
tribunaux du mikado. Finalement, la maison de Turin fut 



LE JAPON 15 

condamnée aux dépens et à des dommages-intérêts, sous le 
fallacieux prétexte que c'était elle qui avait contrefait le 
vermouth japonais ! 

Il est certain qu'en matière commerciale, on se trouve 
en présence de faits éclatants sur lesquels il n'y a pas à 
épiloguer; tout ce que l'on peut et doit faire, c'est d'ex- 
poser les circonstances réellement atténuantes qui existent 
à cet état de choses. 

Jusqu'à la révolution de 1868, le commerce était absolu- 
ment méprisé par le Japon féodal. Les échanges avec l'ex- 
térieur étaient à peu près nuls, et ceux qui les faisaient 
étaient mis au ban de la société. Après la restauration du 
mikado dans son pouvoir absolu, c'est donc, en somme, 
dans ce qui constituait alors la lie de la population que 
durent se recruter les premiers trafiquants avec les Euro- 
péens. Or, n'oublions pas que, depuis lors, trente-huit 
années seulement se sont écoulées. Vraiment, est-ce dans 
une aussi courte période qu'un peuple peut se former une 
conscience et une méthode commerciales et arriver à com- 
prendre ce que les Chinois ont admis déjà en matière de 
commerce, mais après des siècles d'expérience, que « l'hon- 
nêteté est la plus habile des politiques » ? (Honesty is the 
best poltcyj 



Ce n'est point d'ailleurs dans le domaine commercialqu'il 
faut chercher l'élément moral caractéristique du peuple 
japonais; c'est très certainement dans le domaine militaire. 

Ici, nous nous trouvons en présence de qualités nip- 
ponnes qui sont formées et immuables depuis déjà des cen- 
taines d'années. 



16 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Toutes les nouvelles qui nous sont venues du théâtre des 
opérations, tous les rapports des correspondants des jour- 
naux étrangers, qui ont enregistré des cas multiples de 
hara-kiri ou d'héroïsme antique, prouvent avec surabon- 
dance que ces qualités n'ont point encore été affaiblies par 
l'influence des pays d'Europe, où, sous le couvert de prin- 
cipes admirables, se développe avec une indéniable inten- 
sité une haine de la guerre qui procède pour une large part 
de la peur de la souffrance et de l'affaiblissement de l'idée 
de patrie. 

Une visite aux tombes des quarante-sept Ronins, à Tokyo, 
aide puissamment à comprendre ce qui forme l'idéal 
moral des Japonais. Érigées jadis pour perpétuer le sou- 
venir d'un admirable exemple de fidélité samouraï au sei- 
gneur, aujourd'hui que l'évolution politique a remplacé le 
dévouement au daïmios par le dévouement à l'empereur, 
ces tombeaux sont devenus un lieu de pèlerinage pour tous 
les Nippons. Les étudiants les plus adonnés aux études 
occidentales y viennent à peu près tous. Ils apportent avec 
eux des faisceaux de petites baguettes de bois enduites 
d'encens qu'ils allument ensemble et qu'ils plantent ensuite 
avec respect, une à une, devant chaque tombe, à côté d'un 
tube de bambou destiné à recevoir une branche de feuil- 
lage vert. Sur une table de pierre qui forme autel s'entas- 
sent les cartes de visite des patriotes venus de toutes les 
îles de l'archipel nippon. 

La vue de ces manifestations convainc vite le specta- 
teur européen que la Patrie et la Force militaire sont les 
vraies divinités de l'empire du Soleil-Levant. Seuls les 
grands hommes d'Europe qui, dans les temps récents, ont 
accompli des œuvres de force nationale, ont conquis l'admi- 
ration et l'estime des Nippons. On n'aime pas beaucoup 
l'Allemagne au Japon, mais je me souviens que, plusieurs 
fois, j'ai vu dans les boutiques de petits commerçants japo- 
nais les bustes de Guillaume I er et de Bismarck. 



LE JAPON 17 

Cette exaltation de ce qui exprime la force nationale se 
traduit parfois par ce que les Nippons, dans l'excès de leur 
ardeur, jugent le plus significatif des symboles modernes. 
AHiroschima, lorsqu'on voulut ériger un monument public 
en mémoire de la guerre victorieuse contre la Chine, on ne 
trouva rien de mieux que de lui donner la forme d'un obus 
gigantesque. 

* 

* * 

La conclusion des observations qui précèdent, c'est que 
les Japonais sont entrés en contact avec l'Europe déjà dotés 
d'une civilisation existante. Les faits leur ont démontré 
l'importance des moyens de la puissance occidentale, 
ils se sont donc assimilé nos sciences exactes, théories et 
pratiques, mais en vue de servir un idéal ancien et qui na 
pas changé. 

En dépit de l'abaissement du cens électoral, la diète de 
Tokyo n'est qu'un fantôme de parlement, et la personne du 
mikado est encore mise par ses fidèles, les hommes des 
clans, au-dessus de tout, comme une incarnation quasi 
divine de la Patrie. 

Le pays du Soleil-Levant s'avance dans sa lutte contre 
les Blancs avec une civilisation spéciale, millénaire, très 
différente de la nôtre, mais digne de considération. Pour 
diriger les armes que notre amour du lucre lui a forgées, 
le Japon ne fait appel qu'à ses antiques et intactes qualités 
guerrières. Matériellement, il y a bien un nouveau Japon; 
mais moralement c'est à l'ancien pays nippon que nous 
avons affaire. 



LA RUSSIE 

I. — Influence des caractères physiques de la Russie sur son régime poli- 
tique. 
II. — Que fut, en fait, l'autocratie russe (1)? 
III. — La crise intérieure russe. 

Sur la Russie, nos idées sont peut-être encore moins 
exactes que sur le Japon. 

Les opinions sur l'empire des tsars que Ton voit exprimées 
dans notre presse se rattachent généralement à deux con- 
ceptions extrêmes. Ou bien les amis de la Russie semblent 
la prendre pour un pays qui n'est pas profondément dis- 
semblable de la France et le jugent comme tel, ou bien 
les détracteurs systématiques du gouvernement russe, les 
ennemis déclarés du tsar, nos journaux dits avancés, voient 
dans le souverain qui règne à Saint-Pétersbourg un « knou- 
teur » , un tyran cumulant dans son unique personne les 
plus illimités pouvoirs. 

Un pareil jugement peut bien être dicté par les meil- 
leures intentions du monde, il n'en décèle pas moins une 
ignorance profonde du pays russe et de ce qui y est possible. 

Pour dire vrai, la Russie est extrêmement difficile à bien 
comprendre. Son étendue est énorme, sa variété ethnogra- 
phique étonnante, sa langue difficilement accessible; sa 
formation historique la sépare du reste de l'Europe; le 
mysticisme du paysan orthodoxe ne nous est pas aisément 
pénétrable. 

(1) V. la note 1, p. 28. 



LA RUSSIE 19 

Pour faire une étude exacte de la Russie, il faut de toute 
nécessité y avoir été au moins plusieurs fois, s'y acharner, 
y mettre de la bonne foi et de la sympathie. Une certaine 
tournure d'esprit est, en outre, nécessaire, car, seule, elle 
permet de suffisamment saisir les nuances infinies et déli 
cates de l'âme slave. 

Pour bien comprendre ce qu'est vraiment le tsar et la 
nature de sa puissance, une série d'efforts est indispen 
sable. 11 faut d'abord faire une complète abstraction des 
idées occidentales et rechercher ensuite quelles sont les 
conditions essentielles imposées par l'état du pays aux 
formes gouvernementales possibles. Alors, mais seulement 
alors, on percevra, outre le caractère russe, les inconvé- 
nients et les avantages du système tsarien et ses chances 
de durée. 

Une telle étude, pour être complète, exigerait à elle 
seule un volume; les pages qui lui seront consacrées dans 
ce livre ne peuvent donc prétendre épuiser un aussi vaste 
sujet : elles ne visent qu'à fixer dans l'esprit certains de ses 
éléments essentiels. 



En parlant de la Russie, il est une idée capitale dont il 
faut se pénétrer profondément. C'est qu'en raison des con- 
ditions de son climat, de son immensité, de ses nom- 
breuses populations et des degrés infiniment divers de leur 
civilisation, la Russie est un État spécial, unique au 
monde, et qui ne peut être comparé à aucun autre. 

La constitution physique du pays, seule, influe déjà pro- 
fondément sur le régime politique de la Russie. 

L'action du climat, des brusques transitions de froid 



80 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

et de chaleur qui, dans l'intervalle des saisons ex- 
trêmes, peuvent facilement atteindre une amplitude de 
soixante degrés, exerce sur l'être humain une influence 
singulièrement déprimante. A Pétersbourg, à Moscou, à 
Kharkoff, à Kieff, la rigueur de l'hiver fait rechercher la 
nourriture abondante et substantielle, les appartements 
chauds, le sommeil prolongé. Dans ces mêmes villes, après 
trois semaines de printemps où les subits changements de 
température énervent l'organisme, la chaleur étouffante de 
l'été contraint presque au repos. En Grimée même, où 
l'hiver est beaucoup plus doux, l'atmosphère de l'été, 
lourde, chargée des parfums excessifs de fleurs énormes, 
tiède, épuisante, diminue l'activité naturelle. Dans presque 
toute l'immense étendue des terres russes, l'action péné- 
trante du froid ou du chaud engendre l'inaction. 

Les usages se ressentent nécessairement du climat. Il y 
a cinq ans, j'étais au printemps à Pétersbourg. Plusieurs 
jours d'un soleil ardent s'étaient déjà succédé, quand, 
un après-midi, me trouvant en voiture avec l'un de mes 
amis, le ciel se couvrit brusquement. Avec une soudaineté 
incroyable, une furieuse tempête de neige s'abattit sur la 
ville. En quelques instants, nous eûmes le visage couvert 
d'une eau glacée. Mon hôte, qui, dans beaucoup de cir- 
constances, m'aida avec infiniment d'intelligence à com- 
prendre son pays, en profita aussitôt pour dire : « Gomment 
voulez-vous qu'avec un pareil climat nous ayons le même 
genre de « sociabilité » qu'en Occident? Ici, l'homme se 
préoccupe forcément avant tout de son calme cl de sa tran- 
quillité. » 

De fait, la température influe même sur l'aspect extérieur 
des villes. Elle oblige les architectes à négliger les façades, 
et, le plus souvent, les grandes maisons de la métropole, 
vues de l'extérieur, sont des énigmes. Avant d'y entrer, il 
est presque impossible de dire si elles abritent la grande 
richesse ou une très humble médiocrité. 



LA RUSSIE 21 

L'immensité du territoire, elle aussi, a son action. Il faut 
songer que, depuis la frontière allemande jusqu'au Paci- 
fique, un unique empire déroule ses plaines infinies, faible- 
ment plissées, vers l'Oural. En diagonale, du nord-ouest 
au sud-est, le colossal pays des tsars relie les toundras 
glacés de la mer Blanche à la Perse et au Pamir. 

Or, si le climat produit l'indolence, l'étendue oblige à la 
lenteur, et la résultante de ces deux causes est cette paresse 
que tant d'Occidentaux considèrent volontiers comme 
un défaut spécialement moscovite. Ils ont tort; quelle 
que soit leur race, tous les habitants de la Russie subis- 
sent l'action du pays russe. Aucun étranger n'y échappe. 
En Russie, il lui est absolument impossible d'obtenir un 
rendement de travail aussi considérable que sur le reste, 
du continent. Je l'ai éprouvé par moi-même. En voyage, 
j'ai l'habitude de prendre chaque jour des notes aussi 
abondantes que possible. En Russie, j'ai toujours dû les 
réduire. Alangui par l'inéluctable ambiance, je n'ai jamais 
su trouver l'énergie nécessaire pour les développer autant 
qu'ailleurs. Mais, comme les étrangers ne sont qu'une mino- 
rité en Russie, ce sont les Russes qui supportent principa- 
lement le désavantage du climat. 

L'action de cet adversaire naturel est si profonde qu'elle 
constitue même un obstacle à l'enrichissement des classes 
rurales, qui forment le fond de la population. Pour résister à 
l'hiver, le paysan russe doit manger en volume plus que le 
paysan français; or, le moujik a quatre mois seulement pour 
semer, récolter et préparer la terre pour l'année suivante, 
et huit mois d'hiver l'inclinent au sommeil et à la paresse! 

Tout ainsi, en Russie, est naturellement ligué contre le 
paysan pour l'empêcher de faire des progrès rapides. 

Il s'y résigne et s'en justifie dans un de ces savoureux 
proverbes dont l'homme des champs moscovite a le secret : 
« Le travail n'est pas un loup, il ne se sauvera pas dans la 
forêt. » 



22 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Les causes qui poussent à l'inertie s'exercent sur toutes 
les catégories sociales sans exception. Plus que toute autre 
chose, elles ont contribué à la formation de cet état moral 
russe que résument si bien quelques expressions typiques 
qui reviennent à chaque instant dans le langage courant. 

Le mot mojet byt (peut-être) dénote le doute et l'indéci- 
sion. Le Russe se rend difficilement compte que les occa- 
sions passent, que la chance de demain peut n'être pas aussi 
grande que celle d'hier, que les conditions de la vie se 
modifient. Son énigmatique « peut-être» , dont la significa- 
tion elle-même varie selon les nuances de la prononciation, 
correspond à cette résignation slave, mystique, nuageuse, 
déconcertante, qui pour nous semble de l'inertie et de la 
stagnation. 

■ L'expression ne bots, littéralement : « Ne crains pas, » 
équivaut encore à : « Cela ira. » Mais comment cela ira-t-il? 
On ne le sait pas très bien. On ne s'en inquiète pas d'ailleurs, 
car on compte bien que cela ira kak niboud (d'une manière 
quelconque) . C'est pourquoi quand une difficulté se pré- 
sente, l'homme russe s'en console toujours en disant : Ne 
boïs, kak niboud (cela ira toujours d'une manière quel- 
conque ) . 

Ce kak niboud, employé seul, et qui alors correspond à 
notre « probablement » , confirme encore l'intense impré- 
cision où se complaît l'âme moscovite, âme singulièrement 
forte d'ailleurs dans un sens, car d'avance elle est résignée 
à tout. 

L'éternel chto diélat? (que faire?), par lequel les Russes 
accueillent aussi bien les incidents désagréables que les 
pires catastrophes, établit dans maints cas qu'ils ne con- 
naissent pas notre forme de découragement. 

L'incendie, « le coq rouge, » comme l'appellent les pay- 
sans, désole fréquemment les villages dont toutes les mai- 
sons sont en bois. Le paysan voit-il flamber son isba? Il 
est aussitôt résigné à la nécessité d'en reconstruire une 



LA RUSSIE 23 

autre. Il fait bien quelques efforts contre l'incendie, mais il 
y met une médiocre ardeur. Il n'ignore pas qu'une sorte de 
fatalité ramène périodiquement le fléau du feu, et, quand 
il est dans un gouvernement où il sait que la Couronne lui 
fournira le bois nécessaire pour reconstruire sa chaumière, 
il s'estime presque heureux et est déjà consolé. 

C'est encore par « Que faire? » que le Russe accueille 
les mauvaises nouvelles qui lui viennent de ses affaires. Le 
Russe aime l'argent, mais pour le plaisir ou pour l'utilité 
immédiate qu'il procure; le type d'Harpagon est rare 
chez les vrais Moscovites. A quelque classe sociale qu'il 
appartienne, le Russe perd sa fortune avec une facilité 
extrême. En France, où les fortunes sont très assises, très 
fermes, lorsque quelqu'un la perd, c'est un événement pour 
lui et son entourage. En Russie, c'est un fait banal et cou- 
rant, et il est fort peu de familles où la fortune reste 
stable pendant plusieurs générations. Chto diélat? Que 
faire? 

Ce « Que faire? » c'est-à-dire «Il est inutile de s'inquiéter, 
de lutter et même peut-être de progresser, » entraîne 
l'autre expression si usitée : Vsegda tak byl (il en a toujours 
été ainsi), réponse qui accueille naturellement toutes les 
propositions de changement et de marche en avant. 

Pour moi, qui ai parcouru la Russie un peu en tous sens, 
il me semble que ces quelques expressions populaires 
résument à la fois la philosophie, les défauts et les qualités 
de l'homme russe. Or, ces défauts et ces qualités n'expli- 
quent-ils pas en même temps l'imprévoyance aujour- 
d'hui notoire qu'a démontrée la guerre d'Extrême-Orient 
et l'incomparable résistance morale des soldats du tsar 
qui, après une longue série des plus pénibles échecs, 
ont fait preuve d'une résignation et d'un courage passif 
dont probablement aucun autre peuple d'Europe ne sau- 
rait donner un pareil exemple? 

Pour lutter contre l'ambiance russe, contre la conspi- 



24 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

ration naturelle du milieu, il faut une ferme volonté 
d'action et d'action constante. Dans tous les pays du 
monde, c'est là une vertu rare. En Russie, elle l'est néces- 
sairement plus encore que partout ailleurs. On comprend 
donc que l'habitude séculaire d'avoir toujours les yeux 
fixés sur le tsar, sur le petit père qui doit prendre soin de 
tout et pourvoir aux besoins de tous, fait que le peuple, 
— la grande masse paysanne tout au moins, — s'en est 
remis longtemps et complètement à lui du soin de ses des- 
tinées. 

On comprend encore que si l'intellectuel russe, en fumant 
nonchalamment d'innombrables cigarettes, arrive à éta- 
blir en théorie la nécessité de vastes et radicales réformes 
du mode gouvernemental, le même homme, hors les cas de 
crises très intenses, n'est pas toujours décidé à conquérir 
en fait la direction constante des affaires publiques dans 
un pays où l'action est presque une souffrance. Il n'y a 
donc rien que de naturel à admettre qu'en Russie, l'effet 
combiné du climat et de l'étendue a été singulièrement 
propice à l'établissement et au maintien du pouvoir d'un 
seul. 

La multiplicité des populations de la Russie a favorisé 
encore cette forme de gouvernement. 

Sur la formidable étendue comprise dans les frontières 
russes vivent les populations les plus disparates. Dans les 
régions industrielles de Moscou, des Terres-Noires du 
centre, de la Petite-Russie et des Lacs, le nombre des 
Russes dépasse 94 pour 100. Mais, sur les bords de la 
Vistule, les Polonais représentent 70 pour 100. A l'orient 
et au sud, outre les Tartares et les Turcs disséminés le 
long de la Volga, en Grimée, en Sibérie en Asie centrale, on 
trouve encore des Sartes, des Turcomans, des Kirghiz, des 
Baschkirs, des Yakoutes, ces derniers perdus dans les 
brumes septentrionales du nord-est. Près d'un million de 



LA RUSSIE 25 

Roumains sont massés en Bessarabie, et quatre cent mille 
Suédois vivent en Finlande. Au Caucase, vingt peuplades 
diverses se maintiennent dans de profondes vallées. Les 
Géorgiens, propriétaires historiques du sol, sont sub- 
mergés par des Arméniens venus de l'Asie Mineure. Nous 
oublions encore quatre millions d'Israélites concentres 
surtout à l'occident et un million d'Allemands disséminés 
en colonies un peu partout dans l'empire. 

Ces peuples si prodigieusement divers n'ont entre eux ni 
langue, ni civilisation, ni croyances communes, et cepen- 
dant ils vivent dans un même Etat; et, point capital à 
retenir, ï impossibilité de leur trouver des frontières écono- 
miques ou naturelles semble exiger pour leur propre bien-être 
qu'ils continuent à vivre sous une direction commune. 

Mais ces populations ne diffèrent pas seulement par leur 
race; dans le cadre d'une même race, leurs degrés de civi- 
lisation varient. Et c'est pour distinguer ceux qui ont 
atteint une certaine culture de ceux restés absolument 
frustes qu'on a dû créer une expression personnelle à la 
seule Russie : 1' « Intelligence » . 

Que représente donc numériquement 1' « Intelligence » 
russe, c'est-à-dire le groupe d'hommes pouvant être consi- 
dérés comme possédant quelque civilisation d'après le sens 
occidental de ce mot? Maintes fois, j'ai posé cette question. 
Mes amis les plus qualifiés n'ont jamais pu répondre par 
des chiffres concordants; j'ai dû me contenter de faire des 
moyennes entre leurs dires et de penser que la Russie 
comptait, avec une approximation, en somme très vague, 
moins de dix millions de sujets du tsar, nobles, marchands 
ou autres, qui peuvent être considérés comme formant 
« l'Intelligence » . 

Moins de dix millions de personnes! Ce chiffre n'est-il 
pas infime en présence des cent vingt-cinq millions d'habi- 
tants de toutes les Russies? Même dans les régions les plus 



26 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

russes, par suite des difficultés sans nombre auxquelles on 
se heurte et que réellement il était difficile de vaincre, 
ceux qui ne savent ni lire ni écrire sont en énorme, 
en écrasante majorité. 

Mais quelle distance ne sépare donc pas le haut fonc- 
tionnaire civil ou militaire de Pétersbourg de ce Yacoute 
de la Sibérie orientale, qui est cependant sujet russe au 
même titre qu'un adjudant de l'empereur? Cet adjudant est 
peut-être un homme raffiné dans les centres de civilisation 
les plus complets, alors que, dans l'échelle des êtres 
humains, le Yacoute n'est pas sensiblement supérieur au 
Papou de la Nouvelle-Guinée. 

Certes, la Russie a beaucoup à progresser, mais les des- 
tinées d'un peuple dépendent du milieu où il vit et de sa 
structure psycho-physiologique. Or, il tombe sous le sens 
commun que, dans un pays aussi peu homogène que la 
Russie, de grandes réformes brusques sont particulière- 
ment périlleuses et difficiles. Ce n'est donc pas un bou- 
leversement fondamental de ce qui existe qui assurera le 
progrès du pays des tsars, mais un développement con- 
forme au sol et procédant des traditions. Cette nécessité 
si simple, les derniers événements montrent que les 
théoriciens de la révolution intégrale ne semblent pas l'ad- 
mettre. Leur bonne foi cependant peut rester entière. En 
Russie, les révolutionnaires sont plus respectables que par- 
tout ailleurs, car, en général, ils sont généreux et désinté- 
ressés. Mais si, en Russie, les meneurs nihilistes sont plus 
sympathiques qu'en Occident, dans nul pays au monde le 
libéralisme théorique n'a fait de ravages plus profonds 
qu'entre la mer Blanche et la mer Noire. La croyance et 
même l'idolâtrie de l'abstraction conduit des Russes doués 
du plus pur enthousiasme pour une cause selon eux sacrée 
à formuler les plus extravagantes revendications. 

C'est ainsi que, s'inspirant du droit constitutionnel 



LA RUSSIE 27 

anglais et français, nous voyons des Russes, cependant 
intelligents, réclamer des réformes pratiquement inappli- 
cables. Supposons, par exemple, proclamée dans l'empire 
des tsars cette égalité de tous les citoyens, sans distinction 
de race ou de religion, — qui est sur le point de devenir 
un fait et qui paraît aux gens d'Occident une réforme fort 
légitime, — supposons en même temps, ce qui en est la con- 
séquence, le suffrage universel appliqué. L'électeur russe, 
polonais, finlandais ne se trouvera pas valoir davantage 
que le Tartare de Kazan, l'Ossète des profondes vallées du 
Caucase, l'Ingouche pillard du Térek, le Kirghiz des steppes 
de l'Asie centrale, le Lapon de l'extrême nord et l'Ostiak 
de la Sibérie orientale. Figurez-vous l'assemblée formée 
par ces éléments égaux! et vous vous imaginerez facile- 
ment les décisions que pourrait élaborer un parlement si 
homogène, si éclairé, si compétent! 

Non, vraiment, le plus convaincu des républicains, pouvu 
qu'il ait encore du bon sens, admettra que des populations 
aussi radicalement dissemblables que celles de la Russie 
ne peuvent absolument pas être considérées comme égales. 
Une telle erreur ne peut être faite que par des esprits hon- 
nêtes, mais sans notions des réalités, ou par des hommes 
de mauvaise foi. 

Le libéral de sang-froid qui, ne se laissant pas entraîner 
par les affirmations enflammées des purs théoriciens, ne 
considère que l'état actuel des choses, comprend que le 
véritable bien des peuples de Russie exigerait non la des- 
truction du pouvoir impérial, mais plutôt, et sans préjuger 
d'un trop lointain avenir, son adaptation progressive et 
constante aux exigences de l'époque moderne. 

Ne tombe-t-il pas maintenant sous le sens commun 
qu'une contrée si particulière, une population comportant 
des races et des degrés de culture si prodigieusement 
divers, ne peut être régie comme un petit État d'Occident? 

En présence de différences si profondes, un régime poli- 



28 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

tique égalitaire apparaît comme théoriquement absurde et 
pratiquement impossible. D'autre part, le besoin d'un pou- 
voir tutélaire général se conçoit comme indispensable aux 
peuples de l'immensité russe, car seul il peut permettre, 
en assurant à tous les bienfaits de la collectivité, de dis- 
penser au moins relativement, s* il est éclairé, à chaque 
groupe ethnique, les conditions de développement qui lui 
conviennent le mieux. 

En politique comme en biologie, le besoin crée l'organe. 
La force même des choses a donc implanté en Russie pen- 
dant une longue période le système de la monarchie 
absolue, adaptée aux besoins locaux sous la forme tsa- 
rienne. Pour tout observateur impartial, l'autocratie russe 
est née à la fois du climat, de la géographie et de la 
variété des populations. Considérant le passé, on peut 
donc justement dire : « De la Russie est né le tsar. » 



II 



L'autocratie russe, pouvoir issu des conditions du sol, 
a-t-elle eu, (1) par elle-même, les conséquences abomi- 

(1) Il faut maintenant parler de l'autocratie russe au passé, le manifeste 
de Nicolas II en date du 17/30 octobre 1905 étant une renonciation pratique 
au principe de l'autocratie, ainsi que l'établit ce texte qu'il convient de rap- 
peler en entier. 

«Nous, Nicolas II, par la grâce de Dieu, empereur et autocrate de toutes 
les Russies, tsar de Pologne, grand-duc de Finlande, etc., 

« Déclarons à tous nos fidèles sujets que les troubles et les agitations de 
notre capitale et de nombreux autres lieux de notre empire remplissent notre 
cœur d'une grande et pénible douleur. La félicité du souverain de la 
Russie est indissolublement liée à celle du peuple et la douleur du peuple 
est la douleur du souverain. Des agitations actuelles peuvent surgir une pro- 
fonde désorganisation nationale et des menaces pour 1 intégrité et l'unité de 
notre empire. 

« Le haut devoir imposé par notre mission souveraine nous ordonne de 



LA RUSSIE 20 

nables qu'on lui suppose en Occident? Ceux qui l'affir- 
ment se montrent bien téméraires. 

nous efforcer avec toute notre raison et tout notre pouvoir de hâter la cessa- 
tion de troubles si dan -^reux pour l'État. 

« Ayant ordonné au.\ autorités respectives de prendre des mesures pour 
écarter les manifestations directes de désordre, les excès et les violences, 
pour sauvegarder les gens paisibles qui aspirent au calme accomplissement 
du devoir qui incombe à chacun, nous avons reconnu indispensable, pour 
réaliser avec succès les mesures générales tendant à la pacification de la vie 
publique, d'unifier l'action du gouvernement supérieur. 

« Nous imposons au gouvernement le devoir de remplir comme suit 
notre inflexible volonté : 

k Le gouvernement doit s'interdire toute immixtion dans les élections de 
la Douma et s'imposer le sincère désir de réaliser l'oukase du 25 dé- 
cembre 1904. Il doit maintenir le prestige de la Douma et la confiance en ses 
travaux, ne pas réagir contre ses décisions tant qu'elles ne s'écarteront pas 
de la grandeur historique de la Russie. II doit identifier les idées de la 
grande majorité de la société et non les échos des groupes, même bruyants, 
de ses fractions trop souvent variables. 

« Il importe surtout de réaliser la réforme du conseil de l'empire sur le 
principe électoral. Je crois que, dans l'activité du pouvoir, doivent être 
englobés les principes suivants : 

« 1° Droiture et sincérité dans la confirmation de la liberté civile et 
l'établissement de sa garantie; 

« 2° Aspiration à l'écartement des lois exclusives : 

« 3° Concordance des actions de tous les organes du gouvernement; 

« 4° Ecartement des mesures répressives contre les actes ne menaçant pas 
manifestement la société ou l'État ; opposition aux actions menaçant mani- 
festement la société ou l'État, et cela en s'appuyant sur les lois et sur 
l'unité morale, avec la majorité raisonnable de la société. 

« Il faut avoir foi dans la tactique politique de la société russe ; il est 
impossible qu'elle désire l'anarchie qui la menacerait, outre de toutes les 
horreurs de la lutte, du démembrement de l'empire. 

« 1° Octroyer à la population les fondements inébranlables de la liberté 
civique basée sur la réelle inviolabilité des personnes, la liberté de cons- 
cience, de la parole, de réunion et d'association. 

« 2° Sont suspendues les élections antérieurement ordonnées à la Douma 
d'État. Sont appelées à participer à la Douma dans la mesure du possible, 
autant que le permet la brièveté du terme à courir jusqu'à la convocation 
de la Douma, les classes de la population maintenant privées de droits élec- 
toraux, laissant ensuite le développement ultérieur du principe du droit 
électoral à l'ordre des choses nouvellement établies. 

« 3° Etablir comme règle inébranlable qu'aucune loi ne puisse prendre 
vigueur sans l'approbation de la Douma d'État et qu'il soit garanti aux élus 
du peuple la possibilité d'une participation réelle à la surveillance de la 
légalité des actes des autorités nommées par nous. 

f Nous appelons tous les fidèles fils de la Russie à se rappeler leur» 



30 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

L'autocratie n'impliquait pas en tous cas la toute-puis- 
sance nécessaire de la noblesse. Ceci parce qu'en Russie la 
noblesse ne ressemble aucunement aux noblesses occiden- 
tales. Elle a pour caractère particulier d'être accessible à 
tous, et si facilement qu'on ne saurait trouver en elle les 
éléments d'une caste. Depuis un demi-siècle, d'ailleurs, le 
rôle de la noblesse russe se restreint et l'affaiblissement de 
sa puissance s'accuse de jour en jour. 

La libération des serfs a déjà détruit la grande noblesse. 
L'industrialisme de la période présente ruine les catégories 
moyennes. Le nombre des petits nobles diminue égale- 
ment avec une incroyable rapidité. On m'a cité le district 
de Wiasma, par exemple, dans le gouvernement de Srao- 
lensk, où, en 1861, l'assemblée de la noblesse comptait 
cent soixante voix; aujourd'hui, elle n'en compte plus que 
dix-neuf. 

En matière religieuse encore, contrairement à ce que 
s'imaginent tant d'Occidentaux, le tsarisme ne comportait 
pas nécessairement un cléricalisme gouvernemental. L'idée 
si répandue en France que le tsar autocrate était pape ne 
reposait sur aucun fondement. Non! le tsar autocrate 
n'était pas pape. On pourrait l'établir par des preuves 
abondantes. Ce qui le démontre suffisamment et sous une 
forme symbolique, c'est le fait que, dans maintes circons- 
tances, le tsar n'hésitait pas à baiser la main du plus 
humble des prêtres orthodoxes. La vérité, c'est qu'en pra- 
tique, l'empereur de Russie a eu une action pouvant 
paraître de loin aussi grande que celle du pape; mais cela 
tint uniquement à ce que Pierre le Grand a brisé la puis- 
sance du clergé et l'a placé, en fait, sous la dépendance 

devoirs envers la patrie et à aider à la cessation de ces troubles inouïs, et à 
appliquer concurremment avec nous toutes leurs forces au rétablissement 
du calme et de la paix sur la terre natale. 

« Donné à Péterhof, le 17 octobre (style russe) 1905, dans la onzième 
année de notre règne. 

« Signe ' : Nicolas. » 



LA RUSSIE 31 

de TÉtat. Comme le tsar en était le chef, on voit d'ici la 
conséquence. 

Pour quiconque connaît un peu la Russie, le mélange 
ou plutôt le contact intime du pouvoir civil et du pouvoir 
religieux est, pour le présent, explicable, sinon même 
nécessaire. En Russie, la foi soutenue par l'usage, par un 
ensemble de vieilles pratiques, assouplit progressivement 
les populations les plus rebelles, et, sans transitions brus- 
ques, elle les amène à l'observance des formes légales 
sociales modernes. 

On ne saurait trop y insister, pour l'homme russe 
moyen, la religion, ou, pour parler plus exactement, le 
sentiment religieux, est un élément essentiel qui tient à sa 
nature. Gela est si vrai que des sectes se développent abon- 
damment à côté de l'orthodoxie officielle. 11 ne s'agit pas 
ici d'approuver ou de blâmer, mais simplement d'observer. 

Quoi qu'il en soit théoriquement de l'autocratie, sa 
valeur pratique dépendait certes de la personne de l'auto- 
crate. Or, tout d'abord, depuis bien longtemps, les tsars 
n'étaient pas les tyrans contre lesquels certains de nos jour- 
naux s'indignaient avec une violence bien affligeante, pour 
peu qu'elle fût sincère. Que l'on prenne les derniers 
« autocrates » : Alexandre II, Alexandre III, Nicolas II, 
qui donc soutiendra et surtout prouvera que ces souverains 
du plus vaste, du plus complexe des empires n'ont pas eu 
constamment les intentions les meilleures? Sans doute, ils 
ont pu se tromper en humains qu'ils sont. Mais ils l'ont 
fait avec un entière bonne foi, croyant bien servir leur Etat 
et leurs peuples. 

Alexandre III, avec cette volonté ferme et ce bon sens 
qui, pour un souverain, vaut mieux que le génie, a cons- 
tamment pensé à l'exécution de son devoir. Si sa politique 
intérieure fut à beaucoup d'égards erronée, sa politique 
étrangère fut excellente et libérale. Avec une justice sans 
faiblesse, il a réprimé les écarts des membres de sa famille 



;V2 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

à Fégal de ceux du plus humble de ses sujets. En toutes 
choses, il a été un souverain russe, peut-être un peu 
trop exclusif et c'est à ce constant souci de l'intérêt natio- 
nal qu'il doit d'avoir laissé malgré tout dans son peuple 
un profond souvenir. 

Son fils, l'empereur actuel, est le type du souverain 
rempli des meilleures intentions, mais dont la faiblesse de 
volonté et l'indécision déconcertante annihilent de très 
réelles qualités. 

Les faits, sans doute, donnent un constant démenti à ce 
que Nicolas II a cru possible, mais ils établissent aussi la 
sincérité de ses sentiments humains. Tout Nicolas II ne 
tient-il pas dans cette fameuse tentative de désarmement 
qu'il pensait provoquer par la Conférence de La Haye, et, 
s'il s'est trouvé aux prises avec une redoutable guerre, ne le 
doit-il pas précisément à sa croyance trop absolue à l'avè- 
nement de la Paix universelle? 

Le tsarisme autocratique constituait-il un obstacle absolu 
au développement du droit électoral? En aucune façon. 
Nulle part le principe de l'élection n'a de racines plus pro- 
fondes qu'en Russie. Il a existé dans les masses populaires 
depuis les plus lointaines origines de l'Etat moscovite, et, 
à mesure que les populations ont progressé et se sont civi- 
lisées, il a gagné constamment du terrain. L'ukase du 
18 août 1905, instituant la Douma d'empire, est une preuve 
récente de cette vérité. Dans son manifeste créant cette 
première douma, tout en tentant de maintenir encore le 
pouvoir autocratique, Nicolas II a déclaré : « Le temps est 
venu d'appeler les élus de tout le pays russe à prendre une 
part constante et active à l'élaboration des lois, adjoignant 
dans ce but aux institutions supérieures de l'État un corps 
consultatif spécial, chargé de l'élaboration préliminaire et 
de la discussion des projets de loi et de l'examen du budget 
de l'État. » Certes, cette réforme, cependant profonde, n'a 
pas suffi. On a exigé davantage, car seul l'octroi du suffrage 



LA RUSSIE 33 

universel avec toutes ses conséquences pourrait satisfaire les 
libéraux russes. Mais le malheur est qu'une semblable 
réforme ne donnerait qu'une satisfaction théorique et 
momentanée, parce que, pratiquement, telle qu'est encore 
la Russie, le suffrage universel y est tout à fait imprati- 
cable. On s'en rendra bien compte en constatant les dif- 
ficultés considérables que va déjà présenter le fonctionne- 
ment de la Constitution promise. Il n'en subsiste pas moins 
que son octroi constitue un pas en avant. Quel sera le terme 
final de cette évolution? Il est encore impossible de le dis- 
cerner nettement. 

Des Français qui s'intitulent socialistes reprochent sou- 
vent aux Russes leur esprit réactionnaire et rétrograde. 

Ce jugement dénote une méconnaissance profonde des 
réalités ainsi que l'établissent avec force les derniers événe- 
ments. Quand on sait que nulle race plus que la slave 
n'est portée davantage vers le socialisme et le commu- 
nisme; qu'aucun pays n'est et ne sera jamais pratiquement 
plus collectiviste que la Russie; que, dans des gouverne- 
ments entiers soumis au tsar, les terres sont possédées 
collectivement par des paysans organisés en villages dans 
les cadres du mir, les déclarations de M. Jaurès apparaissent 
vraiment comme entachées de «conservatisme» bourgeois. 

D'ailleurs, remarquons-le bien vite, cette propriété col- 
lective instituée par les tsars donne de si médiocres résul- 
tats qu'elle juge d'avance les efforts des Marxistes d'Occi- 
dent, et qu'en Russie un très grand nombre d'excellents 
esprits tendent de plus en plus à considérer le système du 
mir, c'est-à-dire celui de la propriété villageoise collec- 
tive, comme une transition entre le servage et la propriété 
individuelle. Mais le mir a beau sembler une institution 
condamnée, il n'en subsiste pas moins qu'elle a été et est 
encore une preuve bien certaine que les systèmes les plus 
radicaux pouvaient être appliqués sous le régime autocra- 
tique tsarien. En matière sociale, d'ailleurs, loin d'avoir à 

3 



34 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

nous imiter, la Russie parfois nous montre la voie. L'empire 
des tsars est, en effet, le pays des artèles, c'est-à-dire des 
corporations, des coopératives. Tout, là-bas, est l'occasion 
d'un groupement. Les porteurs qui déchargent les bagages 
d'un étranger pour la visite douanière sont groupés. Les 
marchands de journaux, les masseurs, les garçons de restau- 
rant font partie d'associations, véritables syndicats prati- 
quement beaucoup plus puissants que les nôtres pour les 
questions professionnelles, et en tous les cas infiniment 
plus anciens. 

Dans le domaine de la législation ouvrière, la Russie est, 
en réalité, l'un des pays les plus démocratiques de l'Europe. 
Les inspecteurs des fabriques nommés dans les dernières 
années par le gouvernement tsarien ont incontestablement 
un esprit plus foncièrement socialiste — je constate — que 
ceux qui reçoivent l'investiture de nos ministres, k chacun 
de mes vovages, j'ai causé avec des Français de la région 
de Moscou, à la tête de grandes entreprises industrielles, 
et, chaque fois, ils se plaignaient de la rigueur excessive et 
croissante des règlements gouvernementaux en faveur des 
ouvriers et au détriment des patrons. 

Ce sont là des faits. Ne suffisent-ils pas à établir qu'eu 
égard aux conditions toutes spéciales de la Russie, le prin- 
cipe du tsarisme autocratique n'était pas nécessairement 
un obstacle aux réformes considérées comme de grands 
progrès par les esprits les plus avancés d'Occident? 

Remarquez que, si l'on ne fait pas assez souvent en 
France ces mises au point nécessaires, rien n'empêche 
nullement d'ailleurs de reconnaître que l'autocratie russe, 
comme n'importe quel système, comportait aussi ses graves 
inconvénients. 

L'un des plus évidents provenait de l'action de la cama- 
rilla susceptible de se former dans l'entourage de l'empe- 
reur, et qui alors, jalouse de son crédit, s'ingéniait à entou- 
rer le tsar d'une sorte de muraille de Chine à peu près 



LA RUSSIE 35 

infranchissable. Aucun chef d'État n'évite absolument cette 
inconsciente contrainte, mais nulle part elle ne fut plus 
impérieuse ni plus néfaste qu'en Russie. 

L'action de cette camarilla fit que le tsar autocrate, 
forcé de planer au-dessus de son peuple comme une sorte 
de divinité septentrionale, était contraint de voir seule- 
ment une masse et jamais les individus. C'était là un mal 
qui se faisait grandement sentir quand les nécessités de 
l'administration obligaient le tsar autocrate à prendre des 
auxiliaires. Les difficultés d'un choix heureux étaient alors 
extrêmes, car, en réalité, il avait lieu presque au hasard. 
Les derniers souverains russes en ont fait plusieurs fois 
l'expérience; les résultats ont été médiocrement satisfai- 
sants. Ce n'est pas cependant que la Russie manquât 
d'hommes de valeur. Mais on les ignorait, et, malgré son 
désir, le tsar ne savait où les prendre. 

Sans nul doute, cet état de choses sous le régime auto- 
cratique était déplorable. Il entraînait ce fait qu'en Russie, 
des vies entières pouvaient se consumer à concevoir des 
idées grandes et généreuses sans que l'occasion se présentât 
jamais pour l'intelligence qui les concevait de les produire 
ou de les appliquer. Les hommes d'élite naissaient, vivaient 
et mouraient sur le sol russe, insoupçonnés et stériles, de 
même que les arbres séculaires admirables et sans tares 
finissent par pourrir sur place dans les impénétrables forêts 
vierges. 

Cette perte des individualités en Russie constituait certes 
un état d'infériorité notoire avec les pays d'Occident, où les 
hommes de talent réel ont au moins des chances sérieuses 
de percer. Mais, s'il faut constater le tort que la camarilla a 
fait au tsarisme autocratique, il convient en même temps 
de remarquer que ce défaut résulta non pas de la nature 
même du tsarisme, mais simplement de son organisation. 
On pouvait, en effet, fort bien imaginer un tsar autocrate 
brisant l'étroitesse de conventions surannées, élargissant 



36 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

les mailles trop serrées du réseau qui l'étreignait, prenant 
enfin un contact plus direct avec son peuple, et surtout 
mieux renseigné sur les hommes de haute intelligence. 

Ce que fait Guillaume II n'est-il pas pratique? Souvent, 
le soir, l'empereur allemand réunit autour de lui des 
artistes ou des techniciens. Il les fait causer sur un sujet 
donné et cette méthode si simple lui permet de parler en 
homme informé des questions les plus diverses. Or, rien, 
absolument rien, dans le système tsarien, n'empêcherait 
un souverain russe d'obtenir un résultat analogue. Il y a 
là, en somme, une simple question de volonté et d'adap- 
tation d'une fonction ancienne aux exigences des temps 
nouveaux. 

Ou on ne s'y trompe pas, la cause réelle de tous les maux 
dont les étrangers ou même les Russes chargent le tsarisme, 
cest la bureaucratie qui fausse le caractère paternel, initial, 
du régime tsarien. 

Jusqu'ici, les fonctionnaires russes, très habilement, ont 
su confondre leur cause avec celle de l'autocratie. Leur plus 
grand effort a consisté à entretenir cette idée que, dire du 
mal de l'administration, c'est compromettre le souverain. 

Rien n'est plus manifestement faux. 

Sans doute, sur le mal administratif, le tsar lit des 
rapports, et ces rapports abondent; mais, malheureuse- 
ment, ces rapports sont le plus souvent rédigés dans l'in- 
térêt de leurs auteurs, tchinovniks eux-mêmes, puisque, 
pour l'instant, l'instrument du contrôle est encore rudi- 
mentaire. Ce n'est d'ailleurs pas l'abondance des fonction- 
naires qui paraît surtout critiquable; à Pétersbourg, où 
tout aboutit, un ministère paraît ridiculement petit par rap- 
port à l'immensité de l'empire; mais, ce qui est vraiment 
déplorable chez nombre de tchinovniks, c'est leur esprit. 

A vrai dire, la bureaucratie russe est peu nationale, très 
personnelle et profondément indifférente. En fait, ses deux 
principales victimes sont le tsar et le paysan. L'un en haut r 



LA RUSSIE 37 

l'autre en bas de l'échelle sociale, supportent le poids des 
fautes des tchinovniks, et tous deux, quoique sous des 
formes diverses, presque aussi lourdement. 

Or, ces vices de l'administration sont pour une part, 
certes, le fait de l'administration elle-même, mais ils 
résultent encore et surtout du climat déprimant et de la 
distance qui rend si difficile l'établissement et le bon fonc- 
tionnement d'un système de contrôle. Perfectionner sans 
relâche le contrôle est donc un des moyens les plus sûrs 
d'améliorer le jeu des rouages administratifs. Le dévelop- 
pement des chemins de fer et des télégraphes y contribue 
singulièrement, mais on voudra bien admettre que cette 
amélioration du contrôle peut seulement résulter d'une 
volonté forte et constante. Or, cette amélioration ne serait- 
elle pas plus facilement réalisable par un tsar, s'il était 
énergique, que par un parlement dont la volonté, pour 
solennelle qu'elle soit, ne se trouve point dans l'applica- 
tion suffisamment concentrée? L'exemple de la France est 
topique. C'est le pays le plus contrôlé du monde, et cepen- 
dant l'administration y devient moins bonne à mesure que 
les neuf cents souverains du Parlement multiplient à l'in- 
fini les causes de favoritisme. 

Les Français qui attribuent au seul souverain russe la 
responsabilité de fautes qui incombent aux tchinovniks, et 
peut-être plus encore aux conditions physiques d'un pays 
essentiellement particulier, s'imaginent que le pouvoir du 
Isar pèse sur ses sujets comme une chape de plomb. Ils 
s'abusent et je n'hésite pas à écrire que, contrairement à la 
croyance répandue en Occident, la puissance impériale 
autocratique fut infiniment moins sensible pour le sujet 
russe moyen que ne l'a été, par exemple, le passage aux 
affaires de M. Combes pour une multitude de Français. 

Un fait reste certain : la Russie ne peut pas s'organiser 
socialement en suivant les voies pratiquées par les pays 
d'Occident. Elle dut jadis secouer le joug des Tartares, 



38 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

étendre ses frontières jusqu'aux mers indispensables au 
commerce, attacher au sol d'énormes populations qui, 
jusque-là, étaient nomades. Maintenant même, cette lâche 
n'est point encore accomplie. Or, de toute nécessité, il 
faut que la diffusion au moins relative de la civilisation 
soit un fait acquis chez les multiples populations de l'em- 
pire russe avant de les faire jouir de légalité politique 
réclamée par les théoriciens. 

Dans l'état actuel des choses, le maintien du principe 
gouvernemental existant, mais adapté sans cesse aux 
besoins nouveaux, — et dans ce sens la création de la 
Douma d'empire constitue un progrès considérable, — 
semble donc la solution la plus sage. En tout cas, l'on ne 
conçoit pas sa disparition sans évoquer une période de trou- 
bles intenses mettant en péril au Caucase, en Finlande, en 
Pologne, en Bessarabie, l'unité territoriale de la Russie. 

On arrive ainsi à discerner que, dans une large mesure, 
le tsarisme fait corps avec le pays, et qu'il subsiste par ce 
fait qu'il est présentement imposible de le détruire sans 
restreindre dans son étendue la Russie elle-même. 



III 



« Où allons-nous? C'est la question angoissante qui 
domine toutes les autres. La guerre russo-japonaise, en 
comparaison, n'est même pas un aléa. Mais la question 
intérieure surgit beaucoup plus grave et plus incertaine. Si 
fécond en assassins résolus que puisse être le groupe de 
ces extrêmes du radicalisme et du nihilisme, qui sont un 
mal en tous pays, nous serions disposés à considérer ces 
énergumènes comme quantité presque négligeable, si 
/' ébranlement dangereux des esprits ne s'étendait de proche en 






LA RUSSIE 39 

proche à toutes sortes de milieux sociaux qui, par des grada- 
tions presque insaisissables, embrassent une quantité d'élé- 
ments sains, quil est raisonnable de considérer comme un 
appui naturel de l'ordre et de l'État. » 

Ces lignes de M. Alexandre Baschmakoff, directeur du 
Journal de Saiîit-Pétersbourg, parues le 21 juillet/3 août 
1904, au lendemain de l'assassinat de M. de Plehve, expri- 
maient fortement l'importance extrême qu'on devait dès 
lors attribuera la crise intérieure que traverse l'Etat russe. 

Cette crise, bien qu'elle fût en formation depuis des 
années, a surpris complètement les Français. Il a fallu 
l'éclat des bombes à Pétersbourg et à Moscou, les révoltes 
des marins à Odessa et à Sébastopol, la guerre en Extrême- 
Orient pour forcer notre attention; mais enfin on a compris 
qu'on ne devait plus se refuser à un certain nombre de 
constatations, qui d'ailleurs constituent, selon moi, la plus 
lumineuse explication des événements accomplis. 

Ce qui nous importe dans cette crise, si nous voulons en 
connaître l'aboutissement possible, c'est d'en percevoir les 
éléments essentiels : c'est-à-dire la nature de la propagande 
révolutionnaire, l'importance des troubles des étudiants, 
l'action ancienne du passage aux affaires comme ministre 
de M. Witte sur l'industrie, l'agriculture, les finances, la 
condition des paysans, et enfin les traits principaux de la 
question juive dans l'empire des tsars. 

En France, nous n'ignorions pas la redoutable action 
des groupes nihilistes ou terroristes, puisque, de temps à 
autre, ils se rappelaient à l'univers par quelques éclats 
sanglants; mais nous ne savions pas assez que, sous l'ac- 
tion de causes multiples, la propagande révolutionnaire 
avait pénétré à peu près partout. Avait-on compris à temps 
que Tolstoï était un fort remarquable agent de la révolu- 
tion? Saisit-on qu'il est encore le type accompli du Russe 
devenant parfois antirusse à force d'exaspérer en lui les 
défauts naturels russes? Son admirable talent de roman- 



40 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

cier l'a aidé non seulement à asseoir une réputation de 
sociologue qu'un jour prochain on jugera sans doute 
usurpée, mais encore à propager avec une inlassable ardeur 
les doctrines les plus décevantes, les plus inapplicables. 
C'est précisément d'ailleurs parce qu'il s'est révélé comme 
le dissolvant le plus puissant des forces moscovites que tout 
ce qui est antirusse dans le monde a adopté avec une par- 
ticulière passion l'écrivain de Yasnaïa-Poliana. 

Cette influence destructrice de Tolstoï, dissimulée sous 
des dehors absolument russes, a pu pénétrer toutes les 
couches de la société de Pétersbourg et de Moscou, sans 
exception, même les fonctionnaires de l'entourage immé- 
diat de l'empereur. Or, si les Russes authentiques se sont 
laissés gagner par cette atmosphère d'anarchie, on peut 
imaginer comment et combien ont cherché à en profiter 
tous ceux qui, étant soit simplement des sujets mineurs de 
la Russie comme les Finlandais, les Arméniens, etc., soit 
ses ennemis extérieurs, ont un intérêt énorme à la désagré- 
gation du colossal empire des tsars. 

Il y a déjà des années que les adversaires de la Russie, 
ligués par tout un système de forces mystérieuses, se sont 
livrés à un travail prodigieux. On connaît maintenant 1 in- 
tense propagande révolutionnaire qui s'exerce en Russie; 
mais, ce que l'on ne disait pas il y a deux ans, c'est que, 
depuis fort longtemps, les imprimeries de Memel, de Tilsitt, 
de Kœnigsberg imprimaient des proclamations révolution- 
naires qui, par l'entremise de contrebandiers juifs, fran- 
chisaient ensuite par ballots la frontière de Pologne (1). 

(1) Dans le récit de sa fuite de Russie, le fameux révolutionnaire, le pope 
George Gapone, raconte : 

« Quelques heures plus tard, j'arrivais à Tilsitt. Mon premier soin fut de 
m'y faire raser. Ensuite, je me fis conduire à une maison que mes amis de 
Saint-Pétersbourg m'avaient spécialement recommandée. Je trouvai là un 
jeune homme qui m'accueillit chaleureusement, sans que d'ailleurs il parlât 
un mot de russe. C'était un Allemand, dont les chambres étaient bondées 
de ballots de livres et de brochures révolutionnaires, à destination de Saint- 
Pétersbourg. Des gens venaient et entraient mystérieusement, apportant ou 



LA RUSSIE 41 

La jeunesse universitaire naturellement, par le fait 
quelle est la jeunesse, a subi plus profondément que tout 
autre milieu social l'action de ces divers excitants. Tout a 
contribué, en outre, à faire d'elle un champ d'élection pour 
la propagande antigouvernementale. 

Malheureusement, dans la plupart des cas, l'étudiant 
russe est d'une pauvreté extrême. Précisémentdans le désir 
d'élever le niveau intellectuel du pays aussi vite que pos- 
sible, des bourses très nombreuses ont été accordées assez 
facilement à des fils de popes, de portiers, de cuisiniers. 
Mais ces bourses sont vraiment trop maigres pour pouvoir 
faire face aux frais de la vie durant les années d'études. 
Gomme les parents des étudiants sont généralement dans 
l'impossibilité absolue d'augmenter leurs subsides, les étu- 
diants russes sont obligés, pour vivre, de réaliser de cons- 
tants miracles d'économie, de se soumettre à des privations 
douloureuses. Parfois ils ont même difficulté à se vêtir. Ils 
font peine quand on les voit passer dans la rue; la bande 
bleue de leur casquette a sa couleur rongée; l'âpreté des 
hivers et l'ardeur des étés en ont épuisé la teinte d'azur, 
qui a passé comme une illusion perdue. 

Les besoins de ces étudiants sont si aigus qu'ils doivent 
s'astreindre parfois à remplir des besognes indignes de leur 
culture. C'est ainsi que, pendant les vacances, bon nombre 
d'entre eux font l'office de contrôleurs dans les wagons de 
chemin de fer, et c'est en poinçonnant des billets durant 
la belle saison qu'ils trouvent les moyens de travailler 
l'hiver. Cette triste condition fait que, quoique apparte- 
nant à T « Intelligence » , les étudiants restent cependanl 
sans lien réel avec la vraie société. Ils vivent constamment 
en marge de la vie courante et accroissent le prolétariat 
intellectuel que, sans le vouloir, on a artificiellement créé. 

emportant de petits paquets de cette littérature clandestine qui, très vraisem- 
blablement, allait, en sens inverse, suivre la route que je venais de par- 
courir. » (Voir le Matin, 19 novembre 1905.) 



42 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Rien d'étonnant à ce que, dans un pareil milieu, la jeu- 
nesse, les privations, le tempérament slave aidant, les 
idées théoriques les plus avancées aient pu éclore dans des 
légions de cerveaux. Souvent intoxiqués avant leur entrée 
à l'Université par la lecture de livres étrangers mal com- 
pris, les jeunes étudiants aboutissent volontiers à une 
anarchie radicale après avoir passé par toute la gamme des 
idées socialistes. Or, comme le régime universitaire russe 
est loin d'être parfait, comme beaucoup de petites réformes 
pourraient être réalisées, de menus faits de chaque jour 
excitent encore contre le gouvernement ces esprits déjà 
exaltés. De là ces troubles universitaires multiples qui ont 
éclaté périodiquement. 

Mais, d'autre part, il faut bien avouer que, sur les points 
importants, les réclamations des étudiants russes sont 
d'une imprécision qui décourage. Impossible d'obtenir 
qu'ils présentent un programme précis sur lequel on puisse 
utilement discuter. Avec eux, on se trouve en face de 
réclamations vagues qui suffisent bien à perpétuer l'agi- 
tation, mais qui ne permettent guère de trouver un moyen 
d'y mettre fin. 

Avant et pendant cette même période de temps, où com- 
mença à se déchaîner l'agitation universitaire, M. Witte 
joua un grand rôle comme ministre des finances. A la 
vérité, ce rôle fut si étendu, et surtout si complexe, qu'il 
est encore extrêmement difficile d'en parler avec une 
entière équité. Il n'est pas aisé de démêler sans erreur ce 
que M. Witte, avant la guerre, a fait de bon, de mauvais 
ou de néfaste. Ceux que je connais en Russie comme les 
juges les plus compétents prétendent que son œuvre con- 
tient les meilleurs éléments et les pires. 

Ce qu'on doit en tout cas reconnaître à M. Witte, c'est 
une réelle intelligence et une force de volonté soutenue 
par une inébranlable confiance en lui-même. Il est vrai, 
d'autre part, que, pour faire ce qu'il voulait, M. Witte 



LA RUSSIE 43 

s'est trouvé placé jadis dans des conditions incomparables. 
Pendant une longue période, il a bénéficié d'une liberté 
d'action pratiquement absolue, et, cette liberté, il l'a due 
à une des conséquences les moins connues du régime auto- 
cratique russe. 

Si l'on se reporte à cette époque, on constate qu'il y 
avait bien alors en Russie ce qu'on appelait le conseil des 
ministres, mais il ne correspondait nullement à l'assemblée 
que nous désignons par la même expression. Le tsar, 
puisque sa volonté était souveraine, recevait individuelle- 
ment le chef de chaque département et conférait avec lui. 
Il en résultait que le titulaire d'un ministère pouvait 
arriver à produire devant le tsar des arguments techniques 
contre lesquels le bon sens naturel est impuissant, contre 
lesquels, par conséquent, l'autocrate était désarmé. Ceci 
était particulièrement vrai pour les finances, puisque seul 
un spécialiste de première force, un économiste déjà remar- 
quable peut discuter avec compétence les rapports du 
ministre chargé du trésor public. 

Cette méthode offrait un incontestable danger. Si le 
ministre de la guerre, par exemple, fût venu soumettre à 
l'empereur un projet de réforme radicale de l'armée, l'em- 
pereur, qui connaît la chose militaire, eût été parfaitement 
à même d'opposer sur tel ou tel point, s'il y avait lieu, son 
veto intelligent. Qu'on suppose, au contraire, le ministre 
des finances enfermé dans le cabinet de travail de l'empe- 
reur, faisant appel à la fausse logique des chiffres pour 
engager la Russie dans des opérations financières dange- 
reuses. Gomment le tsar se fût-il dirigé dans le labyrinthe 
compliqué des emprunts, des conversions, des budgets, du 
service de la Dette, de tous les rouages constitutifs enfin de 
l'appareil financier infiniment complexe d'un pays immense 
comme la Russie? C'était évidemment impossible. Il en 
résulta que, pratiquement, M. Witte, ministre des finances 
russes, fut un potentat dont la puissance, en fait, dépassa 



44 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

de beaucoup celle du tsar. Songez que tous les autres 
ministres devaient établir leur budget d'accord avec lui et 
dans la mesure de disponibilités qu'il connaissait seul. Con- 
sidérez que la direction du commerce, des chemins de fer, 
dépendaient de lui; qu'il orientait l'instruction des écoles 
techniques, que l'inspection des fabriques fut sous ses 
ordres, qu'il organisa et développa le monopole de l'alcool 
là où il le voulut, que par les grandes banques d'Etat il tint 
la noblesse, qu'il put brusquement hausser et baisser tous 
les impôts. Donc bien avant de jouer son rôle actuel, 
M. Witte a déjà été un maître absolu. Avec une décision 
impressionnante, il a réalisé les plus grandes réformes, 
notamment celle consistant à adopter l'étalon d'or. Le 
résultat a bien été la fixité du cours du rouble, ce qui 
est un avantage incontestable; infiniment moins heureux 
paraît devoir être le système des grands emprunts incessants 
à l'étranger. A ce sujet, dans une lettre du 22 avril 1897 
que j'ai pu lire, un spécialiste bien connu disait : « M. Witte 
livre la Russie aux financiers cosmopolites, et Dieu sait ce 
qu'il en adviendra; c'est l'esclavage qui recommence sous 
une autre forme, au profit cette fois des capitalistes étran- 
gers. » 

M. Witte, ministre des finances, s'est encore dit qu'il 
fallait doter la Russie de l'outillage industriel dont elle 
manquait. L'idée était profondément juste, mais à la con- 
dition d'être appliquée sans brusquerie et surtout sans 
violence. Il n'en fut pas ainsi. A peu près partout où on 
pouvait en trouver le prétexte, le ministre des finances 
suscita la création d'énormes établissements industriels, 
métallurgiques notamment, sans qu'au préalable on se fut 
livré à aucune étude vraiment sérieuse sur la possibilité 
de leur succès. 

Pour activer la création de sociétés étrangères qui appor- 
teraient en Russie leurs capitaux, M. Witte fit commander 
par l'Etat aux nouvelles fabriques des wagons, des locomo- 



LA RUSSIE 45 

tives, des rails; ces commandes, pendant un temps, alimen- 
tèrent les nouveaux ateliers, et il en résulta bien une courte 
période de prospérité et d'enthousiasme; mais bientôt 
TEtat russe diminua, puis cessa ses commandes de fourni- 
tures. Un sentiment général d'insécurité apparut, s'ac- 
centua, et finalement aboutit aux faillites d'entreprises 
industrielles dont on eut en France un écho affaibli, mais 
qui n'en entraînèrent pas moins la perte de millions par 
centaines. 

Ce résultat lamentable semble être la conséquence de 
plusieurs conceptions erronées. 

D'abord, la Russie ne ressemble pas à l'Amérique du 
Nord. La « mentalité » des populations dirigeantes est trop 
différente de celle des Yankees pour autoriser l'espoir de 
résultais analogues par l'emploi de méthodes identiques. 
En outre et surtout, la fabrication industrielle, en Russie, 
doit être envisagée sans chercher à établir aucun rapport 
entre elle et la population totale de l'empire. Toute produc- 
tion n'est-elle pas en relation directe avec les besoins des 
consommateurs? Or, sur cent vingt-cinq millions de Russes, 
cent millions peut-être, n'ayant que des besoins rudimen- 
taires, ne peuvent pas encore être envisagés comme des 
consommateurs de produits fabriqués. Ils le deviendront 
sûrement, à mesure que, perdant leurs usages séculaires 
de s'habiller avec tout ce qui se fait au village, ils s'ac- 
coutumeront à acheter ce qui vient des grands centres; 
mais, pour cela, il faut du temps, beaucoup de temps. En 
réalité, ce résultat sera une conséquence, en Russie comme 
partout, de la diffusion de l'instruction. 

De ceci, il découle que, pour relever vraiment le niveau 
de la production russe, il faut tout d'abord procéder à 
l'éducation populaire, et non pas créer d'énormes établis- 
sements destinés à périr par suite du manque de consom- 
mateurs. L'exemple des filatures établies, il y a quatre 
ou cinq ans, dans la région de Moscou, en surcroît des 



46 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

besoins existants, est topique. Alors que les anciennes 
entreprises, assurées d'une clientèle, réalisaient d'excel- 
lentes affaires, les nouvelles fabriques, faute de débouchés 
réels, ont fini par faire faillite. 

Ajoutons encore que, s'il est bon de doter la Russie pro- 
gressivement de l'outillage qui lui fait défaut, il ne saurait 
s'agir de transformer la Russie de pays agricole en pays 
industriel. 

La Russie est, avant tout et par excellence, un pays agri- 
cole. Elle ne doit pas perdre ce caractère, et la vérité éco- 
nomique russe semble être surtout d'améliorer la culture, 
d'augmenter les rendements du sol en introduisant des 
méthodes modernes chez les paysans, cette masse énorme 
du peuple qu'il est si essentiel de servir, de protéger, de 
développer, et qui constitue la vraie base de la force russe. 

Eh bien, à ne considérer que les faits, on peut se 
demander si M. Witte n'a pas eu une conception opposée. 
Sa politique financière s est tournée contre tous ceux qui 
devaient vivre de la terre russe. Elle les a mis dans la situa- 
tion la plus pénible. Depuis plusieurs années déjà, les 
choses en sont au point qu'aussitôt après la récolte, le 
paysan et le propriétaire doivent la vendre, le premier pour 
payer ses impôts et le second pour acquitter à la fois et ses 
impôts et les intérêts des emprunts qu'il a faits à la banque 
de l'État, ou, ce qui est pis, à un usurier quelconque. 

Mais, pour vendre vite la récolte, il faut la céder à vil 
prix à ces intermédiaires qui spéculent sur les grains et 
qui, eux, réalisent d'énormes bénéfices. Puis, quand le 
printemps revient, comme souvent ni le propriétaire ni le 
paysan n'ont pu faire les réserves nécessaires aux semailles, 
l'un et l'autre doivent alors se procurer la semence dans 
les conditions les plus onéreuses, et c'est encore une cause 
de prêts usuraires et de ruines. 

Or, cette situation vraiment douloureuse, on va com- 
prendre comment elle procède directement, et pour la plus 



LA RUSSIE 47 



grande part, de ce système financier qui consiste pour Ja 
Russie à emprunter sans arrêt à l'étranger des sommes 
colossales. En effet, c'est pour parer au service croissant 
des intérêts d'une pareille dette extérieure sans cesse accrue 
et aux frais des créations nouvelles en Extrême-Orient que 
M. Witte a dû hausser sans relâche les impôts, et précisé- 
ment les impôts qui portent sur la terre et sur les paysans. 

Certes, l'empire des tsars est un pays renfermant de 
grandes richesses, mais encore, quand on parle de ces 
richesses, faut-il distinguer avec soin la richesse du sol, 
celle du fisc et celle du peuple. Le sol et le sous-sol russe 
contiennent des fortunes, cela est certain, mais la mise en 
valeur de ce sol dépend dans une large mesure de l'aisance 
de la population ; or, si le fisc russe est opulent, si son stock 
de métal précieux s'est constamment augmenté avant la 
guerre, — ce qui est incontestable, — n'est-ce pas au 
moyen précisément d'emprunts qui entraînent par réper- 
cussion des impôts épuisants qui, par conséquent, appau- 
vrissent les paysans d'une manière extrême? 

Ces souffrances sans cesse accrues des classes rurales, 
conséquences du système financier des grands emprunts 
étrangers, ont coïncidé avec la création de centres indus- 
triels signalée plus haut. Les paysans ont été volontiers 
dans les nouvelles fabriques. Durant quelque temps, ils y 
ont gagné de bon salaires; puis, l'ère des difficultés venue, 
il a fallu baisser ces salaires ou licencier ces ouvriers. La 
propagande révolutionnaire systématique a alors fait son 
œuvre. Puis enfin, après la faillite des grandes usines, il a 
fallu revenir au village et reprendre le travail de la terre 
commune. Ce travail est alors apparu comme décevant et 
ingrat. La fainéantise aidant, et sous l'action de ces diverses 
circonstances, l'esprit de révolte et d'anarchie s'est déve- 
loppé dans les classes rurales au point d'aboutir parfois à 
la dévastation des maisons des propriétaires, comme le fait 
s'est produit, il y a quatre ans, près de Kharkoff. 



48 LK MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Par suite de cet état de choses, déjà bien avant la guerre, 
il v avait des régions de la Russie où les propriétaires 
éprouvaient les plus grandes difficultés à faire valoir leurs 
droits les plus élémentaires. Quand la récolte était à peu 
près mûre, ils devaient faire garder leurs champs la nuit; 
mais comme ceux-ci ont parfois plusieurs verstes de long, 
alors qu'on les gardait à une extrémité, les voleurs opé- 
raient à l'autre. La situation était telle que beaucoup de 
propriétaires n'osaient plus aller à la campagne, redoutant 
les pires violences, craignant même qu'on ne leur enlevât 
leurs filles, comme le cas s'est présenté. Les défaites en 
Mandchourie ont aggravé cette situation dans la propor- 
tion que l'on sait. 

La vérité, c'est que, dans un nombre croissant de régions, 
les paysans n'attendent plus que ce qu'ils appellent le 
« partage noir » , qui dans leur pensée doit leur donner 
toutes les terres que l'abolition du servage a encore laissées 
aux propriétaires. C'est cette idée qui, subrepticement dif- 
fusée par les organisateurs de l'actuelle révolution, rendait 
certains, aux premières difficultés extérieures, de graves 
troubles internes, qui maintenant prennent l'aspect d'une 
effroyable jacquerie. 

Or, c'est chose notoire et maintenant bien connue, au 
premier rang des propagandistes, parmi les plus subtils et 
les plus ardents révolutionnaires, on trous r e les Israélites. 

La question juive, en Russie, est infiniment plus com- 
plexe qu'on ne l'imagine couramment en France, où l'on a 
cru volontiers que le gouvernement russe était purement 
et simplement antisémite par système. 

Qu'il y ait peu de sympathie naturelle entre Moscovites 
et juifs, c'est indiscutable. Les Russes prétendent que les 
juifs se conduisent toujours envers eux comme des adver- 
saires subtils, qu'ils ont la haine de tout ce qui est russe. 
J'ai entendu maintes fois raconter, par des officiers russes, 
que les Israélites incorporés dans les armées du tsar font 



LA RUSSIE 49 

des soldats plus que médiocres. L'exode en masse de réser- 
vistes juifs fuyant la mobilisation pendant la guerre ne 
donne-t-elle pas une base à cette opinion? 

A ces divers reproches, les Israélites ripostentque les lois 
russes les mettent dans l'impossibilité de montrer leurs 
qualités. 

En fait, pour un observateur impartial, le résultat de la 
législation antérieure à la guerre à l'égard des juifs pouvait 
se résumer ainsi : elle gênait incontestablement par des 
règlements restrictifs les « petits juifs» , c'est-à-dire les juifs 
pauvres; par contre, les « grands juifs », les juifs riches, 
étaient pratiquement tout à fait libres. Il suffisait, en 
effet, qu'un juif fût marchand de la première guilde pour 
pouvoir circuler et opérer dans toute la Russie ; or, 
comme beaucoup de juifs aisés savent faire de leur or un 
emploi judicieux, ils n'hésitaient pas à « intéresser » les 
fonctionnaires avec qui ils se trouvaient en rapport, si bien 
qu'en fait, les juifs riches sont depuis longtemps en Russie 
non pas esclaves, mais maîtres et dominateurs. 

Afin de justifier cette affirmation qui ne peut pas sur- 
prendre ceux qui connaissent Pétersbourg et Moscou, mais 
qui est susceptible d'étonner des lecteurs français, je rap- 
pellerai une simple observation de voyage montrant bien par 
quels procédés le juif russe, en dépit des règlements restric- 
tifs, pouvait arriver à se constituer dans l'empire des tsars 
une situation parfois meilleure que celle du Russe de race. 

Je descendais le Dnieper de Kieff à Krementchoug. Sur 
mon bateau, je vis les gens du bord interdire à un pauvre 
diable russe de chanter pour les passagers afin de gagner 
quelques kopecks. Par contre, on permit à un juif de jouer 
du violon et de faire sa quête fort tranquillement. Pour- 
quoi cette différence de traitement? C'est parce que l'Israé- 
lite avait su « intéresser » l'autorité du bateau qu'il fallait 
au succès de ses opérations. Cet exemple si simple est révé- 
lateur de la forme de corruption qui pouvait s'exercer du 



(0 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

baut en bas de l'échelle, et qui facilement triomphai l avec 
nombre de petits fonctionnaires russes dont le traitement 
est dérisoire et qui, s'ils sont habilement tentés, peuvent 
être assez facilement amenés à se montrer bienveillants. 

Il s'est trouvé par surcroît que les circonstances des der- 
nières années ont singulièrement favorisé les Juifs russes 
importants. Il faut bien savoir, en effet, que chacun des 
emprunts conclus à l'étranger par la Russie a été l'occasion 
d'une mainmise plus complète des Israélites sur les centres 
d'influence à Pétersbourg. Assurer la conclusion, puis les 
services d'un emprunt, c'est établir un immense mouve- 
ment d'argent dont l'emprunteur a grand besoin et au 
cours duquel quelques millions peuvent se répartir intelli- 
gemment. Gomme, en France, les grands financiers sémites 
ont été les principaux intermédiaires entre le gouverne- 
ment russe et les capitalistes français, on peut supposer 
quels avantages ont pu tirer de cette situation des hommes 
qui, depuis des siècles, ont l'habitude de devoir à l'habi- 
leté insinuante ce que d'autres demandent à la force 
ouverte. Tous ceux qui connaissent les dessous des grandes 
affaires savent qu'à l'occasion de chaque nouvel emprunt, 
des relations se sont forcément établies entre les grands 
sémites non russes et le gouvernement de Pétersbourg. Au 
cours des négociations, les premiers ont toujours donné à 
entendre, de façon directe ou implicite, que, pour s'assurer 
leur concours, il fallait libérer les juifs russes de la législa- 
tion spéciale qui les gênait encore; et c'est en conséquence 
de ces pressions répétées que les Russes ont fait quelques 
concessions dans cet ordre d'idées, mais avec un manque 
d'enthousiasme évident (1). 

Au premier instant, si les restrictions imposées aux 
« petits juifs» apparaissent nettement condamnables, mal- 

(1) J'ai exprime ces idées pour la première fois dans le Correspondant 
le 25 septembre 1904. On put les croire alors excessives. Or, on apprit 
que l'un des premiers actes de M. Witte, lorsqu'il alla négocier la paix 



LA RUSSIE 51 

heureusement, quand on connaît mieux la Russie, on com- 
prend quelles ne sont pas toujours sans raison d'être. Il 
est évident, par exemple, que le factionnaire qui, place 
à la porte du Jardin de Saxe, à Varsovie, empêche les 
juifs en caftan d'y pénétrer autrement qu'à certains jours 
déterminés, paraît au Français qui passe appliquer une 
consigne vexatoire et indéfendable ; mais ce Français, s'il 
apprend à connaître les juifs de Varsovie, leur malpro- 
preté repoussante, les procédés détestables qu'ils emploient 
avec les non-Israélites dès qu'ils se savent non surveillés, 
finit par comprendre que, s'ils étaient libres dans le Jardin 
de Saxe, les juifs l'envahiraient, l'accapareraient et prati- 
quement empêcheraient les chrétiens d'y séjourner. Le 
factionnaire russe dont je parlais plus haut a l'air de 
représenter une politique oppressive ; en fait, il assure 
simplement la jouissance successive et paisible d'un très 
beau lieu public aux divers éléments ethniques de Varso- 
vie, entre lesquels des rixes fréquentes éclatent quand ils 
sont rassemblés. 

Ce sont des difficultés analogues, mais d'une portée 
beaucoup plus grave, qui ont fait interdire aux juifs de 
Pologne de se répandre librement dans toute l'étendue des 
campagnes russes. Cette mesure avait uniquement pour 
but de préserver les paysans russes, qui sont absolument 
sans défense contre les entreprises des usuriers; et, pour 
bien comprendre la nature de cette grave prohibition, il 
faut savoir ce qui se passe en Galicie autrichienne. 

Depuis 1848, époque à laquelle furent levées au nom des 

en Amérique, fut de recevoir MM. Jacob Schiff, Kh'dn, Loeb et C°. La 
note -dépêche publiée à cette occasion par les journaux est suffisamment 
explicite sur la portée de cette entrevue. 

« New-Yovk y 14 août 1905. — M. Jacob Schiff et d'autres Israélites 
prépondérants conféreront, ce soir, avec M. Witte sur la situation des juif* 
en Russie. 

« Si M. Witte donne des assurances d'un caractère satisfaisant sur l'amé- 
lioration de cette situation, la Russie pourra, si elle le désire, placer des 
emprunts par l'intermédiaire des maisons de banque d'ici. » 



52 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

principes libéraux les dernières entraves qui gênaient les 
juifs de Galicie, la majeure partie de la terre et à peu près 
tout l'argent sont passés entre leurs mains. Le résultat que 
peut constater n'importe quel enquêteur d'Occident de 
lionne foi, c'est que, dans cette partie de l'Autriche, un 
million d'hommes sémites tient six millions de paysans 
polonais et ruthènesdans le plus dur esclavage économique 
qui se puisse imaginer. C'est cet exemple sous les yeux qui 
a fait hésiter le gouvernement russe à donner une entière 
liberté de résidence aux juifs de Pologne. Il a hésité, non 
pas du tout pour la satisfaction de vexer une partie de ses 
sujets, comme on le prétend souvent à tort, mais dans la 
crainte après tout légitime de compliquer encore la situa- 
tion intérieure de l'empire, déjà suffisamment difficile. 

Donner la liberté aux juifs de séjourner dans toutes les 
campagnes russes, c'est centupler la puissance de cette 
organisation mystérieuse qui a nom le kahal. 

Qu'est-ce que le kahal? Le kahal est la constitution dans 
chaque groupement de juifs russes d'une assemblée, dite 
des anciens, qui est souveraine aux points de vue national, 
financier, social et politique. L'organisation du kahal est 
encore mal connue, car elle est difficile à pénétrer; elle 
remonte, croit-on, au règne d'Elisabeth, mais a été com- 
plètement réalisée au commencement du dix-huitième 
siècle. Elle a été et est encore si forte, que certains juifs 
eux-mêmes se plaignent parfois de sa tyrannie. 

Or, si l'on tient compte de pareilles conditions, peut-on 
sensément reprocher à un gouvernement d'avoir hésité à 
soumettre des millions de paysans qu'il sait désarmés à 
I action de semblables causes de ruine, alors surtout qu'il 
voit nettement en Galicie autrichienne les effets de ce qui 
est en Occident le régime du droit commun? 

11 est tout naturel, certes, que l'Israélite civilisé de 
Paris, de Londres ou de New-York, qui ignore la condition 
vraie des choses en Russie, ne puisse pas admettre les res- 



LA RUSSIE 53 

trierions légales dont souffrent ses coreligionnaires dans 
l'empire des tsars; mais celui qui connaît bien ce qui 
existe au delà de la Vistule est mieux à même de demander 
si le véritable intérêt des juifs de Pologne est réellement 
de se répandre dans toute la Russie; si cette diffusion 
n'aura pas pour conséquence, après un court moment de 
triomphe pour Israël, la multiplication d'événements sem- 
blables à ceux de novembre 1905 et finalement l'éclat d'un 
immense mouvement populaire antisémite? 

Quoi qu'il en soit, les juifs de Russie ne cherchent pas à 
voir si loin. Ils ne considèrent que le présent, et par tous 
les moyens ils s'ingénient à détruire l'ordre de choses 
établi. C'est ce qui explique pourquoi ils se sont mis avec 
passion à la tête de l'agitation révolutionnaire. Etudiants, 
ils provoquent avec une inlassable ardeur des troubles 
universitaires; mêlés aux affaires industrielles, ils poussent 
la propagande ouvrière quand ils ne participent pas direc- 
tement aux attentats suprêmes. C'est pour les mêmes rai- 
sons que le juif russe s'est montré, selon les circonstances, 
l'allié systématique et fidèle des , Anglais, des Allemands, 
des Japonais. 

Mais, si cette action sémite antirusse est bien réelle, il 
ne faut pas non plus en exagérer l'importance ou lui 
donner des bases trop larges. Il ne faut pas croire que tous 
les juifsont, à l'égard de la Russie, la même naturede sen- 
timents. Selon moi, il v a là encore une distinction à faire, 
suivant qu'il s'agit des « petits juifs » ou des « grands juifs ». 

Les « petits juifs » , à quelque Etat qu'ils appartiennent, 
détestentla Russie; ils rêvent sa destruction pure et simple. 
Quant aux « grands juifs » , aux financiers, leur point de 
vue est tout autre. Leur sympathie pour l'empire des tsars 
est plus que médiocre, certes, mais, au moins, ils savent 
que ce pays, dans sa forme immense actuelle, est pour eux 
une source constante d'énormes bénéfices. Que l'on songe 
simplement aux courtages que justifient les emprunts 



:>4 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

russes! Notez bien qu'il n'y a aucun risque à courir, que 
le résultat de l'opération est certain, et vous comprendrez 
que les financiers ne verraient pas disparaître sans un vif 
regret, et même peut-être sans faire un certain effort pour 
la maintenir, la structure d'un Etat dont l'existence seule 
est productive d'opérations si fructueuses. 

Ceci n'empêche nullement, d'ailleurs, la question juive 
de se poser en Russie d'une façon chaque jour plus aiguë. 
Pour supputer la rapidité de son évolution, accélérée par 
les échecs de la guerre, il serait fort intéressant de savoir 
quelle influence M. Witte exercera encore sur la direction 
des affaires. Il est en tous cas facile de constater combien, 
depuis l'assassinat de M. de Plehve, la presse qui reflète 
avec plus ou moins d'intensité l'influence sémitique a 
souhaité son retour au pouvoir. C'est que M. Witte passe. 
en effet, depuis longtemps, pour être très favorable aux 
juifs; et ceci s'explique d'ailleurs fort naturellement par 
les circonstances mêmes de sa vie. 

Issu d'une famille des provinces baltiques, M. Witte fit 
ses débuts dans les affaires sous l'égide de M. Bloch, ban- 
quier de Varsovie. Or, qu'était M. Bloch? M. Bloch, mort 
il y a peu de mois, fut celui qui, plus tard anobli, se fit 
appeler Jean de Bloch, compila une quantité considérable 
de documents sur le prix de revient des guerres et devint 
l'un des propagateurs les plus actifs de l'idée de la paix 
universelle. Au cours de cette campagne de propagande, 
M. Witte eut l'occasion d'aider son ancien chef. Appro- 
chant fréquemment l'empereur en sa qualité de ministre 
des finances, ce fut en effet M. Witte qui obtint pour 
M. Jean de Bloch des audiences de Nicolas II qui firent 
alors sensation, et qui, c'est simple justice de le recon- 
naître, contribuèrent à convaincre l'empereur de Russie du 
caractère pratique de la Conférence de La Haye. 

Or, l'origine de M. de Bloch ne laisse point de place à la 
discussion. Enfin, comme chacun sait, par son mariage, 



LA RUSSIE 55 

M. Witte s'est encore rapproché intimement d'Israël. Voilà 
plus de raisons qu'il n'en faut pour expliquer quelles sym- 
pathies vont à M. Witte, pourquoi il a confié maintes fonc- 
tions de ses services à des juifs « orthodoxisés » , et pour- 
quoi enfin il a été le candidat de la presse étrangère sémite, 
qui généralement se montre la plus antirusse. Cette con- 
fiance parait bien placée, car, le 13 septembre 1905, avant 
de quitter l'Amérique, une fois la paix conclue, « M. Witte 
a donné à MM. Séligman, Strauss et Kraus l'assurance que 
la situation des Israélites en Russie serait bientôt améliorée, 
et qu'il était permis de prévoir l'émancipation des Israé- 
lites et leur participation au gouvernement de l'empire au 
même degré que les autres sujets russes (1). » De fait, à 
peine mis de nouveau à la tête des affaires et investi d'une 
sorte de dictature en novembre 1905, M. Witte fut dénoncé 
comme l'homme des juifs dans un appel extraordinaire- 
ment violent; quelques jours après (âl novembre), on 
apprit que M. Witte avait décidé de rendre la Russie 
entière accessible aux juifs (2). 

1 ) V. le Temps, 14 septembre 1905. 

(2) D'après i Eclair du 15 novembre 1905, le document ci-dessous a été 
publié dans le premier numéro du journal de Maxime Gorki Novaia Jisn 
(la Nouvelle Vie.) 

« Mort aux juifs ! 

« Peuple russe, mort aux juifs ! 

« Sortez de votre sommeil et entrez dans % le sentier de la vérité et de la 
justice. 

« On vous insulte, on se moque de vous. 

« Votre père le tsar n'en sait rien, car il est entouré de ministres juifs tels 
que Witte et ses collègues. 

« Ecoute, peuple, le tsar, votre petit père, ne connaît pas votre peine; on 
ne lui permet pas de lire les journaux, on ne lui dit rien de ce qui se passe. 

« Witte est arrivé si haut qu'il fait ce qu'il veut. 

« Witte s'efforce à remplir tous les postes avec des juifs, et ainsi, glo- 
rieux peuple russe, l'affliction qui t'attend est grande. 

» Vous ne parlerez plus en russe, vous ne prierez plus comme des chré- 
tiens orthodoxes, car tout et partout sera juif. 

« nation russe! Je te supplie de te lever contre les juifs. Battons- 
les! battons les juifs! Faisons-en autant de Witte! 

« Beaucoup, parmi nous, sont prêts à sacrifier leur vie pour le tsar, la 



06 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Quel sera réellement le développement prochain de la 
question sémite en Russie? Je n'ai pas ici à le recher- 
cher; j'ai voulu simplement noter qu'elle est depuis long- 
temps une cause profonde quoique, voilée, de la tourmente 
actuelle. 

Ajoutez enfin, à tous ces éléments de crise, la tendance 
naturelle et légitime des peuples modernes à un progrès 
matériel, sinon moral. Depuis dix ans surtout, la Russie 
est en voie de transformations dont le besoin s'observe 
même dans les moindres détails. Dans les familles riches 
de Pétersbourg, les vieilles formes de samovar dispa- 
raissent. A Moscou, il existe, certes, de riches marchands 
(kouptsi) qui portent encore leur costume national, mais 
beaucoup de leurs fils se font habiller à Londres. La masse 
du peuple elle-même change à vue d'œil. Déjà les jeunes 
générations de paysans ne savent plus les vieilles chansons 
de leurs pères, et leur sentiment religieux, quoique encore 
profond, a très sensiblement diminué. 

Telles sont les causes capitales, antérieures à La guerre, 
des convulsions internes et présentes de la Russie. 

Pour l'empire des tsars, le moment est solennel; il a dû 
chercher à mener à bien une guerre extrêmement difficile 
précisément au moment où une intense fermentation inté- 
rieure posait à la fois les plus redoutables problèmes. Dans 
une certaine mesure et dans un certain monde, ce sont 
même les difficultés intérieures, devenues si troublantes 
et si profondes, qui ont été cause, au début, de la facile 

mère patrie et la foi orthodoxe. Nous ne devons pas prendre un instant de 
repos avant de les avoir tous exterminés. A bas les juifs! 

« Witte, le voleur, a déjà été marqué d'une croix. Ne soyons pas chi- 
ches de nos efforts. Citoyens russes, vous apprendrez bientôt que Witte a 
été mis à mort. Une centaine de personnes ont déjà juré de risquer leur 
vie pour le tuer. 

« Mourons donc l'un après l'autre, mais lui (Witte), tuons-le comme un 
chien. Nous exterminerons tous les juifs et tous ceux qui les soutiennent.» 

11 parait toutefois très peu vraisemblable que ce texte émane de Gorki lui- 
même. Il est probable que son journal n'a fait que reproduire ce document. 



LA RUSSIE 57 

acceptation de la lutte avec le Japon. Combien de fois, 
dans les dernières années, n'entendis-je pas mes amis de 
Saint-Pétersbourg me dire : « Nous ne sortirons de notre 
crise intérieure que par une grande guerre! » 

Cette boutade marquait mieux l'état d'esprit qui régnait 
alors qu'elle n'était conforme à une prévision sage des évé- 
nements. 

Si les hommes de Saint-Pétersbourg avaient, en effet, 
vraiment voulu trouver un dérivatif belliqueux, ce n'est 
pas la guerre avec le Japon qu'ils auraient pu souhaiter. 

Les conditions de la lutte avec l'empire du mikado 
étaient, en effet, infiniment plus difficiles pour la Russie 
que si celle-ci avait eu à combattre l'Allemagne en Pologne, 
hypothèse qui avait été envisagée et préparée, alors que 
l'idée d'une lutte à mort avec le Japon assaillant n'a 
jamais été considérée avec le sérieux qui eût été néces- 
saire. 

Quoi qu'il en soit, si maintenant nous cherchons à 
porter un jugement d'ensemble sur la Russie, en tenant 
compte du bien et du mal et surtout des obstacles inhé- 
rents au sol russe, nous dirons : en dépit de ses détrac- 
teurs, la Russie, depuis cinquante ans, malgré d'immenses 
et renaissantes difficultés, a réalisé de très sérieux progrès; 
elle s'est transformée avec une rapidité relativement consi- 
dérable, ejt il est douteux que ceux qui, en Occident, criti- 
quent si aisément le gouvernement de Saint-Pétersbourg, 
eussent fait beaucoup plus vite et beaucoup mieux que 
lui s'ils avaient eu à régir un État aussi spécial et aussi 
prodigieusement complexe que la Russie. 



PREMIERE PARTIE 



LES CAUSES DE LA GUERRE 

Si Ton veut apprécier sainement les multiples consé- 
quences possibles et probables de la lutte russo-japonaise, 
il faut avant tout en connaître très clairement les raisons. 

Le conflit russo-japonais peut être comparé à une énorme 
machine composée de rouages, grands, moyens et petits. 
Les uns sont facilement visibles; pour percevoir les autres, 
il faut absolument démonter la machine; ces rouages, ce 
sont les causes de la guerre. 

Démontons donc l'engin, étudions chacun de ses rouages 
séparément, c'est-à-dire chacune des causes de la guerre. 
Isolons-les pour en apprécier successivement l'importance 
relative et en estimer l'action vraie. 

L'esquisse à très larges traits des grandes étapes de l'ex- 
pansion moscovite vers l'Extrême-Orient et des préten- 
tions japonaises dans les mers de Chine montrera comment 
le Japon et la Russie sont entrés en contact. 

L'étude des efforts déjà anciens de la diplomatie alle- 
mande pour engager la Russie en Asie orientale établira 
dans quelle large mesure le pays des tsars a été poussé à 
lest par le gouvernement de Berlin. L'on verra, en outre, 
comment, après le traité de Shimonoséki (1895), les deux 
questions de Mandchourie et de Corée se dégagent distinc- 
tement, et comment elles mettent progressivement aux 



00 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

prises l'empire des tsars et eelui du mikado. Ces exposes 
feront apparaître les causes territoriales anciennes du con- 
flit; celles qui tiennent aux ambitions ou aux besoins de la 
Russie et du Japon, ainsi qu'aux nécessités de la politique 
bismarckienne. 

Il faudra rechercher ensuite les causes morales ou per- 
sonnelles de la rupture; celles qui, sans tenir directement 
aux prétentions territoriales de la Russie et du Japon, ont 
cependant préparé chez les deux peuples l'éclat de la 
guerre. 

Mais l'intelligence de la situation lors de la première 
attaque de Port-Arthur ne sera pas complète; il faudra, en 
effet, examiner encore les causes accessoires et dernières dj 
la lutte, c'est-à-dire chercher dans quelle mesure les Japo- 
nais ou les Russes ont pu être incités à la guerre par des 
tiers; dans quelle mesure et pourquoi les Américains, les 
Anglais cl les Allemands ont pu les suggestionner et con- 
tribuer ainsi à l'ouverture des hostilités. 

Alors, percevant nettement ces trois catégories distinctes 
des éléments si divers, générateurs du conflit russo-japo- 
nais, le lecteur aura devant lui la vue panoramique des 
causes de la guerre. 



CHAPITRE PREMIER 

LES CAUSES ANCIENNES DE LA GUERRE ANTERIEURES 
AU TRAITÉ DE SHIMONOSÉKI (1895) 

I. — La marche des Russes vers l'est. 

Les origines de la mainmise russe sur la Sibérie. — Le traité de 
Nertchinsk et ses suites. — L'action concordante du comte Mouraview 
et de l'amiral INevelskoï sur la pénétration russe en Extrême-Orient. — 
Le traité d'Aïgoun et l'acquisition des territoires de l'Amour. — Vladi- 
vostok. 
Après la création de Vladivostok . — La question de Sakhaline. — 
Le Transsibérien. — L'insuffisance constatée de Vladivostok et les con- 
séquences de cette constatation. 

IL — L'Allemagne a travaillé depuis longtemps a engager la Russie en 
Extrême-Orient. 
/.action de la diplomatie allemande est l'une des causes les plus 
anciennes de fa querre russo-japonaise. — Le prince de Bismarck et 
l'affaire de Kouldja. — M. de Brandt, ministre d'Allemagne à Pékin, 
et son rôle en 1880, d'après une correspondance diplomatique. 

III. — Premiers contacts de la Corée avec les Japonais et avec les 
Russes. 

Ancienneté des rapports des Nippons avec la Corée. — La conquête de 
Jingo, d'Hideyoshi, en Corée, voie d'accès du bouddhisme au Japon. 

Ouverture de la Corée aux Européens . — Conclusion des premiers 
traités avec les nations blanches. 

Comment les Japonais s'installent à Séoul. — Première collision avec 

les soldats chinois et ses suites. 
Les premières tentatives russes sur la Corée. — Les Japonais com- 
prennent qu'il faut devancer les Russes. 

IV. — La guerre sino-japonaise de 1894. 

Son prétexte et ses phases. — La révolte des Tong-Haks. — L'attaque 

soudaine du Japon. — Ses victoires. 
Le traité de Shimonosélà. — Circonstances de sa négociation, ses 

clauses. 



LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



Avant dentier en contact avec les Japonais, les Russes 
durent franchir en marchant vers l'Orient d'énormes dis- 
lances. 

C'est an seizième siècle, sous Ivan IV, que la Moscovie 
commence à regarder à lest. Le royaume de Kazan est con- 
quis en 1552. En 1558, Grégoire Strogonoff obtient des 
concessions de terre sur la Kama. Un Cosaque du Don, 
Ermak Timofeevitch , franchit l'Oural et s'avance jus- 
qu'aux rives de l'Irtych et de l'Ob. Tobolsk est fondée en 
1587. Le poste de Iakoutsk est campé en 1632 au coude le 
plus oriental de la Lena. Toute la portion de la Sibérie 
comprise entre ce fleuve et la mer d'Okhotsk est ensuite 
explorée par des aventuriers audacieux : Poiarkoff, Chaba- 
roff, Stépanoff. Les voïevods d'Iakoutsk, agissant en qua- 
lité de vice-rois, transmettent les rapports des explorateurs 
au tsar Alexis Michaïlovitch (1(345-1676) qui, intéressé par 
les nouveaux problèmes ainsi posés, ordonne de diriger les 
recherches plus au sud, du côté du fleuve Amour. 

Plusieurs expéditions furent la conséquence de cet 
ordre. L'une d'elles est menée par Athanase Pachkov, qui 
fonde Nertchinsk en 1658 : le poste d'Albasine est crée 
encore plus à l'est, sur la rive gauche de l'Amour. 

En 1684, le gouvernement chinois s'émeut de ce qu'il 
considère comme un empiétement sur son territoire. Le 
siège est mis devant Nertchinsk et Albasine par les Mand- 
chous, puis un armistice intervient. Finalement, les délé- 
gués du tsar et du Fils du Ciel signent, le 27 août 1689, le 
traité de Nertchinsk, le premier acte diplomatique passé 
entre la Russie et la Chine. 



64 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Cette convention permettait aux Russes munis de passe- 
ports de commercer dans toute la Chine; mais son impor- 
tance tint surtout à la clause suivante que, fort habilement , 
le boyard Golovine sut y faire insérer : 

Tous les affluents du fleuve Amour, coulant du midi au nord, 
appartiennent à la Chine. Les rivières qui se jettent dans le fleuve 
Amour, du côté nord, et celles dont le cours s'étend dans la 
direction des monts Khingan, appartiennent à Sa Majesté le Tsar. 
Reste neutre le territoire se trouvant entre les susdites montagnes 
et la rivière Oudi, et s'étendant jusqu'aux plages de la mer. 

Pendant longtemps, le statu auo se maintient; puis, 
l'action concertée de deux hommes : Nicolas Mouravieff et 
Guennadi Nevelskoï, vient en peu d'années faire faire un 
progrès considérable à la pénétration russe. 

Guennadi Ivanovitch Nevelskoï naquit le 24 novembre 
1813 à Drakino, dans le gouvernement de Kostroma. Attiré 
par les choses de la mer, il entra dans la marine de guerre, 
et, tout jeune enseigne, se passionna pour l'énigme que 
constituait alors la question du fleuve Amour. Où était 
l'embouchure de ce fleuve mystérieux? Etait-il accessible 
aux grands navires? Si oui, la Russie devait à tout prix s'en 
emparer et trouver ainsi un débouché sur le Pacifique. La 
volonté tenace du jeune officier lui permit de chercher et 
de trouver la solution du problème. 

Après s'être mis d'accord avec Nicolas Mouravieff, nommé 
en 1847 gouverneur de la Sibérie orientale, il obtint de 
commander le Baïkal, vaisseau-transport chargé de ravi- 
tailler le port de Petropavlosk au Kamchatka. Sa cargaison 
une fois livrée, le commandant Nevelskoï explora, dans 
l'été de 1849, le littoral sud-est de la mer d'Okhotsk. Il 
constata que Sakhaline était une île et non pas une pres- 
qu'île, comme on l'admettait jusqu'alors, et, le 22 juillet, 
il découvrit enfin l'embouchure du fleuve Amour. 

Le I er août 1850, Nevelskoï fonde à ce point le port de 
Nicolaïevsk. Cet établissement est à peine affermi que Par- 



CAUSES ANCIENNES DE LA Gl'ERRE 65 

dent commandant, devenu amiral, songe à annexer Sakha- 
line. Il envoie l'un de ses officiers, le lieutenant Boschniak, 
en explorer la côte nord-est. Puis, le 22 septembre 1853, 
le Nicolaï, important navire de guerre pour l'époque, por- 
tant l'amiral Nevelskoï, le major Boussé et le lieutenant 
Boschniak, jette l'ancre devant Tamar-Aniva, le plus 
grand village de l'île. Les Japonais, qui depuis fort long- 
temps trafiquaient avec les chefs aïnos de Sakhaline, et qui 
ainsi avaient acquis dans le pays une influence réelle, cher- 
chent, mais sans succès, à provoquer une opposition au 
débarquement. 

Dès le lendemain, le poste de Tamar-Aniva reçoit le 
nom de Mouravieffsk, et l'amiral Nevelskoï fait rédiger, à 
l'usage des étrangers qui viendraient à Sakhaline, une 
déclaration officielle qui commençait ainsi : 

D'après le traité de Nertchinsk, conclu, en 1689 entre la Russie 
et la Chine, l'île Sakkaline, étant la continuation du bassin du 
fleuve Amour, appartient incontestablement à la Russie. Sans 
parler de cet important document historique, prouvant à lui 
seul les droits de l'empire, d'autres faits les ont aussi appuyés. 
Des émigrés toungouses, sujets russes, ont occupé la susdite île 
dès le milieu du seizième siècle. En 1740, des navigateurs 
russes firent les premiers une description des côtes. En 1806, 
deux explorateurs russes, Ghvostoff et Davidoff, ont occupé au 
nom de l'empereur Alexandre 1 er le rivage du golfe Aniva. 

Or, le territoire de l'île Sakhaline fait ainsi, depuis des 
siècles, partie des Etats russes, etc. 

Les diplomates de Saint-Pétersbourg n'avaient pas une 
confiance aussi robuste dans la portée et la signification du 
traité de Nertchinsk; aussi le gouvernement russe, pour 
assurer l'avenir, voulut-il régler d'une façon plus formelle 
encore la question amourienne. 

L'amiral comte Poutiatine, envoyé extraordinaire du 
tsar près de l'empereur de Chine, eut beaucoup de peine à 
obtenir que le gouvernement chinois voulût bien envoyer 
à Aïgoun un ambassadeur extraordinaire pour y fixer, 



lit, LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

d'accord avec le gouverneur général de la Sibérie orien- 
tale, les elauses d'un traité définitif. Enfin, le prinee 
I-Chan, parent de l'empereur de Chine, se rendit à Aïgoun, 
et, après maints pourparlers avec le général Mouravieff, 
signa, le 16 mai 1858, un traité qui reconnaissait à la 
Russie la rive droite de l'Amour, depuis la mer jusqu'au 
fleuve Argoun. 

Le 1/13 juin 1858, le vice-amiral comte Poutiatine 
signa à Ïien-Tsin un nouvel accord sino-russe, qui facilita 
encore les bonnes relations déjà existantes. Le 2/14 no- 
vembre 1860, le général Nicolas Ignatieff, profitant fort 
habilement de ce que la Chine était aux prises avec la 
France et l'Angleterre, signa à Pékin, avec le prince 
Koung, un traité qui confirmait celui d'Aïgoun, et qui, 
cette fois, d'une façon formelle, reconnaissait à la Russie 
tout le territoire entre l'Oussouri et la mer. Aussitôt, un 
nouvel établissement russe fut fondé dans la baie de 
Napoléon, au-dessous de l'embouchure de la Suitania, à 
l'extrémité sud de la nouvelle acquisition; la nouvelle cité 
reçut le nom de Vladivostok, — la dominatrice de l'Orient 
(du verbe russe vladiet (dominer) et de vostok (Orient) . 
Pendant quelque temps, il sembla aux Russes que tous 
leurs vœux étaient comblés et qu'ils avaient enfin sur le 
Pacifique le port choisi qu'ils enviaient. 

Certes, la Chine avait vu avec regret des contacts aussi 
directs s'établir avec les hommes blancs de l'Occident; 
mais, si elle subissait ces rapports et ces pressions avec 
une gêne incontestable, les acquisitions faites jusque-là 
par les Russes ne portaient que sur des terres fort loin- 
taines que les Célestes considéraient bien comme étant 
dans leur obédience, mais qui, après tout, n'avaient pas 
pour eux une importance vitale. 

Quant aux Japonais, fort mécontents de l'arrivée des 
Tinsses dans le nord de Sakhaline, ils cherchèrent à plu- 



CAUSES ANCIENNES DE LA GUERRE 01 

sieurs reprises à sauvegarder dans la mesure du possible 
leurs intérêts. 

En 1862, le shogoun envoya des délégués en Russie avec 
mission de délimiter les sphères d'action respectives. Ils 
proposèrent que Sakhaline fût coupée en deux parties par 
le 51 e parallèle. Les Russes auraient eu la partie du nord 
et les Japonais celle du sud. L'entente n'ayant pu se faire, 
une sorte de condominium japono-russe s'établit en fait sur 
toute l'île, mais la situation qui en résulta fut pénible. En 
1867, les Nippons tentèrent d'y mettre un terme. Les négo- 
ciations échouèrent encore. Enfin, en 1875, l'amiral Eno- 
tomo reçut l'ordre exprès du mikado de régler définiti- 
vement la question. Il accepta d'abandonner tout Sakha- 
line aux Russes en échange de l'archipel des Kouriles. 

De cette façon, toutes les difficultés pendantes entre 
l'empire des tsars d'une part et la Chine et le Japon de 
l'autre furent réglées pour un temps. 

C'est alors que commencent à se manifester en Russie les 
premières idées sur la mise en valeur des territoires asia- 
tiques. En 1866, le colonel Eugène Bogdanovitch présente 
à Alexandre II un projet général de Transsibérien. Peu à 
peu, les Russes s'intéressent davantage à leurs territoires 
d'Asie. A partir de 1886, le mouvement s'accentue. En 
1889, les marchands de Nijni- Novgorod envoient une 
adresse à Alexandre III pour presser l'exécution du Trans- 
sibérien. C'est dans cette période que l'expérience établit 
l'insuffisance de Vladivostok sur lequel on avait tant 
compté. L'hiver, les glaces bloquent la rade, et, pour par- 
venir par terre à ce port, la voie ferrée devra contourner 
une portion considérable du territoire chinois. 

Cette difficulté, on l'éviterait si Ton obtenait de la Chine 
l'autorisation de faire passer le dernier tronçon du Transsi- 
bérien sur le territoire mandchou, en allant directement de 
Nertchinsk à Vladivostok; et quant au port, toujours libre 



68 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

de glaces, on l'acquerrait, semblait-il, dans des conditions 
cette fois les plus avantageuses si un jour le drapeau russe 
parvenait à flotter à l'extrémité de la presqu'île de Liao- 
Toung, à Port-Arthur, ou même mieux, et encore plus tard, 
àFousan. 

Ainsi naquit chez les Russes l'idée de la pénétration 
immédiate en Mandchourie et ultérieurement en Corée. 

Cette conception remit les Russes en contact direct avec 
les Japonais, contact qui, comme on l'a vu, avait cessé du 
fait de l'abandon au tsar par le mikado de l'île Sakhaline, 
en 1875. 



II 



La tendance naturelle des Russes à marcher vers lest 
n'est pas discutable, mais la politique qui en était la con- 
séquence n'offrait pas de dangers, à la condition d'être 
progressive, de ne pas mener à des opérations prématurées, 
et surtout de considérer que les possibilités d'extension en 
Asie résultaient de l'état politique de l'Europe. 

Tel eût dû être le point de vue des diplomates de Péters- 
bourg; mais, pour cette raison même, ce ne pouvait être 
celui de Berlin. 

Depuis longtemps, l'Allemagne a tout fait pour engager 
la Russie en Extrême-Orient, et cette action puissante et 
soutenue est peut-être la cause la plus vraie de la guerre 
russo-japonaise. 

Le rôle de l'Allemagne en Extrême-Orient, quoique 
ancien, a été joué avec tant d'habileté et de discrétion 
qu'il est encore presque ignoré. Tient-on à le comprendre 
dans sa vérité, il faut remonter presque à l'origine même 
de l'action politique du gouvernement allemand dans le 



CAUSES ANCIENNES DE LA GUERRE 69 

Céleste Empire. On en discernera ainsi aisément les prin- 
cipes et les tendances dans la période qui s'étend jusqu'à 
la guerre du Japon contre la Chine. L'action décisive de 
l'intervention allemande à Shimonoséki, en 1895, puis à 
Kiao-Tchéou, en 1897, apparaîtra ensuite sous son jour 
réel (1). Le résultat de ces investigations sera, je pense, 
une perception plus exacte du jeu remarquable des souve- 
rains prussiens dans les origines et le développement de la 
redoutable partie qui vient de bouleverser la face du 
monde. 

La politique suivie par l'Allemagne en Extrême-Orient 
a été et est encore celle que lui imprima le prince de Bis- 
marck. 

A maintes reprises, le chancelier de fer laissa percer son 
passionné désir d'écarter la Russie des affaires d'Europe et 
de lui donner une pleine liberté d'action en Asie. A des 
amis de Saint-Pétersbourg il disait : « La Russie n'a rien 
à faire en Occident; elle n'y peut gagner que le nihilisme et 
d'autres maladies. Sa mission est en Asie; là, elle repré- 
sente la civilisation (2) . n 

Les dessous d'un incident diplomatique aujourd'hui 
oublié, mais qui se passa alors que M. de Bismarck était 
encore au pouvoir, vont montrer avec évidence que le 
ministre de Guillaume I er manœuvra réellement, il y a déjà 
vingt-cinq années, pour engager la Russie en Extrême- 
Orient. 

En 1880, l'affaire de Kouldja fut sur le point de mettre 
la Russie en guerre avec la Chine. Pour comprendre à 
quel point un éclat décisif fut alors imminent, un exposé 
assez étendu des circonstances de ce conflit est indispen- 
sable. 

Le territoire de l'Ili constitue un des points stratégiques 
les plus importants du nord-ouest de la Chine. Sous le règne 

(1) V. p. 97. 

(2) A. Rambaud, Histoire de Russie, p. 814. Hachette, Paris, 1900. 



10 



LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



de l'empereur Tong, l'insurrection musulmane triompha si 
complètement en Dzoungarie qu'au mois de février 1866, 
aucune des villes de la région de l'Ili n'était plus au pou- 
voir effectif des Chinois. 

Cet état de choses durait depuis plusieurs années quand, 
le 28 août 1871, l'interprète russe Lensy informa, dans une 
note, les autorités célestes que le gouverneur russe de la 
province des Sept-Rivières s'était emparé d'Ili le 4 juillet 
précédent. M. Vlangali, ministre de Russie à Pékin, ajouta 




que la Chine devait envoyer un haut fonctionnaire à Ili 
pour se faire remettre la ville. 

Le Tsong-li-Yamen remercia la légation de Russie de 
cette proposition, et l'empereur de Chine rendit un décret 
ordonnant au maréchal Yong d'aller à Ili s'occuper de la 
restitution de ces territoires. M. Vlangali assura qu'après 
entente du maréchal Yong avec le gouverneur russe KaufF- 
aiunn, installé à Ili, celui-ci retournerait en Russie. Un 
second négociateur russe, M. Bokolansky, arriva dans la 
capitale du Céleste Empire. Lui et M. Vlangali eurent une 



CAUSES ANCIENNES DE LA GUERRE 71 

entrevue avec les membres du Tsong-li-Yamen. D'après un 
document d'origine chinoise, ceux-ci dirent aux représen- 
tants du tsar « que les troupes russes, depuis si longtemps 
qu'elles occupaient l'Ili, devaient être bien fatiguées, et 
que leurs frais d'entretien avaient dû être considérables » . 
Toujours d'après la même source, les fonctionnaires russes 
répondirent « que la dépense était une chose tout à fait 
accessoire, et qu'ils espéraient qu'après la rétrocession 
de l'Ili entre les mains du général Yong, la domination de 
la Chine sur cette province ne serait plus ébranlée » . Mais, 
comme les fonctionnaires russes ne parlaient pas d'une 
façon plus précise de la date de la rétrocession de l'Ili à la 
Chine, le Tsong-li-Yamen exprima le désir d'une solution 
définitive. Les choses traînèrent si bien en longueur que, 
le 14 janvier 1876, les Chinois prirent prétexte d'un article 
d'une convention sino-russe relative au transport du thé 
par la passe du Kia-yu-Kouan, pour dire au ministre de 
Russie d'alors, M. de Butzow, qu'avant d'arriver à une 
solution à cet égard, il fallait attendre qu'Ouroumtsi et 
que l'Ili eussent été restitués à la Chine. 

Dans les mois qui suivirent, Tso, vice-roi du Ghen-si et 
du Ran-sou, annonça à la cour de Pékin qu'il avait enfin 
complètement terrassé la rébellion musulmane dans le 
Turkestan chinois, et que le principal chef insurgé, Po-yen- 
Hou, s'était réfugié sur le territoire russe. Le prince Kong 
et les membres du Tsong-li-Yamen rappelèrent à M. de 
Butzow que les traités ne permettaient pas à la Russie de 
donner asile aux rebelles chinois, et qu'en conséquence, 
les chefs insurgés devaient être livrés à la Chine au nom 
même de l'amitié qui unissait les deux gouvernements. 

Les pourparlers qui eurent lieu à cette occasion remirent 
sur le tapis la question de l'Ili. Au mois de juin 1878, la 
cour rendit un décret chargeant Tchong-Ho, ancien vice j 
président du ministère du personnel, de se rendre en 
Russie en qualité de commissaire impérial. Ce mandarin 



72 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

fut muni d'une lettre de créance aux termes de laquelle 
il devait négocier avec la Russie un traité aboutissant à la 
rétrocession de l'Ili et à la remise du rebelle Po-yen-Hou. 

Le 31 décembre 1878, Tchong-Ho arriva en Russie. Au 
mois de mai 1879, il eut avec le ministre des affaires étran- 
gères, le prince Gortschakoff, une conférence portant princi- 
palement sur la question de l'Ili. Les dépenses occasionnées 
à la Russie par l'occupation de ce territoire, et qu'il s'agis- 
sait de lui rembourser, donnèrent lieu à quelques diffi- 
cultés. Finalement, il fut convenu que la Chine payerait 
une indemnité de cinq millions de roubles, mais, en outre, 
la Russie demandait l'ouverture de nouvelles routes com- 
merciales et une rectification de frontières indiquée par une 
ligne passant par Ili, Kachgar et Tarbagataï; elle désirait, 
de plus, retenir une enclave de la partie sud de l'Ili. 

Ces demandes, transmises par Tchong-Ho à Pékin, ne 
furent point admises. Le gouvernement chinois répondit 
qu'accéder à de telles prétentions équivaudrait à réduire le 
territoire de l'Ili des sept dixièmes au profit de la Russie et 
rendrait illusoire la rétrocession de cette province. En con- 
séquence, on enjoignait formellement à Tchong-Ho de ne 
point transiger sur ces points. 

Le 12 septembre, Tchong-Ho répondit par télégramme 
que les termes de la convention se trouvaient arrêtés, qu'il 
était difficile de rouvrir la discussion, et que, pour ce qui 
concernait la remise du rebelle Po-yen-Hou, il n'y avait 
absolument aucun espoir de réussir. Le 30 septembre, 
Tchong-Ho informa la cour de Pékin que, le 23 du même 
mois, il s'était rendu sur les bords de la mer Noire pour 
procéder à la signature de la convention. De fait, le 2 octo- 
bre, Tchong-Ho signa, en Crimée, à Livadia, résidence 
du tsar, le traité qui porte ce nom. Tchong-Ho accéda à 
toutes les prétentions russes, contrairement, semble-t-il 
établi, à ses instructions. 

Tchong-Ho revint à Pékin en décembre. Aussitôt, un 



CAUSES ANCIENNES DE LA GUERRE 73 

décret de l'empereur de Chine le destitua et déféra son cas 
au jugement du ministre du personnel. La convention de 
Livadia fut soumise à l'examen d'un grand conseil comptant 
des princes, des hauts fonctionnaires, des grands chan- 
celiers, douze ministres et neuf présidents de cour. Les 
concessions faites par cette convention relativement aux 
frontières, au transport des marchandises, à l'ouverture 
du Turkestan et de la Dzoungarie, à la navigation jusqu'à 
Pétune, furent à l'unanimité reconnues préjudiciables et 
inadmissibles. Quant à Tchong-Ho, on le déclara coupable 
pour ne point avoir tenu compte, dans ses négociations, 
des télégrammes et des lettres du Tsong-li-Yamen; et, sur 
îa demande du conseil, il fut privé de ses emplois. En 
outre, un décret ordonna au ministère de la justice de 
statuer sur son crime. Tchong-Ho fut condamné à la peine 
de mort avec sursis, et la cour ratifia cette sentence. 

Puis, dans le courant du mois de janvier 1880, la cour 
décréta l'envoi en Russie du haut fonctionnaire Tseng, 
marquis Y-Yong, pour expliquer de point en point ce qu'il 
y avait d'impraticable et de fâcheux dans les bases du traité 
de Livadia. 

Mais la Russie n'admit pas que celui qui avait négocié 
avec elle pût être condamné par son gouvernement. Elle 
réclama avec insistance la grâce de Tchong-Ho. Pendant 
des mois, les Chinois ne voulurent rien entendre et les 
Russes s'obstinèrent. La tension fut aussi grande que pos- 
sible. La guerre fut sur le point d'éclater. Enfin, sous 
l'action des efforts pacifiques concordants des ministres de 
France et d'Angleterre, les Chinois cédèrent. Le 26 juin 
1880, la cour de Chine fit à Tchong-Ho remise de sa peine. 
Cette grâce devint définitive par le décret impérial du 
12 août de la même année. 

C'est pendant la période la plus aiguë de ces négocia- 
tions finales qu'il est suggestif d'étudier l'action à Pékin 
du ministre d'Allemagne, M. de Brandt. 



74 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPON ATSE 

Ce personnage, qui a joué en Extrême-Orient un rôle 
fort actif, a contribue grandement à introduire l'Allemagne 
dans les mers de Chine. Elève et admirateur de M. de 
Bismarck, M. de Brandt aimait les procédés décisifs de son 
maître. Pendant la guerre de 1870, alors consul au Japon, 
M. de Brandt ne voulut-il pas persuader au commandant 
d'un navire allemand, sur les côtes nipponnes, de bom- 
barder la concession française de Yokohama? Pour empê- 
cher cette énormité, il fallut les instantes démarches des 
autres consuls étrangers. 

En ce qui concerne le rôle direct du ministre d'Alle- 
magne à Pékin pendant l'affaire de Kouldja, je vais pouvoir 
l'exposer en m'appuyant sur des documents précis et sûrs. 
Il s'agit de la correspondance politique du ministre d'une 
grande puissance occidentale â Pékin, encore complète- 
ment inconnue du public (1), mais que j'ai eue entre les 
mains. Une citation textuelle des extraits topiques de ces 
lettres sera plus persuasive que tous les commentaires. 

Le conflit russo-chinois, issu de l'affaire de Kouldja, est 
à l'état aigu; la guerre menace; le ministre de la puissance 
occidentale à laquelle nous faisons allusion télégraphie de 
Tien-Tsin à son gouvernement, le 5 juin 1880 : 

M. de Brandt aurait émis l'avis que toutes les puissances chré- 
tiennes devraient s'entendre pour étreindre simultanément la 
Chine, afin que chacun pût retirer de cette espèce d'écrasement 
ce qui serait à sa convenance. 

Le ministre d'Allemagne cherche ainsi à exciter les con- 
voitises de chacun, mais il poursuit un but très particulier 
à son pays; notre diplomate nous en informe. 

Pékin, le 18 juin 1880. 

Lorsque je vois l'intimité de tous les instants qui existe entre 
M. de Brandt et le chargé d'affaires de Russie (M. Koyander); 

(1) Jusqu'au 10 mars 1905, date à laquelle je l'ai publiée dans le Corres- 
pondant. 



CAUSES ANCIENNES DE LA GUERRE 75 

quand j'assiste aux efforts peu dissimulés de M. de Brandt pour 
pousser les choses au pire, et que je l'entends exalter les avan- 
tages que présenterait une guerre dont l'effet immédiat serait, 
suivant lui, d'amener en quelques jours une armée russe 
sous les murs de Pékin, je ne puis m'empêcher de craindre 
quà l'accord existant entre les deux légations ne corresponde 
une entente entre les deux gouvernements. Dans le cas où cette 
supposition serait fondée, n'aurions-nous pas de sérieuses rai- 
sons de croire que la Russie ait obtenu les sécurités dont elle 
a besoin pour agir au gré de sa politique dans la direction de 
l'Orient, en échange d'une liberté analogue qu'elle aurait 
garantie à l'Allemagne du côté de l'Occident, et ne faut-il pas 
que la confiance mise par le gouvernement du tsar dans la vali- 
dité de tels engagements fût bien grande, pour qu'il n'hésitât 
pas à engager le plus clair de ses ressources militaires actuelles 
et ses meilleurs hommes de guerre dans une vaste entreprise 
qui les éloignerait pour un temps indéfini de la Vistule et des 
provinces que l'ambition allemande a si clairement menacées 
dans d'autres temps? 

Pékin, le 29 juin 1880. 

Peut-être y a-t-il lieu de se demander, dès lors, ce qui est le 
plus incompréhensible de l'obstination absurde de la Chine ou de 
l'imprévoyance des Russes qui, dans l'état actuel des affaires de 
l'Europe, en présence des complications dont les menacent les 
convoitises d'un voisin si redoutable, viennent d'engager dans 
ces entreprises, qu'on pourrait appeler de « luxe », le plus clair 
des forces vitales de leur empire, c'est-à-dire de leurs finances 
délabrées, de leurs bonnes troupes décimées par la guerre 
d'Orient, et leur marine presque tout entière. Mes récentes con- 
versations avec mon collègue, M. le ministre d'Allemagne, m af- 
fermissent dans les idées que les encouragements à cette politique 
étrange ont dû être donnés par le cabinet de Berlin à celui de 
Saint-Pétersbourg . 

Gomme j'insistais auprès de M. de Brandt sur le peu de profit 
que les puissances occidentales seraient jamais conviées à retirer 
de conquêtes russes sur un point quelconque de l'Asie, mon 
interlocuteur s'est borné à me dire : « Hé! mon Dieu! nous 
pécherons bien quelque chose dans l'eau trouble, » 

Pékin, le 16 juillet 1880. 
Dès que la guerre aura éclaté, M. de Brandt ne fait aucun 



"76 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

mystère de l'intention où serait son gouvernement de mettre la 
main sur quelque position bien choisie d'où la marine de guerre 
de l'Allemagne pourrait utilement seconder les opérations de son 
commerce ou l'action de sa diplomatie à Pékin. 

Notre diplomate signale encore qu'au moment où M. de 
Brandt pousse la Russie à la guerre, l'Allemagne fait de 
grandes fournitures d'armes au Céleste Empire. 

En post-scriptum : 

Pékin, le 11 janvier 1881. 

Ces ventes ont effectivement eu lieu et je tiens de sir Thomas 
Vade, à qui M. de Brandt l'a confié, il y a quelques jours, que 
cent mille fusils Mauser ont été vendus ainsi par des trafiquants 
allemands et qu'il y en a déjà plus de vingt mille de livrés. 

Votre Excellence pensera peut-être qu'il sera utile de faire 
parvenir ces renseignements à Saint-Pétersbourg, ne fût-ce que 
pour éclairer le gouvernement du tsar sur les principales vues 
dont s'inspire la politique allemande en présence des difficultés 
pendantes entre la Russie et la Chine. S'il peut en résulter 
quelque attiédissement dans les rapports d'une intimité quoti- 
dienne existant ici entre M. de Brandt et M. Koyander, nous 
n'aurions pas sans doute à le regretter et la cause de la paix 
n'aurait rien à y perdre. 

Enfin une détente a lieu, puis la paix est assurée. Le 
même diplomate envoie alors à son gouvernement cette 
très importante dépêche. 

Pékin, le 24 janvier 1881. 

J'ai eu, ces jours derniers, avec un des secrétaires de la léga- 
tion d'Allemagne, un entretien qui est venu donner raison à mes 
appréhensions passées, et dont je pense qu'à ce titre, vous ne 
trouverez pas hors de propos que je vous rende compte en détail. 

Je savais que M. de Brandt se montrait très mécontent de l'ar- 
rangement conclu à Saint-Pétersbourg. Dès que j'eus mis la con- 
versation sur ce sujet avec la personne dont je viens de parler, 
elle prit la parole avec une extrême véhémence. Et reproduisant, 
à n'en pas douter, le développement des vues consignées dans 
des rapports qu'elle a l'habitude d'expédier pour son chef, elle 
tint le langage que voici : « Rien n'est plus malheureux que la 
façon dont les choses ont tourné (c'est-à-dire l'accord pacifique 



CAUSES ANCIENNES DE LA GUERRE 77 

conclu entre la Russie et la Chine). A. présent, les Chinois vont 
redevenir plus entêtés, plus rétrogrades que jamais. Ils vont 
retomber dans leurs ornières, et la voie qui aurait pu s'ouvrir à 
nos commerçants, à nos industriels, à nos ingénieurs va se 
refermer de nouveau et pour longtemps. » 

« Pourtant, fis-je observer, on ne s'est jamais tant occupé de 
télégraphe et de chemin de fer que depuis que l'arrangement 
pacifique avec la Russie a paru probable. C'est d'ailleurs logique, 
car, enfin, le chemin de fer qui aurait été construit en vue des 
seules nécessités de la guerre n'eût pas été terminé de longtemps, 
et il est à présumer que jusque-là la Russie en eût fini dix fois 
avec son débile adversaire. Vous n'en doutez pas, n'est-ce pas?» 
continuai-je en voyant que mon interlocuteur ne paraissait pas 
entrer dans mon idée. « Mais, pardonnez-moi, répondit-il, je ne 
partage pas votre sentiment à cet égard. Je ne crois pas, pour ma 
part, que les Russes auraient eu si facilement raison des Chinois. 
Je crois même que la guerre aurait vraisemblablement commencé 
pour eux par des revers sérieux... Les Chinois sont en grand 
nombre et ils ont beaucoup d'armes et de munitions; leur 
artillerie de campagne notamment est excellente, et ils s'en- 
tendent très bien à la servir. — Oui, mais ils n'ont ni chefs, ni 
cadres, ni organisation quelle qu'elle soit, et leur infanterie est 
ridicule. — Je l'admets; aussi, je ne prétends pas qu'ils puissent 
livrer des batailles rangées, mais je crois qu'outillés comme ils le 
sont et évoluant en toute sécurité sur leur propre territoire, ils 
eussent pu susciter les plus grands embarras à un petit corps 
d'armée qui se serait risqué au delà de la frontière pour tenter 
une pointe hardie sur Pékin, comme on en avait parlé. L'enva- 
hisseur se serait vu entouré par des masses considérables qui 
eussent coupé ses communications et fait perdre beaucoup de 
monde. Les troupes chinoises ont réalisé d'incontestables progrès 
sous le rapport du matériel dont elles disposent, comme de l'ins- 
truction militaire de leurs corps spéciaux, et les Russes ne les 
eussent certainement pas écrasés dans une première rencontre. Je 
ne doute pas qu'à la longue, la supériorité de l'armement et la 
discipline européenne n'eussent assuré le triomphe définitif aux 
généraux du tsar, mais la chose aurait traîné et les Russes n'au- 
raient pas remporté des succès aussi rapides qu'on le pense. » 

Il est de toute évidence que les opinions ainsi développées ne 
sont que le reflet de celles de M. de Brandt. Mon interlocuteur 
les avait apprises dans les dépêches de son chef. Cela étant admis, 
il y a d'importantes conclusions à tirer de tout ce qui précède : 



78 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

1° M. de Brandt a sincèrement désiré la guerre. Il a donc, 
comme je le pensais, dû tout faire pour y pousser, et ceci donne 
absolument raison à ce que je vous ai écrit de son attitude ici. 

2° M. de Brandt a cru que cette guerre serait, pour la Russie, 
longue, coûteuse et pénible. Cette considération ne l'a pas gêné 
dans la poursuite d'une politique qui lui paraissait avantageuse. 
Il la jugeait telle en Chine, parce qu'il comptait sur la possibilité 
de peser sur les résolutions d'un gouvernement effrayé par les 
difficultés avec lesquelles il serait aux prises, et qui se montre- 
rait par cela même disposé à faire, contrairement à ses habitudes, 
de larges concessions aux étrangers neutres, afin de ne pas les 
aliéner. 

Mais ce point de vue a-t-il été le seul auquel se soit placé M. de 
Brandt? A l'en croire, il n'y en aurait pas eu d'autres. 

Alors qu'il soutenait cette thèse, mon collègue déclarait, à la 
vérité, et devait dire au chargé d'affaires de Russie, encore plus 
qu'à nous, que cette guerre serait un pur jeu pour les troupes du 
tsar. Tout indique qu'à Saint-Pétersbourg, on a cru à la sincérité 
des sympathies qu'il témoignait à M. Koyander, et c'est sans 
doute à cette croyance qu'il convient d'attribuer le récent envoi 
de la grande croix de Sainte-Anne à mon collègue d'Allemagne. 

Mais comment concilier l'appui fourni à la légation de Russie, 
et largement récompensé par elle, avec le langage inscrit dans les 
dépêches de Berlin? Il est peu probable, ou plutôt il est inad- 
missible, que M. de Brandt ait trompé son gouvernement. Donc, 
il a été l'agent d'une politique à deux faces à l'égard de la Russie. 
C'est ce que d'instinct, j'ai deviné en arrivant en Chine, quand 
j'ai dénoncé l'incompréhensible intimité existant ici entre 
M. Koyander et M. de Brandt, et les efforts que faisaient de con- 
cert ces deux agents pour pousser les choses à l'extrême : l'un, 
par ambition nationale, mû par le désir imprudent et irréfléchi 
de ménager quand même à son pays des conquêtes glorieuses ; 
l'autre, dans la pensée très raisonnable, au contraire, d'engager 
le cabinet de Saint-Pétersbourg en le poussant à des aventures 
dont il mesurait toute la gravité et qui eussent absorbé pour long- 
temps les forces vitales de la Russie, en écartant de l'Europe et 
de la Vistule les hommes et les généraux dont le voisinage pour- 
rait embarrasser /' Allemagne le jour où celle-ci aurait besoin 
d'avoir ses coudées franches... 

Il resterait maintenant à savoir si M. de Brandt a eu des ins- 
tructions de son gouvernement pour en agir ainsi, ou s'il a été 
de l'avant de sa propre initiative en s'inspirant de convenances 



CAUSES ANCIENNES DE LA GUERRE 19 

générales qu'il connaît assurément fort bien, certain d'ailleurs 
de n'être pas désavoué dans tout ce qu'il ferait pour ménager des 
atouts précieux à la politique de M. de Bismarck. 

Quoi qu'il en soit, l'accueil fait naguère par le cabinet de 
Berlin aux propositions du gouvernement anglais, tendant à 
ménager une médiation collective de la France, de l'Angleterre 
et de l'Allemagne, afin de prévenir, s'il était possible, un conflit 
entre la Chine et la Bussie, prouverait qu'il ne désirait pas au 
même degré que nous le maintien de la paix en Extrême-Orient. 

La crainte alléguée alors de s'immiscer d'une façon qui eût 
semblé indiscrète dans les affaires de la Russie se fût expliquée, 
si l'on n'avait pas partagé à Berlin les appréciations de M. de 
Brandt quant à la marche probable des événements. Mais on a de 
graves raisons de penser que le gouvernement allemand n'appré- 
ciait pas l'état des choses en Chine autrement que ne le faisait son 
agent, que l'on voyait la gravité de la lutte prête à s'engager et 
que tout au moins on ne la regrettait pas. L'amitié sincère n'a 
pas de tels scrupules, et il est permis d'induire de l'attitude 
observée alors par le gouvernement allemand que, s'il n'a pas 
guidé la conduite de son représentant en Chine, il s'est tout au 
moins associé à ses calculs. 

Le rôle de M. de Brandt et de son gouvernement dans 
l'affaire de Kouldja ne marque-t-il pas , avec toute la 
netteté souhaitable, quelle politique M. de Bismarck vou- 
lait voir suivre à son propre pays et à la Russie en Extrême- 
Orient? Des faits innombrables témoignent que cette poli- 
tique ne changea point. Jamais, depuis, on ne perdit à 
Berlin une occasion d'engager la Russie à aller plus à lest 
et plus au sud jusqu'au jour où l'installation allemande 
sur les rives du Ghan-Toung, dont on verra plus loin les 
origines (1), exerça une action décisive sur la formation 
de la guerre russo-japonaise. 

(1) V. p. 94. 



80 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



III 



Les Japonais ont sur l'empire du Matin-Calme des pré- 
tentions séculaires. Dès le troisième siècle, leur impéra- 
trice Jingo fit la conquête de la presqu'île, mettant ainsi 
son peuple en contact avec la civilisation chinoise. C'est 
par la Corée que, six cents ans environ avant Jésus-Christ, 
le bouddhisme pénétra au pays nippon. 

A la fin du seizième siècle, Hideyoshi s'empara de nou- 
veau de la péninsule, qui rentra bien ensuite sous la suze- 
raineté chinoise, mais n'en resta pas moins en contact per- 
manent avec l'empire du Soleil-Levant. Gomme ce fut tou- 
jours un royaume au gouvernement faible, les Japonais se 
sont habitués depuis fort longtemps à considérer la Corée 
comme devant tôt ou tard infailliblement leur revenir. 
Aussi s'étonnèrent-ils grandement, quand ils purent soup- 
çonner la Russie d'avoir, elle aussi, des prétentions sur le 
Royaume Ermite. 

En 1876, enhardi par le vrai succès qu'il venait de rem- 
porter dans l'affaire de Sakhaline, le gouvernement russe 
obtint du n ikado qu'il renonçât à toute suzeraineté sur la 
Corée; mais, la même année, le Japon obtint, le 26 février, 
que la Corée secouât quelque peu la suzeraineté chi- 
noise °t ouvrît par le traité de Kang-Hoa, au commerce 
nippon, les ports coréens de Fousan, Gensan et Tché- 
mulpo (I). 

Mais la Corée restait fermée aux Européens, qui, à leur 
tour, voulaient y pénétrer. 

Le gouvernement français envoya le commandant Four- 

(1) En fait, l'ouverture du port de Fousan eut lieu en 1876, celle de 
Gensan le 1 er mai 1880, et celle de Tchémulpo le 1 er janvier 1883. 



CAUSES ANCIENNES DE LA GUERRE 81 

niera bord du Lynx, à Fousan, en 1880. Les Américains, 
les Italiens, eux aussi, tâtèrent le terrain. Les premiers 
efforts des Russes surtout exaspérèrent les Japonais. Le 
même diplomate qui nous a si bien renseignés sur le rôle 
joué par M. de Brandt dans l'affaire de Kouldja écrit de 
Pékin à son gouvernement à la date du 8 juin 1881 : 

Vous aurez reçu communication des violents articles publiés 
dans les journaux officieux du Japon, où il est déclaré que 
l'indépendance de ce pays (la Corée) est maintenant liée à celle 
du Japon lui-môme, et que le gouvernement du mikado, dût-il 
y périr, de rait engager jusqu'à son dernier bomme et son der- 
nier bâtiment, plutôt que de laisser s'accomplir l'absorption de 
la Corée par la Russie. 

A Séoul, les craintes d'une conquête russe furent même 
si vives que, pour s'en préserver, on ouvrit des relations 
avec l'Angleterre. Puis, tout à coup, les forces navales 
importantes que la Russie avait placées en Extrême-Orient, 
sous les ordres de l'amiral Lessoffsky, furent rappelées en 
Europe. La Corée ne songea donc plus à nouveau qu'à se 
garer des Européens. Mais ce fut en vain. En avril 1882, le 
gouvernement des Etats-Unis envoya le Commodore Shuf- 
feld à Séoul, procéder à l'ouverture pratique de la Corée, 
comme jadis le commodore Perry l'avait fait au Japon. 
Pour faciliter un accord auquel, mû par ses idées de réno- 
vation moderne, il s'était toujours montré favorable, Li- 
Hung-Tchang fit accompagner l'agent américain de son 
secrétaire particulier, Ma-Kien-Tchang, homme très actif 
et intelligent, qui devait servir d'intermédiaire officieux 
avec le gouvernement coréen. Grâce à ce concours, Shuf- 
feld signa le traité qu'il souhaitait le 24 mai 1882. 

Le même Ma-Kien-Tchang prêta aussi ses bons offices à 
M. Dillon, consul de France à Tien-Tsin, que M. Bourée, 
ministre de France à Pékin, avait envoyé en mission à 
Séoul. Les ministres coréens firent en juin 1882 la décla- 
ration officielle que le représentant français attendait 

G 



82 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

d'eux. Le 6 juin 1882, les Anglais, de leur côté, signèrent 
avec la Corée un traité ad référendum. Le 30 juin, l'Alle- 
magne à son tour prit pied à Séoul. 

La Corée était virtuellement ouverte aux Européens, 
mais les Japonais bénéficièrent de la grande avance prise 
par eux. Ne se contentant pas des ports ouverts, ils péné- 
trèrent dans l'intérieur. Cette immixtion des Japonais dans 
leur pays irrita les Coréens. Le 13 juillet 1882, des sujets 
japonais furent attaqués à Séoul. A la suite de cet incident, 
des troupes chinoises pour représenter le pouvoir suzerain 
et des troupes japonaises pour assurer la garde de la léga- 
tion du mikado, prirent leurs quartiers dans la capitale 
coréenne. 

Dans les premiers jours de décembre 1884-, une collision 
se produisit â Séoul entre des soldats chinois et japonais 
appartenant à ces deux troupes. Le gouvernement de 
Tokyo réclama, négocia. 11 profita de l'incident pour obte- 
nir, en avril 1885, de la Chine, en tant que suzeraine, de 
nouvelles concessions dans le Royaume -Ermite. Puis, le jf 
9 janvier 1885, un traité coréen-japonais fut signé à Séoul 
par le comte Inouyé-Kaoru, traité qui accorda au Japon 
les réparations qu'il demandait. 

C'est dans la période qui suivit que des rumeurs de 
traité secret entre la Russie et la Corée circulèrent à plu- 
sieurs reprises. Les Japonais s'en inquiétèrent et non sans 
raison. Le 31 mai 1891, le tsarévitch, le futur Nicolas II, 
posa à Vladivostok la première traverse du Transsibérien, 
dont on décida de mener rapidement la construction, ce 
qui impliquait la volonté pour la Russie de s'occuper acti- 
vement de l'Extrême-Orient; en outre, le comte Gassini, 
diplomate russe fort habile, fort entreprenant, était arrivé 
à Pékin au commencement d'octobre 1891, et les choses 
allèrent de telle sorte qu'au commencement de 1894, le 



CAUSES ANCIENNES DE LA GUERRE 83 

gouvernement de Saint-Pétersbourg essaya de négocier 
avec celui de Tokyo un projet de partage de la Corée qui 
eût donné à la Russie la côte est de la péninsule et au 
Japon la côte ouest avec l'île de Quelpaert. 

C'est alors que le gouvernement japonais, ayant besoin 
d'un dérivatif à de sérieuses difficultés intérieures et com- 
prenant fort bien la nécessité de décourager nettement les 
prétentions russes, résolut de prendre des mesures déci- 
sives. Il lui fallait un prétexte pour intervenir en Corée. Il 
le chercha. 



IV 



A la suite d'une rébellion de Tong-Haks, en 1894, 
dont il ne pouvait venir à bout, le gouvernement coréen 
réclama l'aide simultanée de la Chine et du Japon. Ces 
deux pays envoyèrent des troupes, mais à Tokyo on voulait 
brouiller les cartes ; on protesta contre la participation 
chinoise, et, le jeudi 28 juin 1894, M. Otori, ministre du 
Japon à Séoul, remit un ultimatum au roi, demandant que 
la Corée agisse comme Etat indépendant et non plus comme 
un vassal de la Chine (1), 

La Chine fit savoir que, seule suzeraine, seule elle pou- 
vait agir à Séoul, et elle envoya deux mille hommes au roi 
de Corée pour lui prêter assistance. Le Japon risposta en 
expédiant cinq mille hommes à Séoul, en occupant Fousan 
et en invitant le roi de Corée à se déclarer indépendant de 
la Chine. Le 25 juillet 1894, le navire japonais Naniwa- 
Kan torpilla le transport chinois Kowshing. 

La déclaration officielle de la guerre ne fut faite que 

(1) V. Henri Cordier, Histoire des relations de la Chine avec les 
puissances occidentales, t. III, p. 231. Félix Alcan, Paris, 1902. 



84 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

le I er août par la Chine et le 12 août 1894 par le Japon. 

Le 15 et le 16 septembre 1894, les Japonais gagnèrent la 
bataille de Ping-Yang; le 17 septembre, ils gagnèrent la 
bataille navale du Yalou; les 19-22 novembre, ils s'empa- 
rèrent de Port-Arthur (l), et, le 12 janvier 1895, ils prirent 
Wei-Haï-Wei. 

La Chine était complètement vaincue. Li-Hung-Tchang 
arriva à Shimonoséki pour négocier. Le 24 mars, un 
chauvin japonais tira sur l'ancien vice-roi . Le 28. mars, 
le mikado accorda en compensation l'armistice que récla- 
mait Li. 

Le 16 avril 1895, le traité de paix fut signé à Shimono- 
séki par Li-Hung-Tchang aux conditions suivantes : ces- 
sion au Japon de Formose, des Pescadores, de la pres- 
qu'île du Liao-Toungavec Port-Arthur; reconnaissance par 
la Chine de l'indépendance de la Corée ; payement en sept 
ans et en huit versements de 200 millions de taels d'indem- 
nité de guerre. 



(1) En 1882, Port-Arthur fut choisi par Li-Hung-Tchang comme siège 
d'un grand port militaire chinois. L'année suivante, l'officier allemand au 
service de la Chine von Hannecken commença les travaux d'armement de 
quelques batteries. Un Français, M. Chollot, actuellement ingénieur de 
la concession française de Changhaï, construisit la première cale sèche. 






CHAPITRE II 

LES CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 
POSTÉRIEURES AU TRAITÉ DE SHIMONOSÉRI 



I. — L'intervention collective a Tokyo de la Russie, de la France et de 

l'Allemagne. 

Conditions clans lesquelles se produisirent la démarche collective et 
les demandes des trois puissances. — Raisons données aux Japo- 
nais. — L'acceptation du mikado. 

Quels mobiles ont poussé la Russie, l'Allemagne et la France. — Con- 
cordance apparente des intérêts de ces trois pays, leur divergence en 
réalité. 

II. — Conséquences de l'in'tervention européenne a Tokyo. 

Les Russes veulent faire évacuer Port-Arthur au plus tôt par les Japo- 
nais. — Us négocient un emprunt russo-chinois et créent la banque 
russo-chinoise. 

La Russie obtient secrètement des droits sur Port-Arthur. — Conven- 
tions d'octobre 1895 et d'avril 1896. 

La Russie prend pied au nord de la Mandchourie et a Port- Arthur. 
— Convention du 27 août-12 septembre 1896 entre la Chine et la 
Banque russo-chinoise. 

Les Allemands s'installent de vive force à Kiao-Tchéou. — Formation 
progressive de la politique de Guillaume II en Extrême-Orient. — La 
période des hésitations. — L'opération de novembre 1897. 

Les Russes ouvertement a Port- Arthur . Traité russo-chinois du 
15/27 mars 1898. 

III. — La Corée après la guerre sino-japonaise. 

JLes procédés nippons dans l'empire du Matin- Calme. — La révolu 

des Coréens et l'assassinat de leur reine. 
Ingérence à Séoul, puis retraite des Russes. — Li-Hsi à la Iégatio; 

russe. — Convention russo-japonaise de 1896. — L'accord Rosen- 

INischi de mai 1898 laisse le champ libre aux Japonais. 
Les Japonais s'emparent pratiquement delà Corée. — La pusillanimité 

et la corruption du gouvernement de Séoul favorisent leur mainmise. 
Intentions réciproques des Russes et des Japonais sur la Corée. — 

La proposition de neutraliser la Corée les met en pleine lumière. 



86 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

IV. — L'alliance anglo-japonaise et l'extension de l'accord franco-russe 
a l'Extrême-Orient. 

Genèse de V alliance anglo-japonaise. — Le traité. 
L'extension officielle de l'alliance fi'anco-russe a l'Extrême-Orient. 

— Valeur de cet accord. 

V. — Gomment la Russie, de 1900 à 1904, consolida sa situation en 
Mandghourie. 
La révolte des Boxeurs en 1900, fournit une occasion excellente aux 

Russes de s'établir en Mandchourie. — Lien de cette révolte avec 

l'affaire de Kiao-Tchéou et ses suites. 
L,es Russes s'installent à Kharbin, Moukden, Liao-Yanq, Niou-Chxvang. 

— Fortification de Port-Arthur et création de Dalny. — Les travaux 
à Port-Arthur. — Valeur de Dalny. 

Consolidation politique de la mainmise russe sur la Mandchourie . — 
Traité du 8 avril 1902. — L'amiral Alexeieff nommé vice-roi . — 
Réoccupation de Moukden. 

VI. — Caractéristiques de la politique russe en Extrême-Orient. 

La politique traditionnelle du gouvernement du tsar a été faussée à 

partir de Kiao-Tchéou. — La Russie a été prise dans un formidable 

engrenage. 
Les difficultés de la tâche a accomplir en Mandchourie n'ont pas été 

perçues nettement à Pétersbourq. — Il y eut seulement des lueurs de 

compréhension des réalités vraies. — La croyance à une guerre 

sérieuse avec le Japon n'exista que trop tard. 



A ce moment précis s'ouvre une période décisive. En 
moins de jtrois années se produisent trois événements 
dune importance capitale : l'intervention collective de la 
Russie, de l'Allemagne et de la France aussitôt après le 
traité de Shimonoséki à l'effet de restreindre les concjuêtes 
du Japon, la cession par la Chine de Port-Arthur à la 
Russie et l'installation de l'Allemagne à Kiao-Tchéou en 
1897. Ces trois actes, dont on ne saurait exagérer la portée, 
lient définitivement la partie. Ils contiennent en germe 
toute la guerre russo-japonaise. 

Le traité de Shimonoséki est du 17 avril 1895; le 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 87 

10 avril, la Russie se met d'accord avec la France à propos 
de la Mandchourie; sans tarder un instant, l'Allemagne se 
joint à ces deux puissances. Le 23 avril, moins d'une 
semaine après la signature de la paix, les représentants à 
Tokyo des trois États d'Occident demandent dans une 
note identique de termes courtois, mais de sens impératif, 
au gouvernement japonais de renoncer à la presqu'île du 
Liao-Toung, y compris Port-Arthur. 

La Russie, l'Allemagne et la France estiment que la 
possession de la presqu'île du Liao-Toung par les Japonais 
serait une menace contre la capitale de la Chine et rendrait 
illusoire l'indépendance de la Corée. 

Cette demande est reçue par les Japonais avec une pro- 
fonde amertume; mais, comme elle équivaut à une somma- 
tion, comme alors le Japon ne peut évidemment songer à 
lutter avec trois grandes puissances, le gouvernement du 
mikado acquiesce le 5 mai à la demande des trois pays 
européens. 

Sous l'influence de quelles considérations avaient agi 
les puissances occidentales en intervenant à Tokyo avec 
tant de résolution pour enlever au Japon une partie du fruit 
de ses victoires? 

Le but que poursuivait la Rusie se déduit avec évidence 
de ses efforts antérieurs à la guerre sino-japonaise, puisque 
notoirement ces efforts tendaient à acquérir de l'influence 
en Corée et surtout à remplacer Vladivostok par Port- 
Arthur. Les Russes, qui avaient mésestimé gravement la 
valeur militaire des Japonais; qui, au début de la guerre 
avec la Chine, escomptaient l'échec des troupes du mikado, 
se voyaient, après Shimonoséki, amenés à reconnaître qu'ils 
s'étaient abusés. Ils avaient devant eux des Japonais vain- 
queurs; aussi, les laisser s'installer en Mandchourie méri- 
dionale et dans le Liao-Toung, n'était-ce pas renoncer, au 
moins pour un temps assez long, sinon pour toujours, à 



88 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

toute extension vers le sud? Les diplomates du tsar imagi- 
nèrent donc le projet de l'intervention collective à Tokyo, 
projet qui devint aussitôt réalisable, puisque, dès le pre- 
mier instant, ils trouvèrent l'entier concours de la France 
et de l'Allemagne. 

L'Allemagne avait les raisons les mieux fondées de se 
décider en ce sens. Elle trouvait là une occasion admirable 
de continuer la politique inaugurée par M. de Bismarck en 
Extrême-Orient lors de l'affaire de Kouldja. (1). En outre, 
Guillaume II, en ayant l'air de favoriser les vœux les plus 
intimes des Russes, c'est-à-dire en leur réservant Port- 
Arthur, se rapprochait dans des conditions excellentes de 
Pétersbourg. Ainsi, il modifiait profondément le caractère 
primitif de l'alliance franco-russe, et du même coup il 
limitait l'essor économique du Japon qui commençait déjà 
à enrayer les progrès du cabotage et du commerce alle- 
mands dans les mers de Chine. 

En laissant à la Russie la possibilité de s'engager à fond 
en Extrême-Orient, il se réservait la perspective précieuse, 
inouïe, inespérée pour l'Allemagne, de voir bientôt l'em- 
pire des tsars se débattre en Asie orientale dans des diffi- 
cultés économiques, politiques et militaires telles que, pour 
des années, peut-être pour des dizaines d'années, la Russie 
serait contrainte de renoncer à une part notable de son 
influence en Europe. Puisque, après avoir pensé à faire la 
guerre à la Russie avant que ses armements fussent achevés, 
l'Allemagne s'était résignée à laisser constituer en Pologne 
de redoutables armées, n'était-ce pas un moyen sûr pour 
un Hohenzollern, parfaitement renseigné par ses agents sur 
la valeur des troupes du mikado, de dissoudre peu à peu 
les forces russes, de les mettre tout au moins dans des con- 
ditions d'action fort difficiles, en les orientant contre la 
Chine et surtout contre le Japon? 

)t) V. page 69. 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 83 

Quanta la France, les motifs de son intervention à Tokyo 
sont moins nets et surtout moins satisfaisants. Certes, il 
apparaissait bien que, si, dans la circonstance, elle laissait 
l'Allemagne soutenir seule la Russie, elle eût semblé aban- 
donner son alliée; on a encore dit que la France, pour 
protéger ses intérêts en Indo-Chine, avait des raisons fon- 
dées de préparer une extension à l'Extrême-Orient de 
l'accord du tsar et de la République. Mais, attribuer une 
efficacité possible à l'accord franco-russe dans les mers de 
Chine, n'était-ce pas témoigner d'une méconnaissance 
absolue des distances, de l'état du matériel réciproque et 
des conditions techniques les plus essentielles d'une lutte 
contre le Japon ou contre l'Angleterre? 

La valeur de l'accord franco-russe, n'était-ce pas en 
Europe seulementqu'on pouvait sérieusement la concevoir? 
Or, si la Russie voulait voir les Japonais évacuer le Liao- 
Toung, n'était-ce pas avec certitude pour s'y établir à leur 
place, volonté que toutes les chancelleries connaissaient et 
que la chancellerie française moins que toute autre pouvait 
ignorer? 

Donc, faciliter à la Russie la marche sur Port-Arthur, 
n'était-ce pas l'engager complètement dans la politique 
extrême-orientale, la mettre directement en conflit avec la 
Chine et le Japon, la placer dans une situation telle que la 
valeur de l'alliance de la France avec la Russie fût dimi- 
nuée dans d'énormes proportions? Si l'Allemagne avait des 
raisons non douteuses, certaines, de vouloir une pareille 
orientation, la France n'avait-elle pas des motifs inverses 
de ne la point favoriser? 

Comment comprendre alors que la France, sous pré- 
texte de sauvegarder l'alliance russe, ait adopté une poli- 
tique dont le résultat fatal était d'en laisser peut-être 
subsister l'apparence, mais pratiquement d'en détruire l'effi- 
cacité? D'ailleurs, ne point suivre la Russie et l'Allemagne à 
Tokyo, était-ce là manquer au devoir de l'alliée? Non. C'était 



90 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

simplement faire preuve de clairvoyance. C'était estimer à 
survaleur les progrès du Japon. C'était savoir que la Russie 
ne pouvait, avant des siècles, peut-être, tirer de l'Extrême- 
Orient une compensation effective aux dépenses effroyables 
qu'elle serait contrainte d'y faire. C'était l'empêcher de 
déconcentrer toute sa politique européenne. C'était, peut- 
être malgré elle, lui rendre un immense service. C'était non 
trahir l'alliance, c'était la garantir, c'était la renforcer. 



II 



Les conséquences de l'intervention européenne à Tokyo 
se manifestent d'ailleurs sans délai. 

Sous la pression de l'Allemagne, de la Russie et de la 
France, les Japonais ont bien consenti à évacuer Port- 
Arthur, mais à la condition que le payement de la première 
moitié de l'indemnité de guerre leur fût fait par la Chine ; c'est 
pourquoi la Russie, qui a prévu cette condition, ménage 
au Céleste Empire les moyens de s'acquitter rapidement. 

En mai 1895, M. Rothstein, directeur de la Banque inter- 
nationale de Saint-Pétersbourg, vient à Paris. Il est chargé 
par M. Witte, ministre des finances du tsar, de préparer un 
emprunt chinois de 400 millions de francs qui sera gagé 
sur les douanes chinoises et auquel la Russie donnera sa 
garantie. Après quelques difficultés, l'affaire s'arrange et 
l'émission a lieu le 19 juillet 1895. 

En même temps, les négociations continuent à Tokyo, 
les suggestions pressantes se multiplient, et, après avoir 
reçu de la Chine 30 millions de taels, les Japonais, en 
novembre 1895, évacuent la presqu'île du Liao-Tounget la 
rétrocèdent à la Chine (1). 

)1) Convention sino-japonaise du 8 novembre 1895. 






CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 91 

Escomptant le grand rôle financier qu'il pourra désor- 
mais jouer en Extrême-Orient, le gouvernement russe 
favorise, à la fin de 1895, la création de la Banque russo- 
chinoise au capital de 24 millions de francs. Le 10 dé- 
cembre 1895, cette institution reçoit par ukase la sanction 
de l'empereur. Le conseil d'administration est présidé par 
le prince Oukhtomski, ancien compagnon de voyage de 
Nicolas II dans les mers de Chine. MM. Rothstein et 
Noetzling sont administrateurs délégués. 

Avant même que l'évacuation de Port-Arthur fût accom- 
plie par les Nippons, la Russie songe à faire recon- 
naître aux Célestes le prix de ses bons offices. Des pour- 
parlers mystérieux commencent entre Pétersbourg et Pékin. 
Ils aboutissent, environ six mois après, à une convention 
secrète dite convention Gassini, confirmée en avril 1896 par 
un traité sino-russe signé à pétersbourg par Li-Hung- 
Tchang et le prince Lobanoff. D'après cet accord, dont le 
texte exact n'a jamais été publié, la Russie promettait aux 
Chinois son concours pour remettre Port-Arthur et Ta-lien- 
Wan en bon état de défense. En compensation de ce ser- 
vice, la Russie obtenait le droit de considérer, en cas de 
conflit, Port-Arthur et la baie de Kiao-Tchéou, au sud-ouest 
du promontoire du Chan-Toung, comme des points d'appui 
pour sa flotte de guerre. 

Puis un progrès nouveau et considérable s'accomplit. 
La Russie prend pied au nord de la Mandchourie. 

Le 27 août/12 septembre [1 896, une convention est signée 
entre la Banque russo-chinoise et la Chine. Le Céleste 
Empire, afin de faciliter les travaux du Transsibérien, 
autorisait la Russie à faire passer sa ligne sur le territoire 
mandchou, pour se diriger directement sur Vladivostok 
par Tsitsikar. Le tracé primitif était ainsi raccourci de 
550 kilomètres environ. La Chine aura la faculté de rache- 



0-2 



LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



ter, après trente ans, cette fraction du Transmandchourien. 
En raison du territoire stérile et peu habité que doit tra- 
verser la future ligne, la Russie pourra « placer des batail- 
lons spéciaux de cavalerie et d'infanterie à diverses stations, 
afin de mieux protéger la propriété du chemin de fer » . 




LES RUSSES EN ASIE ORIENTALE 



« Sous couleur d'obtenir pour le Transsibérien un simple 
raccourci de tracé, traversant en séton la Chine du Nord, 
c'étaient les locomotives aux larges essieux qui pénétraient 
dans le Céleste Empire, et, derrière elles, les cosaques 
allaient occuper la Mandchourie (1). » Sans perdre un ins- 



(1) R. Pi NON, La Chine qui s'ouvre, p. 221. Perrin, Paris, 1900 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 93 

tant, la Banque russo-chinoise constitue la Société du che- 
min de fer de l'Est-Chinois, qui se charge de la construction 
et de l'exploitation de la ligne. 

Les négociations sino-russcs continuent; elles sont 
menées avec tant de vigueur à partir de la fin d'août 1896, 
quelles donnent lieu, en octobre 1896, à une nouvelle 
convention Gassini, qui est signée à Pékin, « en reconnais- 
sance du loyal appui que la Russie avait prêté à la Chine 
en lutte avec le Japon, et pour faciliter les échanges entre 
les deux empires. » Cette convention confirme et étend les 
accords précédemment conclus entre le prince Lobanoff et 
Li-Hung-Tchang. 

Le 4/16 décembre 1896, la Société du chemin de fer de 
l'Est-Ghinois, sanctionnée par le tsar, publie ses statuts 
dans le Messager officiel de l'empire. Ils sont conçus de 
telle sorte que la nouvelle ligne se trouve entièrement 
sous Faction de l'Etat russe, quoique traversant un terri- 
toire chinois. « En réalité, sous couleur de sauvegarder 
l'intégrité de la Chine, les Russes s'emparaient d'une proie 
longuement convoitée et s'installaient enfin dans ce golfe 
du Pe-Tchi-Li, où tendait depuis si longtemps tout l'effort 
de leur politique (1). » 

Au début de 1897, la Russie a donc immensément 
progressé depuis Shimonoséki, puisque, après avoir fait 
évacuer le Liao-Toung par les Japonais, elle est parvenue 
en fait, et sans guerre, à s'installer à leur place. 

C'est alors que se précise d'une façon définitive la poli- 
tique de l'Allemagne en Extrême-Orient. 

Il ne s'agit plus seulement, comme au temps de Bis- 
marck, de détourner la Russie de l'Europe pour l'absorber 
sur les bords du Pacifique. L'énorme développement 
commercial et naval de l'Allemagne a eu lieu sous l'impul- 

(1) Op. cit., p. 157. 



94 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

sion de Guillaume II, qui rêve pour son empire d'une 
action universelle. Le kaiser conçoit donc l'ingénieuse idée 
de faire servir les efforts de la Russie en Extrême-Orient au 
plus grand bien des intérêts allemands. 

Pour bien concevoir la naissance progressive de cette 
politique dans la pensée de l'empereur allemand, il convient 
de rappeler à larges traits l'histoire du contact des Alle- 
mands avec la Chine, contact qui est relativement très 
récent. Les rapports officiels de la Prusse avec le Céleste 
Empire remontent au voyage de la frégrate Arcona, en 1860, 
L'année suivante, le comte d'Eulenbourg signa à Ticn-Tsin 
un traité « d'amitié, de commerce et de navigation » . 
Cette convention fut confirmée à Pékin en 1880. Peu 
d'années après, le baron de Richtofen, savant géologue, 
publia plusieurs ouvrages d'une importance considérable à 
la suite d'une série de voyages d'études dans le pays des 
Célestes. Il fixa surtout l'attention de ses compatriotes sur 
la province du Chan-Toung, l'une des mieux situées de la 
Chine. 

Puis le pavillon commercial allemand parut en Extrême- 
Orient. M. de Brandt, ministre allemand auprès de la cour 
de Pékin de 1876 à 1893, dont nous avons vu le rôle en 
1880, lors de l'affaire de Kouldja (1), favorisa puissamment 
le commerce des sujets de l'empire, qui, dans les vingt der- 
nières années, a suivi une progression accélérée. 

Quant à la pénétration politique, elle fut préparée, de 
même qu'en Afrique, par des missionnaires. En 1879, le 
Père Ànzer s'installa avec le Père Freinademetz dans le 
Chan-Toung méridional. En 1887, le Père Anzer fut nommé 
vicaire apostolique avec le caractère épiscopal. En 1897, 
cédant aux pressions de Berlin, il travailla avec succès à 
soustraire ses catéchumènes catholiques au protectorat 
séculaire que la France exerçait en Extrême-Orient. 

(1) V. p. 73. 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 95 

Puis, sans doute sous l'influence de l'essor économique 
des Japonais, le commerce allemand se ralentit; c'est alors 
qu'à Berlin on reconnut la nécessité d'un établissement 
fixe en Asie orientale. 

Avec cette prévoyance merveilleuse qui explique tant de 
succès des Hohenzollern, Guillaume II se préoccupa long- 
temps à l'avance de choisir le territoire qu'il faudrait 
occuper. Déjà plusieurs points de la côte avaient été pro- 
posés : Amoy, la baie de Mirs, le golfe de Kiao-Tchéou, etc. 
Mais la future station devait présenter des qualités com- 
plexes. Il fallait qu'elle satisfît en même temps à des con- 
ditions militaires et économiques et permît une pénétration 
efficace de la Chine sans trop se heurter aux sphères d'in- 
fluence des autres puissances. Le choix à faire était 
délicat. 

Il semble toutefois que, dès 1891, les préférences de 
Guillaume II aient incliné vers Kiao-Tchéou. J'en veux 
pour preuve cet incident significatif dont témoigne le com- 
mandant de Fleurac, alors attaché militaire de France à 
Pékin, — dont nous verrons plus loin le rôle qui eût pu 
être si utile (1). 

Dans une lettre recommandée qu'il adressait au ministre 
de la guerre, le 17 juin 1891, le commandant de Fleurac 
disait : a Le vice-roi du Petchili, Li-Hung-Tchang, son- 
geant à faire de Kiao-Tchéou un point fortifié de la côte de 
Chine, les représentants des grandes industries européennes 
l'accablèrent aussitôt de leurs propositions. Ils aspiraient à 
fournir le matériel de cinq grands forts qui eussent repré- 
senté un nombre respectable de millions. Li-Hung-Tchang 
hésitait, retenu par le sentiment des lourdes charges qui 
grevaient son budget, quand von Hannecken, un ancien 
officier allemand passé au service de la Chine, et qui, 
alors, jouissait d'une grande faveur, s'avisa de combattre 

(1) V. p. 522. 



9li LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

violemment tout projet d'établissement militaire, qu'il qua- 
lifiait de superflu à Kiao-Tchéou. 

« Les arguments de von Hannecken produisirent un effet 
diamétralement opposé à celui qu'il en attendait, car le 
vice-roi lui répondit avec sa franchise sincère, brutale ou 
feinte : « Vous, von Hannecken, vous êtes un traître, un 
«espion; vous voudriez conserver à votre pays, pour des 
« éventualités qu'il prévoit, cette superbe base d'opérations, 
« mais vos calculs seront déjoués. ■» 

Cet incident ne marque-t-il pas avec la plus grande vrai- 
semblance que, déjà en 1891, le gouvernement de Berlin 
avait jeté secrètement son dévolu éventuel sur Kiao- 
Tchéou ? 

Quelques doutes cependant subsistaient encore, car, au 
mois de février 1897, le gouvernement allemand envoya en 
Chine une mission 1res secrète dirigée par l'officier de 
marine Franzius. A son retour, et d'après ses rapports, on 
se décida d'une façon ferme pour Kiao-Tchéou, sur le côté 
oriental du promontoire du Ghan-Toung. 

Les Allemands étant ainsi résolus, il ne leur restait plus 
qu'à prendre pied officiellement sur le territoire chinois 
par eux choisi. On a vu comment et pour quelles raisons (1) 
l'Allemagne s'était jointe à la Russie pour intervenir à 
Tokyo après le traité de Shimonoséki. Aussitôt après, 
Guillaume II songea, de même que la Russie, à se faire 
rémunérer du service qu'il estimait avoir rendu à la cour 
de Pékin en contribuant à faire évacuer le Liao-Toung 
par les Japonais. La Chine, moins convaincue de la réalité 
de ces bons offices, résista, et elle n'accorda à l'Allemagne 
que de simples « concessions » dans les cités internatio- 
nales de Tien-Tsin et d'Han-Kéou, sur le Yang-Tsé. 

Guillaume II fut peu satisfait, car il jugeait le moment 
venu de faire aboutir enfin la politique qu'il préparait avec 

(1) Voir p. 88. 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 1)7 

le Céleste Empire et qui est son œuvre bien à lui. Quelques 
mois se passèrent. Enfin, une occasion excellente se pré- 
senta. Le I er novembre 1897, les Pères Nies et Henle, de la 
mission allemande, étaient massacrés dans le Chan-Toung, 
à Yen-Tchéou, berceau supposé de Gonfucius. Mgr Anzer 
se trouvait alors en Allemagne. Guillaume II lui promit 
avec éclat une prompte répression. De fait, le 14 novem- 
bre, une force navale allemande, composée du Kaiser, de 
la Princesse Wilhelm, du Cormoran, commandée par l'amiral 
Diederichs, paraissait devant Kiao-Tchéou. 

Le lundi matin, 15 novembre, six cents hommes et six 
canons furent mis à terre. Les Chinois, au nombre de 
douze cents, armés de fusils prussiens, modèle 1871, et de 
quatorze canons Krupp, abandonnèrent les forts qu'ils 
avaient mission de défendre. L'amiral Diederichs s'empara 
ainsi sans coup férir de la citadelle de Tsing-Tau, qui 
commande la baie de Kiao-Tchéou . Peu après, Y Irène 
apportait tout un matériel de débarquement, baraques 
démontables, etc., preuve certaine que l'expédition avait 
été préparée de longue main. 

Le 18 novembre 1897, la Kaiserin-Augusla, alors en 
Crète, reçut l'ordre de se rendre en Extrême-Orient. Le 
23 novembre, la division allemande dans les mers de Chine 
était transformée en escadre; en même temps, le départ du 
prince Henri de Prusse était décidé, et bientôt il prenait le 
commandement de la flotte qui venait d'être formée dans 
le Pé-Tchi-Li. Sa seule présence décida la Chine à signer, 
le 6 mars 1898, à Pékin, un traité dont la teneur est la 
suivante : 

Article premier. — Sa Majesté l'Empereur de Chine, guidée 
par l'intention de fortifier les relations amicales entre la Chine 
et l'Allemagne, et en même temps d'augmenter la préparation 
militaire de l'Empire chinois, s'engage, tout en se réservant tous 
ses droits de souveraineté dans une zone de 50 kilomètres (100 lis 
chinois) entourant la baie de Kiao-Tchéou à marée haute, à per- 
mettre le libre passage de troupes allemandes dans les limites de 

7 



98 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

cette zone en tout temps, comme aussi de s'abstenir de prendre 
aucune mesure, ou d'y promulguer aucun règlement, sans le con- 
sentement préalable du gouvernement allemand, et spéciale- 
ment de ne placer aucun obstacle en travers d'aucun règlement 
pour les cours d'eau qui pourraient être reconnus nécessaires. Sa 
Majesté l'Empereur de Cbine, en même temps, se réserve le 
droit d'avoir une garnison dans cette zone, d'accord avec le 
Gouvernement allemand, et de prendre d'autres mesures mili- 
taires. 

Art. 2. — Dans l'intention de satisfaire au désir légitime de Sa 
Majesté l'Empereur d'Allemagne, que l'Allemagne, comme les 
autres puissances, possède une station sur la côte chinoise pour 
la réparation et l'équipement de ses navires, pour J'emmagasine- 
raent de matériel et de provisions pour ceux-ci, et pour tous 
autres arrangements s'y rapportant, Sa Majesté l'Empereur de 
Chine cède à bail à l'Allemagne, provisoirement, pour quatre- 
vingt-dix-neuf ans, les deux côtés de l'entrée de la baie de Kiao- 
Tchéou. L'Allemagne s'engage à construire, à un moment con- 
venable, sur le territoire ainsi cédé, des fortifications pour la 
protection des bâtiments à y construire et de l'entrée du port. 

Art. 3. — En vue d'éviter la possibilité de conflits, le Gouver- 
nement impérial chinois s'abstiendra d'exercer ses droits de sou- 
veraineté sur le territoire cédé pendant la durée du bail, et en 
abandonne l'exercice à l'Allemagne, dans les limites suivantes : 

l°Sur le côté nord de l'entrée de la baie : la péninsule bornée 
au nord-est par une ligne tirée du coin nord-est de l'île de 
Potato au port de Lo-chan; 

2° Sur le côté sud de l'entrée de la baie : la péninsule bornée 
au sud-ouest par une ligne tirée du point le plus au sud-ouest de 
la baie se trouvant au sud-sud-ouest de l'île ïchiposan, dans la 
direction de l'île Tolosan; 

3° L'île de Tchiposan et l'île Potato ; 

4° Tout le mouillage de la baie jusqu'au plus haut étiage 
connu jusqu'à présent; 

5" Toutes îles vers la mer de la baie de Kiao-Tchéou, qui 
pourraient être importantes pour sa défense, telles que Tolosan, 
Tacha-lien-Tchéou, etc. 

Les Hautes Parties contractantes se réservent de délimiter 
d'une manière plus exacte, d'accord avec les traditions locales, 
les limites du territoire loué par l'Allemagne et de la zone des 
50 kilomètres autour de la baie, par le moyen de commissaires 
devant être nommés des deux côtés. 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 99 

Les navires de guerre chinois et les bâtiments de commerce 
devront jouir des mêmes privilèges dans la baie de Kiao-ïchéou 
que les vaisseaux des autres nations en termes amicaux avec 
l'Allemagne ; et l'entrée, le départ et le séjour des vaisseaux chi- 
nois dans la baie ne devront être soumis à aucune restriction 
autre que celle que le Gouvernement impérial allemand, en 
verlu des droits de souveraineté sur l'ensemble de tout le mouil- 
lage de la baie transférée à l'Allemagne, peut à un moment 
quelconque trouver nécessaire d'imposer en vue des vaisseaux 
des autres nations. 

Art. 4. — L'Allemagne s'engage à construire les signaux 
nécessaires à la navigation sur les îles et les bas-fonds à l'entrée 
de la baie. 

Aucun droit ne sera demandé aux vaisseaux de guerre chinois 
et aux bâtiments de commerce dans la baie de Kiao-Tchéou, 
excepté ceux qui pourront être levés sur les autres vaisseaux 
dans le but d'entretenir les arrangements du port et les quais. 

Aut. 5. — Si, dans l'avenir, l'Allemagne exprimait le désir de 
rendre ta baie de Kiao-Tchéou à la Chine avant l'expiration du 
bail, la Chine s'engage à rembourser à l'Allemagne les dépenses 
qu'elle a encourues à Kiao-Tchéou et de céder à l'Allemagne un 
endroit plus convenable. 

L'Allemagne s'engage à ne sous-louer à aucune époque à une 
autre puissance le territoire loué par la Chine, etc. (1). » 

L'Allemagne obtenait en outre la concession de deux che- 
mins de ferdans le Ghan-Toung. L'un se dirigeait vers Wei- 
llsien et Tsi-nanfou ; l'autre devait servir à l'exploitation du 
bassin houiller. En outre, l'Allemagne acquérait le droit 
pour la société concessionnaire d'exploiter les mines sur 
une largeur de vingt kilomètres le long des voies ferrées. 

L'installation allemande à Kiao-Tchéou était fort poli- 
tique, si l'on tient compte du but poursuivi par la chan- 
cellerie de Berlin. En effet, si le traité secret russo-chinois 
Gassini de 1895, ratifié en 1896, donnait aux Russes le 
droit de prendre à bail pour quinze ans cette même baie 
de Kiao-Tchéou, les Allemands savaient bien qu'on pou- 

(L) Voir Cokdier, Histoire des relations de la Chine avec les puissances 
occidentales, t. III, p. 356. Félix Alcan, Paris, 1902. 



100 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

vait s'entendre sous main avec les Russes, sinon formelle- 
ment, au moins tacitement, et qu'en acceptant la main- 
mise sur Port-Arthur qu'on savait, à Berlin, en train de se 
faire, on accepterait volontiers à Pétersbourg de voir le 
drapeau germanique flotter à Kiao-Tchéou. 

Tout indique d'ailleurs, sans qu'on puisse encore le 
prouver formellement, que les deux opérations de Port- 
Arthur et de Kiao-Tchéou sont connexes et qu'elles furent 
réalisées d'un commun accord, au moins tacite, entre les 
gouvernements russe et allemand. 

Quoi qu'il en soit, le coup de force de Kiao-Tchéou eut 
une importance et des conséquences extraordinaires. 

En même temps que les Allemands s installaient à 
Kiao-Tchéou, les Russes entraient en fait à Port-Arthur. 
a En décembre 1897, la Chine accorda à la Russie la per- 
mission de s'établir provisoirement à Port-Arthur pendant 
l'hiver; les Russes déclaraient que cette occupation n'était 
pour eux qu'une affaire de commodité et qu'elle n'avait 
aucun rapport avec celle de Kiao-Tchéou (l). » Cependant, 
le rapprochement des dates devient fort suggestif. Le 
6 mars 1898, les Allemands reçoivent le droit d'occuper à 
(i bail » Kiao-Tchéou. Or, le 15/27 mars 1898, les Russes 
démasquent leur jeu; ils obtiennent aux yeux de tous la 
cession également à « bail » , pour vingt-cinq ans, de Port- 
Arthur, de Talien-Wan, et le droit de relier ces ports par 
le Transsibérien. 

Les Chinois, pour se garantir, émaillent ce traité de 
réserves formelles : 

Article premier. — Le bail consenti devra être sans préju- 
dice pour l'autorité chinoise dans ce territoire. 

Art. A. — Le haut fonctionnaire russe qui sera installé à 
Port-Arthur « ne devra pas avoir le titre de gouverneur général 
ou gouverneur » . 

(1) Coiuher, Histoire des relations de la Chine avec les puissances occi- 
dentales, t. III, p. 361. Alcan, Paris, 1902. 






CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 101 

L'article 8 étend le principe de l'autorisation accordée 
en 1896 à la Compagnie du Chemin de fer de Mandchourie 
à la construction dune ligne d'embranchement partant 
d'une certaine station de la ligne citée ci-dessus à Talien- 
Wan, mais « cette concession de chemin de fer ne devra 
jamais servir de prétexte à un empiétement sur le territoire 
chinois, ni pour autoriser une ingérence dans l'autorité ou 
les intérêts chinois (1) » . 

Dès qu'elles virent l'Allemagne et la Russie se tailler en 
Chine de pareilles parts, les autres puissances occidentales, 
sous couleur d'appliquer la politique d'équilibre, se ruèrent 
à Pékin présenter leurs demandes d' « indemnisations » . 
Le Tsong-Li-Yamen, débordé, dut céder. Le 2 avril 1898, 
les Anglais acquirent le droit de se fixer à Weï-Haï-Weï 
aussi longtemps que les Russes resteraient à Port-Arthur. 

Le 11 avril, la France se fit cédera « bail » , pour quatre- 
vingt-dix-neuf ans, la baie de Kouang-Tchéou-Wan. Le 
Japon seul s'abstint et se contenta d'une déclaration par 
laquelle la Chine s'engagea à ne pas aliéner le Fou-Kien, 
province située en face de Formose. 

Le dépeçage largement commencé du Céleste Empire : 
telle est la conséquence générale et immédiate de l'interven- 
tion des trois puissances à Tokyo après Shimonoséki, dans le 
but, disait-on, d'assurer, de protéger l'intégrité de la Chine ! 

(1) Le traité du 15/27 mars 1898, qui engageait d'une façon définitive la 
Russie en Mandchourie, était, en partie, l'œuvre du comte Mouravieff, 
alors ministre des affaires étrangères. Il succédait au prince Lobanoff, mort 
le 1 er septembre 1896, qui lui-même remplaça, le 1 er mars 1895, M. de 
Giers. Il n'est pas inutile de remarquer que le comte Mouravieff était de 
la même famille que le général Mouravieff-Amoursky, le protecteur de 
Nevelskoï. (V. p. 64.) Il devait donc avoir une tendance, d'ailleurs fort 
naturelle, à parachever l'œuvre qui fut une des gloires de sa famille. En 
tout cas, il acquiesça, l'un des premiers, à l'idée d'une mainmise sur Port- 
Arthur. Pendant un temps, sa politique sembla justifiée, car, lors des troubles 
des Boxeurs, les Russes qui se trouvaient à Port-Arthur purent envoyer des 
détachements qui arrivèrent les premiers sous Pékin. La Russie recueillit 
ainsi des avantages extérieurs de prestige, qui semblaient la conséquence 
directe de la nouvelle acquisition. 



102 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



III 



Les événements qui, pendant eclte période de mainmise 
des Russes sur Port-Arthur et des Allemands sur Kiao- 
Tchéou, se développaient en Corée, n'étaient pas pour 
éclaireir l'horizon politique en Extrême-Orient. 

Comme conséquence de leur guerre victorieuse contre la 
Chine, les Japonais, après Shimonoséki, occupèrent pour 
un temps le Royaume-Ermite. 

On sait par quels singuliers procédés ils entreprirent de 
réformer les malheureux indigènes, coupant de force les 
chignons coréens, réglementant la longueur des tuyaux de 
pipe, interdisant telle forme antique de chapeaux, tracas- 
sant de mille façons ces malheureux et apathiques Coréens 
qu'ils venaient de libérer (!) de la suzeraineté chinoise. 

Inventeurs d'un tel régime, les Japonais furent bientôt 
exécrés. Un parti antinippon se forma. La reine passa pour 
en être le chef. Les Japonais n'hésitèrent pas. Le 7 octo- 
bre 1895, ils la firent assassiner dans son propre palais. Le 
roi Li-Hsi, gardé à vue, devint pratiquement un prisonnier 
des agents du mikado. Terrorisé, il signa tous les papiers 
qu'ils voulurent lui présenter. En dépit de l'apathie prodi- 
gieuse des Coréens, de tels actes déterminèrent dans toute 
la péninsule une exaspération intense contre les Nippons. 

La Russie, qui observait, comprit que c'était son heure. 
Usant à Séoul de la même tactique qu'à Pékin, elle s'offrit 
comme une protectrice et, une fois de plus, réussit si bien 
dans ce rôle que, le 11 février 189G, Li-Hsi, profitant de 
troubles qui éclatèrent dans la nuit, put échapper à sa 
garde japonaise et se réfugier à la légation de Russie. 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 103 

À l'instant, les rôles furent intervertis, et Li-Hsi signa 
désormais des papiers notoirement inspirés par les Russes 
el qui, naturellement, détruisaient les édits que lui avaient 
extorqués les Nippons. La Russie, toutefois, n'osa pas aller 
trop loin. Elle ne fit pas signer au malheureux souverain 
coréen cette demande d'appui au tsar qui eût conduit à l'éta- 
blissement d'un protectorat russe sur le Royaume-Ermite. 

Quant au gouvernement de Tokyo, il comprit que, pour 
le moment, il était joué, et que le mieux à faire, afin de 
protéger les intérêts économiques déjà fort importants de 
ses nationaux en Corée, c'était de négocier avec les repré- 
sentants du tsar. Le 14 mai 1896, une convention fut 
signée à Séoul qui fut complétée le 29 juin 1896 par un 
acte signé à Saint-Pétersbourg entre le prince Lobanoff et 
le maréchal Yamagata, venu dans la capitale russe à 
l'occasion du couronnement de Nicolas II. Les deux pavs 
reconnaissaient l'indépendance de la Corée; ils s'enga- 
geaient à aider Li-Hsi à rétablir la tranquillité, à ne pas 
entretenir chacun plus de mille soldats en Corée pour la 
protection des légations et des nationaux respectifs. La 
Russie et le Japon se répartissaienten principe les chemins 
de fer et les télégraphes à construire, etc. 

Le Japon acquérait bien ainsi quelques droits nouveaux, 
mais il devait, par contre, admettre sur la Corée une sorte 
de condominium avec la' Russie, infiniment plus gênant 
pour lui que ne l'avait jamais été la suzeraineté chinoise. 

Les Nippons s'en aperçurent bientôt. Tout d'abord, la 
Russie sembla, en effet, prendre au sérieux son rôle de 
coprotectrice. 

Au début de 1897, elle envoya une mission militaire à 
Séoul. Le Japon protesta. La Russie répliqua en dépê- 
chant encore un conseiller financier, M. Alexeieff, près de 
Li-Hsi (1). Enfin, un décret du tsar ordonna que les 

(1) Li-Hsi venait de quitter (février 1897) la légation de Russie pour 
rentrer dans son palais, mais non pas dans celui où avait eu lieu l'assassinat 



104 LE MONDE ET EA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

chemins de fer à construire en Corée auraient le même 
écartement de rails que le Transsibérien. 

Si les Russes avaient ainsi persisté à tirer un parti immé- 
diat de tous les avantages que leur assurait la convention 
Lobanoff-Yamagata, il est probable que les choses se 
seraient gâtées très vite avec les Japonais; mais, lorsque, 
après le coup de force de Riao-Tchéou, la Russie put, 
le 27 mars 1898, obtenir publiquement Port-Arthur, la 
Corée lui sembla moins nécessaire. Aussi, dès le mois de 
mai 1898, la convention Rosen-Nischi, qui détendait la 
situation, fut-elle passée à Tokyo. Le tsar et le mikado y 
proclamaient à nouveau leur respect pour l'intégrité de la 
Corée et leur volonté de ne point s'immiscer dans les 
affaires du pays. La Russie retira de Séoul sa mission mili- 
taire et son attaché financier. Il s'agissait, d'ailleurs, dune 
retraite morale aussi bien que matérielle destinée à rendre 
moins cuisante à Tokyo la mainmise sur Port-Arthur, et 
depuis lors, pendant longtemps, la Russie ne joua plus à 
Séoul qu'un rôle effacé. 

Quant aux Japonais, ils profitèrent aussitôt de la liberté 
qui leur était donnée. Ils rachetèrent à la compagnie améri- 
caine qui l'avait construit le chemin de fer de Séoul à 
Tchémulpo et entreprirent sans tarder la construction de 
la ligne de Séoul à Fousan. 

Depuis, l'envahissement de la Corée par les sujets du 
mikado fut poussé avec la plus grande vigueur. A Séoul, 
profitant avec art des facilités qui leur étaient données, les 
Japonais se firent une place tout à fait à part. Dans la ville 
coréenne, ils établirent une ville japonaise avec sa poste 

de la reine et qui est situé à l'extrémité de Séoul, fort loin du quartier euro- 
péen. Écoutant les suggestions des ministres de France et surtout de Russie, 
Li-Hsi s'était fait construire durant son séjour à la légation de Russie un 
nouveau palais situé exactement sur la limite du quartier européen. Il se 
croyait ainsi plus en sécurité contre les entreprises ultérieures des Japonais. 
C'est ce palais qui a été détruit par un incendie, comme par hasard, quelques 
jours après l'entrée en masse des soldats du mikado à Séoul (février 1904). 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 105 

fort bien organisée, son télégraphe, ses téléphones, ses 
soldais en armes sur la concession, ses policemen, ses 
facteurs. Partout l'emprise du pays du Soleil-Levant fut 
maléralisée. Aussi, même le consulat japonais, — je ne dis 
pas la légation, — construit avec la visible prétention d'en 
imposer, avait moins l'air d'abriter un modeste fonction- 
naire du mikado qu'un ministre de sa volonté dans l'em- 
pire du Matin-Calme. 

La pusillanimité du gouvernement coréen incitait d'ail- 
leurs à tout oser. Les Japonais commencèrent par répandre 
dans tout le pays des billets de la Banque nationale japo- 
naise, puis, personne ne protestant, ils se livrèrent à une 
très habile opération financière à laquelle on n'a peut-être 
pas prêté alors une suffisante attention. Les Japonais 
firent rentrer au pays nippon leurs billets japonais, puis les 
remplacèrent par des billets de la Dai Ichi Ginko, d'un, 5 et 
10 yen, qui n'étaient valables au en Corée. 

Aucune difficulté sérieuse ne se produisit, mais il n'en 
subsista pas moins que cette émission supplémentaire et 
imprévue n'était garantie par aucune contre-partie métal- 
lique. Il semble d'ailleurs que les quelques millions de yen 
qui sont ainsi rentrés au Japon ont été ensuite affectés à la 
construction du chemin de fer Séoul-Fousan. 

Les faits de ce genre abondent. L'extrême facilité d'agir 
par la corruption sur les fonctionnaires coréens les a 
d'ailleurs grandement favorisés. L'histoire de l'unique 
bateau de guerre que posséda jamais le gouvernement de 
Séoul établit ce qu'on pouvait se permettre avec lui. Il y a 
quelques années, des Japonais, ayant à vendre un vieux 
vapeur marchand, le baptisèrent bateau de guerre et per- 
suadèrent au gouvernement coréen de le leur acheter. Ce 
steamer, armé de quelques canons médiocres, fut vendu 
plusieurs fois sa valeur. Après avoir été difficilement payé 
en partie, quelques dizaines de mille yen restant à verser, 
les Japonais, pour assurer cette somme, prirent hypothèque 



10<) LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

sur le navire et, en outre, parvinrent à y faire engager 
un équipage japonais coûtant chaque année à la Corée 
50.000 yen d'entretien; de sorte qu'en définitive, les Nip- 
pons ont pu disposer constamment clans le port de Tché- 
mulpo d'un navire à eux, mais payé et entretenu aux frais 
de ceux dont précisément ils visaient la succession. 

Un fait aussi invraisemblable ne s'explique que par la 
corruption générale et profonde des ministres coréens. 
L'exemple d'ailleurs vient de haut. Dans le cas qui nous 
occupe, l'entourage très immédiat de l'empereur, m'a-t-on 
affirmé de fort bonne source, aurait touché 100.000 yen 
de commission. 

Le fort courant d'émigration japonaise qui s'établit dans 
cette période vers la Corée acheva de consolider la situa- 
tion des Japonais. Peu à peu, tous les ports de l'empire du 
Matin-Calme se peuplèrent de Nippons qui y accaparèrent 
les affaires et dominèrent absolument les Coréens. L'expro- 
priation a été complète et visible. Je me souviens quelle 
impression m'a laissée à cet égard ma visite à Fousan en 
septembre 1903. En débarquant, j'aurais pu me croire 
encore au Japon. Mêmes silhouettes de maisons nipponnes, 
mêmes uniformes de policiers du mikado. Dès le premier 
instant, il apparaissait clairement que les pauvres diables 
coréens qui autour de moi faisaient l'office de porteurs 
constituaient la population inférieure et déjà pratique- 
ment subjuguée. Cette notion se précisa encore quand, 
après avoir traversé la ville proprement dite, où vivent dix 
ou douze mille Japonais, je parvins au village coréen après 
avoir longé la mer sur la gauche pendant deux ou trois 
kilomètres. Je me trouvai alors au milieu de huttes dune 
pauvreté inouïe! Où donc trouver de plus humbles habita- 
tions humaines ! 

Des familles à demi nues grouillent. Sur un mur de 
paille, un serpent-fétiche dort. De petits sentiers en esca- 
lier permettent de circuler dans cet amas de paillottes dont 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 107 

la seule note gaie est donnée par des tas de piments ronges 
qui sèchent au grand soleil sur les toits gris. 

Forts de leur situation éminente, convaincus, avec raison 
d'ailleurs, de représenter dans l'empire du Matin-Calme 
une civilisation supérieure, les Japonais, dans ces dernières 
années, ont traité le Coréen comme s'ils étaient déjà les 
maîtres légitimes du pays. Je me souviens que, sur le pont 
du navire, 1 Omi-Maru, qui m'amena de Nagasaki à Tché- 
mulpo, un Japonais de l'équipage, voyant à bord un sam- 
panier coréen à une place qui ne lui convenait pas, lui 
appliqua une gifle retentissante. D'un geste piteux, le 
Coréen mit sa main sur sa joue toute rouge et ne se permit 
pas la plus légère observation. Ce geste du malheureux 
indigène symbolisait toute la situation de son pays. 

On conçoit que, placé entre la Russie et le Japon, le 
gouvernement coréen se soit trouvé longtemps dans la 
situation la plus fausse. Il n'échappait à l'étreinte de l'un 
que pour retomber sous la domination de l'autre. Quand 
les représentants du tsar lui laissaient un peu de répit, les 
agents du mikado lui donnaient mille transes. 

En 1900, il tenta la seule démarche qui, étant donné son 
état d'extrême faiblesse, était très intelligente et qui aurait 
pu être menée à bien et prévenir tout conflit, si de tierces 
puissances clairvoyantes et résolues l'avaient vigoureuse- 
ment appuyé; le gouvernement de Séoul proposa la recon- 
naissance internationale de la neutralité de la Corée. 

La Russie et le Japon se trouvèrent d'accord pour 
repousser cette idée. Les Nippons, qui n'avaient pas de 
doute sur leurs futures intentions, trouvèrent cette atti- 
tude de leur gouvernement conforme à leur désir, mais la 
décision de la Russie dans cette circonstance leur parut la 
preuve certaine qu'à Saint-Pétersbourg on cherchait seu- 
lement à gagner du temps et que plus tard on ouvrirait la 
question de Corée comme on avait déjà ouvert et comme 
on était en train de résoudre celle de Mandchourie. 



108 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

C'est qu'en effet, les troubles des Boxeurs, en 1900, 
avaient été une merveilleuse occasion pour les Russes. Pour 
venir au secours des légations menacées, les soldats du tsar 
avaient naturellement dû traverser la Mandchourie et, pour 
pacifier ce vaste pays infesté de brigands, il avait bien fallu 
installer sur les points essentiels de suffisantes garnisons 
moscovites. Le Japon, se voyant complètement joué en 
Mandchourie, ne voulut pas l'être en Corée. Il résolut 
cette fois de garantir sérieusement l'avenir. Sans plus 
perdre un instant, il se prépara à la guerre avec un soin 
extrême et chercha un allié puissant. 



IV 



Cet allié puissant, le Japon le trouva dans l'Angleterre, 
que commençaient à inquiéter singulièrement les progrès 
prodigieux de la Russie en Asie. 

A l'inverse de l'Allemagne, la Grande-Bretagne se trou- 
vait en présence d'un état de choses que, — il faut le 
reconnaître, — elle n'avait rien fait pour créer. Elle voyait 
la Piussie, non contente d'agiter périodiquement la menace 
d'une campagne vers les Indes, en voie de dominer effecti- 
vement tout l'Extrême-Orient. De Londres, on constatait 
que l'Allemagne favorisait énergiquement cette politique, 
que la France suivait aveuglément son alliée. Que faire? 
Le plus pratique au point de vue britannique n'était-il pas, 
pour « stopper» les envahissements de la puissance mos- 
covite, de s'entendre avec le Japon, dont la guerre sino- 
japonaise et la répression des troubles boxeurs venaient de 
prouver à des yeux clairvoyants les grands progrès mili- 
taires? 

Or, à Tokyo, on ne demandait quà signer. A Londres, 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 109 

méconnaissant à la fois la situation intérieure de la Russie 
qui rendait d'avance son extension inefficace commerciale- 
ment parlant, et ne mesurant pas assez peut-être, au point 
de vue anglais, les conséquences dune victoire japonaise, 
on se décida à conclure. 

Le traité d'alliance anglo-japonais du 30 janvier 1902 
fut la résultante de ces préoccupations. Les deux gouver- 
nements de Londres et de Tokyo déclarèrent être mus par 
« le seul désir de maintenir le statu quo et la paix générale 
en Extrême-Orient » ; en outre, « être spécialement inté- 
ressés à maintenir l'indépendance de l'empire de Chine et 
de l'empire de Corée. » 

En conséquence, les deux pays s'engageaient pour cinq 
ans à s'aider selon les termes des articles 2 et 3 du traité : 

Art. 2. — Si la Grande-Bretagne ou le Japon, pour la défense 
des intérêts respectifs ci-dessus décrits, étaient impliqués dans 
une guerre avec une autre puissance, l'autre haute partie con- 
tractante gardera une stricte neutralité et fera ses efforts pour 
empêcher d'autres puissances de prendre part aux hostilités 
contre son allie. 

Art. 3. — Si, dans le cas précité, toute autre puissance ou 
toutes autres puissances prenaient part aux hostilités contre ladite 
alliée, l'autre partie contractante viendra à son aide et fera la 
guerre en commun avec elle et conclura la paix d'un commun 
accord. 

On sait quelle sensation produisit en Europe la révéla- 
tion de ce traité, dont on percevait assez mal les raisons. 

Le 20 mars 1902, les gouvernements de France et de 
Russie, dont l'alliance s'était étendue en fait à l'Extrême- 
Orient depuis leur commune intervention à Tokyo après 
Shimonoséki, répliquèrent en la proclamant officiellement : 

Les gouvernements alliés de la France et de la Russie ayant 
reçu communication de la convention anglo-japonaise du 30 jan- 
vier 1902, conclue dans le but d'assurer le statu quo et la paix 
générale en Extrême-Orient et de maintenir l'indépendance de 
la Chine et de la Corée, qui doivent rester ouvertes au commerce 



110 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

et à l'industrie de toutes les nations, ont été pleinement satis- 
faits d'y trouver l'affirmation des principes essentiels qu'ils ont 
eux-mêmes, à plusieurs reprises, déclaré constituer et qui 
demeurent la base de leur politique. 

Les deux gouvernements estiment que le respect de ces prin- 
cipes est, en même temps, une garantie pour leurs intérêts spé- 
ciaux en Extrême-Orient. Toutefois, obligés d* envisager, eux aussi, 
le cas où, soit l'action agressive de tierces puissances, soit de nou- 
veaux troubles en Chine, mettant en question l'intégrité et le libre 
développement de cette puissance, deviendraient une menace pour 
leurs propres intérêts, les deux gouvernements alliés se réservent 
d'aviser éventuellement aux moyens cC en assurer la sauvegarde. 

En Russie, le Messager du gouvernement, qui publia ce 
document, le fit précéder d'un communiqué où il était dit : 
« Le gouvernement russe continuera de soutenir lindépen- 
dance et l'intégrité de la Chine, pays voisin et ami de la 
Russie. Il désire le maintien du statu quo et l'apaisement 
général dans l'Extrême-Orient. » 

Opposée au traité anglo-japonais, la valeur de la décla- 
ration franco-russe était à peu près nulle. Alors que l'ac- 
cord de l'Angleterre et du Japon s'appuyait sur des forces 
réelles pouvantjouer immédiatement et sans effort, la coopé- 
ration russo-française dans les mers de Chine ne pouvait 
être qu'une menace sans effet, les éléments de la flotte 
française en Extrême-Orient étant notoirement insuffisants 
même pour protéger llndo-Chine; dix jours de mer sépa- 
raient, en outre, les unités françaises de la flotte russe, 
considérablement inférieure, elle, à la flotte japonaise. 



Une fois que, diplomatiquement, la Russie eut obtenu 
tous les moyens essentiels d'action en Mandehourie, elle 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 111 

s'occupa sans tarder d'en profiter. Elle alla à ce qui lui 
semblait le plus pressé : le Transsibérien fut terminé jus- 
qu'à Vladivostok, le Transmandchouricn fut construit avec 
une rapidité surprenante. 

Les troubles que les Boxeurs firent éclater en Chine en 
1900 lui fournirent bientôt une occasion incomparable. 

Il n'est pas sans intérêt de remarquer, à ce propos, que 
ces troubles étaient encore pour une très large part, comme 
Mgr Anzer l'a d'ailleurs reconnu devant d'autres mission- 
naires catholiques, une conséquence directe de la main- 
mise allemande sur Kiao-Tchéou. Cette occupation entraî- 
nant, comme on l'a vu, l'installation officielle des Russes à 
Port-x\rthur et celle des Anglais à Weï-Haï-Weï, convain- 
quit la masse des Chinois, alors cependant peu enclins au 
patriotisme, qu'une telle emprise des étrangers était le fait 
de la dynastie qui laissait détruire et morceler l'empire. 
Comme, à ce moment même, les Anglais soutinrent le parti 
des réformateurs contre l'impératrice douairière, celle-ci 
fut amenée à tenir le plus grand compte du mouvement 
populaire. Au lieu d'enrayer le mouvement antiétranger, 
elle le laissa fomenter, et, pour reconquérir son prestige 
compromis, l'encouragea même secrètement; si bien que, 
quand le mouvement boxeur éclata, on se trouva, non pas 
seulement en face d'une agitation populaire toujours facile 
à réprimer, mais d'un soulèvement qui avait réellement les 
sympathies du gouvernement chinois. 

La révolte contre les étrangers s'étendit en Mandchourie. 
Le chemin de fer russe, qui s'achevait à peine, fut détruit 
près des villes. La nécessité de sauvegarder cette longue 
et coûteuse voie ferrée, aussi bien que celle de venir au 
secours des Européens menacés dans les légations, firent 
que la Russie, avec l'assentiment de toutes les puissances, 
lança ses cosaques sur Moukden, Niou-Chwang et Pékin. 

Or, comme au lendemain de la délivrance des léga- 



112 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

lions chaque puissance laissa en Chine des détachements 
de troupes qui s'y trouvent encore, les soldats du tsar, qui 
avaient à réprimer le brigandage des Kounghouses, res- 
tèrent en Mandchourie, où bientôt les Russes déployèrent 
la plus grande activité. Le Transmandchourien fut réparé 
et achevé; finalement, Port-Arthur fut mis chaque jour en 
communication avec Pétersbourg, bien avant la date des 
plus optimistes prévisions. 

A Kharbine, à Moukden, à Liao-Yang, à Niou-Ghwang 
des centres russes se créèrent. 

C'est dans cette période que Port-Arthur, l'ancienne 
place chinoise, fut l'objet d'améliorations considérables. 
L'amiral Alexeieff, pendant des mois et des mois, donne 
l'impression d'une activité intense. Sous sa direction, des 
travaux gigantesques furent entrepris. Déjà existait une cale 
sèche construite en 1882, sur l'ordre de Li-Hung-Tchang, 
pour le compte des Célestes, par un ingénieur français. 
L'arsenal fut établi à l'entour sur la droite du goulet. 
Puis, comme le centre du port naturel, seul point originai- 
rement propice au mouillage intérieur, n'offrait aux navires 
qu'une superficie en somme très restreinte, on commença 
à creuser un port artificiel dans la nappe d'eau intérieure, 
vaste, sans doute, mais sans profondeur, qui s'étend sur la 
gauche du goulet. 

Au début de 1904, le nouveau port était déjà assez pro- 
fond pour contenir une douzaine de grands bâtiments de 
guerre. Mais comme, faute d'espace et en raison de la 
marée, les manœuvres de sortie restaient difficiles, on 
décida, afin de rendre plus aisés les mouvements de la 
flotte, de créer une nouvelle issue par la mer. La langue 
de terre qui sépare le port de la rade extérieure et qui 
forme presqu'île sera coupée ; la tranchée à exécuter fut 
commencée sans délai (l). 

(1) V. la carte p. 278. 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 113 

D'énormes travaux de défense furent entrepris pour 
couvrir tout le périmètre de la place. De hautes collines 
rocheuses d'un rouge gris commandent la mer devant Port- 
Arthur. La plupart de leurs crêtes furent rasées et trans- 
formées en plates-formes pour l'établissement de batteries 
qu'on voulait formidables. Pendant des mois, Port-ÂrlhVr 
et les environs offrirent le spectacle d'un travail intense: 
Les coups de marteau retentissaient sans trêve sur les tôles 
ouvrées dans l'arsenal ; des milliers de coolies charriaient 
de la terre, faisaient des digues, entassaient des sacs de 
vivres. Mais il y avait énormément à faire, et, malgré 
l'activité très réelle déployée dans l'exécution des ouvrages 
militaires, ils étaient, comme on l'a vu, à peine achevés et 
incomplètement armés au début de la guerre. 

Pendant que l'organisation de la défense commençait, 
d'autres transformations étaient en cours. L'agglomération 
chinoise fut reculée loin de sa place primitive et fixée à 
l'une des extrémités de la ville, dans des conditions de 
salubrité bien supérieures. A l'extrême gauche en venant 
de la mer, la nouvelle ville dispersa ses constructions 
blanches sur une énorme étendue de sol rougeâtre. 

Les coolies employés à tous ces travaux, largement 
payés, acceptaient volontiers la domination russe. Cette 
foule de Célestes n'empêcha pas les Russes de donner à 
Port-Arthur une profonde empreinte moscovite. Partout 
se croisaient les soldats et les officiers de toutes armes. 
Après celui des militaires, l'uniforme qu'on rencontrait le 
plus souvent à Port-Arthur était celui des ingénieurs à la 
casquette garnie de lisérés verts avec les deux marteaux 
d'argent entre-croisés. Des izvostchick, aussi authentiques 
que ceux de Moscou ou de Pétersbourg, sillonnaient les 
rues en création à côté des pousse-pousse chinois. 

En même temps que les Russes fortifiaient Port-Arthur, 
ils fondèrent Dalny. A vrai dire, si la création de Port- 
Arthur s'explique par la volonté facile à saisir d'avoir un 



114 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

grand port de guerre sur le Pé-Tchi-Li, ce qu'on a voulu 
faire à Dalny est plus difficile à comprendre. 

Du moment qu'on transformait Port-Arthur en une 
place de premier ordre, il semblait logique d'y établir en 
même temps le terminus du Transsibéro-Mandchourien. 
Le bateau qui trois fois par semaine transportait les voya- 
geurs venus d'Europe à destination de Ghangaï et du Japon 
aurait pu partir de Port-Arthur sans qu'il en résultât le 
moindre inconvénient pour la marine de guerre. L'amiral 
Alexeieff était de cet avis, et il faut reconnaître qu'il a 
toujours été opposé à une dispersion des efforts. Mais 
M. Witte, en cela peut-être victime des vues inexactes 
du directeur du Transmandchourien, M. K..., tint à la 
création d'un port de commerce spécial; les civils vou- 
laient avoir tout aussi bien que les militaires leur ville à 
construire dans le Liao-Toung. 

Une conception moins simple que celle de l'amiral 
Alexeieff a triomphé. On a choisi finalement sur la côte, 
à fort de peu distance au nord-est de Port-Arthur, un 
point jugé favorable, Ta-lien-Wan, et l'on a décidé que 
là aboutirait officiellement la grande ligne d'Asie, que là 
serait le futur centre industriel et commercial de la côte 
mandchoue. 

Gomme conséquence de cette volonté, Dalny, à grand 
renfort de dizaines de millions de roubles, a brusquement 
surgi de terre. C'était, quand je l'ai visitée, en octobre 1903, 
une ville importante si l'on considérait les constructions, 
mais d'un aspect vraiment curieux et sans doute unique. 
Les maisons de Dalny rappelaient par leur silhouette à la 
fois les cottages construits dans les expositions universelles 
et les villas des bords de la côte normande. Les rues 
étaient remarquablement propres, mais vides; ce qui s'ex- 
pliquait, car la plupart de ces habitations ultra-modernes 
paraissaient inhabitées, à en juger par l'épaisse couche de 
poussière qui recouvrait les vitres. 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 115 

Un silence pénible pesait sur la jeune cité. Cependant, 
près du port, un bruit de machines se faisait entendre. 
Il provenait d'une gigantesque usine électrique, qui eût 
été capable peut-être d'éclairer une ville grande comme 
Bruxelles. Là se trouvait la vie, mais une vie qui se dépen- 
sait seulement la nuit; dès le crépuscule, les rares habi- 
tants, — à peu près tous fonctionnaires, — charmaient leur 
ennui par une véritable débauche de lumière. 

On avait voulu faire de Dalny une ville gaie, et, bien que 
je Taie visitée dans la meilleure saison, en dépit des machi- 
neries, en dépit des rues nombreuses dont l'extrémité se 
perdait dans de mornes terrains vagues, en dépit des cot- 
tages dont l'âpre vent mandchou rongeait déjà les briques 
mal cuites, Dalny m'a laissé l'impression d'une création 
malheureusement plus coûteuse que les villages de Potem- 
kin. Gomment a-t-on pu avoir confiance dans la prospérité 
future de ce port? Pensait-on qu'un train, même journalier, 
du Transsibérien pût jamais faire vivre cette agglomération 
énorme de briques, de fer et de pierre? Les voyageurs qui 
transitaient par Dalny s'y arrêtaient bien quelques heures, 
mais après? Ils avaient hâte de repartir. Quant à l'espoir 
que le commerce et l'industrie fissent prospérer la nouvelle 
cité, il n'avait pas de bases sérieuses. 

Malheureusement, aucun fleuve n'aboutit à Dalny. Les 
produits de la Mandchourie viendraient-ils se grever des 
lourds frais d'un coûteux transport en chemin de fer, 
alors que, depuis des siècles, ils descendent par le Liao-Ho 
et ses affluents sur Niou-Chwang, qui, au fond du golfe du 
Liao-Toung, en dépit des glaces qui le bloquent l'hiver, 
est le véritable port du pays? C'est là que tous les gros 
marchands chinois ont leurs comptoirs ; c'est là que des 
milliers de jonques apportent du Nord, à des prix inouïs de 
bon marché, tout ce que peut fournir la Mandchourie. 

Dalny, invention officielle, ne fut donc qu'une création 
artificielle ne répondant à aucune nécessité vraie. 



116 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Quoi qu'il en soit, cette ville fut bâtie avec une activité 
fébrile, au prix d'une somme colossale qui, si elle avait été 
dépensée à Port-Arthur, eût permis une résistance beau- 
coup plus prolongée de la forteresse et, par conséquent, à 
la flotte de Rojdestvensky de trouver une base moins dif- 
ficile à atteindre que Vladivostok. 

De 1900 à 1904, parallèlement à l'aménagement maté- 
riel du pays, se poursuivit la consolidation politique de 
la mainmise russe sur la Mandchourie. Il est intéressant 
d'en noter les phases. 

Fin décembre 1900, les représentants de Tseng, général 
tartare de Moukclen, et le général russe Kostorovitch con- 
cluent un accord par lequel les Chinois se voient restituer 
le gouvernement de la province, mais ils s'obligent à des 
conditions qui font ressembler quelque peu la convention 
à un traité de protectorat : 

Le général tartare Tseng s'engage à protéger et pacifier la 
province et à prêter son aide à la construction du chemin de fer. 
Il s'oblige à traiter amicalement les Russes employés à l'occupa- 
tion militaire, à leur fournir vivres et logements. Il doit désarmer 
et disloquer les troupes de soldats chinois, livrer intégralement 
aux Russes toutes les munitions de guerre de l'arsenal qu'ils 
occupent. Tous les forts, tous les lieux fortifiés du Feng-Tien, 
qui ne sont pas occupés par des Russes, tous les magasins à 
poudre dont ceux-ci n'ont pas besoin doivent être démantelés 
en présence et sous le contrôle d'officiers russes. Le port de 
Niou-Chwang et les autres points occupés par les Russes seront 
restitués aux Chinois dès que les Russes estimeront complète la 
pacification de la province. Les Chinois maintiendront l'ordre 
public et feront respecter les lois au moyen de la police locale, 
sous la direction du général tartare. 

Un résident politique russe, investi de pouvoirs généraux de 
contrôle, sera placé à Moukden, et le général tartare sera tenu 
de lui communiquer des informations suffisantes sur toutes les 
affaires d'importance. Dans le cas où la police locale ne pourrait 
faire face à une difficulté occasionnelle, le général tartare en 
fera part au résident russe, qui fera expédier des renforts. 

Puis, le 8 avril 1902, un nouveau traité russo-chinois est 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 117 

signé à Pékin dans le but de restaurer et de raffermir les 
relations de bon voisinage interrompues par la crise de 1900. 

a Article premier. — L'empereur de Russie, désireux de 
donner une nouvelle preuve de son amour de la paix et de 
ses sentiments d'amitié pour l'empereur de Chine, bien 
que, sur différents points de Mandchourie touchant les 
frontières, les premières attaques aient été faites contre la 
population pacifique russe, consent au rétablissement de 
l'autorité chinoise en Mandchourie, qui demeure portion 
intégrale de l'empire chinois, et rend à la Chine le droit 
d'y exercer les pouvoirs administratifs et souverains comme 
avant l'occupation du pays parles troupes russes. » 

L'article 2 confirme les stipulations du traité conclu le 
8 septembre 1896 avec la Banque russo-chinoise. Le gou- 
vernement chinois s'engage à protéger le chemin de fer et 
son personnel, ainsi que les sujets russes vivant en Mand- 
chourie. 

« Le gouvernement russe, de son côté, en raison de cette 
obligation assurée par la Chine, consent tant quil riy 
aura pas de trouble quelconque et si la conduite des autres 
puissances n'y vient opposer aucun obstacle, à retirer gra- 
duellement toutes les troupes russes de la façon sui- 
vante, etc. » (1). 

Le 17 mai 1902, le Bulletin des lois de Russie publie un 
ordre du tsar, rendu sur la proposition du ministre des 
finances (M. Witte) établissant sur la frontière occidentale 
entre la Mandchourie et la Corée, et sur le littoral de la 
province maritime, des barrières douanières. A la fin d'oc- 
tobre 1902, le correspondant du Times à Pékin fait le récit 
d'un voyage qu'il vient d'effectuer en Mandchourie; il 
représente le pays comme définitivement russe. 

Le 29 avril 1903, le Times affirme que la Russie a pré- 
senté à la Chine les sept demandes suivantes comme con- 

(1) V. Cordier, Histoire des relations de la Chine avec les puissances 
occidentales, t. III, p. 549. Alcan, Paris, 1902. 



118 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

dition de l'évacuation de Niou-Ghwang et des deux pro- 
vinces méridionales de la Mandchourie : 

1. — Il ne sera pas ouvert de nouveaux ports à traité en 
Mandchourie et nul nouveau consultât étranger ne sera 
autorisé. 

2. — Toutes les recettes de douanes de Niou-Ghwang 
seront payées à la Banque russo-chinoise. 

3. — Aucune autre partie de la Mandchourie ne sera 
attribuée à une autre puissance. 

4. — Des Russes seulement seront employés dans l'ad- 
ministration civile et militaire de la Mandchourie. 

5. — La clause 5, assez obscure, demande que l'admi- 
nistration chinoise continue dans les mêmes conditions 
qu'actuellement. 

G. — Les Russes auront le droit de poser des fils télé- 
graphiques partout où il y aura un télégraphe chinois et 
emploieront les mêmes poteaux. 

7. — La Russie contrôlera le règlement sanitaire de 
Niou-Ghwang. 

Le correspondant du Times, commentant ces informa- 
tions, déclare : h Cette fois, c'est l'annexion avouée, pro- 
clamée, car il est bien certain que l'exécution des sept 
clauses ci-dessus ferait passer en fait la souveraineté de 
la Mandchourie aux mains de la Russie. » 

Le Novoié Vrémià riposte, le 5 mai 1903 : 

Nous pouvons affirmer de la façon la plus catégorique et la 
plus autorisée que la Russie n'a présenté à la Chine ni ultimatum 
ni aucune convention d'aucune nature concernant la Mand- 
chourie. 

L'information des agents et le télégramme du correspondant 
du Times à Pékin sont autant d'inventions. Par une manoeuvre 
pareille, la Russie a été accusée, en mars 1901, de vouloir pro- 
clamer son protectorat sur la Mandchourie. 

L'évacuation de cette région se fait lentement, mais conformé- 
ment aux engagements russes. Gela ne fait pas l'affaire de ceux 
qui ne cherchent qu'à faire naître de nouvelles complications en 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 119 

Extrême-Orient. C'est dans ce but que vient d'être lancée la 
cynique invention d'un ultimatum de la Russie à la Chine, que 
vient d'être répandu le bruit des prétendues protestations des 
grandes puissances. 

Mais ceux qui s'imaginent faire sortir par de telles manœuvres 
la Russie de la voie qu'elle s'est tracée perdent leur temps. 

Si on crée à la Russie, malgré elle, des difficultés à propos de 
l'évacuation de la Mandchourie actuellement en cours, eh bien, 
rien de plus facile que d'y surseoir momentanément et d'attendre 
les événements ! 

Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, les Russes 
déploient un peu partout la plus grande activité. Dans l'été 
de 1903, le général Kouropatkine fait son voyage en 
Extrême-Orient (Mandchourie et Japon). A la suite de son 
passage, les journaux anglais signalent, en les exagérant 
beaucoup d'ailleurs, l'arrivée en Mandchourie de nouvelles 
troupes russes. 

Puis un coup de théâtre se produit. 

Un ukase du tsar en date du 30 juillet 1903, publié dans 
le Messager officiel de Saint-Pétersbourg, crée la lieutenance 
impériale des territoires de l'Amour et du Kouang-Toung. 
L'amiral Alexeieff, qui dirige déjà tout à Port-Arthur, est 
nommé lieutenant impérial. Il est revêtu du « pouvoir 
suprême en tout ce qui concerne l'administration civile du 
pays qui lui est confié » , pour tout ce qui concerne le main- 
tien de l'ordre et de la sécurité dans la zone du chemin de 
fer de l'Est chinois... Dans les mains du lieutenant impé- 
rial en Extrême-Orient est concentré le service des rela- 
tions diplomatiques concernant les affaires de ces terri- 
toires avec les Etats voisins. 

« Au lieutenant impérial est confié le commandement 
des forces navales dans le Pacifique et de toutes les troupes 
cantonnées dans le pays soumis à sa juridiction. >> 

Ces différentes mesures soulèvent des commentaires par- 
ticulièrement vifs en Angleterre et au Japon. Les récrimi- 
nations des Nippons se font de plus en plus pressantes. 



120 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Le 14 septembre 1903, les journaux reproduisent un télé- 
gramme de Pékin disant que, selon ses nouvelles proposi- 
tions à la Chine, la Russie évacuerait la province de Kirin 
quatre mois après Niou-Chwang et Moukden quelle quit- 
tera le 8 octobre 1903, et la troisième province de la Mand- 
chourie un an après. Le prince Tching, dit la dépêche, 
informe les ministres étrangers qu'il trouve très raison- 
nables les conditions de la Russie. 

Le 30 novembre 1903, le Novi Kraï, journal officieux de 
l'amiral Alexeieff, imprimé à Port-Arthur, publie la déci- 
sion de la commission instituée sous la présidence du vice- 
roi. 

1. — L'administration du territoire est déclarée auto- 
nome dans les limites des lois de l'empire. 

2. — Le nord de la province du littoral est transformé 
en territoire indépendant. 

3. — Des règlements concernant la colonisation seront 
élaborés. 

4. — Des prescriptions administratives régleront les 
rapports avec le chemin de fer de l'Est chinois, en ce qui 
concerne l'administration de la ligne, l'observation des 
traités et la sécurité des colons établis le long de la voie 
ferrée. 

5. — Les fonctions de commissaire militaire et d'agent 
diplomatique seront toujours réunies dans une seule per- 
sonne. 

6. — Le système pénitentiaire sera organisé. 

7. — Des mesures seront prises pour le développement 
des mines. 

8. — On établira pour l'Extrême-Orient une circons- 
cription scolaire spéciale. 

Les récriminations se font de plus en plus vives au 
Japon. Fin octobre 1903, le Novi Kraï publie un article 
résumant le point de vue russe : « Les troupes russes res- 
teront en Mandchourie jusqu'à ce que les affaires d'Ex- 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 121 

trême-Orient soient arrangées aux vues de la Russie (1). » 

Ces lignes venaient à peine de paraître qu'on apprenait 
la réoccupation de Moukden par les troupes russes. Cette 
nouvelle provoque à Tokyo une agitation extrême où Ion 
accuse la Russie de violer la parole donnée. 

On répond de Port- Arthur, le 25 novembre 1903 : 
« L'amiral Alexeieff, vice-roi d'Extrême-Orient, s'est trouvé 
entravé dans son œuvre de civilisation en Mandchourie 
par l'inertie des fonctionnaires chinois partout où les 
troupes russes s'étaient complètement retirées. 

« C'est en raison de cette situation qu'il a dû faire réoc- 
cuper Moukden et qu'il pourrait être amené à réoccuper 
les autres villes dans lesquelles la Chine se refuserait à 
poursuivre, d'accord avec la Russie , la mise en valeur du 
pays (2). » 

Cet ensemble de mesures, mais surtout la nomination 
de l'amiral Alexeieff comme vice-roi de l'Extrême-Orient et 
la réoccupation de Moukden exaspèrent les Japonais. 



VI 



A ne considérer que les dates et 1 enchaînement des pro- 
grès russes en Asie, il semble qu'on se trouve, surtout 
dans les dernières années, en présence d'une politique à 
développements successifs merveilleusement préparée à 
l'avance et suivie avec une inébranlable constance. Il n'y 
a là qu'une apparence à laquelle, je crois, on aurait tort 
d'attribuer trop d'importance. 

(i) En ce qui concerne la Corée, le même journal ajoutait : « Si les Japo- 
nais réussissaient à obtenir en Corée des établissements placés sous leur 
propre juridiction, ils finiraient par subjuguer les Coréens et peu à peu 
violer la souveraineté du pays... On ne peut admettre en Corée qu'une 
immigration japonaise soumise à un contrôle. » 

(2) Dépêche de l'agence Havas. 



122 LE MOiNDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Sans doute, la Russie a bien obéi à cette impulsion 
générale qui la poussait depuis si longtemps vers lest et 
qui ensuite la dirigea vers le sud-est, vers cette mer libre 
de glaces où incontestablement elle tendait; sans doute, 
les diplomates du tsar ont préparé l'accès du Pé-Tchi-Li 
aux locomotives moscovites, mais de là à conclure que 
toutes les conséquences économiques, internationales et 
surtout militaires de cette politique aient été étudiées dans 
chaque détail comme il l'eût fallu, il y a loin. 

Pour ma part, les conversations multiples que j'ai eues 
en Extrême-Orient, les confidences de personnalités fort 
autorisées, m'ont laissé une impression toute différente. 
J'ai rapporté de là-bas la certitude que la Russie, en péné- 
trant en Mandchourie, a été prise, sans qu'elle s'en doutât 
le moins du monde, dans un formidable engrenage de tra- 
vaux, de dépenses, de nécessités imprévues et toujours 
formidables. 

A la politique de pénétration progressive et lente, la 
Russie, à la suite du coup de force de Kiao-Tchéou et 
poussée en avant par les incitations constantes de la diplo- 
matie allemande, fut comme prise de vertige. 

Toute notion de la vraie tâche russe fut oubliée. A 
Pétersbourg, on ne se clouta pas que pour mener à bien 
l'œuvre d'Extrême-Orient, il fallait renoncer à toute in- 
fluence dans le vieux monde, risquer la situation acquise 
au prix d'efforts séculaires en Turquie et dans les Balkans, 
dépenser en Asie sans profit perceptible des sommes colos- 
sales qui eussent permis de doter la Russie d'Europe de 
tout ce qui lui manquait. 

Il y eut bien çà et là des instants de perception du danger 
vers lequel on courait. Le 2 octobre 1901, le Novoié Vrémia 
déclara : « La conservation de Mandchourie coûterait à la 
Russie des sacrifices énormes et superflus et la détourne- 
rait des questions politiques de l'Orient, de l'Europe et de 
l'occident de l'Asie. » 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 1:23 

Le 18 avril 1902, le Novoié Vrémia reproduisit un article 
de la Gazette de l Amour démontrant que le chemin de fer 
de Mandchourie était nuisible aux intérêts russes. 

Après avoir prouvé : premièrement, que pour les besoins 
de l'émigration en Sibérie, ce chemin de fer ne peut 
servir, vu que rémigrant n'a pas le droit de se fixer le 
long de la ligne; deuxièmement, que le chemin de fer, 
qu'on pourrait appeler la ligne de l'importation étrangère 
en Russie, chasse progressivement tous les produits russes 
du marché et refoule au delà du Baïkal l'ouvrier russe qui 
ne peut lutter contre l'émigrant chinois vivant à meilleur 
marché que lui, la Gazette de l Amour concluait : « Au cas 
où nous ne pourrions formellement annexer la Mand- 
chourie et y empêcher l'invasion des produits étrangers 
et de l'ouvrier jaune, il nous faut retirer les troupes de là 
au plus vite et inviter les Chinois à détruire ce chemin 
de fer si nuisible à la Russie. » 

Alors, de pareils conseils, non seulement restaient sans 
écho, mais ils paraissaient ridicules. C'est qu'il était trop 
tard; le bon sens perdait ses droits. Depuis Kiao-Tchéou, 
la Russie était prise dans l'engrenage qui devait la broyer. 

Lors du traité de 1898, je suis convaincu que le gouver- 
nement du tsar croyait réaliser une opération excellente 
et sans conséquences réellement dangereuses. On était sin- 
cère à Saint-Pétersbourg en estimant qu'il serait possible 
de faire fonctionner ce fameux chemin de fer de Mand- 
chourie en gardant simplement la voie, sans s'obliger à 
l'occupation effective d'une portion considérable du Céleste 
Empire, par conséquent, sans l'administrer directement et 
par suite sans tendre un jour à l'annexer positivement. 
Certes, c'était là une illusion et une illusion profonde, car, 
dès l'instant où la Russie s'installa à Port-Arthur, la partie 
qui vient de se terminer était irrévocablement engagée. 

Occuper Port-Arthur, c'était nécessairement s'obliger à 
traverser toute la Mandchourie d'un chemin de fer; mais la 



124 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-J APONAISK 

simple garde militaire de la zone limitrophe de la voie ne 
pouvait suffire dans une si vaste région, la proie des ban- 
dits koungouses. S'obliger à organiser réellement la sécu- 
rité du railway, c'était s'obliger à occuper peu à peu tous 
les centres importants. Gela, malheureusement, la Russie 
ne parait pas l'avoir compris. Elle n'a pas saisi dès le début 
qu'il lui faudrait un jour, soit abandonner Port-Arthur et 
le Transmandchourien, soit transformer ses prérogatives 
sur les provinces mandchoues en une espèce de protec- 
torat particulier, tendant dans un avenir plus ou moins 
proche à une forme de définitive annexion; elle n a pas 
saisi qu'il faudrait se maintenir sur le nouveau territoire 
surtout par la force des armes. Considérant l'immense 
chemin de fer construit, les dépenses énormes nécessitées 
par l'organisation de Port-Arthur et la création de Dalnv, 
les Russes d'Europe finirent par s'intéresser à des territoires 
qui leur coûtaient si cher. Et, alors que le gouvernement 
du tsar, désireux de s'en tenir à sa pensée première, répé- 
tait, très sincèrement sans doute, ses promesses d'évacua- 
tion, il se créait dans toute la Russie une opinion publique 
qui, considérant les résultats et les immenses sacrifices 
faits, ne pouvait se résoudre à abandonner ce qui consti- 
tuait certainement le prix d'énormes efforts. 

Un incident symbolisa pour moi quelle était, avant la 
guerre, l'opinion moyenne des Russes qui avaient pris part 
à l'extension en Extrême-Orient. 

C'était à Port-Arthur, au début d'octobre 1903. J'atten- 
dais chez lui un officier russe auquel je devais rendre 
visite et qui allait bientôt rentrer. Un ancien officier subal- 
terne, décoré de la croix de Saint-Georges, se trouvant dans 
les mêmes conditions, me tenait compagnie. Nous causâmes 
des éventualités. « Notre flotte est petite, me dit-il, mais 
elle est bonne. Une fois que la Russie a mis le pied quelque 
part, elle ne peut plus revenir en arrière. Si le Russe a la 
tête coupée, alors, oui; sinon, non! » Et mon officier de 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 123 

Saint-Georges, avec le geste lent d'un bon moujik, mimait 
cette solution de la question d'Extrême-Orient en passant 
la main sur son cou. 

D'ailleurs, aucun Russe ne voulait admettre que le 
danger fût très grand. De vrais Moscovites pouvaient-ils 
redouter des adversaires tels que les Japonais ? 

Sans doute, on ne niait pas les qualités de la flotte nip- 
ponne, mais c'était sur terre que tout se déciderait. De 
ce que les Japonais avaient battu les Chinois, pouvait-on 
en induire qu'ils seraient capables de vaincre des Russes? 
Le supposer était presque faire injure à des fils du pays 
des tsars. 

Certes, les Nippons faisaient beaucoup de tapage. Assu- 
rément leurs réclamations diplomatiques devenaient tenaces 
et pressantes, mais c'était là simple bluff dont il convenait 
de n'être pas dupe. Au moment décisif, le cabinet de Tokyo 
céderait, et cette reculade rendrait plus éclatante encore la 
puissance moscovite. Ainsi se résument fidèlement les opi- 
nions moyennes des Russes que j'ai rencontrés en Extrême- 
Orient à la fin de 1903. 

Il est certain, que jusqu'au dernier moment, les Russes 
mésestimèrent les Japonais. Ils ignorèrent leur véritable 
état d'esprit, l'intense patriotisme des masses populaires, 
la décision des hommes du gouvernement. Ils ne connais- 
saient pas l'étendue des préparatifs militaires nippons, ils 
n'accordaient pas l'attention qu'ils méritaient à des arme- 
ments cependant notoires. 

Ces erreurs, pourquoi la Russie les commit-elle? C'est 
sans doute parce qu'elle ne voyait devant elle que cette 
Chine que depuis si longtemps elle refoulait facilement, 
avec laquelle elle avait coutume de passer des traités avan- 
tageux, et dont la guerre sino-japonaise avait révélé l'état 
de faiblesse encore beaucoup plus grand qu'on ne le soup- 
çonnait; c'est enfin parce que de Berlin on l'encourageait 
à persister dans l'œuvre entreprise. 



126 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Voici pourquoi les Russes construisirent Dalny au lieu 
d'établir à Port-Arthur d'indispensables grandes cales 
sèches; pourquoi, tout en prenant certaines précautions 
qui faisaient façade de défense et leur permettaient 
d'élever une grosse voix, — ce qui suffirait selon eux, — 
ils ne se préparèrent pas à ce qu'il aurait fallu, c'est-à-dire 
à la plus difficile des guerres qu'ait jamais soutenuesl'em- 
pire des tsars. 

La croyance à une guerre sérieuse avec le Japon ne se 
répandit que fort tard, quand les demandes du gouverne- 
ment de Tokyo se firent plus instantes. C'est alors seule- 
ment que la masse des Russes, obligée de concentrer sa 
pensée sur l'Extrême-Orient, se rendit vraiment compte de 
ce qui se passait. 

Ainsi naquit un nouvel état d'esprit. C'est pourquoi, en 
octobre 1903, lorsque je causais à Port-Arthur avec des 
personnalités extrêmement autorisées, j'avais la notion 
très nette que tout tendait vers une définitive annexion. 
Cette opinion, d'ailleurs, était celle de tous ceux qui con- 
naissaient bien l'Extrême-Orient. 

Les Anglais surtout, instruits par leur propre expérience 
en Egypte, savaient mieux que personne que les Russes ne 
pouvaient ni ne voulaient évacuer la Mandchourie. Au 
Japon même, cette conviction s'imposait. Tous les hommes 
politiques japonais sérieux avec qui je me suis entretenu 
avant la guerre étaient à ce moment pleinement fixéssur 
la question de Mandchourie. Ils savaient pertinemment 
que la Russie était établie sur le sol chinois avec l'inten- 
tion d'y rester et que l'annexion formelle n'était plus qu'une 
question de temps. Aussi, sans cesser de récriminer et de 
protester dans leurs journaux, ils avouaient dans l'intimité 
qu'au point où en étaient les choses, la question de Mand- 
chourie toute seule ne valait pas une guerre. 

Mais, en ce qui concerne la Corée, l'intransigeance la 



CAUSES TERRITORIALES DE LA GUERRE 127 

plus absolue se trouvait renforcée par la nécessité de com- 
poser à propos de la Mandchourie. Même le plus pacifique 
et le plus résigné des Japonais admettait que la moindre 
immixtion nouvelle de la Russie dans l'empire du Matin- 
Calme, territoire indispensable au Japon pour absorber 
les produits de son industrie et les excédents de sa popu- 
lation, devait être sans plus discuter un casus belli immé- 
diat. 

C'est ainsi qu'en réalité, à la fin de décembre 1903, 
contrairement à ce qu'on crut en Occident, c'était non 
pas la Mandchourie, mais la Corée qui était le vrai 
nœud des relations sensibles entre Saint-Pétersbourg et 
Tokyo. 

Quant à la guerre, sans doute, elle menaçait de plus en 
plus; sans doute, le gouvernement japonais la préparait 
dans tous ses détails et se tenait prêt, prenant même les 
mesures préparatoires de la mobilisation; mais cependant 
rien encore n'était irrévocablement décidé. On se trouvait 
en présence d'une situation fort délicate, périlleuse certes, 
mais toutefois exactement équilibrée, entre la guerre et la 
paix. 

Il suffisait de très peu de choses pour que la paix fût 
maintenue quelques mois encore, une année peut-être, — 
et alors du temps gagné était beaucoup; — il suffisait éga- 
lement d'une poussée très légère, du moindre incident, 
pour que la guerre éclatât à l'instant. 

Ceci est si vrai qu'en décembre 1903, après plusieurs 
vives alertes, les diplomates les mieux informés de Tokyo 
étaient convaincus que la paix serait probablement main- 
tenue au moins quelque temps encore. J'en connais un 
dont l'opinion basée sur tout ce qu'il entendait autour de 
lui fut si ferme dans ce sens qu'il quitta le Japon vers le 
milieu de janvier, alors que cependant l'intérêt de sa car- 
rière aussi bien que sa curiosité personnelle, l'auraient 
décidé à rester s'il avait cru à la guerre. 



128 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Quoi donc va faire pencher le fléau de la redoutable 
balance qui pèse tant de destinées? Dans quel plateau 
tombera le modeste poids qui décidera du sort de tant 
d'hommes? C'est ce que l'examen des causes personnelles 
et morales de la guerre peut-être va nous apprendre. 



CHAPITRE III 

LES CAUSES MORALES OU PERSONNELLES DE LA GUERRE 

I. Du CÔTÉ RUSSE. 

Les Russes de Mandchourie et surtout les militaires sont tentés par la 
Corée. — Nuances d'opinion des Russes par rapport à la conduite à 
tenir envers le Japon et à propos de la question de Corée. — Influence 
de l'exemple de l'amiral Nevelskoï. 

L'action des fournisseurs pousse de même la Russie vers la Corée. — 
Action générale des gens d'affaires sur la politique russe dans les der- 
nières années. — Action spéciale de la société forestière du Yalou. 

II. — Du CÔTÉ JAPONAIS. 

Les Nippons étaient certains de la victoire. — Les Japonais ont une 
tendance à se croire supérieurs à tous les autres peuples. — Ils con- 
naissaient le véritable état intérieur de la Ptussie. 

Action des difficultés de la situation intérieure au Japon. — Sur- 
charges imposées aux populations nipponnes par le budget militaire. 
— Nature et portée de la crise économique. — La lutte des clans contre 
le mouvement démocratique porta à la guerre. — Caractère et gravité 
du mouvement social japonais. 

Importance des sentiments d'hostilité contre la Russie. — La prise de 
Sakhaline par les Russes est l'origine de la haine russo-japonaise. — 
L'évacuation de Port-Arthur en 1895, l'affaire de Yong-Ampho avivent 
ce sentiment. 

Double pression morale subie par le gouvernement du mikado. — Par 
suite de l'importance du parti militaire, en raison de l'intensité de la 
volonté populaire. 

Quelles furent les causes morales ou personnelles de la 
guerre? 

Ici, nous n'avons plus à considérer des ambitions d'Etats ; 
nous allons examiner l'action de groupes d'hommes du côté 
russe et du côté japonais, dont le rôle ne saurait être 
négligé, puisqu'il a fortement influé sur la tournure finale 
de,s événements. 

9 



130 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



Constatons bien tout d'abord que, jusqu'au dernier 
moment, le gouvernement de Saint-Pétersbourg fut réso- 
lument pacifique. Le 15 janvier 1904, Nicolas II répétait 
encore en présence du corps diplomatique : « Je désire 
faire et j'ai l'intention de faire tout mon possible pour le 
maintien de la paix en Extrême-Orient. » Or, pas même 
les plus habituels ennemis du tsar n'ont osé contester la 
sincérité de ses intentions. 

Malheureusement, contrairement à une opinion trop 
répandue en Occident, un autocrate ne réalise pas ce qu'il 
veut, surtout en Russie. Les conditions toutes spéciales 
de l'administration de ce colossal empire font que des 
agents secondaires d'action, mandataires obligés du pou- 
voir suprême, sont à même, dans une foule de cas, d'en- 
gager les plus graves parties, même à l'encontre de la 
volonté impériale. Je n'insiste pas sur la période où s'exerça 
l'action néfaste et bien connue de M. Bezobrasoff ; je pré- 
fère montrer sous l'influence de quelles causes moins 
notoires Nicolas II semble avoir eu la main forcée. 

Reportons-nous par la pensée vers la fin de 1903. A ce 
moment, en fait, la situation est déjà tendue; des contacts 
dangereux sont établis entre la Russie et le Japon. Une 
épouvantable explosion dépend de la moindre imprudence. 
Le moindre excès de zèle intempestif peut causer l'irré- 
parable. Cet irréparable provient, selon moi, de la ten- 
dance à s'emparer non seulement de la Mandchourie 
mais encore de la Corée; tendance qui s'est manifestée 
surtout chez deux groupes d'hommes : les Russes habi- 
tant la Mandchourie et les gens d'affaires, sujets du 



CAUSES MORALES OU PERSONNELLES DE LA GUERRE 131 

tsar ou non, qui, depuis quelques années, ont fait 
d'énormes et très profitables opérations en Extrême-Asie 
russe. 

Tout d'abord, constatons que les grands cbcfs russes 
en Mandchourie n'étaient pas, autant qu'on l'a cru, disposés 
à la guerre. Le sentiment de leur responsabilité les empê- 
chait évidemment de se laisser aller à des illusions trop 
grandes. 

L'amiral Alexeieff, notamment, au cours d'une longue 
conversation que j'ai eue avec lui à Port-Arthur, le 13 oc- 
tobre 1903, m'exprima les idées les plus sages. Le vice-roi 
d'Extrême-Orient me donna nettement à entendre qu'il 
était partisan d'une entente avec le Japon, a Les deux 
pays, me dit-il en substance, y ont nettement intérêt. Le 
Japon arrive à un tournant de son histoire. Après avoir 
surpris le inonde par la rapidité de ses progrès, il arriva 
momentanément à la limite de tension de ses forces finan- 
cières, Un échec, qui serait finalement presque fatal dans 
une lutte avec la Russie, peut lui faire brusquement tout 
perdre. Quant à la Russie, maintenant qu'elle a Port- 
Arthur, peut-elle consentir à laisser indéfiniment toute sa 
marine concentrée en Extrême-Orient et à l'y entretenir 
coûteusement sur un pied de guerre perpétuel? » 

M. Artemieff, directeur du Novi Kraï, le journal de 
l'amiral Alexeieff à Port-Arthur, me tint un langage ana- 
logue. Le regretté et distingué M. Lessar, ministre de 
Russie à Pékin, que je vis plusieurs fois longuement, ne lit 
aucune difficulté de reconnaître (22 octobre 1903) que l'oc- 
cupation russe en Extrême-Orient comportait de très réels 
et très sérieux dangers. 11 me dit incliner, lui aussi, très 
nettement vers une entente russo-japonaise. 

Mais si je tiens à citer ces opinions, en somme, très favo- 
rables à ceux qui les ont soutenues, je dois ajouter qu'elles 
ne concordaient nullement avec celle de la majorité des 



132 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Russes de Mandchourie. Partout, au cours de mon voyage 
(octobre 1903), les officiers que je rencontrai me laissèrent 
l'impression très nette qu'ils désiraient la guerre avec les 
Nippons. 

Se voyant paisiblement installés jusque sur la rive droite 
du Yalou, la plupart d'entre eux ont fini par se dire : 
a Maintenant que nous avons la Mandchourie, la Corée 
aussi doit être à nous. Son acquisition est la conséquence 
de notre politique. » 

Ce raisonnement s est imposé rapidement, car il était 
fortifié par les arguments militaires de ceux qui compre- 
naient fort bien l'insuffisance de la frontière du Yalou en 
cas de conflit avec le Japon. Prenant une carte, ils vous 
montraient l'étranglement de la péninsule entre Gensan et 
le fond de la baie de Corée, et ils vous disaient : « Pour 
être un peu tranquilles chez nous, voilà où il faudrait au 
moins aller. » Et ils exposaient, avec de fort bonnes rai- 
sons, j'en conviens, tout l'avantage pour l'attaque, tout le 
danger pour la défense de ne point posséder du côté russe 
ce nord coréen. 

Que cet état d'esprit ait existé, qu'il se soit vite répandu 
parmi les sujets du tsar en Asie orientale, cela n'est pas 
douteux. Je me souviens fort bien que le général B..., que 
je vis à Port-Arthur, me parlant des chemins de fer 
coréens dont je venais de visiter les travaux en cours, me 
demanda : a Quel est l'écartement des rails? «Je répondis : 
« Un mètre. » Aussitôt il leva les bras au ciel, désespéré- 
ment, vovant là, avec raison, un obstacle à la future circu- 
lation du matériel russe vers Fousan. Le même général 
m'exprimait le regret que la Russie n'eût pas déjà. .pris la 
Corée pendant queLi-Hsi se trouvait à la légation du tsar à 
Séoul, alors qu'il eût été très facile de lui faire accepter le 
protectorat russe. Evidemment, dans sa pensée, ce général, 
représentatif de tant d'autres, considérait la prise k de la 
Corée comme indispensable et par conséquent fatale, Un 






CAUSES MORALES OU PERSONNELLES DE LA GUERRE 133 

autre officier, dont la situation ne me permettait pas de 
négliger l'opinion, me disait plus nettement : « Nous ne 
pouvons pas rester à Port-Arthur; il nous faudra prendre 
la Corée. » 

Certes, ce qui est plus fâcheux encore, c'est que ces 
militaires se croyaient en état de soutenir la guerre. Le 
même général B... me disait, le 12 octobre : « Ces petits 
singes de Japonais n'ont qu'à venir. Nous sommes prêts à 
les accueillir; nos vaisseaux viennent d'être peints en 
noir (1). » 

Ainsi donc, dans l'ensemble, les Russes de Mandchourie, 
aussi bien civils que militaires, étaient séduits, et c'était 
presque fatal, par ce qu'on pourrait appeler « la logique de 
la carte » , qui leur faisait voir les frontières naturelles de 
la Russie d'Asie au détroit de Corée. 

Evidemment, tous ces Russes trop ardents savaient bien 
que leurs désirs allaient à l'encontre des vues de leur gou- 
vernement; mais ils se disaient qu'il fallait malgré tout 
assurer la grandeur de la patrie russe, que les diplomates 
et les fonctionnaires de Pétersbourg étaient des gens pusil- 
lanimes. Pour s'encourager à aller de l'avant, n'avaient-ils 
pas l'exemple de l'amiral Nevelskoï, celui qui donna à la 
Russie tout le territoire de l'Amour (2)? Or, Nevelskoï — 
ceci est à remarquer et à retenir — fit toutes ses explo- 
rations et acquisitions territoriales en violation formelle 
des ordres de ses chefs. Ces quelques lignes, extraites 
d'une des lettres de la propre femme de l'amiral, éta- 
blisent nettement ce fait : « Gomme vous le savez, le 
gouvernement a défendu à mon mari d'agir résolument et 
n'admet pas l'occupation de ce point (l'embouchure de 
l'Amour) pourtant si important pour la Russie; cependant, 

(t) On sait qu'en Extrême-Orient, en temps de paix, les navires de guerre, 
pour diminuer la chaleur, sont peints en blanc. On ne leur donne leur cou- 
leur de guerre (noir, gris, bleu, etc.) qu'à l'approche des hostilités. 

(2) V. p. 64... •[• c : 



13* LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

mon mari a décidé d'aller au delà de cette défense (l). » 
Or, comme les acquisitions de Nevelskoï ne donnèrent 
lieu à aucune difficulté sérieuse, elles furent ratifiées à 
peine accomplies, et peu à peu l'amiral passa au rang des 
héros russes. Il y fut mis en si bonne place qu'en 1891, le 
tsarévitch, aujourd'hui Nicolas II, posa à Vladivostok la 
première pierre d'un monument élevé à sa mémoire. Sur le 
socle de la statue, on peut lire ces mots de Nicolas I er qui 
sanctionnèrent les acquisitions de Nevelskoï : a Partout où 
le drapeau russe a été hissé, il ne peut plus jamais être 
descendu. » Ces paroles ne sont pas seulement gravées 
dans la pierre, elles l'étaient aussi dans le cœur de tous 
les officiers russes en Extrême-Orient. N'expliquent-elles 
point pourquoi leurs désirs et parfois leurs actions n'ont 
pas toujours été conformes aux ordres et aux vues du tsar, 
et comment, alors qu'à Saint-Pétersbourg on voulait réso- 
lument enrayer la marche vers le sud et s'arrêter à Port- 
Arthur, eux, se croyant qualifiés pour mieux juger, regar- 
daient la Corée? 

L'action tendancieuse des Russes de Mandchouric réa- 
gissait dans la capitale sur certains de leurs amis, mais 
elle fut encore encouragée puissamment par celle des gens 
d'affaires. L'influence de ceux-ci fut immense, car leur 
puissance, au lieu d'être limitée à l'Asie orientale, s'étend 
non pas seulement aux coulisses de Saint-Pétersbourg, 
mais partout dans le monde où il y a de grosses entre- 
prises à brasser, des rails à vendre, des machines à 
exporter, des sociétés à constituer, des émissions à faire. 
De fortes bonnes raisons m'inclinent même à croire que, 
si l'on allait au fond des choses, on constaterait qu'en 
Extrême-Orient, l'action militaire russe a été dirigée beau- 
coup moins selon les intentions du tsar que suivant les 
désirs des financiers. 

(1) V. Vera Vend, L'amiral Nevelskoï et la conquête définitive du fleuve 
Amour, p. 130. Librairie de la Nouvelle Revue, Paris, 189^. 



CAUSES MORALES OU PERSONNELLES DE LA GUERRE 135 

Les financiers, mais ne rêvent-ils pas toujours de che- 
mins de fer à construire et de mines à exploiter! Que le 
chemin de fer ne trouve pas ensuite assez de marchandises 
à transporter pour couvrir ses frais d'exploitation, que 
dans une mine le charbon soit dune médiocre qualité ou 
que la teneur d'un placer d'or ne soit pas assez riche pour 
donner un rendement rémunérateur, peu importe à ces 
gens ingénieux. Ils savent très bien que, pour eux, l'entre- 
prise sera dans tous les cas fort lucrative, puisque les 
bénéfices de courtage ou de commission sur les fourni- 
tures de matériel pour lesquelles ils s'entremettent ne sau- 
raient aucunement leur échapper. 

Or, sous cette forme, la mainmise russe sur la Mand- 
chourie a été pour les financiers, je ne dis pas une affaire 
d'or, mais une affaire de diamant. Songez donc à ce que 
représentent les machines, les wagons et surtout les rails 
du Transmandchourien ! Imaginez la somme gigantesque 
enfouie à Port-Arthur et surtout à Dalny, et vous aurez 
une idée affaiblie des « courtages » , des bénéfices qui purent 
être réalisés. 

Mais cette vaste opération s'était faite très rapidement. 
LaMandchourie allait être dotée du matériel indispensable; 
nécessairement, les sources d'opulence allaient être sinon 
taries, au moins très diminuées. C'est alors que les gens 
d'affaires songèrent à la Corée dont le sous-sol est, dit-on, 
riche en fer, en cuivre, en charbon, en argent et en or. Ils 
pensèrent à la belle voie ferrée qu'on pourrait brancher de 
Liao-Yang sur le Transmandchourien et prolonger ensuite 
jusqu'à Fousan. Ils évoquèrent les ports nouveaux qu'il 
faudrait établir, tout le matériel qu'il y aurait à fournir, 
toutes ces richesses naturelles qu'on pouvait mettre en 
œuvre. Et eux aussi se dirent qu'il serait bon, juste et rai- 
sonnable qu'un aussi grand seigneur que le tsar étendît sa 
puissance jusqu'au détroit de Corée. 

C'est probablement sous l'influence de ces agréables 



36 



LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



perspectives que fut fondée la Société forestière du Yalou. 

Il faut connaître les incidents auxquels donna lieu le 

fonctionnement de cette société, car c'est là, selon moi, 

que nous allons trouver le minime mais décisif incident qui, 




Antjou 



L AFFAIRE DE YONG-AMPIIO 



en dernière analyse, détermina les Japonais à la guerre. 
En 1896, les Russes obtinrent de Li-Hsi, pendant qu'il 
résidait à la légation du tsar à Séoul, une concession 
forestière sur la rive gauche du Yalou, par conséquent sur le 
sol coréen. Le seul fait de cette concession russe dans 
l'empire du Matin-Calme irrita profondément les Japonais '•> 



CAUSES MORALES OU PERSONNELLES DE LA GUERRE 137 

mais comme, durant plusieurs années, les Russes n'en 
tirèrent aucun parti, on se calma à Tokyo et on voulut voir 
dans cette inaction une cause de déchéance. Mais, au cours 
de 1903, la Société forestière du Yalou, ayant pour prési- 
dent M. Gunsbourg, choisit comme centre de ses opérations 
Yong-Ampho, à l'embouchure du Yalou, et se mit à 
exploiter les belles forêts de la région. Quelques cosaques 
vinrent protéger les travailleurs. La colère des Japonais 
devint alors extrême. La concession russe n'ayant jamais 
été délimitée, les Nippons prétendirent que c'était là une 
nouvelle série d'empiétements, comme en Mandchourie, 
qui commençait. Dès lors, les journaux nippons firent un 
tapage énorme autour de cette affaire de Yong-Ampho. 
Gomme, à ce moment, le ministre du Japon était plus craint 
à Séoul que celui de Russie, le gouvernement coréen négocia 
avec les Russes et passa avec eux une convention ne leur 
donnant que 3.000 hectares et pour une durée à bail de 
vingt ans seulement. Le territoire forestier ainsi concédé 
devait, en outre, être ultérieurement délimité. Les Japor 
nais ne furent pas rassurés. Pour faire mieux encore échec 
aux Russes et pour donner à la question un caractère 
international, ils proposèrent l'ouverture au commerce 
universel de Wijou, port situé plus profondément encore 
que Yong-Ampho dans l'intérieur des terres. 

Cette tactique ne ralentit pas l'activité des Russes sur la 
rive gauche du Yalou. Bien au contraire, elle l'augmenta, 
et bientôt cette question de Yong-Ampho exaspéra les 
Japonais beaucoup plus encore que l'occupation de la 
Mandchourie. 

Au Japon, pendant l'été 1903, des bruits relatifs à cette^ 
affaire circulèrent sans arrêt. Fin octobre, on raconta que 
le secrétaire de la légation japonaise à Séoul, M. Hagiwara, 
avait été empêché de débarquer à Yong-Ampho par des 
soldats russes en armes. On ajoutait que les Russes se forti- 
fiaient à Yong-Ampho. On broda sur ce thème et on dis- 



138 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

cuta dans tontes les Ailles nipponnes l'opportunité dune 
guerre. 

Enfin, le 28 janvier 1904, le New-York Herald annonça 
que les 9 e , 10 e et 11 e fusiliers sibériens quittaient Port- 
Arthur pour le Yalou. Gomme on était déjà dans la période 
de tension aiguë, peut-être, de la part des Russes, était-ce 
là une simple mesure de précaution; mais peu importe, 
dans tout le Japon, on considéra que la Russie posait la ques- 
tion de Corée. 

Dès cet instant, la goutte d'eau qui devait faire 
déborder le vase était tombée. Rien, absolument rien ne 
pouvait plus empêcher le dernier des Japonais de désirer, 
de vouloir, d'exiger àprement la guerre. 

Si maintenant on se représente par la pensée l'ensemble 
des convoitises sur la Corée des militaires suggestionnés 
par l'exemple de Nevelskoï et l'action puissante des bras- 
seurs d'affaires, on conçoit qu'au début de 1904 s'est établi 
du côté russe un courant d'opinion de gens intéressés à la 
guerre, et qui chaque jour devenait plus fort que les ten- 
dances pacifiques, cependant très fermes et très réelles, du 
gouvernement de Saint-Pétersbourg. 



11 



Les causes de la guerre personnelles aux Japonais sont 
des plus diverses. 

En première ligne, il faut mettre le degré incroyable de 
confiance en elle-même auquel était arrivée, dans les der- 
nières années, la population nipponne. 

Les Japonais ont toujours eu d'eux une opinion fort 
avantageuse, au point même qu'en matière religieuse, ils 



CAUSES MORALES OU PERSONNELLES DE LA GUERRE 139 

estiment que l'excellence naturelle de leur caractère les 
dispense dune règle morale écrite. « La morale, a dit un 
Japonais, a été inventée par les Chinois, parce qu'ils sont 
un peuple immoral, mais point n'est besoin de morale au 
Japon, car un Japonais n'a pour bien agir qu'à consulter 
son cœur (1) . » 

Les progrès que le Japon a réalisés depuis la chute du 
shogounat, les compliments que les Occidentaux ont prodi- 
gués à ce propos aux sujets du mikado, la volonté d'imiter 
les Américains et surtout les succès militaires remportés 
pendant la guerre contre la Chine ont achevé de convaincre 
les Japonais qu'aucune puissance au monde ne pouvait 
plus les empêcher de jouer désormais le grand rôle qu'ils 
ambitionnaient en Extrême-Orient, c'est-à-dire de devenir 
les chefs, les leaders de tous les peuples de race jaune. 

Les Japonais ont ainsi perdu tout sentiment de modéra- 
tion. Ils en sont arrivés au point de ne plus se rappeler ce 
qu'ils ont appris des Européens, et ils se croient souvent 
qualifiés pour nous l'enseigner comme une nouveauté et 
pour nous en dispenser les bienfaits. C'est ainsi, par 
exemple, que, pendant ma visite de l'Université de Kioto, 
un étudiant, me montrant avec une évidente satisfaction les 
lampes électriques qui pendaient au plafond d'une des 
salles, me demanda avec condescendance : a En avez-vous 
aussi en Europe? » 

Je me souviens encore de la confiance absolue dont 
témoignait devant moi un grand industriel d'Osaka. Je 
causais avec lui de l'éventualité dune guerre avec la 
Russie. Il me déclara ne pas douter un instant du succès. 
Il ajouta même en manière de conclusion : « D'ailleurs, 
s'il le faut, nous irons jusqu'à Moscou! » 

La quasi-certitude de la victoire existait aussi chez les 
hommes influents de l'entourage du mikado qui, remar- 

(1) Cité par Pierre Leroy-Bkaulieu, La Rénovation de l'Asie, p. 161, 
Colin. Paris, 1900. 



149 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

quablcmcnt renseignés sur l'état intérieur de la Russie, 
étaient convaincus quelle ne pouvait absolument pas 
mener une guerre heureuse. 

Le 18 août 1903, j'eus à Tokyo, avec le comte 0..., un 
entretien qui me laissa un vif souvenir en raison du cadre 
dans lequel il eut lieu et de l'importance politique de mon 
interlocuteur. 

En grand seigneur japonais, le comte 0... est un ama- 
teur passionné de jardins. Sa maison nipponne, exquise 
avec ses bois nus aux veines admirables, son élégance 
sobre, est située dans un parc, merveille d'art japonais, 
avec ses vallées, ses montagnes en rocailles miniatures, 
avec ses ruines noyant ingénieusement leurs masses de 
pierre dans des bosquets de verdure. 

Gomme c'était le plein été, j'arrivai chez le comte 0... 
de grand matin; mais déjà d'inlassables cigales emplissaient 
l'air torride de vibrations stridentes. Malheureusement, 
la pièce où j'attendis, fâcheusement meublée à l'euro- 
péenne, déparait l'exquis décor nippon. Je faisais sur le 
fâcheux mélange de civilisations si différentes de pénibles 
réflexions quand le comte entra. Je me trouvai en présence 
de l'homme qui, plusieurs fois ministre des affaires étran- 
gères et des finances, est, avec le marquis Ito et le maréchal 
Yagamata, l'un des plus importants personnages de l'empire. 
Vigoureux vieillard à la tête rasée, drapé dans son kimono, 
vêtement qui parfois a des allures de toge, le comte 0... 
évoquait vraiment devant moi le type conventionnel des 
sénateurs romains. 

Comme mon interlocuteur ne parlait ni le français ni 
l'anglais, un Japonais de mes amis voulut bien me servir 
d'interprète. Au cours de la conversation, beaucoup de 
sujets furent abordés, notamment le conflit russo-japonais, 
qui alors grandissait rapidement à l'horizon. Or, en traitant 
cette matière délicate, j'eus l'étonnement de voir que mon 
interlocuteurcomptait fort sérieusement qu'en casde guerre 



CAUSES MORALES OU PERSONNELLES DE LA GUERRE 14! 

avec la Russie, la longueur des opérations provoquerait 
dans l'empire des tsars des troubles capables d'ébranler 
dans ses fondements la puissance moscovite, et par consé- 
quent de compromettre d'une façon radicale l'efficacité des 
opérations russes en Extrême-Orient. 

Des croyances de ce genre, existant à tous les degrés 
de l'échelle sociale, ne pouvaient que mener à un éclat 
fâcheux. 

L'état interne du Japon portait, lui aussi, à la guerre. 

Depuis quelque temps, le budget de l'empire du Soleil- 
Levant était arrivé à peu près à sa limite de tension. Il 
avait grandpeine à faire face aux armements croissants, et 
ceci d'autant plus que la situation économique des fabriques 
nouvellement créées sur le sol nippon était loin d'être aussi 
brillante qu'on a bien voulu le dire et le croire en Occi- 
dent. 

Voici en substance pour quelles causes principales. 

Depuis la guerre sino-japonaise, le prix de la vie au 
Japon a augmenté de 50 à 60 pour 100. Le taux des 
salaires a subi une même progression; aussi les industriels 
qui, vers 1890, avaient fondé des fabriques en se basant sur 
le très bas prix de la main-d'œuvre, ont-ils éprouvé de 
grandes désillusions. Ces difficultés se sont augmentées par 
suite d'un fait jadis insoupçonné, mais aujourd'hui bien 
établi, c'est-à-dire le très faible rendement en travail de 
l'ouvrier japonais. De l'avis de tous les chefs d'industrie, 
européens ou nippons, que j'ai consultés, dans une usine, 
il faut deux ou trois ouvriers japonais pour fournir en tra- 
vail l'équivalent d'un bon ouvrier français. 

Au premier instant, cette affirmation paraît tout à fait 
surprenante, car, dans les mille métiers qu'ils exercent au 
village, les artisans nippons excellent. Les menuisiers sont 
des ajusteurs merveilleux : les grilles de bois des plus 
simples maisonnettes sont toujours parfaitement exécutées; 



143 LE MOiNDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

les potiers font des merveilles; les fabricants d'éventails, 
de lanternes créent des chefs-d'œuvre avec le papier et le 
bambou. C'est qu'il s'agit là de métiers que le Japonais 
aime, où il voit le résultat de son effort et surtout où il 
peut travailler à ses heures. Combien de fois ai-je vu l'ar- 
tisan nippon, maître de lui-même, dormir pendant la partie 
chaude de la journée et travailler ensuite le soir très avant 
dans la nuit! Or, voilà une faculté qui devient impos- 
sible à exercer dans l'atelier moderne, dont l'exactitude 
prussienne blesse, indispose et exaspère l'ouvrier nippon. 
Dans une usine, enfin, en raison de l'infinie division du 
travail, l'ouvrier n'est plus qu'un rouage médiocre, et rien 
dans la fabrication industrielle ne peut plus intéresser le 
Nippon. De cet ensemble découle le faible rendement du 
travail. 

Le travail des femmes n'a pas plus de rendement que 
celui des hommes. Les ouvrières que j'ai vues par centaines 
dans les ateliers d'Osaka sont un spectacle affligeant. Leur 
aspect et leur attitude font comprendre l'énorme distance 
séparant le charmant atelier nippon familial d'autrefois de 
l'usine moderne. Le Japon jeune, âpre au gain et dur aux 
gens, prend la place du vieux Japon fier, seigneurial et 
artiste; mais le peuple des ouvriers ne suit nullement 
l'impulsion des créateurs des usines, d'où ce faible rende- 
ment du travail qui, coïncidant avec le rehaussement du 
prix de la vie, a fortement contribué à la crise économique 
qui a incliné le Japon vers la guerre. 

L'état de choses existant devait enfin aboutir à une 
manifestation violente sous une forme ou sous une autre. 
Quelques années avant la guerre, il s'est produit au Japon, 
entre la conception du pouvoir impérial telle qu'elle sub- 
siste légalement et les tendances des masses populaires, une 
divergence qui chaque jour s'accentuait. 

D'après les textes constitutionnels, l'empereur est d'ori- 
gine divine. Il n'est pas permis, en effet, à un bon Japonais 



CAUSES MORALES OU PERSONNELLES DE LA GUERRE 143 

de ne pas croire que Matsuhito, le mikado actuel, ne des- 
cend pas d'Amaterassou, déesse du Soleil. Or, c'est cet 
empereur qui, depuis trente ans, a travaillé de toutes ses 
forces et avec beaucoup de clairvoyance à faire adopter par 
son pays, — je ne dis pas les idées occidentales, ce serait 
aller beaucoup trop loin, — mais les instruments occiden- 
taux de la puissance. 

Après la grande crise qui aboutit à la chute du sho- 
gounat en 1868, quels étaient les éléments qui s'offraient 
au mikado pour gouverner? C'étaient ces anciens daïmios, 
ces anciens samouraï, les seigneurs et les militaires, qui, 
groupés en clans par l'antique usage féodal, avaient le plus 
contribué à la restauration impériale. Or, comme on sait, 
deux clans surtout, celui de Satsuma et celui de Chôschiou, 
avaient pris part au mouvement. Ce sont donc les hommes 
de ces clans, du Sat-Cho, ainsi qu'on les désigne couram- 
ment, que l'empereur du Japon appela de préférence au 
pouvoir et qu'il y maintint en leur faisant systématiquement 
des faveurs exceptionnelles. 

C'est grâce à ces circonstances que le clan des Satsuma 
put confisquer à son profit presque tous les postes impor- 
tants de la marine et de l'armée, tandis que les Chôschiou 
s'emparaient de l'administration. A la vérité, ces deux 
clans ont fourni au Japon toute une série d'hommes réelle- 
ment remarquables, — les hommes d'Etat de Meiji, — qui 
sont les vrais auteurs des progrès du pays du Soleil-Levant, 
surtout en matière militaire. Mais si les services éminents 
que ces hommes des clans ont rendus à leur pays sont 
notoires, il n'en subsiste pas moins que les faveurs trop 
certaines dont ils bénéficient depuis si longtemps les ont 
rendus suspects au reste de la population qui, au Japon 
comme ailleurs, tient à avoir sa part des prébendes publi- 
ques. Ce sentiment de jalousie et d'hostilité contre les clans 
s'est accru parallèlement à la formation du corps de poli- 
ticiens japonais qui a été la conséquence du fonctionne- 



144 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

ment de la Diète de Tokyo, fantôme de parlement sans 
doute, impuissant certes à enrayer la volonté impériale 
absolue, mais qui indéniablement est devenu une pépinière 
féconde d'hommes qui maintenant forment dans l'empire 
du Soleil-Levant les cadres d'une organisation démocra- 
tique et sociale. 

C'est qu'il existe, en effet, déjà au Japon un mouvement 
social réel et dont il faut très largement tenir compte. 
L' « occidentalisation » même superficielle du peuple japo- 
nais a déterminé avec une rapidité stupéfiante son évolu- 
tion vers une sorte de socialisme ultra-national qui lui est 
tout à fait propre et que parfois de menus faits décèlent 
même au simple voyageur européen qui passe rapidement. 

L'interprète d'un de mes amis qui visitait le château de 
Nagoya entendit l'un des traîneurs de pousse-pousse dire à 
son camarade en levant la tête vers le célèbre donjon que 
surmontent d'admirables dauphins d'or pur: u C'est pour- 
tant nous qui faisons vivre tous ces gens-là! » Simple 
remarque, dira-t-on; mais n'est-elle pas comme un son 
de cloche, ne décèle-t-elle pas des tendances en opposition 
manifeste avec les idées féodales des clans conservateurs? 

Un missionnaire qui connaît bien le Japon où il vit 
depuis fort longtemps m'a affirmé que l'intensité du mou- 
vement social est beaucoup x plus grande qu'on ne peut 
l'imaginer. Les choses en sont au point qu'au dire de vieux 
résidents, si l'empire du Soleil-Levant avait été vaincu fina- 
lement par la Russie, la situation du mikado fût devenue 
brusquement impossible, et la forme républicaine eût pu 
fort bien être, à brève échéance, la conséquence directe d'un 
désastre. 

Donc, pour une part, le conflit actuel est le résultat de 
ces difficultés intérieures auxquelles il a constitué une 
diversion; diversion puissante et d'autant plus nécessaire 
que, depuis le traité de Shimonoséki, les idées ont singuliè- 
rement marché au Japon. Or, on doit se souvenir qu'en 



CAUSES MORALES OU PERSONNELLES DE LA GUERRE 145 

1894, la guerre du Japon contre la Chine avait été déjà un 
moyen de masquer pour un temps i'abîme qui, en réalité, et 
malgré les apparences, se creuse entre le pouvoir absolu et 
le peuple nippon. 

Ces éléments si divers, confiance des Japonais en eux- 
mêmes, crise économique, divorce latent entre le mikado 
et ses sujets, ont préparé un terrain où a pu se développer 
dune façon extraordinaire, avant la guerre, une haine 
intense contre la Russie. 

L'aversion des Japonais contre les Russes remonte à 1875, 
époque à laquelle le gouvernement de Pétersbourg échan- 
gea avec celui de Tokyo l'île de Sakhaline, « la proie pour 
l'ombre (1). » Ce troc disposa déjà fort mal les Nippons 
pour les Moscovites. Plus tard, les prétentions, même les 
plus vagues, qu'on put supposer aux Russes sur la Corée, 
développèrent cette hostile défiance. Aussi, bien avant que 
la Russie et le Japon vinssent en conflit direct, la tentative 
d'assassinat commise le 11 mai 1891, près de Kioto, sur le 
futur Nicolas II, par l'un des agents de la police chargé 
d'assurer sa sécurité, montra tels qu'ils étaient les senti- 
ments du peuple japonais pour les Russes. 

Mais la grande cause d'amertume et même de colère 
des sujets du mikado contre ceux du tsar fut la rétro- 
cession de la péninsule du Liao-Toung que le Japon dut 
faire, comme on a vu, en 1895, à la suite de la triple 
intervention simultanée à Tokyo de la Russie, de l'Alle- 
magne et de la France. A cette époque, le gouvernement 
mikadonal eut soin de faire savoir à la population entière 
qu'il ne cédait qu'à une pression supérieure. La proclama- 
tion impériale du 13 mai 1895, fut affichée dans toutes les 
villes nipponnes, on pouvait y lire : 

Les gouvernements de l'Empereur de Russie, de l'Empereur 
d'Allemagne et de la République française, considérant comme 

(1) R. Pinon, La Chine qui s'ouvre, p. 18. Paris, Perrin. 1900. 

10 



146 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

nuisible à la paix perpétuelle de l'Orient l'occupation perma- 
nente par l'Empire du Japon de la presqu'île de Liao-Toung, ont 
engagé chacun notre gouvernement à renoncer à la possession 
définitive dudit territoire... 

Nous, Empereur, ayant donc en vue la paix, nous avons 
accepté leurs conseils sans hésitation... (1) 

Lorsque, après avoir évacué les pays qu'ils venaient de 
conquérir sur la Chine, les Japonais virent, en 1897, les 
troupes du tsar s'installer à leur place, occuper toute la 
Mandchourie et fortifier Port-Arthur, à un moment où cette 
position leur était si chère que les cartes employées dans 
les écoles nipponnes représentaient encore la péninsule 
de Lîao-Toung comme un territoire soumis au mikado, 
l'hostilité latente contre les Russes se changea en haine 
véritable; le nouveau courant se déchaîna non pas seule- 
ment dans les classes élevées de la nation qui, dans tous les 
pays, sont généralement les seules à suivre de près la poli- 
tique étrangère, mais dans la population nipponne entière, 
sans en excepter les plus humbles éléments. 

L'affaire de Yong-Ampho (2) porta finalement l'exaspéra- 
tion à son comble, si bien qu'au début de 1904, tous les 
Japonais voulaient la guerre, même ceux des commer- 
çants qui avaient le plus certainement à y perdre. 

A cette époque, l'état-major de l'armée et celui de la 
marine se sentaient prêts. Ils connaissaient les vrais effec- 
tifs des Russes en Mandchourie, l'infériorité et les faiblesses 
de la marine russe. En vrais tacticiens, les grands chefs 
nippons savaient l'importance du moment; ils savaient 
qu'il ne fallait à aucun prix laisser passer l'heure. Tous 
leurs efforts sur le mikado et ses ministres s'exercèrent 
dans le sens d'une rupture. 

L'opinion publique leur prêta le plus puissant concours. 

(1) Cordier, op. cit., t III, p. 291. 

(2) V. p , 136. 



CAUSES MORALES OU PERSONNELLES DE LA GUERRE 147 

C'est là un fait étonnant, je crois même unique au monde. 
Au Japon, si le dernier des traîneurs de pousse-pousse, ou 
des paysans, s'intéresse médiocrement à la politique inté- 
rieure, il se passionne véritablement pour les questions 
étrangères. Un Japonais m'affirmait que cet état d'esprit 
est si profond qu'il serait plus facile au gouvernement de 
Tokyo de relever le taux de l'impôt foncier que d'adopter 
sur une affaire extérieure une orientation contraire aux 
sentiments des masses populaires. 

C'est ce qui explique comment, quand, après la fortifi- 
cation de Port-Arthur, les opérations de la Société fores- 
tière russe sur la rive gauche du Yalou purent, à tort ou à 
raison, faire soupçonner au peuple japonais que le tsar 
voulait occuper encore la Corée, — à la vérité, le seul pays 
d'Extrême-Orient qui puisse être un territoire d'expansion 
pour le formidable excédent annuel de la population nip- 
ponne, — les sentiments de haine contre la Russie se déve- 
loppèrent avec une rapidité dont rien ne peut donner 
idée. 

C'est ainsi qu'avec une vitesse croissante, la population 
nipponne est devenue désireuse de la guerre. Seuls, les 
politiciens ont été retenus quelque temps par la crainte 
que la victoire, dont d'ailleurs ils ne doutaient pas, ne con- 
solidât à nouveau leurs adversaires, les hommes des clans. 
Mais ces calculs ont dû finalement céder devant la pression 
des masses. 

Le raisonnement des plus calmes éHait le même que celui 
des officiers : « Nous ne devons pas laisser passer l'heure. 
Plus nous attendrons et plus les forces de la Russie en 
Extrême-Orient grandiront. Il arrivera bientôt un moment 
où elles seront si évidemment supérieures aux nôtres que 
nous serons obligés de subir jusqu'au bout la pression et 
les exigences moscovites. » 

Cette idée finit par s'ancrer dans les cerveaux avec tant 
de puissance que des groupements se sont formés dans la 



148 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

population dans le but exclusif de pousser le gouvernement 
à la guerre. 

En août 1903, une association politique se forma à Tokyo, 
sans distinction de parti, et publia un manifeste demandant 
au gouvernement du mikado d'inviter la Russie à « mettre 
fin rapidement aux complications internationales et à 
donner de sérieuses garanties de paix » . Les journaux, qui 
sont nombreux ettrès lus au Japon, attaquèrent le gouver- 
nement avec une violence croissante et l'accusèrent de 
pusillanimité à l'égard de la Russie. Un peu partout, des 
meetings de protestation s'organisèrent contre cette inertie. 
Une feuille populaire de Tokyo fut même suspendue deux 
fois pour avoir publié des vers suggérant l'assassinat du 
ministre dont la mollesse constatée faisait un traître à la 
patrie. Au début de novembre, le comte Katsura, premier 
ministre, fut amené à recevoir une députation de la ligue 
antirusse. Au fond, toute cette propagande gêna fort le 
cabinet de Tokyo, car il sentait qu'il lui était réellement 
de plus en plus difficile de résister à la volonté populaire. 

Au commencement de décembre, l'opinion publique 
réclama l'envoi d'un ultimatum à la Russie. Le 10 dé- 
cembre 1903, la Chambre des représentants à Tokyo adopta 
à l'unanimité une réponse au discours du trône dans lequel 
le ministère était accusé de négliger les occasions qui se 
présentaient à lui dans le domaine de la politique étran- 
gère. Les ministres du mikado tentèrent encore une fois 
d'enrayer le mouvement belliqueux. Le 11 décembre 1903, 
la Diète japonaise fut dissoute, mais aussitôt tous les partis 
achevèrent de se mettre d'accord. Leur avis fut unanime. 
Au début de janvier 1904, la presse de Tokyo réclama 
l'ouverture immédiate des hostilités. 

Les lenteurs de la réponse russe et la nouvelle de l'arrivée 
de soldats russes sur la rive gauche du Yalou mirent la 
colère à son comble; le gouvernement du mikado fut défi- 
nitivement emporté par le torrent furieux des passions 



CAUSES MORALES OU PERSONNELLES DE LA GUERRE U9 

populaires; finalement, il fut amené à commencer la lutte 
au début de février dans les conditions que Ion sait. 

Certes, cette guerre, le gouvernement japonais Ta pré- 
parée depuis des années, avec le soin le plus extrême; mais 
je crois rester dans la note juste en disant que la plupart 
des conseillers intimes de Matsuhito lui ont fait tirer le 
glaive contre la Russie sans un réel enthousiasme et sans 
qu'ils se dissimulassent aucunement les risques redoutables 
d'un pareil geste. 



CHAPITRE IV 

LES CAUSES FINALES OU ACCESSOIRES DE LA GUERRE 

I. — Influence des Américains. 
Motifs invoqués par les Américains pour justifier leur attitude. — 

Les Russes en Extrême-Orient gênaient la liberté du commerce. — Les 

Russes, en persécutant les juifs de Kischeneff, se sont mis au ban de 

l'humanité. 
L'action de la presse américaine a faussé avant la guerre la notion 

exacte des intérêts des Etats-Unis. — L'évolution de la guerre établit 

que tes Américains se sont trompés. 

IL — Influence des Anglais. 

Rôle des Anglais d Extrême-Orient . — Effets de la crainte d'une inva- 
sion russe aux Indes. — L'expansion économique du Japon était une 
menace d'une autre nature. 

Rôle des Anglais de Londres. — Influence de la presse. — Les corres- 
pondants du Times en Extrême-Orient. 

L'attitude du gouvernement britannique . — On constate qu'elle a été 
plutôt pacifique que belliqueuse. 

III. — Rôle de l'Allemagne. 

L.e gouvernement de Berlin, afin d'engager plus à fond la Russie, lui 
a donné carte blanche en Extrême-Orient . — Des diplomates russes 
ont reconnu cette tactique. 

Raisons de la politique allemande à l'égard de la Russie en Asie 
orientale. — L'intérêt du commerce et de la navigation allemands 
dans les mers de Chine. — Le plan général allemand impliquait une 
même ligne de conduite. — Les risques à courir étaient faibles en 
raison des avantages assurés. 

Un dernier élément nous manque : c'est la connaissance 
des causes finales ou accessoires de la guerre. 

J'entends parla désigner l'ensemble de pressions, d'inci- 
tations, d'excitations provenant des étrangers pour pousser 
soit les Russes, soit les Japonais à la guerre. Cet aspect des 
«anses de la guerre nous amène à rechercher quelle a été 






CAUSES FINALES OU ACCESSOIRES DE LA GUERRE 151 

dans la formation du conflit la part revenant aux Améri- 
cains, aux Anglais et aux Allemands. 



Les Américains ont joué un rôle fort actif dans la période 
de tension ; leuraction sur les Nippons a été surtout morale. 
Avant la guerre et durant sa première période, personne 
n'a dépassé les Américains en manifestations antirusses. 
Quelles sont les vraies raisons de cette attitude? 

De 1900 à 1904, les Américains ont affecté de voir dans 
les Japonais des défenseurs de la « porte ouverte » , de la 
liberté commerciale en Extrême-Orient, et c'est à la fois au 
nom des principes libéraux qu'ils se piquent de servir et 
de leurs intérêts qu'ils prétendent protéger que, disent-ils, 
ils ont incité les Japonais à l'action, et que, durant long- 
temps, ils ont souhaité leur succès. 

Cet argument, basé sur la liberté commerciale, est d'une 
valeur très faible. Connaît-on dans le monde une douane 
plus difficile que celle des Etats-Unis et un pays qui 
applique avec autant de rigueur une politique aussi pro- 
tectionniste? Cette vérité, des faits innombrables la prou- 
vent. Il me suffira, pour l'établir, d'esquisser dans quelles 
conditions et après quelles formalités un produit étranger 
quelconque, supposons-le français, est admis aux États- 
Unis. 

Les États-Unis taxent les produits importés chez eux au 
moyen d'un droit ad valorem variable suivant les pro- 
duits. Pour déterminer cette valeur et se prémunir contre la 
fraude, la douane de l'Union exige de l'importateur français 
une déclaration sous serment, avec facture certifiée, fournie 
au consul des États-Unis du lieu d'expédition de la mer- 



152 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

chandise. Or, depuis quelque temps, le consul américain ne 
trouve plus suffisante la facture que lui apporte l'expor- 
tateur; il demande encore qu'elle soit justifiée parla pro- 
duction des factures d'achat de ce commissionnaire, ce qui 
implique la divulgation de ce prix d'achat ainsi que l'ori- 
gine du produit. Il exige enfin que le fabricant desdits 
produits fasse connaître leur prix de revient détaillé avec 
l'indication de la valeur, de la matière, du travail néces- 
saire et du profit réalisé. 

Remarquez enfin que ces sérieuses complications ne 
garantissent en aucune façon le malheureux exportateur 
du droit que se réserve la douane américaine à l'arrivée de 
procéder à des évaluations, à des comparaisons, et d'im- 
poser de terribles amendes au téméraire commerçant euro- 
péen qui a osé l'affronter. 

Si la Russie eût annexé la Mandchourie et la Corée, je 
ne sais quel système douanier elle eût appliqué, mais je 
doute qu'en aucun cas elle eût imaginé pour les impor- 
tateurs des formalités plus complexes que celles actuel- 
lement exigées par les douanes américaines. 

Non, les « principes » commerciaux que les Américains 
ont invoqués pour justifier leur attitude contre la Russie 
n'ont constitué qu'une façade. La vérité est tout autre. 

Pour bien saisir ce qui a incliné dans un sens antirusse 
l'opinion américaine au début de février 1904, il faut 
se reporter aux événements de Kischeneff, c'est-à-dire 
au printemps 1903. Étant à ce moment, par hasard, à 
Washington, je me suis trouvé fort bien placé pour juger 
de l'état des esprits. 

Je n'ai pas à revenir ici sur le détail des événements de 
Kischeneff, mais simplement à constater qu'à leur propos, 
la réserve d'un pays aussi étranger aux choses de Russie 
que les États-Unis eût été moins indiquée. 

Cependant la presse américaine montra, dominée ou 
influencée par les Israélites, une violence déraisonnable, 



CAUSES FINALES OU ACCESSOIRES DE LA GUERRE 15S 

systématique, et dont la seule campagne faite en France, 
il y a peu d'années, à propos d'une affaire célèbre peut 
donner une idée. Partout, à l'instigation de cette presse, 
des meetings de protestation s'organisèrent. 

A Philadelphie, le 17 mai 1903, le D r Wood déclara 
dans une réunion publique : « Nous devons prier spéciale- 
ment Père céleste pour le tsar de Russie, afin que ses 
yeux puissent s'ouvrir sur le mal et les outrages commis 
dans son empire. » Ce qui donne la signification vraie de 
ces paroles, c'est le fait qu'à l'époque où elles furent pro- 
noncées, il ne se passait guère de semaine aux États-Unis 
sans qu'on ne brûlât vivant quelque nègre, après avoir eu 
soin de l'enduire au préalable de pétrole (1). 

Ces lamentables excès, cependant constants dans la vie 
américaine, n'empêchèrent pas les citoyens de l'Union 
américaine, trompés par leurs journaux, je le reconnais, 
de s'immiscer au nom de l'humanité dans les affaires de la 
Russie en faveur des juifs de Kischeneff. Il en résulta au 
moins passagèrement, une hostilité extraordinaire pour 
tout ce qui touchait au gouvernement russe. Quant aux 
principes invoqués, là encore il semble qu'ils ne puissent 
pas un instant être pris au sérieux. La vérité stricte, c'est 
que la presse des Etats-Unis a poussé les Japonais à la 
guerre surtout par haine momentanée de la Russie, et que 
cette haine, dont on peut difficilement soupçonner l'inten- 
sité, ne s'explique que par le très grand nombre de juifs 
qui collaborent aux journaux, Or, aux Etats-Unis, la puisr 
sance de la presse sur l'opinion est énorme. Elle explique 

(1) Dans la Manitoba Free Press du 23 juin 1903, journal canadien 
imprimé à Winnipeg, on peut lire le récit d'un lynchage qui a eu lieu la 
veille, le 22 juin, à Wilmington (Delavvare), non loin de Philadelphie : 

« Le nègre fut mené sur la scène du crime. Là, il avoua qu il avait violé 
la femme «« blanche » . Il fut ensuite attaché à un poteau, brûlé, et son 
corps criblé de balles. » 

>< The negro was taken to the scène of the crime. He there confessed to 
having assaulted the girl. He was then burned to the stake and his body 
riddled with bullets. » 



154 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

cette violence et cette inconséquence dont ont témoigné les 
Américains envers la Russie dès la formation du conflit, et 
qui leur fit perdre la notion des vrais intérêts des États-Unis. 
Aujourd'hui que les victoires japonaises ont entraîné 
par voie de conséquences un premier boycottage des mar- 
chandises américaines par les Chinois, que les Nippons 
peuvent prétendre à la domination de tout l'Extrême- 
Orient, que les Philippines seront peut-être un jour mena- 
cées, les Yankees commencent à comprendre qu'ils ont fait 
fausse route. Le ton de leurs journaux l'établit assez; le 
moment n'est peut-être même pas loin où ils regretteront 
sincèrement la présence des Russes en Mandchourie. 



II 



Quelle influence les Anglais ont-ils exercée sur la nais- 
sance du conflit russo-japonais? 

L'on ne peut s'en faire une idée exacte en considérant 
tous les Anglais en bloc; de toute nécessité, il faut distin- 
guer divers groupes. 

Tout d'abord, il est certain que la grande majorité 
des Anglais qui habitent l'Extrême-Orient ont incité les 
Japonais à partir en guerre contre la Russie. Cette attitude 
s'explique surtout par ce fait que la plupart de ces citoyens 
britanniques vivent ou ont vécu aux Indes, où la crainte 
d'une invasion russe est telle qu'elle leur fait souhaiter tout 
ce qui peut être une cause d'affaiblissement pour l'empire 
des tsars. Lord Gurzon, avec la russophobie invétérée qui a 
caractérisé sa magistrature, n'a fait que renforcer puissam- 
ment la croyance en ce danger, d'ailleurs tout artificiel (l). 

(1) V. p. 459. 



CAUSES FINALES OU ACCESSOIRES DE LA GUERRE 155 

Quoiqu'il en soit, il est indiscutable que les Anglais de 
cette catégorie ont poussé à la guerre, et ils l'ont fait avec 
d'autant plus de conviction que, pour beaucoup d'entre 
eux, la guerre russo-japonaise, au point de vue écono- 
mique, ne pouvait être que profitable. 

Rien de plus facile à admettre. Dans les dix dernières 
années, les filatures japonaises ont fait une concurrence 
sans cesse plus rude aux filatures des Indes. De même, les 
cargos nippons ont pris un peu partout le fret réservé jus- 
qu'alors aux armateurs britanniques. La perspective de 
voir paralyser pour longtemps la concurrence japonaise du 
fait des hostilités ne pouvait donc sembler qu'avanta- 
geuse. 

Les Nippons ont pu trouver une autre cause d'incitation 
à la guerre dans le ton général des nouvelles que les jour- 
nalistes anglais expédiaient d'Extrême-Orient à Londres. 

La Saturday Review du 23 novembre 1903 a prétendu 
que le Times avait poussé à la guerre. Il est certain que 
l'action des correspondants du Times à cet égard a été 
réellement importante; elle s'explique très naturellement 
par son mécanisme même, On peut avoir sur la politique 
que soutient le Times l'opinion qu'on voudra, mais on doit 
reconnaître qu'au point de vue de l'information étran- 
gère, le grand journal londonnien est l'organe le mieux 
| outillé de l'univers. Ses correspondants dans chaque capi- 
tale sont de véritables envoyés diplomatiques. Toujours 
choisis parmi les hommes de valeur, ils disposent de 
moyens financiers considérables et entretiennent des rela- 
tions étendues, ce qui, bien souvent, leur permet déjouer 
un rôle plus actif et plus réel que celui de nombre d'am- 
bassadeurs. 

Les correspondants du Times jouissent, en général, de 
la plus grande confiance de la part de la direction du jour- 
nal; c'est là une application de cet excellent principe anglais 



156 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

en vertu duquel, une fois qu'on a accordé crédit à un homme, 
on le lui conserve tant qu'il n'a pas démérité. Il s'ensuit 
que les informations extérieures du Times sont insérées le 
plus souvent sans modifications dès que la dépêche qui les 
contient parvient à Londres. Gomme l'originalité, la nou- 
veauté, sinon l'authenticité de ces renseignements, sont 
notoires, il en résulte que, dans toutes les salles de rédac- 
tion du monde, ce sont les informations des correspon- 
dants du Times qui, traduites et découpées, sont ensuite 
présentées au public universel, non sans avoir subi un 
certain démarquage qui d'ailleurs en altère rarement le 
fond. 

Le Times a donc exercé une énorme influence avant et 
au début de la guerre ; cette influence ne pouvait réellement 
pas être favorable aux Russes, puisque, le 30 mai 1903, le 
correspondant du grand journal londonnien à Saint-Péters- 
bourg avait été expulsé de la capitale de Nicolas 1 1 en raison 
de ce qu'on affirmait être son hostilité à l'égard de la 
Russie. 

Quant aux correspondants du Times en Extrême-Orient, 
ils ont joué un rôle considérable, tenant en grande partie 
à leur excellente situation personnelle. 

Le correspondant du Times au Japon est un ancien offi- 
cier de l'armée anglaise. Ayant quitté le service depuis 
longtemps déjà, le capitaine Brinckley s'est installé à Tokyo, 
où il est devenu à la fois le correspondant du limes et le 
rédacteur en chef d'un journal purement japonais, quoique 
imprimé en anglais, le Japan Daily Mail. Gomme cet 
organe est officieux, il en résulte que, dans une certaine 
mesure, le capitaine Brinckley est nécessairement impres- 
sionné ou suggestionné, comme on le voudra, par le contact 
des milieux gouvernementaux nippons. Circonstance non 
négligeable, enfin, le capitaine Brinckley a épousé une 
Japonaise. Il est donc, par la force des choses, de ses 
intérêts et de ses affections, un japonisant. Rien d'étonnant, 



CAUSES FINALES OU ACCESSOIRES DE LA GUERRE 157 

par suite, à ce que ses communications au Times s'en soient 
maintes fois ressenties. 

Quant au D r Morrison, le correspondant du Times à 
Pékin, son cas est tout aussi net. Le D r Morrison s'est fait 
depuis longtemps connaître comme un « curzonien » con- 
vaincu, donc, comme un adversaire déclaré des Russes. 
Il a mis à dénoncer leur pénétration en Asie orientale une 
persévérance toute britannique. C'est lui qui, avant la 
guerre, a excité les Japonais à agir, en leur montrant le 
nombre des troupes du tsar grossissant chaque jour, en 
leur disant qu'il ne fallait pas laisser passer l'heure. 

Un antirusse aussi passionné que le D r Morrison ne 
pouvait donc être qu'un japonophile très ardent. 

Il est à noter que l'attitude du Times, depuis plusieurs 
mois, est très profondément différente. Les Russes ne 
peuvent vraiment plus se plaindre du grand organe britan- 
nique; il ne serait même nullement surprenant que, de- 
main, le Times préconisât une entente politique de l'Angle- 
terre avec la Russie. 

Toutefois, si, se reportant au printemps de 1904, l'on tient 
compte de cette double action des Anglais d'Extrême-Orient 
et de la plus influente partie de la presse londonnienne, il 
est certain qu'avant et au début des hostilités, la grande 
masse britannique dut être considérée comme étant hostile 
à la Russie. 

Quant au gouvernement de Londres, il n'a pas eu du 
tout, dans la guerre, la responsabilité qu'on lui a attri- 
buée un peu partout, notamment en France, et surtout en 
ïiussie. 

On savait très bien, au cabinet de Saint-James, que les 
intérêts commerciaux anglais en Mandchourie, pour inté- 
ressants qu'ils fussent, ne valaient pas une guerre et de 
périlleuses complications. A Niou-Ghwang, les Nippons 
étaient même plus redoutables que les Russes. M. Fulford 
Busch, négociant dans cette place, a déclaré qu'avant la 



158 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

guerre sino-japonaise, 70 pour 100 du tonnage étranger 
environ était anglais. Or, depuis rétablissement des lignes 
de navigation nipponnes, l'Angleterre a dû partager avec le 
Japon le fret de ce port (1). 

Ces considérations économiques ont eu leur valeur, mais 
elles ont pesé d'un poids relativement léger auprès des con- 
sidérations de politique générale. 

Remarquons tout d'abord que le point de vue que peut 
avoir un ministre des affaires étrangères anglais est autre- 
ment large que le point de vue d'un simple sujet, d'un 
simple commerçant britannique. Ces points de vue peuvent 
même être totalement opposés. 

Ce fut le cas. Les hommes du cabinet de Londres sem- 
blent, en effet, avoir parfaitement discerné que si la 
destruction des flottes japonaises et russes, l'arrêt mo- 
mentané du commerce japonais en Extrême-Orient, les 
embarras de la Russie en Mandchourie, pouvaient présenter 
certains avantages au point de vue anglais, ces avantages 
seraient peut-être compensés, et bien au delà, par les 
graves inconvénients qui résulteraient en Europe, pour 
la Grande-Bretagne, d'un affaiblissement trop sérieux de^ 
l'empire des tsars. 

Or, ce qu'il faut bien comprendre, c'est que, depuis 
quatre ou cinq ans déjà, la politique générale anglaise a un 
objectif nouveau. Dans toutes les parties du monde, elle, 
s'oriente nettement contre l'Allemagne. Pourquoi? Pour des 
raisons qui maintenant sont évidentes; parce que l'Alle- 
magne, en raison de sa puissance commerciale, en raison 
du développement pris par sa flotte de guerre, apparaît de 
plus en plus comme la très dangereuse rivale de l'Angle- 
terre. 

Une fois que les hommes d'État britanniques eurent 
fait bien nettement cette constatation, il devait en résulter 

(1) V. Morning Post. Delhi, 4 février 1904. 



CAUSES FINALES OU ACCESSOIRES DE LA GUERRE 150 

nécessairement l'obligation de concevoir une ligne de con- 
duite toute différente de celle suivie jusqu'alors. De toute 
évidence, la politique nouvelle à inaugurer avait pour condi- 
tion même le rapprochement avec les grandes puissances 
continentales susceptibles, par la force de leurs armées, de 
contenir l'Allemagne, et c'est là une obligation qui s'impose 
d'autant plus à l'Angleterre que, comme on sait, si elle a 
une marine, elle n'a pas d'armée. 

C'est de ce principe, en somme, que découlent à peu 
près tous les faits importants de la politique anglaise dans 
les dernières années. Je rappelle, à titre d'exemples, les 
visites réitérées du roi Edouard à l'empereur François- 
Joseph, visites qui, en raison des circonstances qui les 
ont signalées, — c'est-à-dire au moment où la propagande 
pangermaniste et prussophile dirigée de Berlin battait son 
plein, — signifiaient, en somme, que l'Angleterre n'admet 
pas une extension de l'Allemagne au sud de l'Europe cen- 
trale. 

Dans le même ordre d'idées, il faut encore noter les ten- 
tatives très certaines qu'a faites durant la guerre le cabinet 
de Saint- James pour modérer, tout au moins dans la 
presse britannique, l'explosion des sentiments antirusses. 
On connaît, enfin, les efforts très réels de l'Angleterre offi- 
cielle , soutenue d'ailleurs par l'unanimité du peuple 
anglais, pour arriver avec la France à une détente d'hosti- 
lité d'abord, et ensuite à une entente qui est aujourd'hui 
un fait accompli. C'est pour cet ensemble de raisons pro- 
fondes que le gouvernement anglais n'a pas poussé vrai- 
ment à la guerre, et, en outre, parce que dans la mesure ou 
il pouvait la souhaiter, il lui suffisait de laisser aller les 
événements. 

De là cette attitude plutôt pacifiante qu'a eue à Tokyo 
le cabinet de Londres, alors que l'opinion publique euro- 
péenne était à tort convaincue qu'il suivait une politique 
contraire. Cependant, on eût pu voir plus juste, car des 



160 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

symptômes très nets ont manifesté l'irritation que cau- 
saient au Japon les conseils britanniques de modération. 
Le 25 mars 1903, par exemple, une dépêche de Tokyo, 
reproduite par la plupart de nos journaux, nous apprit 
que le mécontentement que provoquait dans le Japon 
tout entier l'alliance avec l'Angleterre était l'une des 
causes de la victoire des libéraux et des modérés aux der- 
nières élections législatives dans lesquelles les ministériels 
n'eurent que cent sièges sur trois cent soixante-quinze. Au 
cours de tout l'été de 1903, d'ailleurs, les journaux nip- 
pons illustrés ont traduit si fréquemment dans leurs cari- 
catures ces sentiments de fraîcheur à l'égard de l'Angle- 
terre, qu'aucun Européen habitant Yokohama, Kobé ou 
Nagasaki n'a eu la possibilité de les ignorer. 



III 



Si les Anglais partisans de lord Gurzon, c'est-à-dire sur- 
tout les Anglo-Indiens et leurs puissants soutiens à Londres, 
ont certainement travaillé à faire partir en guerre les Nip- 
pons contre les Russes, les Allemands ont vu avec une 
égale satisfaction commencer la guerre d'Extrême-Orient 

On a constaté plus haut (1) comment c'est l'Allemagne 
qui, dans la réalité des faits, a poussé la Russie à Port- 
Arthur et lui a fait adopter depuis 1895 cette politique 
d'action rapide et violente si parfaitement contraire aux 
procédés souples et opportuns jusqu'à cette date de la 
pénétration russe en Asie. Si l'on tient un compte rationnel 
des faits et des dates, l'on arrive à cette conviction pro- 
fonde qu'en 1897, l'Allemagne réalisa enfin le double 

(1) V. p . 100. 



CAUSES FINALES OU ACCESSOIRES DE LA GUERRE 161 

objectif de ses patients efforts : s'installer elle-même sur la 
côte chinoise et engager à fond, d'une façon presque irré- 
médiable, la Russie en Extrême-Orient. 

Or, une fois qu'il vit la Russie installée à Port-Arthur, 
le gouvernement de Berlin a sans cesse favorisé la consoli- 
dation des Russes en Mandchourie, leur montrant même 
volontiers la Corée à occuper. Le fait de cette complai- 
sance et de ces tentations me paraît indiscutable, car tous 
les diplomates russes avec lesquels j'ai pu m'entretenir au 
cours de mon voyage ont été unanimes à me déclarer que 
l'Allemagne donnait carte blanche à la Russie en Extrême- 
Orient. 

Cette politique n'a d'ailleurs rien de difficile à com- 
prendre. Certes, les Allemands n'ont pas fait la moindre 
opposition à la pénétration de la Russie en Extrême- 
Orient, car cet engagement de l'empire des tsars à l'est 
lointain ne pouvait que constituer pour l'Allemagne un 
bénéfice immense, vm coup de partie étonnant, sur lequel, 
il y a encore peu d'années, on n'aurait jamais osé compter 
à Berlin. Toute la question était de savoir si l'Allemagne 
gagnerait beaucoup ou immensément. 

Il faut reconnaître qu'au point de vue allemand, les rai- 
sons économiques et politiques étaient absolument concor- 
dantes pour déterminer cette attitude. 

Depuis une vingtaine d'années, le commerce allemand 
s'était développé dans les mers de Chine dans de vastes 
proportions. Des maisons de commerce allemandes s'étaient 
créées dans toutes les grandes villes commerciales du 
Céleste Empire, dont les mers étaient sillonnées par les 
caboteurs allemands. Partout les entreprises et le pavillon 
germaniques avaient restreint la part des entreprises et du 
pavillon britanniques. Rien ne gênait plus l'essor alle- 
mand, si ce n'est précisément le naissant essor japonais. 

n 



162 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Incontestablement donc, les activités commerciales alle- 
mandes ne pouvaient que bénéficier de l'affaiblissement du 
trafic nippon pendant les hostilités et durant la période de 
lente reprise des affaires qui serait la conséquence de la 
paix. 

C'était là, certes, un avantage évident. 

Mais c'est au point de vue politique surtout qu'un con- 
flit russo-japonais constituait un profit colossal pour l'Alle- 
magne. 

La Russie était en Mandchourie; s'il était possible de la 
fixer en Corée, de la mettre ainsi en rivalité avec la Chine 
et le Japon, c'était la Russie prise, pour une période indé- 
finie, dans le piège extrême-oriental où le prince de Bis- 
marck avait rêvé de la faire tomber! C'était l'acte capital 
que Bismarck considérait comme indispensable à l'accom- 
plissement des destinées ultérieures du germanisme, c'est-à- 
dire à l'extension de l'empire allemand vers les Balkans par 
une solution en sa faveur du problème de l'Europe centrale. 

Aucun risque grave n'était à courir, car la victoire finale 
des Russes sur les Japonais ne pouvait que présenter des 
avantages. Même dans ce cas, il était certain que la Russie 
ne sortirait de cette formidable crise que considérablement 
affaiblie en Europe. Les navires russes devraient forcément 
être tous envoyés en Extrême-Orient, ce qui mettrait la 
Baltique, pour plusieurs années, à l'entière merci de la 
flotte allemande. Toutes les combinaisons qu'on avait pu 
faire sur une action éventuelle des flottes franco-russes 
deviendraient pour longtemps nulles et sans valeur. Après 
la guerre, la flotte russe serait à refaire; les chantiers alle- 
mands trouveraient ainsi un aliment puissant à leur acti- 
vité. Mais ce n'est pas tout; outre que la Russie supporterait 
des dépenses énormes dont le Japon ne pourrait jamais l'in- 
demniser, — caria possibilité d'une victoire russe à Tokyo 
même ne fut jamais à envisager, — pour entretenir aux 
confins de l'Asie, sans l'avoir prévu, une armée d'au moins 



CAUSES FINALES OU ACCESSOIRES DE LA GUERRE 163 

cinq cent mille hommes, la Russie devrait nécessairement 
puiser son équipement, ses munitions et son matériel de 
guerre dans ses arsenaux organisés en vue d'une campagne 
en Europe contre l'Allemagne. Or, pour refaire ce matériel 
comme pour la réfection de la marine, il faudrait des 
années. 11 était donc certain que, pendant la période de la 
guerre et- durant celle de la reconstitution des forces 
russes, c'est l'Allemagne qui deviendrait réellement l'ar- 
bitre de l'Europe. 

C'est pour arriver à cet ensemble d'énormes résultats 
valant plusieurs victoires que l'Allemagne a discrètement 
mais résolument poussé les Russes et les Japonais au con- 
flit. 

La perspective des difficultés militaires que devait ren- 
contrer la Russie n'entra assurément pas en ligne de compte. 
L'influence des officiers allemands sur l'état-major de Tokyo 
est connue. Aussi n'ignoraient-ils pas les déceptions cruelles 
que les Russes éprouveraient. L'aveu, voilé mais suffisam- 
ment net, en est échappé à des Allemands eux-mêmes. La 
Revue russe a publié, le 16 juin 1904, l'enquête d'un Russe 
qui chercha à Berlin ce qu'on pensait alors de la situation 
de la Russie après cinq mois de guerre. 

Le sujet du tsar causait avec un officier de Guillaume II. 
Celui-ci répondit : « Les renseignements que vous me 
donnez sont fort intéressants, d'autant plus qutls sont en 
accord complet avec ce qu on avait supposé ou prévu dans les 
milieux militaires allemands . Nous, Allemands, nousjugeons 
la mission du général Kouropatkine extrêmement ardue, et 
pensons qu'il lui faudra mener en même temps une guerre 
régulière avec les Japonais et repousser les agressions des 
guérillas chinoises qui sont les alliées des Nippons. 

« La position des Russes dans ces circonstances est tellement 
difficile, qu il faut être un génie militaire pour en sortir avec 
dignité. » 



164 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSOfJ APOK AISE 

Cette phrase, dans sa simplicité, n'indique-t-elle pas une 
intense satisfaction? 

Toutes ces causes multiples : causes territoriales, locales 
ou générales, causes morales ou personnelles, causes acces- 
soires, se sont combinées et mêlées intimement. De leur 
action dans le même sens est résulté : la guerre. 






DEUXIÈME PARTIE 



LA RUPTURE ET LA GUERRE 

Cette seconde partie de l'ouvrage, surtout documen- 
taire (1), n'a pas pour but de donner dans tous ses détails 
une histoire de la guerre russo-japonaise. Un pareil effort 
serait prématuré, car les documents certains pour une 
étude vraiment complète manquent encore. Mais, pour 
être à même de déduire les conséquences universelles de 
la guerre, n'est-il pas indispensable de connaître avec pré- 
cision les circonstances et les négociations qui la précédè- 
rent, les forces qui furent en présence, les phases essen- 
tielles de la campagne, les problèmes internationaux qui 
se posèrent durant la lutte et les enseignements militaires 
essentiels qui en résultent? 

(1) Le caractère documentaire de la seconde partie permet au lecteur 
préoccupé surtout de politique étrangère de passer directement de la Hn de 
la première partie au commencement de la troisième, p. 369. 



CHAPITRE PREMIER 

LA PÉRIODE DE TENSION 

I. — Vers la guerre. — Incidents relatifs à l'affaire de Yong-Ampho. — 
Précautions militaires des futurs belligérants. — Négociations 
diplomatiques, 

II. — Texte officiel de la correspondance du Japon avec la Russie. 



De la fin de juin 1903 à l'ouverture des hostilités s'étend 
la période de tension des rapports entre la Russie et le 
Japon. Les incidents relatifs à l'affaire de Yong-Ampho, 
les armements des deux futurs belligérants et les négo- 
ciations diplomatiques entre Pétersbourg et Tokyo se suc- 
cèdent et s'entre-croisent avec des alternatives qu'il con- 
vient de rappeler. 

Les premières divergences graves entre les gouverne- 
ments de Tokyo et de Pétersbourg commencent à apparaître 
au commencement de juillet 1903. Des négociations s'en- 
tament, portant à la fois sur la Mandchourie et sur la 
Corée. La thèse russe est que la question d'évacuation de 
la Mandchourie n'intéresse que la Russie et la Chine, que 
le Japon n'a dans cette affaire aucun droit d'intervention; 
quant à la Corée, on peut discuter. La question de Corée, 
déjà mise en discussion du fait de l'affaire de Yong-Ampho, 



LA PERIODE DE TENSION 1Q1 

qui, comme je l'ai plus haut exposé (1), préoccupe vive- 
ment à Tokyo, se trouve ainsi, dès le début des pourparlers, 
jouer un rôle fort important. 

C'est ce que reflètent les nouvelles d'Extrême-Orient. 

Le 19 juillet 1903, une dépêche de source anglaise, 
adressée de Pékin et reproduite par V Éclair, constate, en 
effet, que l'activité de la Russie dans la région du Yalou 
est plus irritante pour les Japonais que son occupation de 
la Mandchourie. 

Le 21 juillet, une dépêche adressée de Yokohama à 
l'agence Laffan, de Londres, annonce que la situation est 
grave par suite du refus de la Russie d'accepter les pro- 
positions du Japon au sujet de la Corée. 

Le 24 juillet, le Standard, de Londres, publie ce télé- 
gramme : 

« Il se produit depuis une quinzaine une augmentation 
et une concentration incessantes des troupes russes à Port- 
Arthur et sur d'autres points. Beaucoup d'arrivants, qui se 
donnent comme des émigrants, sont en réalité des soldats. 
Il n'y a pas le plus léger indice de la part de la Russie de 
se retirer ou de modérer sa politique. » 

D'autre part, le Daily Mail insère un télégramme de Tokyo 
(23 juillet) annonçant qu'en présence des préparatifs russes, 
les Japonais amassaient des approvisionnements de guerre 
et négociaient l'achat de navires. « Les flottes russes, dit 
cette dépêche japonaise, sont prêtes à agir au premier signal. 
Beaucoup de Japonais estiment qu'il vaudrait mieux com- 
battre tout de suite. » 

Une dépêche de Tien-Tsin au Standard (25 juillet) assure, 
d'après une information reçue de Niou-Chwang, que des 
trains bondés de troupes russes se dirigent en hâte vers 
Port-Arthur, et que l'on expédie de l'artillerie sur le même 
point. 

(1) V. p. 136. 



168 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Une dépêche de Pékin à l'agence Reuter (28 juillet) 
annonce que l'administration russe de Niou-Chwang a in- 
terdit l'exportation du blé au Japon. 

Malgré ces symptômes alarmants, une dépêche fait dire 
le 27 juillet au baron Hayashi, ministre japonais à Londres : 
« Le Japon n'aurait rien à gagner à cacher ses intentions, 
et il est évident que toute guerre est une éventualité très 
éloignée. Le Japon n'a pas de griefs contre la Russie qui 
puissent l'entraîner à se battre, et, même s'il en existait, 
ces différends pourraient sans aucun doute être réglés par 
l'arbitrage. L'intention du Japon est de mettre sa marine 
en état de défense contre toute éventualité ; mais ce fait 
n'implique pas qu'il se prépare à la guerre. Je puis donner 
une assurance positive qu'il n'y a pas de sujet de s'alarmer 
quant à la condition actuelle des affaires en Extrême- 
Orient. » 

En dépit de ces déclarations, l'inquiétude persiste à 
Tokyo. Le 14 août 1903, le ministre du Japon en Corée a 
un nouvel entretien avec le ministre des affaires étrangères 
de Corée. Ce dernier déclare que la convention attribuant 
à la Russie le bail du territoire de Yong-Ampho n'est pas 
encore passé. A la fin du même mois, on apprend qu'une 
canonnière japonaise a interdit l'entrée de Yong-Ampho à 
un navire anglais appartenant à un Américain et frété par 
une compagnie russe pour aller prendre un chargement de 
bois provenant de la concession russe dans le voisinage de 
Yong-Ampho. Le commandant de la canonnière japonaise 
a déclaré que, le port n'étant pas ouvert au commerce étran- 
ger, un navire marchand n'avait pas le droit d'y pénétrer. 

Le 7 septembre 1903, une dépêche de Tokyo au Times 
constate que la question de la prise à bail de Yong-Ampho 
reste ouverte à cause de l'opposition du Japon. Le ministre 
de Russie aurait menacé de considérer l'accord passé avec 
le gouvernement coréen comme bon, bien qu'il n'eût point 
encore été signé. 



LA PERIODE DE TENSION 169 

Au cours du mois d'octobre, le Japon cesse d'insister 
sur l'évacuation militaire de la Mandchourie, si la Russie 
veut bien promettre en retour que l'intégrité de la souve- 
raineté de la Chine et de la Corée sera respectée et main- 
tenue. A Londres, le baron Hayashi continue à réitérer 
ses déclarations optimistes. Cependant, on apprend le 
débarquement de troupes japonaises à Masampho. 

Le 12 octobre 1903, une dépêche de Pétersbourg dit que 
la Russie considère cet acte comme antiamical et comme 
pouvant avoir les conséquences les plus graves. On espère 
encore, cependant, qu'en présence des instructions énergi- 
ques qui ont été envoyées à l'amiral Alexeieff, le gouverne- 
ment japonais consentira à retirer ses troupes. Dans le cas 
contraire, un conflit est à redouter. L'amiral Alexeieff a reçu 
toutefois l'ordre d'épuiser les moyens de conciliation avant 
de recourir à la force. 

Le 12 octobre 1903, le Bayan et le Cesarevitch arrivent à 
Port-Saïd, en route pour Port-Arthur. Le 14, mille soldats 
de marine de la flotte de la mer Baltique quittent Péters- 
bourg pour la même destination. Le 16 octobre, la com- 
mission de médecins militaires japonais, qui étudiaient 
l'organisation des hôpitaux suisses depuis deux mois, est 
rappelée par télégramme. Le Daily Mail assure le même 
jour que plus de cent mille hommes sont concentrés dans 
le voisinage de Hakodate et que les Japonais posent des 
torpilles dans tous les ports du littoral occidental du Japon. 
Le 21 octobre, une dépêche de Yokohama informe que les 
compagnies de chemins de fer et de navigation ont été 
requises de se tenir prêtes à toutes les éventualités. 

Le 25 octobre, une dépêche de source anglaise, adressée 
de Tokyo et reproduite par l'Éclair, annonce que les 
ministres et les Anciens ont tenu une longue conférence. 
On déclare qu'ils ont surtout discuté une proposition 
du marquis Ito, suivant laquelle le Japon s'abstiendrait 
d'insister sur l'évacuation militaire de la Mandchourie si 



170 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

la Russie promettait en retour que l'intégrité de la sou- 
veraineté de la Chine et de la Corée sera respectée et 
maintenue. Le 26 octobre, au cours d'une entrevue avec 
un journaliste, le premier ministre du Japon déclara que 
les négociations avec la Russie se poursuivent dans l'esprit 
de l'alliance anglo-japonaise, c'est-à-dire qu'elle tendent 
au maintien de la paix et du statu quo. Le 26 octobre 1903, 
une dépêche de Tokyo prétend que des Russes en armes 
ont empêché le secrétaire de la légation japonaise de 
débarquer à Yong-Ampho. Le lendemain, une autre 
dépêche de Yokohama annonce que les Russes ont fortifié 
Yong-Ampho, ce qui est considéré par les Japonais comme 
une violation de la Corée. 

Le 2 novembre 1903, une information officielle arrivée 
de Corée à Tokyo assure que les Russes évacuent Yong- 
Ampho; ils démantèlent la forteresse et n'y laisseront 
qu'une vingtaine d'hommes de garde. 

Le 3 novembre 1903, la Gazette de Cologne annonce que 
le représentant de la Russie à Séoul a déclaré énergique- 
ment au gouvernement coréen que, si l'accord conclu au 
sujet de Yong-Ampho n'entre pas immédiatement en 
vigueur, la Russie agira à sa guise sur les bords du Yalou 
en sappuyant sur les conventions de 1896. 

Le 12 novembre, on mande de Tchémulpo au Novi Kraï 
que trois cents ouvriers japonais employés aux travaux du 
port ont attaqué vingt-six matelots russes de la canonnière 
Bobr. Les Japonais, se figurant que plusieurs des Russes 
étaient restés en ville, deux cents d'entre eux, armés de 
haches et de sabres, ont envahi la concession européenne, 
ont pénétré dans les maisons russes à la recherche des mate- 
lots et ojnt campé autour d'elles toute la nuit... Le cuirassé 
russe Poltava et quelques torpilleurs sont partis pour 
Tchémulpo, en vue d'y maintenir l'ordre. 

Malgré ces incidents, le 16 novembre, de Saint-Péters- 
bourg, on assure que l'état des rapports avec le Japon 



LA PERIODE DE TENSION 17 



continue à s'améliorer. C'est ce que tendent à confirmer, 
le 24 novembre 1903, de nouvelles déclarations du baron 
Hayashi. 

Le 28 novembre, une dépêche de Tokyo annonce que les 
négociations entre la Russie et le Japon subissent depuis 
une dizaine de jours un temps d'arrêt, en raison de l'état 
de santé de l'impératrice de Russie, que le tsar ne quitte 
plus. Ces atermoiements énervent l'opinion, qui réclame 
une prompte solution. 

Le 2 décembre 1903, le Césarevitch et le Bayan arrivent 
à Port-Arthur en parfait état. 

A cette même date, on signale que les Japonais s'impa- 
tientent de plus en plus du retard mis par la Russie dans 
l'envoi de sa réponse. A Saint-Pétersbourg, on ne semble 
pas se rendre compte de cette irritation profonde. 

Le 9 décembre 1903, une dépêche de Tokyo assure 
qu'une escadre russe, composée de huit vaisseaux, est 
arrivée la veille à Tchémulpo, dans le but, croit-on, de 
donner plus de poids aux vues de la Russie relativement 
à l'affaire de Yong-Ampho. Cette nouvelle est démentie 
presque aussitôt par le gouvernement russe. 

Le 10 décembre, le mikado, ouvrant la Diète, se borne 
à dire que les ministres conduisent avec prudence et cir- 
conspection d'importantes négociations internationales 
pour le maintien de la paix en Extrême-Orient et pour la 
sauvegarde des droits et des intérêts du Japon. Le lende- 
main, une dépêche de Saint-Pétersbourg informe l'Eclair 
que, dans la réponse qui vient d'être envoyée à Tokyo, 
l'on assure que la Russie donnerait en Corée complète 
satisfaction aux Japonais : 1° en admettant leurs préten- 
tions dans le sud; 2° en consentant à la neutralisation du 
nord de la presqu'île. 

La seule difficulté subsistant serait celle de la porte 
ouverte en Mandchourie. A cette date, la presse russe se 
montre très pacifique. Le Novoié Vrémia assure que l'onarri- 



172 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

vera, en dépit des nouvelles alarmantes, à régler la question 
dune façon qui ne blessera pas l'amour-propre des Japonais. 
Le 12 décembre, une première réponse de la Russie par- 
vient enfin à Tokyo. Les propositions russes ne conviennent 
pas au Japon. Le 25 décembre 1903, la légation japonaise 
de Londres communique à la presse les clauses de la der- 
nière note envoyée par le Japon à la Russie. Ces clauses 
sont : 

I. — Reconnaissance formelle par la Russie du main- 
tien de l'indépendance et de l'intégrité de la Corée et de la 
Chine. 

II. — Égalité de traitement pour tous les pays et adop- 
tion du système de la porte ouverte en Corée et en Chine. 

III. — Arrangement spécial au sujet de la Mandchourie. 
L'insistance de ces prétentions et 1-e caractère impératif 

de ces formules adressées à un pays jouissant dans le 
monde du prestige dont bénéficiait alors la Russie com- 
mença à donner l'impression que le gouvernement japo- 
nais était décidé à pousser les choses jusqu'à leurs plus 
extrêmes conséquences. 

Le 15 décembre 1903, dix-sept Coréens sont blessés, à 
Mok-Pho, dans une bagarre avec des Japonais. Ceux-ci en 
profitent pour débarquer sur ce point des soldats d infan- 
terie de marine amenés parla canonnière Saï-Yen. Le même 
jour, les Japonais résidant à l'étranger sont rappelés. Leur 
gouvernement cherche à masquer cette mesure et dit qu'il 
s'agit simplement de Japonais résidant illégalement à 
l'étranger. 

Le 16 décembre, les propositions russes sont examinées 
par le conseil des Anciens et des ministres. Elles ne sont 
pas jugées acceptables. Le 18 décembre, un télégramme 
de Kobé au Daily Mail assure que l'envoi de troupes en 
Corée est imminent. Le 20 décembre, le baron Hayashi 
persiste à déclarer qu'il ne faut attacher aucune impor- 
tance aux bruits alarmants. 



LA PERIODE DE TENSION 173 

On prétend que des agents japonais viennent de tenter 
vainement de négocier à New-York un emprunt de guerre 
avec les banquiers américains. 

Le 21 décembre, on apprend que l'escadre russe sta- 
tionnée à Tchémulpo depuis les derniers incidents est 
rentrée aujourd'hui à Port-Arthur, laissant seulement le 
croiseur Bojarin dans le port coréen. 

Le même jour, une dépêche de Tokyo annonce que le 
baron Komura a remis la réponse du Japon à la dernière 
note russe. Cette réponse n'a pas le caractère d'un ulti- 
matum. Elle consiste pour le Japon à demander à la Russie 
de revenir sur certaines des propositions formulées dans sa 
dernière note. Le Japon envoie soixante hommes du génie 
en Corée, où ils remplaceront les civils employés aux lignes 
télégraphiques japonaises. Une note officielle du gouverne- 
ment assure que cet envoi n'a aucune importance militaire. 
Le 22 décembre, le baron Hayashi se montre moins opti- 
miste. Il déclare que la paix ou la guerre dépendent entiè- 
rement maintenant de la nature de la réponse de la Russie 
à la dernière communication japonaise. Il a encore l'espoir 
que la diplomatie arrivera à un règlement pacifique. 

La gravité de cette déclaration apparaît, car on apprend 
le lendemain qu'il a été décidé au dernier conseil des 
Anciens que le Japon devait prendre les armes si ses 
demandes étaient finalement repoussées par la Russie. 

Le 28 décembre, quatre décrets significatifs sont publiés 
à Tokyo. Le premier accorde au gouvernement des crédits 
illimités pour la défense militaire; le second renforce le 
contrôle officiel sur le chemin de fer de Séoul à Fousan; 
le troisième remanie l'organisation des quartiers généraux 
militaires impériaux en cas de guerre; le quatrième crée 
un comité de la guerre pour le temps de la guerre. Le 
30 décembre, le Japon achète à Gênes les futurs Kassuga 
et Nischin. 

Le 2 janvier 1904, le transport Kazan passe à Port-Saïd, 



174 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

à destination de Port-Arthur. A cette date, YOsliabia est 
encore à Bizerte. 

Le 3 janvier, à Londres, on commence à considérer une 
rupture comme inévitable. Les grands journaux envoient 
en Extrême-Orient leurs correspondants de guerre. Puis, 
la tension diminue, en apparence tout au moins. Le 4 jan- 
vier, les officiers japonais en mission en Allemagne reçoivent 
l'ordre de rentrer au Japon. Le 5 janvier, le Dimitri-Dons- 
koï quitte Bizerte, en route vers l'Extrême-Orient. 

A Pétersbourg, on commence à comprendre qu'on s'est 
engagé dans une mauvaise voie. Bezobrazoff perd enfin sa 
funeste influence et part pour Cannes (6 janvier). Le 7, un 
important conseil se tient chez le mikado; on considère la 
rupture comme devant être très prochaine. Ce même jour, 
le baron Rosen remet à Tokyo la réplique russe. Puis, sur 
l'assurance qu'une nouvelle note russe reconnaît au Japon 
en Corée une situation privilégiée, une détente de l'opinion 
publique a encore lieu. Le 11 janvier, une réunion du con- 
seil des Ancien à Tokyo est signalée comme d'importance 
tout à fait particulière. Le 15 janvier, le tsar, s'adressant à 
toute l'assemblée du corps diplomatique, dit : « Je désire 
faire et j'ai l'intention de faire tout mon possible pour 
le maintien de la paix en Extrême-Orient. » On se rend 
bientôt compte que ces déclarations ne sont plus prises au 
sérieux à Tokyo. Les maisons japonaises en Mandchourie 
ferment leurs comptoirs. Le 20 janvier YAurora arrive à 
Port-Saïd ; le 27 le Nischin et le Kassuga parviennent à 
Colombo. 

Les symptômes belliqueux se multiplient de part et 
d'autre. Le 2 février, il est manifeste que la Russie s'occupe, 
elle aussi, activement de préparatifs militaires. Le général 
Kouropatkine est désigné comme général en chef et on 
s'occupe de la formation de son état-major de campagne. 

Le 4 février, le correspondant du Times à Pékin assure 
que le début des hostilités n'est plus qu'une question de 



LA PERIODE DE TENSION 175 

jours. Les anciens hommes d'État tiennent en effet, ce 
même jour, une conférence en présence du mikado, et 
on sait qu'ils ont pris une décision de la plus haute 
importance. Elle doit être irrévocable, car, le lendemain, 
M. Hayashi affirme à Londres : «Le Japon sera intraitable. 
Ou bien la Russie reconnaîtra par acte public la souve- 
raineté intégrale de la Chine en Mandchourie, ou bien le 
Japon lui fera la guerre séance tenante. » 

Simultanément, les Japonais quittent en masse Vladi- 
vostok. Aucune affirmation pacifique des autorités russes 
ne peut les retenir. 

Le 6 février 1904, le Japon refuse les dépêches chiffrées. 
Le 7, la rupture diplomatique entre la Russie et le Japon 
devient un fait officiel. Le lendemain, on apprend l'attaque 
de Port-Arthur. 



II 



L'enchaînement des faits permet de suivre la croissance 
du conflit, mais il ne donne pas une notion suffisante des 
pourparlers diplomatiques. Pour que celle-ci puisse être 
complète, il faudrait pouvoir publier le texte officiel des 
notes échangées durant toute la période de tension entre 
les gouvernements de Pétersbourg et de Tokio. Malheu- 
reusement, la chancellerie du tsar n'a pas encore cru 
devoir rendre publique sa correspondance. Le Japon, au 
contraire, a estimé qu'il était habile de la publier. Les 
diplomates nippons ont incontestablement raison sur ce 
point. Les documents dont on va maintenant trouver le 
texte précis leur font, certes, le plus grand honneur. 

Cet ensemble de cinquante et une pièces concernant les 
négociations avec la Russie, du 28 juillet 1903 au 6 fé- 



176 LE MOIS DE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

vrier 1904, constitue, en effet, un véritable chef-d'œuvre 
d'habileté et de correction. Il est difficile de trouver des 
textes diplomatiques plus précis, plus pressants, mieux 
gradués, mieux calculés, menant avec plus de sûreté au 
but que Ion s'est fixé. 

N° 1. — Le baron Ko mur a, ministre des affaires étrangères, à 
M. Kurino, ministre du Japon à Saint-Pétersbourg . 

Tokyo, 28 juillet 1903. 

Le gouvernement japonais a suivi avec une vive attention le 
développement des affaires en Mandcliourie, et considère comme 
grave la situation actuelle de cette contrée. Aussi longtemps 
qu'il y avait des raisons d'espérer que la Russie exécuterait son 
engagement envers la Chine, et ses assurances données à d'autres 
puissances au sujet de l'évacuation de la Mandcliourie, le gou- 
vernement japonais a conservé une attitude de réserve atten- 
tive. Mais l'action récente de la Russie, formulant de nouvelles 
demandes à Pékin, et consolidant plutôt que relâchant sa main- 
mise sur la Mandcliourie, force à croire qu'elle a renoncé à l'in- 
tention de se retirer de Mandcliourie ; tandis que son activité 
accrue le long de la frontière coréenne est de nature à faire 
naître des doutes sur les limites de son ambition. L'occupation 
permanente et illimitée de la Mandcliourie par la Russie crée- 
rait une condition des affaires préjudiciable à la sécurité et aux 
intérêts du Japon. Cette occupation serait destructive du prin- 
cipe de l'égalité de traitement, et attentatoire à l'intégrité terri- 
toriale de la Chine. Mais, chose qui est d'une importance encore 
plus sérieuse pour le gouvernement japonais : la Russie, établie 
sur le flanc de la Corée, serait une menace constante pour l'exis- 
tence indépendante de cet empire, et, en tous cas, deviendrait 
ainsi la puissance dominante en Corée. La Corée est un poste 
avancé important 'dans la ligne de défense du Japon, et le 
Japon, en conséquence, considère l'indépendance de la Corée 
comme absolument essentielle à sa propre tranquillité et à sa 
propre sécurité. Le Japon possède des intérêts et influences poli- 
tiques, aussi bien que commerciaux et industriels, de premier 
ordre en Corée, et, eu égard à sa propre sécurité, ne peut con- 
sentir à les abandonner à une autre puissance, ou à les partager 
avec elle. Le gouvernement a fait de cette affaire l'objet de son 



LA PERIODE DE TENSION 1T7 

examen le plus attentif, et a résolu de s'adresser au gouverne- 
ment russe dans un esprit de conciliation et de franchise, en vue 
de la conclusion dune entente destinée à régler des questions 
actuellement causes dune juste et naturelle inquiétude; et, dans 
l'opinion du gouvernement japonais, le moment est opportun 
pour tenter d'amener l'arrangement désiré. 

Le gouvernement japonais, plein de confiance dans votre 
jugement et votre tact, a décidé de mettre en vos mains ces 
négociations délicates. C'est le désir du gouvernement japonais 
de donner à la présente invitation, par lui adressée au gouverne- 
ment russe, un caractère absolument officiel. Vous avez donc 
instruction d'ouvrir la question en présentant au comte Lams- 
dorff une Note Verbale à l'effet suivant : 

« Le gouvernement impérial japonais, croyant que le gouver- 
nement impérial russe partage avec lui le désir d'écarter des 
relations entre les deux Empires toute cause de mésintelligence 
future, serait heureux d'aborder, avec le gouvernement impérial 
russe, l'étude de la situation des affaires dans l'Extrême-Orient, 
où leurs intérêts se trouvent en contact, dans le but de définir 
leurs intérêts spéciaux respectifs dans ces régions. Si, comme on 
l'espère fermement, cette suggestion est approuvée en principe, 
le gouvernement impérial japonais sera disposé à exposer au 
gouvernement impérial russe ses vues sur la nature et la portée 
de l'entente projetée. » 

En présentant au comte Lamsdorff la note précédente, vous 
aurez soin de lui faire comprendre que nos intentions sont abso- 
lument amicales, mais que nous attachons une grande impor- 
tance à ce sujet. Vous présenterez la note au comte Lamsdorff 
aussitôt que possible, et me tiendrez complètement au courant 
des démarches par vous faites en vertu de la présente instruc- 
tion; et, immédiatement après réception d'une réponse affirma- 
tive du gouvernement russe, la substance de nos propositions 
vous sera télégraphiée. 

N° 2. — M. Kurino au baron Komura 

Saint-Pétersbourg, 31 juillet 1903. 
Reçue le 2 août 1903. 

Le télégramme de Votre Excellence du 28 courant a été dûment 
reçu. Conformément aux instructionsycontenues, j'ai vu aujour- 
d'hui le comte Lamsdorff, et, avant de remettre à Son Excellence 
la Note Verbale, je lui ai déclaré, en substance, ce qui suit : 



178 LE M N H E E T h A G V E R R E R U S S O - J A P N A 1 S E 

a T. a situation des affaires en Extrême-Orient devient de plus 
en plus compliquée, et, à moins qu'on ne fasse quelque chose, 
actuellement, pour écarter toutes causes de mésintelligence 
entre le Japon et la Russie, la difficulté des relations entre les 
deux pays s 'accroîtra, pour ne causer que désavantages à l'un et 
à l'autre. Dans ces circonstances, le gouvernement impérial, 
pleinement animé d'un esprit de franchise et de conciliation, a 
décidé de s'adresser au gouvernement russe, pour arriver à une 
entente. » 

. Je lui remis ensuite la Note Verbale en disant que j'avais des 
instructions à cet effet. Après qu'il en eut pris connaissance, 
j'exprimai mon ardent espoir que le gouvernement russe parta- 
gerait, dans le même esprit, les vues ci-dessus exprimées. Le 
comte Lamsdorff dit qu'il était parfaitement satisfait de la 
décision du gouvernement japonais, car, comme il me l'avait 
dit bien souvent, une entente entre les deux pays, non-seule- 
ment est désirable, mais est la meilleure des politiques; si la 
Russie et le Japon arrivaient à une entente complète, personne, 
dans l'avenir, ne tenterait de jeter des semences de discorde 
entre les deux pays. En tant qu'il était concerné, ajouta-t-il, il 
était en parfait accord avec l'idée du gouvernement japonais ; 
mais il désirait voir l'empereur à ce sujet, avant que fut donnée 
une réponse précise, il s'attend à voir l'empereur mardi pro- 
chain et a promis de me donner une réponse le lendemain. Il a 
ajouté que l'empereur approuverait certainement l'affaire. 

N° 3. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 3 août 1903. 

En référence à mon télégramme du 28 juillet, le gouverne- 
ment japonais, après avoir examiné de la façon la plus sérieuse 
l'état des affaires dans les centres où les intérêts des deux puis- 
sances se trouvent en contact, a décidé de proposer ce qui suit, 
comme base d'une entente entre le Japon et la Russie : 

ce 1. Engagement mutuel de respecter l'indépendance et l'inté- 
grité territoriale des empires chinois et coréen, et de maintenir 
le principe d'égalité de traitement, pour le commerce et l'in- 
dustrie de toutes les nations, dans ces pays. 

« 2. Reconnaissance réciproque des intérêts prépondérants du 
Japon en Corée et des intérêts spéciaux de la Russie dans des 
entreprises de chemins de fer en Mandchourie ; et du droit, 
pour le Japon de prendre en Corée, et pour la Russie de prendre 



LA PERIODE DE TENSION 179 

en Mandchou rie" telles mesures qui pourront être nécessaires 
pour la protection de leurs intérêts respectifs définis comme 
ci-dessus, et soumis, cependant, aux stipulations de l'article 1 er 
du présent accord. 

u 3. Engagement réciproque de la part de la llussie et du Japoi 
de ne pas empêcher celles des activités industrielles et commer- 
ciales, respectivement du Japon en Corée et de la Russie en 
Mandchourie, qui ne seront pas incompatibles avec les stipula- 
tions de l'article 1 er du présent accord. 

« Engagement additionnel de la part de la Russie de ne pas 
empêcher l'extension éventuelle du chemin de fer de Corée dans 
la Mandchourie méridionale, de manière à le relier avec les 
lignes de la Chine orientale et de Shan-haï-Kwan-JNiou-Chwang. 

a Engagement réciproque, au cas où il serait jugé nécessaire 
par le Japon d'envoyer des troupes en Corée, ou par la Russie 
d'en envoyer en Mandchourie, dans le but, soit de protéger les 
intérêts mentionnés à l'article 2 du présent accord, ou de sup- 
primer des insurrections ou des désordres de nature à créer des 
complications internationales, que les troupes ainsi envoyées 
n'excéderont en aucun cas le nombre effectivement nécessaire et 
seront ensuite retirées aussitôt que leur mission sera accomplie. 

u 5. Reconnaissance, parla Russie, du droit exclusif du Japon de 
donner avis et assistance, dans l'intérêt des réformes et du bon gou- 
vernement en Corée, y compris l'assistance militaire nécessaire. 

« Le présent accord abrogera tous arrangements antérieurs 
entre le Japon et la Russie, au sujet de la Corée. » 

En remettant le projet précédent au comte Lamsdorff, vous 
direz qu'il est présenté à l'examen du gouvernement russe, dans 
la ferme croyance qu'il pourra être trouvé bon pour servir de 
base sur laquelle on pourra construire un arrangement satis- 
faisant pour les deux gouvernements, et vous assurerez au comte 
Lamsdorff que tout amendement ou suggestion qu'il pourrait 
croire nécessaire de présenter sera l'objet de l'examen immédiat 
et amical du gouvernement japonais. Il ne sera pas nécessaire 
pour vous de dire beaucoup de choses, en élucidation des diffé- 
rents articles du projet, attendu qu'ils s'expliquent très ample- 
ment par eux-mêmes; mais vous pourriez exposer qu'on trouvera 
que le projet, pris dans son ensemble, ne sera guère plus que 
le développement et l'extension logiques et essentiels des prin- 
cipes déjà reconnus par les deux gouvernements, ou des condi- 
tions incarnées dans les engagements que le projet est destiné à 
remplacer. 



180 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

L'instruction qui précède vous est envoyée, clans l'anticipation 
que la réponse à la Note Verbale présentée par vous sera favo- 
rable ; mais vous n'agirez pas en vertu de cette instruction avant 
d'avoir reçu d'autres instructions, qui vous seront données après 
que vous m'aurez communiqué la réponse faite à la Note Verbale. 

N° A. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 5 août 1903. 
Reçue le 6 août 1903. 

Le comte Lamsdorff dit qu'il est autorisé par l'empereur à 
ouvrir des négociations avec moi, au sujet de la Note Verbale. 

N° 5. — Le baron Komura à M. Kurino . 

Tokyo, 6 août 1903. 

En référence à votre télégramme daté des 31 juillet et 5 cou- 
rant, vous déclarerez au comte Lamsdorff que le gouvernement 
impérial apprécie pleinement l'esprit amical avec lequel le gou- 
vernement russe a accueilli la proposition du gouvernement 
japonais d'entrer en négociation, en vue d'une entente entre 
les deux pays; puis, vous présenterez immédiatement le projet 
au gouvernement russe, conformément aux instructions conte- 
nues dans mon télégramme du 3 courant. 

N° 6. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 12 août 1903. 
Reçue le 14 août 1903. 

Le comte Lamsdorff, étant actuellement très occupé, n'a pu 
me recevoir qu'aujourd'hui; j'ai alors remis à Son Excellence, 
conformément à vos instructions, le projet proposé, en anglais. 
J'ai ajouté que, plus la conclusion d'un accord serait ajournée, 
plus il deviendrait difficile, vu que la situation des affaires en 
Extrême-Orient devient actuellement de plus en plus com- 
pliquée. Je lui ai demandé de presser l'affaire autant que pos- 
sible. Il a dit qu'il examinerait soigneusement le projet. 

N° 7. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 24 août 1903. 
Reçue le 25 août 1903. 

Le comte Lamsdorff m'a reçu hier par arrangement spécial: 
je lui ai demandé ses vues sur l'attitude du gouvernement russe 



LA PERIODE DE TENSION 181 

à Tégard de nos propositions, en ajoutant que le gouvernement 
japonais, maintenant, attendait impatiemment une réponse. Il 
m'a dit qu'il avait sérieusement étudié le projet, mais que, l'em- 
pereur ayant été absent pendant plus d'une semaine à cause des 
manœuvres, il n'avait pu faire aucune démarche à ce sujet. Mais il 
m'a demandé mon opinion au sujet du transfert des négociations 
à Tokyo, attendu qu'il y a beaucoup de détails au sujet desquels 
il devra être référé à l'amiral Alexeieff. Je lui disque, le gouverne- 
ment japonais m'ayant confié l'affaire, j'aimerais mieux la pour- 
suivre, mais que je consentais à vous communiquer son opinion. 
Il a déclaré avoir déjà envoyé une copie de notre projet à 
Port-Arthur, en vue d'obtenir l'opinion de l'amiral Alexeieff. 
Après cette conversation, il dit que la question d'une entreprise 
de chemin de fer japonaise en Mandchourie serait difficile, mais 
que, sur tous les autres points, peut-être le gouvernement russe 
pourrait arriver à une entente. Je dis que, pour arriver à une 
entente satisfaisante, des concessions mutuelles ainsi qu'un esprit 
de conciliation étaient nécessaires, et que le gouvernement japo- 
nais serait disposé à examiner favorablement toutes suggestions 
qui pourraient être faites par le comte Lamsdorff. 

N° 8. — Le baron Ko mura à M. Kurino. 

Tokyo, 26 août 1903. 

En référence à votre télégramme du 24 courant, vous direz au 
comte Lamsdorff que le gouvernement japonais préférerait con- 
tinuer les négociations à Saint-Pétersbourg, dans la croyance 
qu'en ainsi faisant, l'œuvre serait grandement facilitée. Vous 
pouvez ajouter qu'il n'y a pas à étudier, en connexion avec les 
négociations pendantes, des détails exigeant des connaissances 
locales, et que le gouvernement japonais, ayant remis les négo- 
ciations en votre main, n'aimerait pas à faire un changement. 
Vous direz au comte Lamsdorff que le gouvernement japonais 
attend avec inquiétude une réponse définie du gouvernement 
russe à ses propositions, et vous continuerez à faire tous vos 
efforts pour obtenir de lui cette réponse aussitôt que possible. 

N* 9. — M. Kurino au baron Ko mur a. 

Saint-Pétersbourg, 27 août 1903. 
Reçue le 28 août 1903. 

J'ai vu le comte Lamsdorff aujourd'hui, au sujet de votre 
télégramme en date du 26 courant. Il a dit avoir eu mardi der- 



182 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

nier une audience de l'empereur et que Sa Majesté lui a déclaré 
désirer très vivement la conclusion prochaine d'une entente 
satisfaisante pour les deux pays et a exprimé son désir de con- 
duire les négociations à Tokyo, de manière à activer l'affaire. 
Puis le comte Lamsdorff a ajouté que l'empereur partira lundi 
prochain d'ici pour la campagne, puis, pendant quelque temps, 
pour des pays étrangers, et que les ministres concernés seront en 
même temps absents de Saint-Pétersbourg. En conséquence, des 
négociations à Tokyo seraient un moven bien plus facile et plus 
rapide de conclure l'affaire. Je dis, en me référant à ma conver- 
sation du 23 courant avec le comte Lamsdorff, que l'entente 
proposée impliquait surtout des questions de principes et de 
politique plutôt que des détails, et que, par suite, la continua- 
tion des négociations à Saint-Pétersbourg serait adéquate et 
fournirait en même temps le moyen le plus rapide d'arriver à 
une entente satisfaisante. Il répéta ce qu'il venait de dire et 
insista sur sa proposition. 

Dans ces circonstances, je ne crois guère possible de changer 
la marche actuellement proposée par le comte Lamsdorff pat- 
ordre de l'empereur. Je crois aussi que des négociations à Tokyo 
entraîneraient bien des conséquences désavantageuses; j'attends 
des instructions précises pour la suite à donner. 

N° 10. — Le baron Komura à M. Knrino. 

Tokyo, 29 août 1903. 

En référence à votre télégramme du 27 courant, vous direz 
au comte Lamsdorff que le gouvernemant japonais croit tou- 
jours que la négociation sera facilitée si elle continue à Saint- 
Pétersbourg, puisque les négociations se rapportent à des prin- 
cipes et non à des détails; et vous ajouterez que, lui et vous 
ayant été dûment autorisés en cette matière, et les propositions 
du Japon lui ayant été présentées, le gouvernement japonais 
avait supposé que le siège de négociation avait été accepté. En 
conséquence, vous insisterez auprès du comte Lamsdorff sur le 
désir du gouvernement japonais de continuer les négociations à 
Saint-Pétersbourg, et vous exprimerez l'espérance que son gou- 
vernement examinera de nouveau la question. Vous direz aussi 
que le gouvernement japonais présume être justifié à conclure, 
de la proposition de transfert des négociations à Tokvo, que 
nos propositions sont acceptables en principe pour le gouverne- 
ment russe, en tant que base de négociations. 



LA PÉRIODE DE TENSION 183 

N° 1 J . ~ M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 3J août 1903. 
Reçue le 2 septembre 1903. 

J'ai vu le comte Lamsdorff aujourd'hui et lui ai expliqué 
pleinement le contenu de votre télégramme du 29 courant. Sa 
réponse est, en substance, la suivante : 

Il dit que les négociations se rapportent à des principes, mais 
qu'il faut que les principes soient décidés d'après examen des 
questions locales et pratiques. En conséquence, le gouvernement 
russe désire transférer les négociations à Tokyo, vu la nécessité, 
de se consulter avec l'amiral Alexeieff, et, aussi, pour marquer un 
sentiment de déférence envers le Japon, puisque c'est lui qui a 
fait la proposition ; l'acceptation de la proposition à Saint-Péters- 
bourg ne signifie pas que le siège des négociations doit être au 
même endroit. Il ajoute que la proposition de transfert des négo- 
ciations à Tokyo ne signifie pas nécessairement que nos proposi- 
tions sont acceptables pour le gouvernement russe, attendu que 
des bases de négociations ne pouvaient être déterminées sans 
référence aux questions pratiques que le baron Rosen et l'ami- 
ral Alexeieff connaissent bien mieux que lui-même. 

J'exposai, comme mon opinion, que, cette question étant la 
plus importante des questions de haute politique entre nos deux 
pays, l'empereur avait peut-être beaucoup à décider, et qu'en 
conséquence il serait très avantageux que les négociations 
fussent conduites à Saint-Pétersbourg; j'exprimai mon désir d'un 
sérieux examen réitéré de la question du transfert, attendu 
que tel examen réitéré est vivement désiré par le gouvernement 
japonais. J'objectai aussi à la suggestion de transfert pour cette 
raison : que la question se rapporte à des principes, aussi bien 
qu'à la direction d'affaires de politique internationale, qui pour- 
raient ne pas être du domaine des pouvoirs conférés à l'amiral 
Alexeieff. 

Si je me souviens bien, j'ai dit que j'entendais que son auto- 
rité était limitée à de pures questions d'administration locale. 

11 dit que, sur cette question, l'amiral Alexeieff serait seule- 
ment consulté et ne déciderait rien; et il ajouta que lui, comte 
Lamsdorff, désire aussi régler la question aussi vite que possible, 
et que c'est pour cette raison qu'il a suggéré le transfert. Les 
contre-propositions russes sont préparées par des personnes ayant 
des connaissances locales; conséquemment, le transfert des négo- 



184 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

ciations à Tokyo hâterait l'affaire. Si les négociations étaient 
conduites à Saint-Pétersbourg, il serait obligé de s'occuper per- 
sonnellement de l'affaire avec moi; mais, cet automne, il devra 
être longtemps absent de la ville, pour accompagner l'empereur. 
Dans le cas de son voyage à Vienne et à Rome, il pourrait aussi 
visiter certain pays étranger et serait sujet à être fréquemment 
interrompu dans les négociations. Mais, dans le cas de négocia- 
tions à Tokyo, il les dirigerait par télégraphe, et des télégrammes 
de Tokyo pourraient toujours le suivre partout où il pourrait se 
trouver; de plus, dit-il, comme nous le savons très bien, la façon 
dont les Russes conduisent les affaires, ici, n'est pas très expé- 
ditive. En concluant, il dit qu'il aurait aujourd'hui une audience 
de l'empereur et qu'il lui expliquerait les raisons pour lesquelles 
une entente prompte entre les deux pays est désirable, comme 
je l'ai mentionné ; et il promit de répéter à Sa Majesté le désir 
spécial du gouvernement du Japon de conduire les négociations 
à Saint-Pétersbourg; mais il ajoute qu'on ne pouvait espérer un 
changement de vues à ce sujet. 

N 11 — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 2 septembre 1903. 

En référence à votre télégramme du 31. passé, vous direz au 
comte Lamsdorff que, le désir reconnu des deux puissances 
étant d'arriver à une entente aussi vite que possible, le gou- 
vernement japonais craint que les discussions ne soient gran- 
dement prolongées, si les négociations devaient être, mainte- 
nant, transférées à Tokyo, sans quelque base acceptée pour les 
négociations; et vous ajouterez que le gouvernement japonais, 
ayant présenté ses propositions sous forme concrète au gou- 
vernement russe, croit que des négociations, où qu'elles soient 
conduites, seraient grandement facilitées dans le cas où le gou- 
vernement russe annoncerait préalablement si telles proposi- 
tions peuvent être, en principe, acceptées comme la base pour 
des négociations. Le gouvernement japonais n'entend pas que 
l'acceptation de ces propositions comme telle base exclurait 
des amendements qui pourraient être considérés comme néces- 
saires. Au contraire, telle acceptation fixerait simplement un 
point de départ défini, qui est désirable dans toutes négocia- 
tions, et très important dans le cas actuel. Vous ferez tous vos 
efforts pour obtenir du gouvernement russe la déclaration 
désirée. 



LA PERIODE DE TENSION 185 

N° 13. — M. Kurino au baron Kornura. 

Saint-Pétersbourg, 5 septembre 1903. 
Reçue le 6 septembre 1903. 

J'ai vu hier le comte Lamsdorff. En vue de prévenir tout 
malentendu au sujet du sens de l'instruction contenue dans 
votre télégramme du 2 courant, et aussi pour donner au gouver- 
nement russe l'impression du sentiment d'importance attachée 
par le gouvernement japonais à cette matière, j'ai préparé une 
Note Verbale que je lui ai remise. Nous eûmes ensuite une 
conversation assez longue sur la question. 

Voici la substance de ses observations : 

Conformément à son expérience de quarante ans au ministère 
des affaires étrangères, les négociations d'un caractère internatio- 
nal ont toujours été conduites sur les propositions d'une puissance 
ensemble avec la réponse de l'autre, et il n'était pas d'usage 
d'accepter la proposition d'une puissance comme base unique de 
négociations. Le baron de Rosen avait déjà reçu de l'empereur 
l'ordre d'étudier sérieusement la proposition du gouvernement 
japonais et, en même temps, de préparer et élaborer des contre- 
propositions d'accord avec l'amiral Alexeieff, et, si le gouverne- 
ment japonais désirait entrer en négociations, de commencer 
immédiatement les pourparlers en adoptant les propositions du 
gouvernement japonais et les contre-propositions russes comme 
base de négociations. Je dis, pendant la discussion, que si le 
gouvernement russe était réellement animé du désir d'entrer 
dans un arrangement satisfaisant avec le Japon, je croirais 
hautement nécessaire que le gouvernement russe donne à ses 
négociateurs instruction d'adopter comme base les propositions 
japonaises, ou du moins leurs principes essentiels, de manière à 
faciliter l'obtention de l'objet de la négociation, car j'incline à 
douter que l'amiral Alexeieff soit disposé à entrer en négociations 
avec le Japon dans l'esprit de conciliation qui est de nécessité 
élémentaire pour arriver à une entente satisfaisante. 

Il dit que, lorsqu'il reçut notre projet, il n'y avait que deux 
voies ouvertes à la Russie : soit de rejeter nos propositions, soit 
d'entrer en négociations à leur sujet. Le gouvernement russe a 
adopté la dernière voie; cela ne signifie pas, cependant, accep- 
tation de notre projet dans son intégrité, ou en principe; mais, 
ayant agréé la proposition d'entrer dans une entente, il a décidé 
d'examiner les propositions et de préparer des eontre-proposi- 



180 LE MONDE ET LA GUERKE RUSSO-JAPONAISE 

tions, de sorte que les deux puissent servir de base aux négocia- 
tions. En outre, il ajouta que, dans notre projet, il y avait cer- 
taines clauses qui ne pourraient être conciliées avec les intérêts 
russes, et d'autres qui exigeraient des modifications; et il ne 
pouvait dire que le gouvernement russe acceptât nos proposi- 
tions comme base, même en principe, mais seulement en con- 
jonction avec ses contre-propositions. 

Après avoir épuisé tous les efforts pour arriver à ce que désire 
le gouvernement japonais, je suis maintenant pleinement con- 
vaincu qu'il ne sera pas possible de modifier la ligne de conduite 
proposée par le comte Lamsdorff ; et je pense qu'il n'y a pas 
pour le Japon d'autre voie que d'accepter sa suggestion. Le 
comte Lamsdorff partira d'ici le 10 courant pour Darmstadt, 
afin de se rendre auprès de l'empereur de Russie. 

J\° 14. — Le baron Komura à M. Kurirto. 

Tokyo, 9 septembre 1903. 

En référence à votre télégramme du 5 courant, vous recevez, 
par la présente, instruction d'informer le comte Lamsdorff que 
le gouvernement japonais consent à transférer les négociations 
à Tokyo; vous ajouterez que le gouvernement japonais est per- 
suadé que les instructions données au ministre de Russie à Tokyo 
sont de nature à lui permettre de présenter, sans délai, les 
contre-propositions russes, et d'en arriver immédiatement aux 
négociations. 

N° 15. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 9 septembre 1903. 
Reçue le 10 septembre 1903. 

■J'ai vu le comte Lamsdorff aujourd'hui. Il m'a dit que le baron 
Kosen et l'amiral Àlexeieff ont déjà reçu, par ordre de l'empereur, 
des instructions télégraphiques à l'effet de préparer les contre- 
propositions aussi promptement que possible et de commencer 
au plus tôt les négociations; il ne croit pas nécessaire de répéter 
les mêmes instructions. 

N° 16. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 24 septembre 1903. 

Le baron Rosen a quitté Tokyo, le 22 courant, pour Port- 
Arthur. Avant son départ, il m'a rendu visite et il m'a dit qu'il 



LA PERIODE DE TENSION 187 

a reçu, il y a quelque temps, par ordre impérial, des instructions 
à l'effet de se tenir prêt à partir immédiatement pour Port- 
Arthur, aussitôt que la nécessité s'en pourrait produire, afin de 
procéder avec l'amiral Alexeieff à la préparation des contre-pro- 
positions russes, et qu'il vient de recevoir la demande que lui 
fait l'amiral de partir pour Port-Arthur, dans le but de s'y con- 
sulter avec lui à ce sujet. Il a ajouté qu'il espérait être de retour 
dans environ onze jours. 

N° 17. — Le baron Ko mura à M. Kurlno. 

Tokyo, 5 octobre 1903. 

Le baron Rosen est rentré à Tokyo, le 3 courant. Il est venu 
me voir le même jour et m'a présenté ce qui suit comme contre- 
propositions russes, qui, dit-il, ont été sanctionnées par l'empe- 
reur de Russie, sur présentation conjointe par l'amiral Alexeieff 
et lui : 

1. Engagement mutuel de respecter l'indépendance et l'inté- 
grité territoriale de l'empire de Corée. 

2. Reconnaissance par la Russie des intérêts prépondérants du 
Japon en Corée et du droit pour le Japon de donner avis et 
assistance à la Corée, tendant à améliorer l'administration civile 
de cet empire, sans enfreindre les stipulations de l'article 1 er . 

3. Engagement de la part de la Russie de ne pas gêner les 
entreprises commerciales et industrielles du Japon en Corée, et 
de ne pas s'opposer à des mesures quelconques prises dans le but 
de les protéger, en tant que ces mesures n'enfreindront pas les 
stipulations de l'article 1 er . 

4. Reconnaissance du droit pour le Japon d'envoyer, dans le 
même but, des troupes en Corée, à la connaissance de la Russie, 
mais leur nombre ne devant pas excéder celui effectivement 
nécessaire, et avec engagement, de la part du Japon, de rappeler 
ces troupes aussitôt que leur mission sera accomplie. 

5. Engagement mutuel de ne se servir d'aucune partie du 
territoire de la Corée pour des buts stratégiques et de n'entre- 
prendre sur les côtes de Corée aucuns travaux militaires capables 
de menacer la liberté de la navigation dans le détroit de Corée. 

6. Engagement mutuel de considérer la partie de la Corée 
située au nord du 39 e parallèle comme une zone neutre, dans 
laquelle ni l'une ni l'autre des parties contractantes ne devra 
introduire de troupes. 

7. Reconnaissance, par le Japon, de la Mandchourie et de son 



188 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

littoral comme étant, à tous égards, en dehors de sa sphère 
d'intérêts. 

8. Le présent accord devra remplacer tous accords antérieurs 
entre la Russie et le Japon, au sujet de la Corée. 

N° 18. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 8 octobre 1903. 

En référence à mon télégramme du 5 courant, j'ai commencé 
à discuter avec le ministre de Russie au Japon, en prenant pour 
base nos propositions et les contre-propositions russes, et en vue 
d'assurer, si c'est possible, la reconnaissance, par la Russie, des 
principes fondamentaux exposés dans nos propositions. 

N° 19. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 16 octobre 1903. 

En référence à mon télégramme du 8 courant, des négociations 
ont lieu maintenant, entre le baron Rosen et moi, au sujet des 
propositions suivantes, que j'avais présentées comme amende- 
ments aux contre-propositions russes. 

Art. 2. — Insérer, entre les mots assistance et à la Corée, le 
membre de phrase y compris F assistance militaire. Remplacer 
le mot civile par le mot intérieure. 

Art. 3. — Entre les mots gêner et entreprises commerciales, 
insérer les mots le développement des. Remplacer entreprises par 
activités; prises par à nrendre, et les vrotéger par protéger ces 
intérêts. 

Art. 4. — Reconnaissance du droit pour le Japon d'envoyer 
des troupes en Corée dans le but mentionné au précédent article, 
ou dans le but d'étouffer des insurrections ou des désordres 
susceptibles de créer des complications internationales. 

Art. 6. — Engagement mutuel d'établir, sur la frontière 
coréo-mandchourienne, une zone neutre s'étendant à .... kilo- 
mètres de chaque côté, dans laquelle zone neutre ni l'une ni 
l'autre des Parties Contractantes ne fera entrer de troupes sans 
le consentement de l'autre. 

Art. 7. — A effacer et à remplacer par les trois articles sui- 
vants : 

7. Engagement de la part de la Russie de respecter la souverai- 
neté et l'intégrité territoriale de la Chine en Mandchourie et de ne 



LA PERIODE DE TENSION 189 

pas contrarier la liberté commerciale du Japon en Mandchourie. 

8. Reconnaissance par le Japon des intérêts spéciaux de la 
Russie en Mandchourie et du droit pour la Russie de prendre 
telles mesures qui pourront être nécessaires pour la protection 
de ces intérêts, aussi longtemps que ces mesures n'enfreindront 
pas les stipulations de l'article précédent. 

9. Engagement mutuel de ne pas empêcher la jonction du 
chemin de fer de Corée et du chemin de fer de l'Est chinois, 
lorsque ces chemins de fer auront été éventuellement prolongés 
jusqu'au Yalou. 

Art. 8 des contre-propositions russes, à être numéroté ar- 
ticle 10. 

N. 20. — Le baron Komura à M. Karino. 

Tokyo, 22 octobre 1903. 

Le résultat des discussions entre le baron Rosen et moi sur 
nos amendements aux contre -propositions russes est le sui- 
vant : 

Amendements aux articles 2 et 6 acceptés ad référendum, 
article 3 accepté et article 4 réservé pour discussion ultérieure. 
C'est pour l'article 7 de notre amendement à l'article 7 des 
contre-propositions russes qu'aucun accord n'a pu être atteint, 
chacun insistant sur l'impossibilité d'accepter la proposition de 
l'autre. Le ministre de Russie soutient : 1° que l'article 7 russe 
est la seule compensation, pour la Russie, des concessions par 
elles faites au sujet de la Corée, et, i2° que l'admission des 
amendements japonais sur ce point serait contraire au principe 
sur lequel la Russie a toujours insisté; à savoir, que la question 
concernant la Mandchourie est exclusive à la Russie et à la 
Chine et n'admet pas l'intervention d'une tierce puissance quel- 
conque. 

Nous soutenons : 1° que le Japon ne demande à la Russie 
aucune concession par rapport à la Mandchourie, vu qu'il pro- 
pose simplement de voir confirmer, dans l'accord, le principe 
qui a été spontanément, et à plusieurs reprises, affirmé par la 
Russie; et, 2° que le Japon possède, en Mandchourie. ses droits 
de traités et ses intérêts commerciaux, et qu'il faut qu'il obtienne 
de la Russie une garantie pour la sécurité de ces droits et inté- 
rêts, aussi bien que pour l'indépendance de la Corée, qui serait 
constamment menacée par une occupation définitive de la 
Mandchourie par la Russie. 



190 LE MONDE ET LA GUERKE RUSSO-JAPONAISE 

N° 21. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 29 octobre 1903. 

En référence à mon télégramme du 22 courant, quant aux 
résultats des discussions qui ont suivi , l'amendement à l'ar- 
ticle 4 a été finalement accepté ad référendum. Concernant l'ar- 
ticle (>, ma proposition de fixer l'étendue de la zone neutre à 
50 kilomètres de chaque coté de la frontière a été acceptée 
ad référendum. Quant à l'article 7, on n'a pu arriver encore 
à aucun accord. 

N° 22. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 30 octobre 1903. 

J'ai présenté au baron Rosen, le 30 courant, ce qui suit, 
comme amendements définitifs du gouvernement impérial aux 
contre-propositions russes : 

u 1. Engagement mutuel de respecter l'indépendance et 
l'intégrité territoriale des empires de Chine et de Corée. 

« 2. Reconnaissance, par la Russie, des intérêts prépondérants 
du Japon en Corée, et du droit pour le Japon de donner à la 
Corée avis et assistance, y compris assistance militaire, destinés 
à améliorer l'administration de l'empire de Corée. 

u 3. Engagement de la part de la Russie de ne pas entraver 
le développement des activités commerciales et industrielles du 
Japon en Corée, et de ne pas s'opposer à des mesures quelconques 
prises dans le but de protéger ces intérêts. 

ce 4. Reconnaissance par la Russie du droit pour le Japon d'en- 
voyer des troupes en Corée, dans le but mentionné au précédent 
article, ou dans le but d'étouffer des insurrections ou des 
désordres susceptibles de créer des complications internationales. 

u 5. Engagement de la part du Japon de n'entreprendre, sur 
les côtes de la Corée, aucuns travaux militaires capables de 
menacer la liberté de la navigation dans le détroit de Corée. 

u 6. Engagement mutuel d'établir, sur la frontière coréo- 
mandchourienne, une zone neutre s'étendantà 50 kilomètres de 
chaque côté, dans laquelle zone neutre ni l'une ni l'autre des 
Parties Contractantes n'introduira de troupes sans le consente- 
ment de l'autre 

« 7. Reconnaissance par le Japon que la Mandchourie est en 
dehors de sa sphère d'intérêts spéciaux, et reconnaissance par la 



LA PERIODE DÉ TENSION 101 

Russie que la Corée est en dehors de sa sphère d'intérêts spé- 
ciaux. 

u 8. Reconnaissance par le Japon des intérêts spéciaux de la 
Russie en Mandcliourie, et du droit pour la Russie de prendre 
telles mesures qui pourront être nécessaires pour la protection 
de ces intérêts. 

« 9. Engagement, de la part du Japon, de ne pas contrarier les 
intérêts commerciaux et de résidence, et les immunités apparte- 
nant à la Russie, en vertu de ses engagements par traité avec 
la Corée, et engagement de la part de la Russie de ne pas con- 
trarier les intérêts commerciaux et de résidence, et les immu- 
nités appartenant au Japon, en vertu de ses engagements par 
traité avec la Chine. 

u 10. Engagement mutuel de ne pas empêcher la jonction du 
chemin de fer de Corée et du chemin de fer de la Chine orien- 
tale, lorsque ces chemins de fer auront été éventuellement pro- 
longés jusqu'au Yalou. 

u 11. Le présent accord abrogera tous arrangements antérieurs 
entre le Japon et la Russie, au sujet de la Corée. » 

l\° 23. — Le baron Komura à M. Kurùio. 

Tokyo, i" novembre 1903. 

Le baron Rosen est venu me voir le 31 octobre, et a déclaré 
que les propositions définitives que je lui ai présentées, comme 
amendements aux propositions russes, telles qu'elles sont rap- 
portées dans mon télégramme du 30 octobre, dépassaient ses 
instructions, et que, le 1 er novembre, il télégraphierait à son 
gouvernement le texte complet desdites propositions, et deman- 
derait de nouvelles instructions. En conséquence, vous avez ins- 
truction de voir, aussitôt que possible, le ministre par intérim 
des affaires étrangères, en l'absence du comte Lamsdorff, et de 
lui dire qu'en préparant les propositions en question, le gouver- 
nement japonais n'a pas manqué de prendre en pleine considé- 
ration les vœux du gouvernement russe. Vous l'informerez qu'en 
proposant un engagement conjoint de respecter l'indépendance 
et l'intégrité territoriale de la Chine aussi bien que de la Corée, 
le gouvernement japonais demandait simplement une réaffirma- 
tion de déclarations déjà spontanément faites par la Russie et 
que, lorsqu'on voit que la Russie est disposée à faire un pareil 
engagement au sujet de la Corée, on ne comprend pas pourquoi 
la Chine serait exclue. Le gouvernement japonais est disposé à 



19-2 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

admettre que la question mande liourienne, en tant qu'elle n'af- 
fecte pas ses droits et intérêts, est une question purement russo- 
chinoise; mais le Japon a, dans cette région, des droits et inté- 
rêts étendus et importants, et le gouvernement japonais pense 
qu'en déclarant que la Mandchou rie est en dehors de sa sphère 
d'intérêts spéciaux, il est au moins autorisé à demander un en- 
gagement corrélatif, de la part de la Russie, de ne pas entraver 
les droits commerciaux et de résidence et les immunités appar- 
tenant au Japon, en vertu de ses engagements par traité avec la 
Chine. 

Vous expliquerez, additionnellement, que l'invitation du gou- 
vernement japonais, qui a été le point de départ des négocia- 
tions actuelles, avait en vue une définition des intérêts spéciaux 
du Japon et de la Russie, dans les régions de l'Extrême-Orient 
où les intérêts des deux puissances entrent en contact. Le gou- 
vernement japonais ne pouvait supposer que le gouvernement 
russe, en acceptant cette invitation, désirait — comme on pour- 
rait l'inférer de l'article 7 de ses contre-propositions — res- 
treindre la définition proposée exclusivement à la région dans 
laquelle le Japon possède des intérêts spéciaux. 

N° 24. — M. Kim.no au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 3 novembre 1903. 
Reçue le 3 novembre 1903. 

J'ai vu, le 2 novembre, le ministre par intérim des Affaires 
étrangères. Il m'a dit, comme son opinion personnelle, que le 
Japon faisait les mêmes demandes sous une forme différente 
seulement, et que ces demandes sont trop grandes. J'ai demandé 
à quel point de vue le gouvernement japonais était considéré 
comme demandant trop ; et j'ai ajouté que nous ne demandions 
rien de plus que la reconnaissance de droits de traité et d'im- 
munités existants du Japon, en Mandchourie. Il m'a déclaré 
alors que le baron Rosen n'avait rien dit à ce sujet. La seule 
difficulté, dit-il, est la jonction des chemins de fer de Corée et 
de Mandchourie. A cette question de ma part, s'il n'y avait pas 
d'autres difficultés, il répondit que la question du chemin de fer 
était la seule difficulté, bien qu'elle eût été acceptée ad référen- 
dum ; et, en conclusion, je lui demandai d'user de sa meilleure 
influence pour la solution satisfaisante de la question, vu que 
le gouvernement japonais est pleinement animé d'un esprit de 
conciliation ; je le pressai de conseiller le comte Lamsdorff dans 



LA PERIODE DE TENSION 193 

le même sens et, si possible, de parler à l'empereur de cette 
question. 11 me dit qu'il était disposé à agir ainsi, et ajouta que 
le comte Lamsdorff serait de retour à la fin de cette semaine. 

N° 25. — M. Kurino au baron Ko mur a. 

Saint-Pétersbourg, 13 novembre 1903. 
Reçue le 13 novembre 1903. 

J'ai vu, le 12 novembre, le comte Lamsdorff, et lui ai demandé 
s'il avait reçu copie du télégramme que j'avais remis au prince 
Obolensky et si des démarches avaient été faites à ce sujet. Il 
répondit qu'il avait soumis le télégramme à l'empereur, et 
qu'avant son départ de Darmstadt, il avait, par ordre impérial, 
envoyé au baron Rosen instruction de continuer les négocia- 
tions avec le gouvernement japonais. Je lui demandai si c'était 
sur la base de notre dernière proposition que le baron Rosen 
avait instruction de continuer à négocier. Le comte Lamsdorff 
dit que le baron Rosen avait reçu de l'empereur l'ordre d'exa- 
miner, avec l'amiral Alexeieff, notre dernière proposition, et d'y 
apporter des modifications, si c'était nécessaire; il ajouta qu'en 
ce moment même le baron Rosen et l'amiral Alexeieff devaient 
être occupés à préparer les contre-propositions. Je fis remarquer 
au comte Lamsdorff que, selon les vues du prince Obolensky, 
la jonction des chemins de fer de Corée et de Mandchourie était 
la question qui divisait les deux gouvernements; mais que, le 
gouvernement japonais ayant subséquemment modifié l'article 
relatif à cette question, je ne pouvais croire que ce fût le point 
principal, sur lequel un accord ne pouvait s'établir. Le comte 
Lamsdorff répondit qu'il pensait, pour sa part, que c'était la 
question de Mandchourie qui divisait les deux parties, vu qu'il 
avait dit, dès le début, que le gouvernement russe considère 
toujours cette question comme exclusivement en question entre 
la Russie et la Chine, et qu'il devait être réservé à son gouver- 
nement de prendre toutes les mesures propres à sauvegarder ses 
très considérables intérêts en Mandchourie, au moyen d'un arran- 
gementavec la Chine. Je lui expliquai que le Japon était toujours 
prêt à reconnaître les intérêts spéciaux et considérables que la 
Russie possède en Mandchourie, et qu'il n'a aucune intention d'y 
porter atteinte; mais que le Japon a le droit absolu de demander 
que l'indépendance et l'intégrité territoriale de la Chine soient 
respectées, et les droits et intérêts du Japon dans cette région 
formellement garantis. Le comte Lamsdorff répliqua que l'objec- 

13 



19'. LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

tion se rapportait à la forme plutôt qu'à la substance de la propo- 
sition. En Mandchourie, d'autres puissances aussi ont des droits 
et des intérêts, et la Russie ne peut entrer dans un arrangement 
spécial avec chacune de ces puissances, au sujet de la Mandchou- 
rie. Je fis observer que, si le gouvernement était, en principe, 
d'accord avec le Japon, on devait profondément regretter qu'il 
ne fût pas possible d'arriver à une entente, uniquement faute 
de trouver une formule convenable qui amènerait les deux 
gouvernements à un arrangement; et que je ne pouvais que lui 
demander ardemment d'user de son influence pour amener une 
solution satisfaisante, en conformité avec les principes déjà 
admis par la Russie. 

N° 26. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 21 novembre 1903. 

Le baron Rosen m'a informé, le 20 novembre, qu'il avait 
reçu le 14 novembre de l'amiral Alexeieff un télégramme à cet 
effet : que l'amiral Alexeieff avait déjà transmis les contre-pro- 
positions à Saint-Pétersbourg. Le baron Rosen ajouta qu'il 
n'avait reçu encore aucune instruction au sujet des contre-pro- 
positions. En conséquence, vous avez instruction de voir le 
comte Lamsdorff aussitôt que possible, et, après lui avoir exposé 
les déclarations du baron Rosen comme ci-dessus, vous direz que 
le gouvernement japonais a hâte de procéder aux négociations 
avec la plus grande rapidité possible, et vous le presserez 
d'exercer son influence pour assurer le prompt envoi d'instruc- 
tions au baron Rosen, afin que les négociations puissent être 
reprises et conclues sans délai. 

N° 27. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 22 novembre 1903. 
Reçue le 22 novembre 1903. 

J'ai vu le comte Lamsdorff le 22 novembre. Il m'a dit que les 
modifications étaient déjà aux mains de l'empereur; mais ce der- 
nier, en raison de la maladie de l'impératrice, ne s'occupe d'au- 
cune affaire; de là, le retard. Je lui ai demandé de faire ses 
meilleurs efforts pour obtenir le plus tôt possible un ordre impé- 
rial sur cette question. Il me dit, en réponse, qu'il vaudrait 
mieux que je lui écrivisse une note donnant le sens des instruc- 
tions que j'avais reçues de vous ; alors, il l'enverra immédiate- 
ment à l'empereur. A la fin de la conversation, je demandai si je 






LA PERIODE DE TENSION 195 

ne pourrais obtenir quelque information au sujet des modifica- 
tions proposées par l'amiral Alexeieff. Il sembla assez embarrassé 
pour me répondre directement; mais il dit que le gouvernement 
russe était prêt à entrer en arrangement immédiat avec le Japon 
au sujet de la Corée, même en faisant de larges concessions; 
mais, quant à la Mandcliourie, la Russie avait une fois pris pos- 
session de ce pays par droit de conquête; néanmoins elle était 
disposée à la rendre à la Chine, mais avec certaines garanties assu- 
rant la sécurité des intérêts énormes que la Russie a en Mand- 
cliourie. La Chine insistant toujours sur son refus de donner 
telles garanties, il n'est pas possible, pour la Russie, d'arriver à 
un arrangement quelconque avec une tierce puissance concer- 
nant la Mandcliourie, vu que la question existe exclusivement 
entre les deux pays concernés. Je dis alors que, si j'appréciais 
exactement la nature de notre proposition, ce n'était pas l'inten- 
tion du gouvernement japonais de s'immiscer dans les négocia- 
tions directes entre les deux gouvernements concernés , comme 
on peut le voir par la première partie de l'article 7 de notre der- 
nière proposition, mais nous ne désirons que l'indépendance et 
l'intégrité de la Chine, telles qu'elles ont été à plusieurs reprises 
affirmées de la part de la Russie, et la sécurité pour nos impor- 
tants intérêts dans cette province. Ce n'est pas dans le but de nous 
mêler des affaires des deux puissances concernées, mais unique- 
ment pour prévenir des malentendus entre la Russie et le Japon, 
au sujet de la province où ces deux puissances ont quelques inté- 
rêts; et j'ajoutai que si, en principe, on pouvait arriver, sous une 
forme ou sous une autre, à une telle entente, peut-être même des 
négociations entre la Russie et la Chine pourraient-elles être plus 
facilement menées à bonne fin. Là-dessus, il répéta la demande 
qu'il m'avait faite de lui écrire une note, comme mentionnée 
ci-dessus, en me disant d'y ajouter mon opinion personnelle et 
qu'il l'enverrait immédiatement à l'empereur. Il me dit qu'il 
s'attendait à avoir une audience le 25 novembre à Skcrnevice 
et que la note pourrait lui être envoyée vers ce soir. Je juge, 
d'après le ton de la conversation du comte Lamsdorff, que les 
modifications proposées par l'amiral Alexeieff ne seront pas favo- 
rables à notre proposition concernant la Chine et la Mandcliourie. 

N° 28. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 28 novembre 1903. 
Vous annoncez, dans votre télégramme du 22 novembre, que 



196 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

le comte Lamsdorff s'attendait à avoir une audience de l'em- 
pereur le 25 courant. En conséquence, vous avez instruction de 
voir le comte Lamsdorff aussitôt que possible et de lui demander 
quelles mesures ont été prises au sujet d'instructions ultérieures 
à adresser au baron Rosen. 

N° 29. — M. Kurlno au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 27 novembre 1903. 
Reçue le 28 novembre 1903. 

Le comte Lamsdorff m'a dit qu'il n'a pas vu l'empereur le 
25 novembre, à cause de la maladie de l'impératrice. Une 
inflammation intérieure de son oreille droite a nécessité une 
opération. Il m'a dit avoir immédiatement envoyé à l'empereur 
ma note mentionnée dans mon télégramme du 22 novembre. 

N° 30. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 1 er décembre 1903. 

Le gouvernement japonais a, dès le début, attacbé la plus 
baute importance à une solution rapide des questions qui 
forment, en ce moment, le sujet de négociations entre le Japon 
et la Russie. Il lui semblait que, dans une affaire d'importance 
aussi vitale que celle qui occupe l'attention des cabinets de 
Tokyo et de Saint-Pétersbourg, une conclusion prompte n'était 
inférieure en importance qu'à une conclusion satisfaisante. 
Logiquement, avec cette manière de voir, le gouvernement japo- 
nais, en tout temps, pendant la marebe des négociations, s'est 
fait un devoir spécial de donner de promptes réponses à toutes 
propositions du gouvernement russe. 

Les négociations, maintenant, n'ont pas duré moins de quatre 
mois, et elles ne sont pas encore arrivées à un stade où l'issue 
finale puisse être prédite avec certitude. Dans ces circonstances, 
le gouvernement japonais ne peut qu'emisager avec de graves 
réflexions la situation, dont les retards dans les négociations 
sont grandement responsables. Vous avez instruction de voir le 
comte Lamsdorff aussitôt que possible, et de lui exposer les con- 
sidérations précédentes, dans telle forme et de telle manière 
que vos représentations en deviennent aussi impressionnantes 
que possible. Vous ajouterez que le gouvernement japonais croit 
rendre service à l'intérêt général en exposant au gouvernement 
russe, avec une pareille franebise, l'état actuel des eboses. 



LA PÉRIODE DE TENSION 137 



N° 31. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 2 décembre 1903. 
Reçue le 3 décembre 1903. 

J'ai appris que le gouvernement russe communiquait toujours 
fréquemment avec l'amiral Alexeieff. 

N°32. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 4 décembre 1903. 
Reçue le 4 décembre 1903. 

Le comte Lamsdorff m'a reçu dans la nuit du 3 décembre. Je 
lui ai remis une traduction française de votre télégramme du 
1 er décembre, en même temps qu'une lettre que je lui adressais, 
en lui exprimant pleinement la situation pressante qui pèse 
actuellement sur le gouvernement japonais. Il me dit que la 
question exigeait toujours de l'étude, et qu'il était en commu- 
nication avec l'amiral Alexeieff; mais l'empereur doit revenir le 
5 décembre et il me dit qu'il lui exposerait pleinement l'urgence 
de l'affaire, à l'occasion de son audience du mardi suivant. Il 
croit qu'il pourra, alors, envoyer des instructions au baron 
Rosen. Je lui demandai s'il ne lui serait pas possible d'avoir une 
audience à une date plus rapprochée; il me dit que, samedi, 
c'était la fête du prince impérial ; que, le dimanche, on ne trai- 
tait aucune affaire; et que, lundi, il serait occupé d'autres 
affaires. Il me promit de me faire connaître mercredi prochain 
le résultat de son audience. 

N° 33. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 9 décembre 1903. 
Reçue le 10 décembre 1903. 

Le comte Lamsdorff m'a dit, le 9 décembre, qu'hier a été 
envoyé à l'amiral Alexeieff et au baron Rosen un ordre impérial 
à l'effet de continuer les négociations, en conformité avec les 
contre-propositions de l'amiral Alexeieff, mais que les propositions 
japonaises avaient été pleinement étudiées. Je lui demandai s'il 
pouvait m'informer de la nature des propositions sur lesquelles 
le baron Rosen est autorisé à continuer les négociations. Il me 
dit qu'elles seraient officiellement communiquées au gouverne- 
ment japonais, dans deux ou trois jours, par le baron Rosen. 



198 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

iN° 34. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 12 décembre 1903. 

Le baron Rosen est venu me voir le 11 décembre et, sous 
instructions de son gouvernement, m'a présenté officiellement 
les contre-propositions suivantes du gouvernement russe, en 
réponse à nos amendements définitifs, tels qu'ils sont établis 
dans mon télégramme du 30 octobre : 

1. Engagement mutuel de respecter l'indépendance et l'inté- 
grité territoriale de l'empire de Corée. 

2. Reconnaissance par la Russie des intérêts prépondérants 
du Japon en Corée, et du droit pour le Japon d'assister la Corée 
de ses avis, dans le but d'améliorer l'administration civile. 

3. Engagement de la part de la Russie de ne pas s'opposer au 
développement des activités industrielles et commerciales du 
Japon en Corée, ni à l'adoption de mesures pour la protection 
de ces intérêts. 

4. Reconnaissance par la Russie du droit du Japon d'envoyer 
des troupes en Corée, dans le but mentionné au précédent ar- 
ticle, ou dans le but d'étouffer des insurrections ou des désordres 
susceptibles de créer des complications internationales. 

5. Engagement mutuel de ne se servir d'aucune partie du 
territoire coréen pour des buts stratégiques, et de n'entreprendre 
sur le littoral coréen aucuns travaux militaires de nature à 
menacer la liberté de navigation dans le détroit de Corée. 

6. Engagement mutuel de considérer le territoire coréen au 
nord du 39 e parallèle comme zone neutre, dans les limites de 
laquelle ni l'une ni l'autre des parties contractantes n'introduira 
de troupes. 

7. Engagement mutuel de ne pas empêcher la jonction des 
chemins de fer de Corée et de la Chine orientale, lorsque ces 
chemins de fer seront prolongés jusqu'au Yalou. 

8. Abrogation de tous accords antérieurs entre la Russie et le 
Japon au sujet de la Corée. 

N° 35. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 21 décembre 1903. 

Dans une entrevue avec le ministre de Russie, le 21 décembre, 
j'ai relevé la différence fondamentale, en fait de portée territo- 
riale, entre les propositions premières du Japon et les nouvelles 



LA PERIODE DE TENSION 199 

contre-propositions russes, et, après avoir pleinement expliqué 
les raisons qui ont conduit le gouvernement japonais à croire 
qu'il est désirable, dans l'intérêt général, de comprendre dans 
l'entente proposée toutes les régions de l'Extrême-Orient où les 
intérêts des deux empires sont en contact, j'exprimai l'espoir 
que le gouvernement russe reviendrait sur son attitude dans 
cette partie de la question. Je lui donnai aussi pleine informa- 
tion au sujet des amendements que le gouvernement japonais 
juge nécessaire d'introduire dans les nouvelles contre-proposi- 
tions de la Russie. En conséquence, dans le but d'écarter toute 
possibilité de malentendu, de la part de la Russie, au sujet 
de l'attitude du gouvernement japonais, vous avez instruction 
de remettre au comte Lamsdorff une Note Verbale à l'effet 
suivant : 

« Le gouvernement impérial a examiné avec grand soin et 
attention les nouvelles contre-propositions russes du 11 courant. 
Il regrette de reconnaître que le gouvernement impérial russe 
n'ait pas trouvé le moyen, dans ces propositions, de donner à 
la portée de l'entente suggérée la même extension territoriale 
que celle qui était regardée comme essentielle par le Japon. Le 
gouvernement impérial, dans son invitation première, adressée 
au gouvernement impérial russe en août dernier, s'est efforcé 
de rendre parfaitement clair qu'il désirait, en vue d'écarter de 
ses relations avec le gouvernement impérial russe toute cause 
de malentendu futur, faire entrer dans le domaine de l'arrange- 
gement proposé toutes ces régions de l'Extrême-Orient où les 
intérêts des deux empires sont en contact; et il ne saurait se 
convaincre qu'une pleine réalisation de ce désir puisse être 
espérée, si une grande et importante partie de ces régions est 
totalement exclue de la délibération. En conséquence, le gou- 
vernement impérial se sent forcé de demander au gouvernement 
impérial russe de revenir sur son attitude à ce sujet; et il espère 
que le gouvernement russe pourra trouver la voie nécessaire 
pour arriver à une solution satisfaisante de la question. Le gou- 
vernement impérial trouve aussi nécessaire de demander les 
amendements suivants aux nouvelles contre-propositions russes : 
« a. Lire ainsi l'article 2 : Reconnaissance par la Russie des 
intérêts prépondérants du Japon en Corée, et du droit pour le 
Japon de donner à la Corée avis et assistance dans le but d'amé- 
liorer l'administration de l'empire de Corée. 

« 6. Lire ainsi l'article 5 : Engagement mutuel de n'entre- 
prendre, sur le littoral coréen, aucuns travaux militaires suscep- 



200 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

tibles de menacer la liberté de navigation dans le détroit de 
Corée ; et 

« c. Suppression de l'article 6. 

« Gomme l'on ne saurait dire que la partie principale de ces 
amendements excède les modifications qui avaient été agréées 
ad référendum à Tokyo, et comme le gouvernement impérial con- 
sidère ces changements comme indispensables, on espère qu'ils 
trouveront le gouvernement impérial russe prêt à les agréer. » 

En présentant la note précédente au comte Lamsdorff, vous 
direz que j'ai parlé dans le même sens au baron Rosen et vous 
exprimerez aussi le désir d'une réponse prochaine. 

N° 36. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 23 décembre 1903. 
Reçue le 24 décembre 1903. 

Au reçu de vos instructions télégrapbiques, j'ai vu le comte 
Lamsdorff, le 23 décembre, à deux heures de l'après-midi. Il me 
dit qu'il avait reçu du baron Rosen un télégramme établissant 
que ce dernier avait eu une entrevue avec vous et que les détails 
suivraient, mais qu'il n'avait pas encore reçu ces détails. Lorsque 
je lui remis la Note Verbale, il dit qu'il l'étudierait ensemble 
avec le rapport du baron Rosen, et qu'il ferait de son mieux 
pour envoyer la réponse russe à la date la plus rapprochée 
possible; mais il ajouta qu'il aurait à communiquer avec l'amiral 
Alexeieff. En concluant, je lui déclarai que, dans les circons- 
tances actuelles, il pourrait y avoir lieu à de sérieuses difficultés, 
même à des complications, si nous manquions d'arriver à une 
entente, et que j'espérais qu'il userait de toute son influence 
pour atteindre la fin désirée. 

N° 37. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 1 er janvier 1904. 
Reçue le 2 janvier 1904. 

J'ai vu le comte Lamsdorff le 1 er janvier, et lui ai demandé si 
l'on avait fait quelque chose au sujet de nos dernières proposi- 
tions. Il m'a dit qu'elles avaient été pleinement examinées ; et il 
me -demanda de vous assurer que le baron Rosen recevra bientôt 
des instructions à l'effet de continuer les négociations dans un 
esprit amical et de conciliation ; il ajouta aussi qu'il ne voyait 






LA PERIODE DE TENSION 201 

pas de raison pour laquelle nous ne pourrions pas arriver à une 
entente. 

N° 38. — Le baron Komnra à M. Kurino. 

Tokyo, 7 janvier 1904. 

Le baron Rosen m'a remis, le 6 janvier, la réponse suivante 
du gouvernement russe à nos dernières propositions du 21 dé- 
cembre dernier : 

u N'ayant pas d'objections aux amendements à l'article 2 des 
contre-propositions russes, tels qu'ils ont été proposés par le 
gouvernement impérial japonais, le gouvernement impérial russe 
regarde comme nécessaire : 

« 1. De maintenir le texte primitif de l'article 5, qui avait déjà 
été agréé par le gouvernement impérial japonais, c'est-à-dire en- 
« gagement mutuel de ne se servir d'aucune partie du territoire 
a de la Corée dans des buts stratégiques et de n'entreprendre 
a sur les côtes de Corée aucuns travaux militaires susceptibles 
« de menacer la liberté de navigation dans le détroit de Corée. » 

« 2. De maintenir l'article 6 concernant une zone neutre (cela 
dans le but môme que le gouvernement impérial japonais a 
également en vue, c'est-à-dire pour éliminer tout ce qui pour- 
rait conduire à des malentendus dans l'avenir; une zone sem- 
blable, par exemple, existe entre les possessions russes et britan- 
niques, dans l'Asie centrale). 

« Dans le cas où les conditions susmentionnées seraient agréées, 
le gouvernement impérial serait disposé à comprendre dans 
l'accord projeté un article de la teneur suivante : 

u Reconnaissance par le Japon de la Mandcliourie et de son 
littoral comme étant en debors de sa spbère d'intérêts, tandis que 
la Russie, dans les limites de cette province, ne gênera pas le 
Japon, ni d'autres puissances dans la jouissance des droits et 
privilèges par eux acquis en vertu de traités existants avec la 
Chine, à l'exclusion de l'établissement de résidences. » 

N° 39. — Le baron Komura à 31. Kurino. 

Tokyo, 13 janvier 1904. 

Vous avez instruction de remettre au comte Lamsdorff une 
Note Verbale à l'effet suivant, qui, direz-vous, a pour but de lui 
confirmer les vues du gouvernement impérial par moi communi- 
quées au baron Rosen le 13 janvier : 



202 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Le gouvernement impérial, dans le but d'arriver à une solu- 
tion pacifique des questions pendantes, et d'établir fermement la 
base de bonnes relations entre le Japon et la Russie, et, addition- 
nellement, en vue de protéger les droits et intérêts du Japon, 
a examiné avec le plus grand soin et de la façon la plus sérieuse 
la réponse du gouvernement impérial russe qui a été remise le 
6 courant par Son Excellence le baron Rosen. Il est arrivé finale- 
ment à la conclusion que les modifications suivantes sont néces- 
saires, à savoir : 

1. Suppression de la première clause de l'article 5 des contre- 
propositions russes (présentées au gouvernement japonais, le 
11 décembre, par le baron Rosen), c'est-à-dire « de ne se servir 
d'aucune partie du territoire coréen dans des buts stratégiques. » 

2. Suppression de tout l'article 6 concernant l'établissement 
d'une zone neutre. 

3. Acceptation de la proposition russe concernant la Mand- 
chourie avec les modifications suivantes : 

a. Reconnaissance par le Japon de la Mandchourie et de son 
littoral comme étant en debors de sa spbère d'intérêts, et enga- 
gement de la part de la Russie de respecter l'intégrité territoriale 
de la Gbine en Mandcbourie. 

6. La Russie, dans les limites de la Mandchourie, n'entravera 
pas le Japon, ni d'autres puissances, dans la jouissance de droits 
et privilèges par eux acquis en vertu des traités existants avec la 
Chine. 

c. Reconnaissance par la Russie de la Corée et de son littoral 
comme étant en debors de sa sphère d'intérêts. 

4. Addition d'un article à l'effet suivant : 
Reconnaissance par le Japon des intérêts spéciaux de la Russie 

en Mandchourie et du droit pour la Russie de prendre des 
mesures nécessaires pour la protection de ces intérêts. 

Les motifs de ces amendements ayant été fréquemment et 
pleinement exposés dans des occasions antérieures, le gouver- 
nement impérial ne croit pas nécessaire de répéter ces explica- 
tions. Il lui suffit d'exprimer sa sérieuse espérance d'un nouvel 
examen de la part du gouvernement impérial russe. 

De plus, il devrait être remarqué que la suppression de la 
clause excluant l'établissement de résidence en Mandcbourie est 
désirée parce qu'elle est en contradiction avec les stipulations 
du nouveau traité de commerce entre le Japon et la Chine. A cet 
égard, néanmoins, le Japon sera satisfait s'il reçoit traitement 
égal à celui d'une autre puissance qui a déjà acquis des droits 



LA PERIODE DE TENSION 203 

semblables par rapport à des résidences en Mandchourie. La 
déclaration de la réponse russe que le gouvernement japonais a 
accepté le texte primitif de l'article 5 des contre^propositions 
russes est erronée, aucune acceptation de ce genre n'ayant 
jamais été exprimée par le gouvernement impérial. 

Les amendements susmentionnés étant proposés par le gou- 
vernement impérial tout à fait dans un esprit de conciliation, 
on s'attend à ce qu'ils soient accueillis dans le même esprit par 
le gouvernement impérial russe; et le gouvernement impérial, 
de plus, espère une prompte réponse du gouvernement impérial 
russe, attendu qu'un nouveau retard dans la solution de la ques- 
tion sera extrêmement désavantageux pour les deux pays. 

N° 40. — Le baron Komuraà M. Kurino. 

Tokyo, 23 janvier 1904. 

Vous avez instruction de sonder le comte Lamsdorff au sujet 
de la nature probable de la réponse de la Russie à notre der- 
nière Note et de la date à laquelle la réponse sera remise. 

N° 41. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 25 janvier 1904. 
Reçue le 25 janvier 1904. 

En référence à votre télégramme du 23 courant, j'ai vu le 
comte Lamsdorff le 24 janvier, et lui ai demandé ses vues par 
rapport à nos dernières propositions, et aussi à quelle époque 
la réponse russe serait remise. Il n'était pas disposé à entrer dans 
des détails, mais il me dit qu'il y avait certains points qu'il ne 
pouvait accepter. Il espère exposer ses vues devant l'empereur 
mardi prochain, 26 janvier, et pense pouvoir envoyer une 
réponse avant longtemps. 

M. de Hartwig, que j'ai vu cet après-midi, m'a dit que le dépar- 
tement des affaires étrangères est encore en communication avec 
l'amiral Alexeieff, et il ne peut dire dans combien de temps une 
réponse pourra être envoyée au Japon. 

N° 42. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 26 janvier 1904. 

Comme la situation n'admet pas de retard indéfini dans le 
règlement des questions impliquées, vous chercherez à avoir, à la 



204 LE MONDE ET LA GUERRE R U SS 0-JAPO N AI S K 

première occasion, une entrevue avec le comte Lamsdorff, et vous 
lui déclarerez, comme instruction de votre gouvernement, que, 
dans l'opinion du gouvernement impérial, une prolongation 
ultérieure de l'état présent des choses étant destinée à accentuer 
la gravité de la situation, il espère sérieusement qu'il sera honoré 
dune prompte réponse, et désire savoir à quel moment il peut 
s'attendre à recevoir cette réponse. 

N° 43. — M. Karino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 26 janvier 1904. 
Reçue le 27 janvier 1904. 

En référence à votre télégramme du 26 courant, le ministre des 
affaires étrangères m'a dit que les ministres de la guerre, de la 
marine et autres autorités concernées doivent se réunir le 28 jan- 
vier pour examiner la question, et que leur décision sera soumise 
à l'empereur pour sanction; il remarqua que l'amiral Alexeieff 
avait eu l'intention de venir ici, mais que cette idée était main- 
tenant abandonnée, et que son opinion serait bientôt reçue par 
télégraphe. Dans ces circonstances, dit-il, il ne peut donner la 
date exacte à laquelle la réponse sera remise, mais il peut dire 
qu'elle ne sera pas beaucoup retardée. Il me dit qu'il avait reçu 
des rapports de source officielle à cet effet; que le Japon avait 
envoyé une quantité considérable de troupes, de munitions et de 
matériel de guerre en Corée, et il me demanda si je pouvais lui 
donner une explication à ce sujet. Je répondis simplement que 
je ne connaissais aucun fait de ce genre et que je regrettais de 
ne pouvoir lui donner d'explications. Il ajouta qu'une pareille 
action de la part du Japon cause une très mauvaise impression, 
alors que les deux gouvernements sont engagés sérieusement 
dans des négociations si importantes. Télégraphiez-moi pour 
mon information si ces rapports sont vrais, et, dans ce cas, les 
détails. 

N° 44. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 28 janvier 1904. 

En référence à votre télégramme du 26 courant, vous verrez 
le comte Lamsdorff à la première occasion et lui direz que vous 
avez été autorisé à démentir positivement le rapport disant que 
le Japon a envoyé en Corée une quantité considérable de troupes, 
de munitions et de matériel de guerre. En fait, il n'a pas été 



LA PERIODE DE TENSION 205 

récemment envoyé de troupes en Corée, et il n'y a pas été 
envoyé de munitions au delà de la quantité requise pour l'usage 
ordinaire des troupes japonaises stationnées en Corée. Vous lui 
demanderez ensuite si le rapport suivant lequel des troupes russes 
sont concentrées sur la frontière de Corée est vrai et, dans ce cas, 
vous lui direz qu'un pareil mouvement militaire doit être hau- 
tement désapprouvé. Enfin, vous lui demanderez s'il ne peut 
vous faire connaître, pour votre information personnelle, la 
nature de la décision prise à la conférence proposée des ministres, 

kle 28 janvier, et s'il peut indiquer la date approximative à 
laquelle la réponse russe doit être donnée. 



N° 45. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 28 janvier 190V. 
Reçue le 29 janvier 1904. 



Le comte Lamsdorff est satisfait de l'explication contenue dans 
votre télégramme de ce jour. Quant à la question concernant la 
concentration de troupes russes près du Yalou, il ne croit pas 
que ce soit vrai ; il a fait remarquer que de pareils rapports de 
journaux sont très regrettables. Je cherchai à obtenir des infor- 
mations au sujet de la décision de la réunion de ce jour. 11 me 
dit qu'il ne lui était pas possible de dire quoi que ce soit à ce 
sujet, vu que la décision ne sera pas envoyée à l'empereur, et 
que, jusqu'à ce que les ministres respectifs aient été reçus par 
l'empereur au sujet de cette question, rien ne saurait être dit 
définitivement. Il déclara que le grand-duc Alexis et le ministre 
de la marine doivent être reçus en audience lundi prochain, et 
le ministre de la guerre et lui-même, mardi; il pense qu'une 
réponse sera envoyée à l'amiral Alexeieff ce dernier jour. J'in- 
sistai sur l'urgente nécessité d'accélérer autant que possible 
l'envoi dune réponse, attendu qu'une prolongation ultérieure 
de la situation actuelle était non seulement peu désirable mais 
vraiment dangereuse. J'ajoutai que, pendant tout ce temps, le 
monde était plein de rumeurs et que j'espérais qu'il ferait des 
démarches spéciales, de manière à ce qu'une réponse fût envoyée 
à une date plus rapprochée que celle mentionnée. Il répondit 
qu'il connaissait parfaitement la situation actuelle des choses, 
mais que, les dates d'audience étant fixées comme ci-dessus, il 
n'était pas possible maintenant de les changer ; et il répéta 
qu'il ferait de son mieux pour envoyer la réponse mardi pro- 
chain. 



206 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

N" 46. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 30 janvier 1904. 

En référence à votre télégramme du 28 janvier, vous avez 
instruction de voir le comte Lamsdorff à la première occasion, 
et de lui déclarer en substance, dans le sens suivant : 

u Ayant rapporté à votre gouvernement que le gouvernement 
russe donnerait probablement une réponse mardi prochain, vous 
avez reçu instruction de dire au comte Lamsdorff qu'étant 
pleinement convaincu du sérieux désavantage de la prolongation 
ultérieure de la situation actuelle, pour les deux puissances con- 
cernées, le gouvernement impérial espérait pouvoir recevoir la 
réponse du gouvernement russe plus tôt qu'à la date mentionnée 
par le comte Lamsdorff. Mais, comme il parait cependant que la 
réception de la réponse à une date plus rapprochée n'est pas pos- 
sible, le gouvernement impérial désire savoir s'il sera honoré de 
cette réponse à la date mentionnée par le comte Lamsdorff, c'est-à- 
dire mardi prochain; ou, dans le cas où ce ne serait pas possible, 
quelle sera la date exacte à laquelle la réponse devra être donnée . » 

Si le comte Lamsdorff spécifie le jour auquel la réponse devra 
être donnée, vous le verrez ce jour-là, et vous lui demanderez de 
vous faire connaître la nature exacte de la réponse. 

N° 47. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, i cr février 1904. 
Reçue le 1 er février 1904. 

Concernant votre télégramme du 30 janvier, j'ai vu le comte 
Lamsdorff dans la soirée du 31 janvier. Il me dit qu'il apprécie 
pleinement la gravité de la situation présente, et qu'il désire 
certainement envoyer une réponse aussi vite que possible ; mais 
la question est très sérieuse et ne saurait être traitée légèrement. 
En addition, il faudra mettre en harmonie les opinions des 
ministres et de l'amiral Alexeieff; de là le retard naturel. Quant 
à la date de l'envoi d'une réponse, dit-il, il ne lui est pas possible 
de donner la date exacte, vu que cela dépend entièrement de la 
décision de l'empereur; néanmoins, il ne manquera pas de faire 
ses efforts pour hâter la chose. 

N° 48. — Le baron Komura à M. Kurino. 

Tokyo, 5 février 1904, 2 h. 15 de l'après-midi. 
Une prolongation ultérieure de la situation présente étant 



LA PERIODE DE TENSION 207 

inadmissible, le gouvernement impérial a décidé de terminer 
les négociations pendantes et de prendre telle action indépen- 
dante qu'il pourra juger nécessaire pour défendre sa situation 
menacée et protéger ses droits et intérêts. En conséquence, vous 
avez instruction d'adresser au comte 'Lamsdorff, immédiatement 
après réception du présent télégramme, une note signée, à l'effet 
suivant : 

« Le soussigné, Envoyé Extraordinaire et Ministre Plénipo- 
tentiaire de S. M. l'Empereur du Japon, a l'honneur, en exécu- 
tion d'instructions de son gouvernement, d'adresser à S. E. le 
ministre des affaires étrangères de S. M. l'Empereur de toutes 
les Russies la communication suivante : 

« Le gouvernement de S. M. l'Empereur du Japon regarde 
l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire de Corée 
comme essentielles à son propre repos et à sa propre sécurité, et, 
en conséquence, il ne saurait voir avec indifférence aucune 
action tendant à rendre la situation de la Corée mal assurée. 

« Les rejets successifs par le gouvernement impérial russe, 
au moyen d'amendements inadmissibles, des propositions du 
Japon au sujet de la Corée, dont le gouvernement impérial 
regardait l'adoption comme indispensable pour assurer l'indé- 
pendance et l'intégrité territoriale de l'empire de Corée, et pour 
sauvegarder les intérêts prépondérants du Japon dans la pénin- 
sule, combinés avec les refus successifs du gouvernement impé- 
rial russe de prendre des engagements à l'effet de respecter 
l'intégrité territoriale de la Chine en Mandchou rie, qui est 
sérieusement menacée par son occupation continue de cette pro- 
vince, malgré ses engagements de traités avec la Chine et ses 
assurances répétées à d'autres puissances possédant des intérêts 
dans ces régions, ont rendu nécessaire pour le gouvernement 
impérial d'examiner sérieusement quelles mesures de légitime 
défense il est obligé de prendre. 

« En présence de délais qui restent grandement inexpliqués 
et d'activités militaires et navales qu'il est difficile de concilier 
avec des desseins entièrement pacifiques, le gouvernement im- 
périal a fait preuve, dans les négociations pendantes, d'un degré 
de patience qui, dans son opinion, fournit la preuve de son 
loyal désir d'écarter de ses relations avec le gouvernement impé- 
rial russe toute cause de malentendu futur. Mais, ne trouvant 
dans ses efforts aucune perspective de s'assurer de la part du 
gouvernement russe une adhésion, soit aux propositions modé- 
rées et désintéressées du Japon, soit à toutes autres propositions 



208 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

susceptibles de rétablir en Extrême-Orient une paix ferme et 
durable, le gouvernement impérial n'a pas d'autre alternative 
que de terminer les futiles négociations actuelles. 

« En adoptant cette mesure, le gouvernement impérial se 
réserve le droit de recourir à telle action indépendante qu'il 
pourra estimer la meilleure pour consolider et défendre sa situa- 
tion menacée, aussi bien que pour protéger ses droits établis et 
ses intérêts légitimes. 

« Le soussigné, etc., etc. » 

N° 49. — Le baron Komura à M. Kurlno. 

Tokyo, 5 février 1904, 2 h. 15 de l'après-midi. 

Vous avez instruction d'adresser au comte Lamsdorff, en même 
temps que la note mentionnée dans mon précédent télégramme, 
une note signée à l'effet suivant : 

« Le soussigné, Envoyé Extraordinaire et Ministre Plénipo- 
tentiaire de S. M. l'Empereur du Japon, a l'honneur, en exécu- 
tion d'instructions de son gouvernement, de faire connaître au 
ministre des affaires étrangères de S. M. l'empereur de toutes les 
Russies, que le gouvernement impérial du Japon, ayant épuisé 
sans résultat tous les moyens de conciliation en vue d'écarter de 
ses relations avec le gouvernement impérial russe toute cause 
de complications futures, et voyant que ses justes représentations 
et ses propositions modérées et désintéressées dans l'intérêt d'une 
paix ferme et durable en Extrême-Orient ne reçoivent pas la 
considération qui leur est due, a résolu de rompre ses relations 
diplomatiques avec le gouvernement impérial russe qui, pour la 
raison exposée, ont cessé d'avoir aucune valeur. 

« En exécution ultérieure de l'ordre de son gouvernement, le 
soussigné a aussi l'honneur d'annoncer à Son Exe. le comte 
Lamsdorff que c'est son intention de quitter Saint-Pétersbourg, 
avec le personnel de la légation impériale, à la date du... 

« Le soussigné, etc., etc. » 

N° 50. — M. Kurino an baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 5 février 1904, 5 h. 5 du matin. 
Reçue le 5 février 1904, 5 h. 15 de l'après-midi. 

Me conformant à la requête du comte Lamsdorff, je suis allé 
le voir le 4 février, à huit heures du soir. Il me dit que la subs- 
tance de la réponse russe venait d'être envoyée à l'amiral Alexeieff, 






LA PERIODE DE TENSION Î09 

pour être transmise au baron Rosen. Il ajouta qu'il se pourrait que 
l'amiral Alexeieff introduisit quelques changements, de manière 
à correspondre à des circonstances locales ; mais, selon toute 
probabilité, il n'y aurait pas de ces changements. Il déclara 
ensuite, comme son opinion personnelle, que la Russie désirait 
le principe de l'indépendance et de l'intégrité de la Corée et, 
aussi, nécessairement, le libre passage du détroit de Corée. Bien 
que la Russie soit disposée à faire toute concession possible, elle 
ne désire pas voir la Corée utilisée dans des desseins stratégiques 
contre la Russie et croit utile à la consolidation de bonnes rela- 
tions avec le Japon d'établir, de commun accord, une région- 
tampon entre les limites d'influence et d'actions directes des, 
deux pays en Extrême-Orient. Ce qui est dit ci-dessus est exprimé 
absolument comme son opinion personnelle, et je ne puis dire 
si c'est, là aussi, la substance de la réponse susmentionnée, 
quoique cela paraisse très probable. 

N° 51. — M. Kurino au baron Komura. 

Saint-Pétersbourg, 6 février 1904, 5 h. 47 de l'après-midi. 
Reçue le 7 février 1904, 5 h. 45 du matin. 

En référence à vos deux télégrammes en date d'hier, j'ai pré- 
senté les notes aujourd'hui, à quatre heures de l'après-midi, au 
comte Lamsdorff, conformément à vos instructions. Je partirai 
d'ici, avec mon personnel et mes étudiants, le 10 courant. 

Dès cette rupture, le gouvernement japonais envoya à 
tous ses représentants à l'étranger une note circulaire pour 
expliquer officiellement et justifier l'attitude prise à l'égard 
de la Russie. Le passage le plus important de ce document 
déclare : 

M. Kurino, se conformant aux instructions de son gouverne- 
ment, a fait, le 5 courant, au comte Lamsdorf, une notification 
dans le sens suivant : 

« L'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire coréen 
étant regardées par le gouvernement japonais comme absolu- 
ment essentielles à la sécurité et à la tranquillité de son pays, le 
gouvernement ne peut pas voir avec indifférence une action 
quelconque tendant à mettre en péril la situation de la Corée. 

« Le gouvernement russe, par le moyen d'amendements inac- 
ceptables, a rejeté successivement les propositions du Japon au 

14 



210 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

sujet de la Corée, et dont l'adoption était considérée par le gou- 
vernement japonais comme indispensable pour assurer l'indé- 
pendance et l'intégrité territoriale de l'empire coréen, et pour 
sauvegarder les intérêts prépondérants du Japon dans la pénin- 
sule. 

h Cette attitude du gouvernement russe, unie à ses refus suc- 
cessifs de ne prendre aucun engagement relativement à l'inté- 
grité territoriale de la Chine en Mandchourie, qui est sérieuse- 
ment menacée par l'occupation continue de cette province par la 
Russie (malgré les engagements pris dans ses traités avec la 
Chine et ses assurances répétées à d'autres puissances ayant des 
intérêts dans les mêmes régions), a fait au gouvernement japo- 
nais une nécessité de considérer sérieusement quelles mesures de 
défense personnelle il était appelé à prendre en présence des 
retards apportés par le gouvernement russe dans les négociations 
pendantes, retards qui restent en grande partie inexpliqués, et 
en présence aussi de son activité navale et militaire, difficile à 
concilier avec un objectif entièrement pacifique. 

« Dans les négociations pendantes, le gouvernement japonais 
a fait preuve d'une somme de patience qui donne abondamment, 
croit-il, la preuve de son loyal désir d'éloigner des relations du 
Japon avec la Russie toute cause de malentendus futurs. Mais, 
ne voyant au bout de ses efforts aucune perspective d'obtenir du 
gouvernement russe une adhésion, soit aux propositions modé- 
rées et désintéressées du Japon, soit à aucune autre proposition 
de nature à établir une paix ferme et durable en Extrême-Orient, 
le gouvernement japonais n'a pas d'autre alternative maintenant 
que celle de terminer ces futiles négociations. 

« En adoptant cette ligne de conduite, le gouvernement japo- 
nais se réserve le droit d'agir d'une façon indépendante, et 
comme il le jugera le mieux, pour consolider et défendre la 
position menacée du Japon aussi bien que pour protéger ses 
droits établis et ses intérêts légitimes. » 

Cependant, bien que l'initiative de la rupture ait été 
prise par le Japon, le correspondant à Saint-Pétersbourg 
de la Gazette de Cologne constate, dans un télégramme du 8, 
que, selon toute apparence, les milieux russes autorisés 
considéraient la situation d'alors comme n'équivalant pas à 
l'état de guerre, « Le fait que le bal de la cour aura lieu 
demain parle en faveur de cette manière de voir. Le 



LA PERIODE DE TENSION 211 

voyage projeté de l'empereur à Moscou, qui aurait pour 
but, dit-on, de lancer de là-bas, selon l'usage, une procla- 
mation au peuple, avant le commencement de la guerre, 
est tout d'abord ajourné. D'autres personnes affirment qu'il 
n'aura pas même lieu » . 

Le Messager du gouvernement publia d'ailleurs le commu- 
niqué suivant : 

Le cabinet de Tokyo s'est adressé l'année dernière au gouver- 
nement impérial sous le prétexte d'établir l'équilibre politique 
et un ordre plus stable sur les rivages de l'océan Pacifique. Il 
proposa une revision des traités en vigueur avec la Corée. Le 
gouvernement impérial y consentit et, comme les fonctions de 
vice- roi d'Extrême-Orient venaient d'être créées à ce moment, 
leur titulaire, l'aide de camp général Alexeieff, fut cliargé d'éla- 
borer un projet contenant les bases d'une nouvelle entente avec 
le Japon. 

On lui adjoignit, dans cette tâche, le ministre de Russie à 
Tokyo, lequel avait à conduire les négociations avec le gouver- 
nement japonais. Bien que les échanges de vues sur cette ques- 
tion avec le cabinet japonais eussent revêtu un caractère amical, 
la haute société japonaise, la presse étrangère essayèrent de 
toutes les façons de créer parmi la population japonaise un état 
d'esprit belliqueux et d'amener le gouvernement à entrer en 
conflit armé avec la Russie. 

Sous l'influence de cet état d'esprit, le cabinet de Tokyo com- 
mença à formuler dans les négociations des exigences de plus en 
plus excessives, et, en même temps, prit les mesures les plus 
grandes pour se tenir prêt à une guerre. 

Toutes ces circonstances ne pouvaient naturellement troubler 
le calme de la Russie, mais elles la décidèrent à prendre, elle 
aussi, toutes les mesures nécessaires en ce qui concerne ses forces 
de terre et de mer. 

Néanmoins, la Russie était animée d'un désir sincère de voir 
maintenir la paix en Extrême-Orient; aussi accorda-t-elle aux 
manifestations du cabinet de Tokyo l'attention voulue, dans la 
mesure où ses droits et ses intérêts incontestables le permet- 
taient, et se déclarait-elle prête, sur la base des conditions d'une 
entente, à reconnaître au Japon une situation privilégiée, au 
point de vue commercial et économique, dans la péninsule 
coréenne, et à lui concéder le droit de protéger cette situa- 



212 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

tion par des moyens militaires en cas de troubles dans le 
pays. 

En môme temps, et malgré cela, la Russie, se tenant ferme- 
ment sur la base du principe primordial de sa politique regar- 
dant la Corée, dont l'indépendance et l'intégrité ont été garanties 
par des conventions antérieures avec le Japon et par des traités 
avec d'autres puissances, insista : 1° pour une garantie réci- 
proque et sans conditions de ce principe primordial; 2° pour un 
engagement de n'employer aucune partie de la Corée à des buts 
stratégiques, car la permission donnée à une puissance étran- 
gère d'agir de cette sorte serait en contradiction directe avec 
le principe de l'indépendance de la Corée; 3° pour le main- 
tien d'une entière liberté de la navigation dans le détroit de 
Corée. 

Le projet qui fut élaboré dans ce sens ne satisfit point le gou- 
vernement japonais, qui, dans ses dernières propositions, non 
seulement refusa d'accepter les conditions considérées comme 
une garantie de l'indépendance de la Corée, mais qui, en même 
temps, insista pour que, dans ledit projet, fussent insérées des 
clauses concernant la Mandcbourie. 

De pareilles exigences de la part du Japon ne pouvaient natu- 
rellement être admises. La question de la situation de la Russie 
en Mandcbourie regarde avant tout la Chine elle-même, et 
ensuite aussi toutes les puissances qui ont des intérêts commer- 
ciaux en Chine. Par suite, le gouvernement impérial de Russie 
n'a absolument pu apercevoir aucun motif pour accepter l'inser- 
tion, dans un traité particulier avec le Japon, concernant les 
affaires coréennes, de n'importe quelles conditions au sujet du 
territoire occupé par les troupes russes. 

Le gouvernement impérial de Russie ne refuse pas, par cela 
même, de reconnaître, pour la durée de son occupation de la 
Mandcbourie, la souveraineté de l'empereur de Chine dans ce 
pays, non plus que les privilèges que des puissances se sont 
assurés dans cette région par des traités conclus avec la Chine; 
sur ce point, une déclaration conforme a déjà été faite aux cabi- 
nets étrangers. 

Le gouvernement impérial de Russie avait donc le droit de 
compter, lorsqu'il chargeait son représentant à Tokyo de remettre 
sa réponse aux dernières propositions du Japon, que le cabinet 
de Tokyo comprendrait toute l'importance des considérations 
développées ci-dessus et apprécierait le désir manifesté par la 
Russie d'aboutir à une entente pacifique avec le Japon. 



LA PERIODE DE TENSION 213 

Au lieu de cela, le gouvernement japonais a décidé, sans même 
attendre cette réponse, de rompre les négociations et de cesser 
ses relations diplomatiques avec la Russie. 

Le gouvernement impérial, en rejetant sur le Japon la res- 
ponsabilité entière de toutes les conséquences qui peuvent 
résulter de cette manière d'agir, attendra le développement des 
événements, et prendra, dès qu'il y sera contraint, les mesures 
les plus énergiques pour la protection de ses droits et de ses 
intérêts en Extrême-Orient. 

Au moment où on rédigeait ces lignes à Saint-Péters- 
bourg, l'attaque de Port-Arthur avait lieu. Elle engagea le 
Destin; elle stupéfia le monde par son audace, et, cepen- 
dant, à la réflexion, elle faisait nécessairement partie du 
plan des Japonais, qui s étaient depuis longtemps con- 
vaincus de leur supériorité sur la Russie. Cette croyance 
invétérée reposait chez eux sur deux idées capitales : 

1° Le Transsibérien ne serait jamais à même d'amener 
en Mandchourie autant d'hommes que le Japon pourrait 
en envoyer; 

2° L'état intérieur de la Russie, avec les troubles qu'il 
contenait en germe, mettrait le tsar dans l'impossibilité de 
pousser la guerre à fond (l) . 

Les événements ont prouvé que ces deux idées étaient 
entièrement justes. 

Le 10 février, le mikado adressa à son peuple ce mani- 
feste : 

Nous, par la grâce du Ciel, Empereur du Japon, placé sur le 
trône occupé par la même dynastie depuis les temps les plus 
reculés, faisons savoir à tous nos fidèles et vaillants sujets ce qui 
suit : 

Nous déclarons, par les présentes, la guerre à la Russie, et 
nous ordonnons à notre armée et à notre marine de conduire les 
hostilités contre cet Empire avec toutes leurs forces. Nous ordon- 
nons également à toutes nos autorités compétentes de faire tous 
leurs efforts dans l'accomplissement de leur devoir et conformé- 

(1) V. p. 140. 



214 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

ment à leurs pouvoirs pour atteindre, par tous les moyens con- 
érés par le droit des gens, le but que vise notre pays. Nous 
avons toujours considéré comme une condition essentielle de nos 
relations internationales et comme le but constant de nos efforts 
de développer les progrès pacifiques de notre Empire dans la 
civilisation, d'affermir nos liens amicaux avec les autres puis- 
sances, et d'établir un état de choses qui pût maintenir une 
paix durable en Extrême-Orient et assurer la sécurité future 
de l'Empire sans porter atteinte aux droits et aux intérêts des 
autres nations. Nos autorités compétentes ont accompli leur 
devoir conformément à notre volonté; aussi, nos relations avec 
toutes les puissances témoignent-elles d'une cordialité toujours 
croissante. 

C'est donc entièrement contre notre attente que nous avons 
dû malheureusement entrer en hostilités avec la Russie. 

L'intégrité de la Corée est pour notre Empire de la plus haute 
importance, non seulement à cause de nos relations tradition- 
nelles avec ce pays, mais parce que l'existence indépendante de 
la Corée est essentielle à la sécurité de notre Empire. Cepen- 
dant, la Russie, contrairement à ses engagements dans ses traités 
avec la Chine et à ses assurances répétées aux autres puissances 
signataires, occupe toujours la Mandchou rie. Elle a consolidé et 
fortifié sa mainmise sur ces provinces et vise leur annexion 
finale. L'absorption de la Mandchourie par la Russie rendrait 
impossible le maintien de l'intégrité de la Corée et oblige- 
rait en outre à abandonner tout espoir de paix en Extrême- 
Orient. 

Etant données ces circonstances, Nous avons décidé de régler 
la question par la voie des négociations et d'assurer de la sorte 
une paix durable. 

Dans ce but, nos autorités compétentes, sur notre ordre, ont 
fait des propositions à la Russie, et de nombreuses conférences 
se sont tenues depuis six mois. Cependant, la Russie ne répondit 
jamais à ces propositions avec un esprit de conciliation. 

A«u contraire, par ses atermoiements calculés, elle retardait la 
solution de la question, et, tout en préconisant ostensiblement 
la paix d'un côté, elle faisait de l'autre des préparatifs militaires 
et navals et cherchait ainsi à accomplir ses propres desseins 
égoïstes. Nous ne saurions, en aucune façon, admettre que la 
Russie ait souhaité sérieusement la paix dès le début. Elle a 
rejeté les propositions de notre gouvernement. 

La sécurité de la Corée en est menacée. Les garanties pour 



LA PERIODE DE TENSION 215 

l'avenir, que nous n'avons pu assurer par des négociations paci- 
fiques, nous ne pouvons plus les obtenir que par le recours aux 
armes. C'est notre vœu le plus sincère que, grâce au courage et 
à la loyauté de nos fidèles sujets, la paix soit bientôt rétablie 
d'une manière permanente et que la gloire de Notre Empire soit 
conservée intacte. 



CHAPITRE II 

LES FORCES EN PRÉSENCE LORS DE L'OUVERTURE 
DES HOSTILITÉS 

I. Du CÔTÉ RUSSE. 

Les effectifs russes probables en Mandchourie à l'époque de la rup- 
ture. — L'armement. — La flotte. 

II. Du CÔTÉ JAPONAIS. 

Caractéristiques principales de l'armée nipponne. — L'armement. — 
La flotte. 

III. — Comment les Européens d'Extrême-Orient appréciaient avant la 

GUERRE LES FORCES RUSSO-JAPONAISES. 

La bravoure des Japonais n'était pas mise en doute. On ne croyait 
pas aux qualités du haut commandement. La marine apparaissait 
en splendide condition. On s'illusionna sur les effectifs dont pou- 
vaient disposer les Nippons et les Russes. 



L'organisation militaire russe en Extrême-Orient semble 
avoir été viciée dès ses débuts par le souvenir de la facile 
invasion de la Mandchourie en 1900. A cette époque, le 
général Grodekoff, gouverneur de l'Amour, avait mobilisé 
en Sibérie cent cinquante mille hommes. L'opération avait 
bien réussi ; aussi croyait-on pouvoir aisément la recom- 
mencer sur une plus grande échelle. Quant au Transsibé- 
rien, il avait permis, avec sa voie unique, pendant la guerre 
contre les Boxeurs, d'amener de Russie environ cinquante 



LES FORCES EN PRESENCE 217 

mille hommes. Le fonctionnement de l'énorme voie ferrée, 
quoique incomplètement achevée, avait été assez satisfai- 
sant. On pensait donc qu'un légereffort permettrait, le cas 
échéant, d'augmenter le rendement de la voie ferrée. On 
en était d'autant plus convaincu qu'on ne prévoyait pas 
dans quelles énormes proportions il faudrait expédier des 
troupes en Mandchourie, en 1904 et en 1905. Non seule- 
ment on ne supposait pas que le Japon pût jamais aligner 
sous Moukden une armée de six cent mille hommes, mais 
eût-on songé à ces gros chiffres qu'on n'en eût peut-être 
pas encore été très ému, tant les soldats nippons parais- 
saient peu redoutahles aux Russes. 

Le 9 juillet 1903, l'agence Reuter constatait dans 
une dépêche de Port-Arthur : « Tous ceux qui discutent 
les chances d'une guerre méprisent le Japon comme 
adversaire. » Trois mois plus tard, j'ai pu constater 
par moi-même que telle était bien encore l'opinion des 
Russes. 

Quels étaient les effectifs des troupes du tsar avant la 
guerre en Extrême-Orient? Les grands chefs de Port- 
Arthur, croyant sans doute bluffer les Japonais , exagé- 
raient systématiquement. Une revue eut lieu au champ 
Souvaroff, à Port-Arthur, le 11 octobre 1903. A la fin des 
manœuvres, plusieurs officiers m'assurèrent qu'il y avait là 
soixante mille hommes rassemblés. Ces chiffres étaient 
manifestement beaucoup trop forts. La même tactique de 
grossissement voulu était sans doute suivie avec tous les 

I étrangers, car, quand Ludovic Naudeau (qui a fait preuve 
ensuite de tant de clairvoyance au cours de la campagne) 

; arriva à Kharbine, il écrivit à Paris, le 24 janvier 1904 : «Je 

i suis persuadé que tous les effectifs russes immédiatement 
disponibles sont de beaucoup supérieurs aux suppositions 

! les plus favorables (1). » 

(1) Ludovic Naudeau a publié dans Le «Tourna/ une série d'articles remar- 
j quables tant sur la campagne de Mandchourie que sur le Japon. 



218 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Quant aux Japonais, ils étaient renseignés eux et savaient 
exactement à combien d'adversaires ils avaient affaire. 

Tâchons de préciser à quel chiffre se montaient les sol- 
dats du tsar au moment des hostilités. 

M. L. Thiriaux, lieutenant, aide de camp du lieutenant 
général chef de la garde civique de Bruxelles, qui a fait 
un résumé minutieux des faits de la guerre, auquel j'aurai 
plaisir à me référer plusieurs fois, a constaté que l'armée 
russe d'Extrême-Orient comprenait au début de 1904 (1) : 

A. EFFECTIFS DISPONIBLES 

Infanterie . 

6 vieilles brigades de chasseurs à 4 régiments de 2 bataillons à 

1.015 hommes..! 48.000 

3 nouvelles brigades de chasseurs à 4 régiments de 3 bataillons 

à 1.0.15 hommes 36.000 

2 nouvelles brigades d'infanterie d'Europe à 2 régiments de 

4 bataillons à 500 hommes 8 .000 

Bataillon de garnison de Nicolaïeff 1 . 000 

93.000 

Cavalerie . 

1 régiment de dragons, 4 régiments de cosaques de Transbaï- 

kalie, 1 régiment de l'Amour, 1 régiment mixte, 1/3 du 

régiment de l'Oussouri, tous à 6 sotnias de 177 hommes. . 7.500 

Artillerie. 

3 brigades. Ensemble, 15 batteries de campagne, 3 batteries de 

montagne, 1 batterie d'obusiers (240 hommes et 8 pièces). 4.560 

3 batteries de cosaques à cheval à 166 hommes et 6 pièces . . . 498 
9 sections divisionnaires de mitrailleuses à 80 hommes 720 

4 1/2 batteries d'artillerie de forteresse, 18 compagnies à 

330 hommes 5.940 

11.718 
Génie. 

3 bataillons à 3 compagnies et 1 de télégraphistes ) g §qq 

2 compagnies de mineurs de forteresse ) 

(1) V. Thiriaux, La Guerre russo-japonaise, t. I er , p. 52. Wesmael- 
Charlier, Namur, 1904. 



LES FORCES EN PRESENCE 219 



Troupes de communication, 



64 sections de gardes-frontières : 

De 1 compagnie (250 hommes) \ 

De 1 escadron (170 hommes) / 30.720 

De 1/4 batterie (60 hommes) I 

6 bataillons de chemin de fer à 6 compagnies à 1.900 hommes. ) 11.400 

Soit, ensemble 42 . 120 

Hommes 157.838 

B. FORMATIONS NOUVELLES POSSIBLES 

Il existait, en Sibérie même, les noyaux de cadres néces- 
saires à la formation des troupes de réserve suivantes : 

Infanterie . 

Pied de paix. Pied de guerre. 

13 régiments à 5 bataillons 6.144 60.000 

4 batteries de cosaques de Transbaïkalie, 

1 batterie de l'Amour 512 5.000 

Cavalerie. 

4 régiments de Transbaïkalie, 2 de l'Amour, 
6 de Sibérie, 1 de l'Oussouri (tous à 6 sot- 
nias, sauf le dernier à 4) » 12.640 

Artillerie. 

3 groupes de réserve à 4 batteries et 1 dépôt. » 3.600 

3 batteries de cosaques de Transbaïkalie ... » 500 

81.700 

Un ukase du 10 février 1904 ordonna le rappel de la 
totalité des dix-huit classes de réservistes en Sibérie. Cette 
mesure, portant sur cent vingt mille hommes, en donna, 
dit-on, un peu plus de cent mille, pouvant compléter les 
unités ci-dessus avec leurs parcs et services et une partie 
des services des troupes existant en Orient. 

Le reste de ces services, et peut-être le complément sur 
le pied de guerre des deux brigades d'Europe (seules sur le 
pied de paix en Extrême-Orient) , fut demandé par le même 
ukase aux provinces de Viatka et de Perm ; mais la quotité 
n'en a pas été officiellement connue. 



2-20 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

En résumé, la situation était la suivante : 

Sur place : cent cinquante-sept mille hommes renfor- 

çables par jour de seize cents hommes depuis le 15 mars, 

— de sept cents à mille auparavant (1). 

l'armement 
Le fusil. 

L'infanterie russe a été armée du fusil Mossine, dit « de 
trois lignes» . C'est une arme à magasin de cinq cartouches 
sous le tonnerre; les cartouches sur la lame-chargeur à 
rainure. La baïonnette est longue de m ,80. Le calibre est 
de 8 millimètres; la longueur est de ra ,77; le poids, de 
4 kilogrammes (4,400 avec baïonnette). 

La cartouche pèse 23 grammes, dont 18,3 pour la balle, 
en plomb revêtu, longue de quatre calibres, et 1,8 de 
charge en poudre sans fumée. Le soldat porte cent vingt 
cartouches. 

La hausse est graduée jusqu'à 1.300 « sagènes » (0 n ,71), 
sur le pied et 2.700 (1.918 mètres) sur la hausse. 

La vitesse initiale de la balle à la charge normale est 
620 mètres par seconde. 

L'infériorité du fusil russe par rapport à l\4mtfÀ-a japo- 
nais consistait dans la moindre tension de sa trajectoire (2). 

L'artillerie. 

L'artillerie russe fut surprise par la guerre en pleine 
réorganisation. Elle était armée en grande partie de maté- 
riel modèle 1877, de trois types : 

Poids- Portée. 

i. — Pièce lourde, ( shrapnell de 12 k ,5 3.200 met. 

calibre de 106 mm ,7 2.160 k ( obus de. . . . 12 k ,7 5.335 — 

(1) V. op. cit., t. I er , p. 66. 

(2) V. op. cit., t. I er , p. 86. 



LES FORCES EN PRESENCE 22] 



Poids. Portée. 



2. — Pièce légère, ( shrapnell de 6 k ,92 3.415 met. 
calibre de 87 mm 1.665 k j obus de. . . . 6 k ,86 6.400 — 

3. — Pièce de mon- 
tagne, calibre de. 63 mm ,5 

Mortier, calibre de.. 152 mm ,4 1.960 k 



shrapnell de 4 k » 


2.880 


— 


obus de. . . . 4 k » 


4.260 


— 


shrapnell de 3i k » 


3.567 


— 


obus de. . . . 31 k » 


3.556 


— 



En 1897-1898, le modèle de campagne fut muni d'une 
bêche de crosse et de freins à ressort limitant le recul et 
permettant d'atteindre une vitesse de quatre coups par 
minute. 

En 1900, le général Engelhardt fit adopter un canon léger 
à tir rapide, donnant une vitesse de seize coups par minute. 

Cette pièce a les caractéristiques suivantes : calibre, 
76 millimètres. Poids, '1.720 kilos. L'avant-train porte 
trente-six coups, chaque caisson quatre-vingts coups. En 
raison du climat russe, le frein n'est pas hydraulique; il est 
remplacé par un grand nombre de rondelles en caoutchouc 
glissant sur une tringle d'acier. 

Au début de la guerre, très peu de ces nouvelles pièces 
étaient en Mandchourie, et celles qu'on y expédia dans la 
suite trouvèrent des artilleurs qui n'en avaient jamais 
appris le maniement délicat (1). 

LA FLOTTE 

La Hotte russe fut répartie en trois escadres : celle de 
Port-Arthur, celle de Vladivostok et celle dite de la Bal- 
tique, qui fut détruite dans le désastre de Tsoushima. 

Escadre de Port -Arthur. 

Chef d'état-major du vice-roi pour la marine : vice- 
amiral Witheft. Vice-amiral Makaroff, remplaçant l'amiral 

(1) V. op. cit., t. I er , passim, p. 87 et 88. 



222 



LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



Starck. Contre-amiral Molas. En second, le contre-amiral 
Ouktomski. 



Cui 



Croiseurs cuirassés 



Gardes-côtes 



Croiseurs protégés 



Croiseurs 



Avisos 



Canonnières 



Transports 



Année 
de la 
Service. construction. 

Petropavlovsk 1894 

Poltava 1894 

Sébastopol 1895 

Pobieda 1900 

Betvisan 1900 

Ccsarevitch 1901 

Peresviet 1897 

Bayan 1900 

Otvajny 1895 

Gremiatschy 1892 

Diana 1899 

Pallada 1899 

Askold 1899 

Varyag 1900 

Novik 1900 

Boyarin 1901 

Djighite 1876 

Zabiaca 1879 

Bobr 1884 

Koreetz 1886 

Mandchour 1886 

I Sivoatch 1884 

Guilak 1897 

Haïdamak 1892 

Angara 1895 

1 Amour 1900 

1 Ienisseï 1900 



Vitesse 



Tonnes. 


nœuds. 


10.950 


17 


10 . 950 


17 


10.950 


17 


12.700 


19 


12.700 


19 


13.110 


18 


12.560 


20 


7.800 


22 


1.500 


15 


1.500 


15 


6.630 


20 


6.630 


20 


6 . 750 


23 


6.750 


23 


3.200 


26 


3.200 


23 


1.456 


12 


1.234 


14 


950 


14 


1.224 


14 


1.224 


14 


950 


14 


963 


14 


500 


22 


10.225 


20 


2.300 


18 


2.300 


18 



Plus les torpilleurs, dont les principaux étaient : 

•akoff. 



Lieutenant-Bou 
Vnimatelny. 
Vonuschitelny . 
Vlaston. 
Silny. 
Serdity. 
Straschni. 
Snieky. 



Stère guschy. 

Staroschevo. 

Bespochadin. 

Bojeuoï. 

Gromovoï. 

Beschitelny. 

Rosiatschy . 

Klastni. 



EES FORCES EN PRÉSENCE 223 

Escadre de Vladivostok 
Cette escadre fut commandée successivement par le 
contre-amiral Stac.kelberg, par le capitaine Reitzenstein, 
puis par le contre-amiral Jessen, le vice-amiral Skrydloff 
et le contre-amiral Bezobrasoff. 



f Rossia 
Croiseurs cuirassés ( JRurik 



Année 




Vitesse 


de la 




en 


construction. 


Tonnage. 


nœuds. 


1896 


12.195 


22 


1892 


11.200 


19 


1899 


12.336 


20 


1900 


6.750 


24 


1898 


10.225 


20 



Tonneaux. 


Hommes 


71.420 


3.540 


56.091 


3.630 


3 . 000 


284 


39.885 


3.100 


4.000 


450 


5.811 


887 



Gromoboï 

Croiseur protégé \ Bogatyr 

Transport Lena 

En résumé, les Russes avaient en Extrême-Orient 

Types des navires. 

6 cuirassés 

5 croiseurs cuirassés 

2 canonnières cuirassées 

7 croiseurs 

3 avisos 

6 canonnières 

26 contre-torpilleurs 

30 torpilleurs 

4 transports (1) 



II 



Avant la guerre, malgré ses succès contre les Chinois en 
1894 eten 1900, l'armée japonaise était loin d'être appréciée 
à sa juste valeur. On connaissait cependant bien les efforts 
des Nippons Les initiés savaient que Téta t-major japonais 
avait une tendance à s'inspirer exclusivement des méthodes 
allemandes, tandis que le ministre de la guerre, le général 
Teraoutsi, ancien attaché militaire du Japon à Paris, gardait 

(1) V. op. cit., t. I er , p. 92. 



224 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

une sympathie persistante pour renseignement français. 

On savait que l'armée japonaise était établie d'après le 
système des types, c'est-à-dire qu'un type d'hommes était 
pris comme hauteur, largeur, etc., pour chaque arme; 
les médecins militaires choisissaient ensuite dans le lot 
des conscrits ceux satisfaisant aux conditions du type 
déterminé. Cette règle fut appliquée avec une extrême 
rigueur. Elle ne souffrit d'exception que pour les troupes 
de Yéso où tous les hommes sans distinction devaient être 
en mesure de résister dès le premier choc. On n'ignorait 
donc pas qu'on se trouvait en présence d'un organisme 
militaire extrêmement sérieux, mais on le croyait encore 
en voie de formation, incapable de donner et de soutenir 
un effort vraiment colossal. 

D'après Thiriaux, l'armée japonaise n'incorporait que 

45.000 hommes chaque année et comptait à l'ouverture des 

hostilités : 

Active 359 . 923 hommes. 

Territoriale 97 . 557 — 

Réserve de recrutement 161 . 547 — 

Ensemble 619.027 hommes 

^officiers non compris). 

Les cadres existants ou prévus pour ces forces étaient : 

ACTIVE 

13 divisions, comprenant chacune : 

4 régiments à 3 bataillons 12.000 hommes. 

1 régiment de cavalerie à 3 escadrons. . . 510 — 

1 régiment d'artillerie à 6 batteries 1 . 080 — 

1 bataillon du génie à 3 compagnies. . . . 750 — 

2 compagnies du train 2.400 — 

16. 740 hommes. 

Soit, pour 13 divisions 217.620 

1 division de cavalerie de 4 régiments à 3 escadrons 2 . 040 

3 brigades d'artillerie de 2 régiments à 6 batteries et 

parcs (2 . 560) 7 . 680 

A reporter 227.340 



LES FORCES EN PRESENCE 



225 



Report 227.340 

Occupation des colonies : 12 bataillons, 6 escadrons, 4 bat- 
teries et 4 compagnies du génie 16.000 

Artillerie de côte : 21 bataillons (1.080.) 22.680 

Gendarmerie : 12 légions 7.200 

Total de l'armée active 273.220 

RÉSERVE DE L'ACTIVE 



52 bataillons à 1 . 000 hommes 

17 escadrons à 170 hommes 

18 batteries à 180 hommes 

21 compagnies d'artillerie de forteresse à 300 hommes. . . 
13 compagnies du génie à 250 hommes 



Ensemble de l'armée active : 340.900 hommes qui 
baient entièrement le disponible (359.923 hommes 
100 de déchet minimum = 342.000) . 



52 . 000 


2.890 


3.240 


6.300 


3 250 


67.680 


ui absor- 


— 5 pour 



ARMEE TERRITORIALE 






52 régiments à 2 bataillons de 2.000 hommes 104.000 

13 régiments de cavalerie à 2 escadrons de 340 hommes.. 4.420 

13 régiments d'artillerie à 4 batteries de 720 hommes. . . . 9.360 

13 bataillons du génie à 2 compagnies de 500 hommes. . . 6.500 

13 bataillons du train à 2 compagnies de 1.500 hommes. 12.600 
21 batteries d'artillerie de forteresse à 2 compagnies de 

600 hommes 20 . 800 

157.680(1) 

Telles sont les données théoriques que les éléments 
connus de 1 armée japonaise ont permis de supputer. 
Quant au chiffre réel des troupes mises en campagne par 
les Nippons, c'est évidemment plus tard qu'on pourra le 
connaître exactement. 



L ARMEMENT 

Le fusil. 

L'infanterie japonaise a employé deux fusils : le Murata 
et YArisaka, dit Meiji 1897. 



(1) V. op. cit., t. I er , p. 74. 



15 



226 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

h'Arisaka est une arme presque identique au Mauser 
espagnol de 7 millimètres. Le magasin contient cinq car- 
touches. 

Le calibre est de 6 mm ,5 seulement; la longueur, de l m ,27 
(l m ,66 avec baïonnette) ; le poids, de 3 k ,90 (4>,35 avec 
baïonnette) . 

La cartouche pèse 15 grammes, dont 2 de poudre Ita- 
baki ; 10,3 balle de plomb revêtu, longue de 3,2 centi- 
mètres ou 4 1/2 calibres. Le soldat en porte cent vingt. 

La hausse est graduée de 400 à 2.000 yards. 

La vitesse initiale est de 706 mètres. La trajectoire 
obtenue est si rasante que la zone dangereuse est de 
600 mètres. A cette distance, la balle n'est qu'à l m ,65 
d'un sol plan. 

Le seul point faible du Meiji est son calibre extrême- 
ment réduit; on a vu au Transvaal les faibles effets vulné- 
rants du Mauser boer de 7 millimètres, quand il n'attei- 
gnait pas des organes vitaux. 

Quant au Murata, il arma la territoriale japonaise et 
peut-être les brigades de réserve. Il en existait deux types : 
un de 11 millimètres sans répétition; un de 8 millimètres 
à magasin dans le fût (1). 

L'artillerie. 

Les Japonais ont employé trois types de pièces excel- 
lentes à tir rapide, à freins hydropneumatiques, limitant le 
recul sur l'affût : 

1) La pièce de 75 millimètres à tir rapide. Obus de 
4 k ,54, fusée graduée jusqu'à 6.200 mètres; 

2) L'obusier de 90 millimètres de montagne. Obus de 
4 k ,54, fusée graduée jusqu'à 4.800 mètres; 

3) La pièce de 120 millimètres Arisaka à tir rapide (2). 

(1) V. op. cit., t. I er , p. 86. 

(2) V. op. cit., t. I er , p. 89. 



LES FORCES EN PRESENCE 



227 



LA FLOTTE 

La flotte japonaise, commandée en chef par le vice- 
amiral Togo, était ainsi répartie : 

ESCADRE PRINCIPALE 
l Te division : contre-amiral Dewa. 



Croiseurs 2 e classe 



Croiseurs cuirassés 



ic, 



Ch itose . . , 

asaqi . . 
Takasaqo 
Yoshino . 



Kassuga 
Nishin . 



Dates 




Vitesse 


du 




en 


lancement. 


Tonnage. 


nœuds. 


1898 


4.784 


22 


1898 


4.784 


22 


1897 


4.150 


24 


1891 


4.250 


23 


1901 


7.000 


20 


1901 


7.000 


20 



2 e division : contre-amiral Kamimura. 



Croiseurs cuirassés 



Asama 


1898 


9.750 
9.750 
9.800 
9.850 
9.800 
9.456 


M 


Tokiwa 


1898 


*,3 


hvate 


1900 
1899 


22 




1899 


ftfl 


Adzunia 


1899 


22 



3 e division : contre-amiral Hashibi 



Cui 



Hatsuse . . . 
Mikasa 

Asahi 

Shikishima 
Yashima . . 
Fuji-Yama . 



•4 e division : contre-amiral Uriyn 



Croiseurs 2 e classe 



Tchiyoda . 
Naniwa . . 
Niitaka. . . 
Akaski. . . . 
Takachjo, 
Suma . . . . 
Asama . . . 



1900 


15.000 


19 


1899 


15.200 


18 


1899 


15.000 


19 


1898 


14.850 


18 


1896 


12.450 


19 


1896 


12.450 


18 


/ Uriyu. 






1890 


2.450 


19 


1885 


3.727 


18 


1902 


4.320 


20 


1897 


2.700 


20 


1885 


3.727 


18 


1895 


2.700 


20 


1899 


9.700 


22 



228 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Division du contre-amiral Yamamoto. 



Gardes-côtes 



Hashidate . . 
Itsikishimà . 
Matsushima 
Sai-Yen . . . 



Aviso Myako , 



n ., ( Akaqi . 

Canonnières •; . 

( C no liai 



du 




en 


lancement. 


Tonnage. 


nœuds 


1891 


4.300 


16 


1899 


4.300 


16 


1890 


4.300 


16 


1883 


2.355 


15 


/ Kataok 


7. 




1899 


1.800 


21 


1887 


614 


11 


1887 


614 


11 



Division du contre-amiral Togo II. 

Aviso Kaimon » » » 

Canonnière .... Maya 1887 614 11 

Les torpilleurs et contre-torpilleurs étaient groupés en 
quatorze escadrilles numérotées (1). 

Au total, le Japon possédait à l'ouverture des hostilités : 

Nombre et types des navires. 

6 cuirassés 

9 croiseurs cuirassés 

6 gardes-côtes 

14 croiseurs 

8 avisos et 11 canonnières 

19 contre-torpilleurs 

69 torpilleurs (2) 



Tonneaux. 


Hommes 


84.950 


4.170 


74.850 


4.450 


26.402 


2.316 


51.206 


5.048 


16 . 620 


2.941 



III 



On peut résumer ainsi les opinions qu'avaient, avant la 
guerre, les Européens d'Extrême-Orient sur la valeur res- 
pective des troupes russo-japonaises : 

Personne ne mettait en doute la bravoure des Japonais. 

(1) V. op. cit., t. I er , p. 103 et suivantes. . 

(2) V. op. cit., t. I", p. 102. 



LES FORCES EN PRESENCE 220 

Ceux qui connaissaient bien le pays nippon savaient qu'ils 
avaient un mépris absolu de la mort, non pas, comme on 
l'a dit, parce qu'ils ne tenaient pas à la vie; rien n'est plus 
inexact, car le Japonais aime l'existence; il apprécie la 
nature et sait en jouir (ses manifestations artistiques le 
prouvent) ; mais parce que son amour du pays nippon est 
si vrai et si intense que, quand il en sent la nécessité, il a 
l'admirable faculté de se sacrifier instantanément et tota- 
lement à la gloire du pays du Soleil-Levant. 

Le sentiment de la considération très grande que méri- 
tait l'armée du mikado fut cbez moi tout particulier, car 
j'ai été l'un des rares civils qui, dans les derniers mois avant 
la guerre, ont pu fréquenter les milieux militaires nippons. 
J'ai reçu à Tokyo, du ministre de la guerre, le général 
Teraoutsi, et dans plusieurs autres villes du Japon, de la 
part d'officiers très connus, notamment du général Yama- 
goutchi (1), à Hiroschima, l'accueil le plus charmant, je 
dois même dire le plus cordial, et j'en ai conservé un vif et 
sympathique souvenir. 

Or, ce qu'on voyait de l'armée japonaise donnait l'im- 
pression qu'elle était en parfaite condition. Les soldats se 
montraient absolument entraînés et disciplinés. 

Le seul point d'interrogation que j'aie vu fréquem- 
ment poser par des techniciens d'Occident qui connais- 
saient les chefs nippons était de savoir si, dans une guerre 
avec une grande puissance européenne, le haut comman- 
dement japonais, qui n'avait, en somme, qu'une formation 
théorique d'école (la guerre contre la Chine ne comptait 
pas comme vraie formation), aurait sur le terrain le juge- 
ment et la décision qui seuls décident de la victoire. 

Quant à la marine japonaise, ceux qui la voyaient de 
près étaient d'avis qu'elle était la meilleure du monde. Tous 
ceux qui la connaissaient étaient d'accord pour l'estimer, 

(1) V. la note p. 363. 



230 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

comme nombre et comme qualité d'équipages, infiniment 
supérieure à la marine russe. 

En ce qui concerne les troupes de terre du tsar, une 
erreur générale fut commise. D'une part, les mieux ren- 
seignés étaient persuadés que les Nippons ne pourraient 
pas envoyer sur le continent plus de trois cent mille 
hommes au grand maximum ; d'autre part, on croyait que 
les Russes avaient déjà un chiffre presque équivalent en 
Mandchourie et que le débit du Transsibérien permettrait 
rapidement d'élever ce chiffre dans des proportions colos- 
sales. 

On riait encore de la cavalerie nipponne, et on pensait 
qu'elle serait rapidement détruite par les terribles et 
magnifiques cosaques de réputation séculaire. On ne réflé- 
chissait pas que la plus grande partie des opérations se 
déroulerait dans une région montagneuse où le rendement 
de la cavalerie serait singulièrement entravé. On était 
convaincu que les officiers russes avaient relevé de bonnes 
cartes du terrain mandchou. On ne soupçonnait pas, pour 
tout dire, l'incurie qui, dans tant de cas, contribua princi- 
palement à la défaite russe. 

Mais si, du côté du commandement, des déceptions 
devaient se produire, l'appréciation favorable qu'on avait 
jadis du soldat russe s'est trouvée pleinement justifiée. 



CHAPITRE III 

LES FAITS DE LA GUERRE 

I. L'ÉPHÉMÉRIDE DE LA LUTTE. 

II. — Les phases essentielles. 

1) La première attaque de Port-Arthur. 2) Le combat de Tchemulpo. 
3) Le passage du Yalou. 4) L'affaire de Vafangou. 5) Les raids de 
l'escadre de Vladivostok. 6) Le siège de Port-Arthur. 7) La bataille de 
Liao-Yang. 8) La bataille du Chaho. 9) La bataille de Moukden. 10) 
Le désastre de Tsoushima. 11) La prise de Sakhaline. 12) La conclu- 
sion de la paix. 



La guerre russo-japonaise a duré exactement cinq cent 
soixante-dix jours. Commencée le 8 février 1904, elle s'est 
terminée le 29 août 1905. Son développement chronolo- 
gique est marqué par les faits suivants. 

1904 
Février. 

5. — Le Japon rompt les relations diplomatiques. 
8. — Arrivée de l'escadre japonaise de l'amiral Uriyu à 
Tchemulpo. 

A minuit, attaque de la flotte russe par les 
torpilleurs japonais en rade de Port-Arthur. 
8-9. — Combat naval devant Port-Arthur. Destruction 
du T aryag et du Koreetz, à Tchemulpo. Débar- 



232 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

■quement des troupes japonaises en Corée. 
11. — Le transport porte-mines russe Ienisseï saute à 

Dalny. 
14. — Attaque de torpilleurs japonais à Port-Arthur. 
14. — Première sortie de l'escadre de Vladivostok. 

24. — Première tentative d'embouteillage de Port- 

Arthur. 

25. — Engagement naval devant Port-Arthur. 

Mars. 

6. — Bombardement de Vladivostok. 
9. — Combat de torpilleurs devant Port-Arthur. Un 
destroyer russe est coulé. 
21. — Bombardement de Port-Arthur. 
27. — Seconde tentative d'embouteillage de Port- 
Arthur. 
Avril. 

6. — Les Japonais occupent Wijou; les Russes se 
retirent derrière le Yalou. 

13. — Le Petropavlowsk saute. Mort de l'amiral Maka- 

roff. 

25. — Deuxième raid de la division russe de Vladivos- 

tok à Gensan. 

26. — Un transport japonais est coulé par deux torpil- 

leurs russes. 

27. — Troisième tentative d'embouteillage de Port- 

Arthur. 
Mai. 

1. — Kuroki passe le Yalou. Bataille de Kialientze. 

2. — Quatrième tentative d'embouteillage de Port- 

Arthur. 
4. — L'armée d'Oku débarque dans le Liao-Toung, à 

Pi-tse-vo. 
6. — Kuroki occupe Feng-Hoang-Tcheng. 

14. — Un croiseur japonais est coulé par une mine 

dans la baie de Kerr. 






LES FAITS DE LA GUERRE 233 

15. — Le croiseur japonais Yoshino est coulé par le 
Kassuga. Le cuirassé Hatsusé est coulé par une 
mine devant Port-Arthur. 

27. — Oku enlève les lignes de Nanehan. 

Juin. 

15. — Oku défait le corps de Stackelberg à Vafangou. 

16. — Troisième raid de la division de Vladivostok, qui 

coule deux transports japonais dans le détroit 

de Corée. 
23. — Sortie de la flotte de Port-Arthur. 
27. — Les Japonais s'emparent des défilés de Motien- 

ling, de Fen-choui-ling et de Taling. 

30. — Quatrième raid de la division de Vladivostok. 
Juillet. 

3-4-5. — L'armée de Nogi refoule les Russes sur Port- 
Arthur. 
9. — Oku occupe Kaï-Ping. 

17. — Contre-attaque russe sur le défilé de Motien-ling. 
20. — Cinquième raid de la division russe de Vladi- 
vostok, qui franchit le détroit de Tsugaru. 

25. — Oku enlève les lignes de Tachitchao. Occupation 
de Niou-Chwang. 

31. — Offensive japonaise en Mandchourie. Investisse- 

ment de Port-Arthur. 
Août. 

8. — Les Japonais enlèvent les dernières positions 
extérieures de Port-Arthur. 
10. — Sortie de la flotte russe de Port-Arthur. Combat 
naval. Dispersion. Rentrée de la plus grande 
partie de l'escadre à Port-Arthur. 
14. — Combat naval entre la division de Vladisvostok et 
l'escadre de Kamimura au large de Tsoushima. 
Perte du Rurik. 
19. — Assaut infructueux de Port-Arthur, qui coûte des 
. pertes considérables aux Japonais. 



234 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

25. — Début des opérations de la bataille de Liao- 

Yang. 
28. — Kuroki commence son mouvement tournant. 

Septembre. 

2. — La panique de la division Orloff provoque l'échec 

de l'attaque de Kouropatkine. 

3. — Retraite russe. 

4. — Les Japonais entrent à Liao-Yang. 

20. — Les Japonais enlèvent la lunette Kouropatkine, à 

Port- Arthur. 

Capture delà colline Namao-Kayama. 

21. — Échec de l'attaque contre la colline de 203 mètres, 
Octobre. 

2. — Les Russes annoncent qu'ils vont prendre 

l'offensive. 
9. — Commencement de la bataille du Gha-Ho. Tenta- 
tive de mouvement tournant par l'aile gauche 
russe sous Stackelberg. 
10. — L'aile droite russe est refoulée. 
12 au 14 — Les Russes arrêtent l'offensive japonaise. 
Prise de la colline Poutiloff. 

15. — La flotte de Rojdestvensky quitte Libau. 
Novembre. 

16. — Les Japonais gagnent du terrain devant le fort 

Eurlung, à Port-Arthur. 

26. — Prise de la contre-escarpe d'Eurlung. 

30. — Avance contre le fort Kikouan. 

31. — Prise de la colline de 203 mètres. 
Décembre. 

3. — Bombardement de la flotte russe devant la rade 

de Port-Arthur. Les navires russes, sauf le 
Sébastopol, se font couler. 
12 au 15 — Attaques de torpilleurs et destruction du 
Sébastopol. 
18. — Prise du fort de Tung-Kekouan-chan. 



LES FAITS DE LA GUERRE 235 

28. — Prise du fort Eurlung. La ceinture des forts de 

Port-Arthur est percée. 

29. — Prise du fort Sung-Sou-chan. 

1905 
Janvier. 

1. — Capitulation de Port-Arthur. 

11. — Raid de Mitchenko sur Niou-Ghwang. 

13. — La flotte de Rojdestvensky arrive à Madagas- 

car. 
25 au 29. — Bataille de Heï-Kou-Taï. 

Février. 

15. — La division Nébogatoff quitte Libau. 

23. — Début de la bataille de Moukden. Feinte japo- 
naise contre l'aile gauche russe. 
Mars. 

1. — Début du mouvement tournant de Nogi. 

10. — Les Japonais entrent à Moukden. 

16. — Les Japonais occupent Tie-Ling. 

17. — Kouropatkine passe le commandement supérieur 

à Liniévitch. 

20. — Kouropatkine prend le commandement de la pre- 

mière armée. 

21. — Les Japonais occupent Ghang-tou-fou. 

Avril. 

8. — Rojdestvensky passe à Singapour. 

12. — La flotte russe arrive à Gameraigne. 

27. — La division Nébogatoff entre dans le détroit de 
Malacca. 
Mai. 

10. — Concentration de la flotte russe. 

14. — La flotte russe pique au nord. 

27 au 28. — La flotte russe est anéantie par Togo à la 
bataille navale de Tsoushima. 



236 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Juin. 

8. — Le président Roosevelt invite la Russie et le 

Japon à négocier. 
10. — Acceptation du Japon. 
14. — Acceptation de la Russie. 
Juillet. 

7. — Les Japonais débarquent à Sakhaline. 

8. — Occupation de Korsakoff. 
27. — Occupation de Luikoff. 

31. — Les forces russes capitulent à Sakhaline. 
Août. 

5. — Les plénipotentiaires russes et Japonais se ren- 
contrent à Oyster-Bay. 

9. — Début des travaux de la conférence de Ports- 

mouth. 
29. — L'accord est conclu. 



II 



Les faits constatés par les dates qui précèdent peuvent 
se grouper autour d'événements essentiels qui constituent 
les phases capitales de la guerre. 

Ces phases sont : 

1. — La première attaque de Port-Arthur. 

2. — Le combat de Tchemulpo. 

3. — Le passage du Yalou par les Japonais (bataille 

de Kialientze). 

4. — L'affaire de Vafangou. 

5. — Les raids de l'escadre de Vladivostok. 

6. — Le siège de Port-Arhur. 

7. — La bataille de Liao-Yang. 

8. — La bataille du Gha-Ho. 

9. — La bataille de Moukden. 



LES FAITS DE LA GUERRE 237 

10. — Le voyage de la flotte de la Baltique. 

11. — La prise de Sakhaline. 

12. — Les négociations de paix. 
On va trouver maintenant, groupés sous ces différents 

titres, le très sobre récit des événements essentiels néces- 
saires à l'intelligence du développement de la guerre. Au 
cours de cet historique, je citerai souvent l'ouvrage docu- 
mentaire déjà signalé de M. L. Thiriaux (1). 

1. LA PREMIÈRE ATTAQUE DE PORT-ARTHUR 

(8-9 février 1904) (2) 

Revenue sous Port-Arthur après une sortie d'essais et 
devant repartir le 9, l'escadre n'était pas rentrée dans le 
port intérieur, sauf toutefois les torpilleurs, qui pouvaient 
passer en tout temps. 

Le 8 février, la flotte russe était donc mouillée sur trois 
lignes dans la rade extérieure, avec un seul éclaireur, Y An- 
gara, transport armé; les navires étaient sous petite pres- 
sion, en vue du départ du lendemain; pour le même motif, 
la majeure partie des équipages était à bord, sauf les offi- 
ciers, a-t-on prétendu. 

« Et cependant, ce jour-là même, le consul japonais à 
Tchéfou était venu chercher ses nationaux pour les rapa- 
trier, ce qui signifiait bien quelque chose. Loin de le sur- 
veiller, les hauts fonctionnaires russes l'invitèrent à dîner 
et burent avec lui au maintien de la paix : il emmenait, 
sous le costume de domestique, un officier de marine japo- 
naise qui put, en traversant au départ toute l'escadre russe, 
noter la position de ses navires. 

« Pour la nuit, comme la lune brillait, on se contenta 
d'allumer un seul projecteur, celui de V Angara. 

(1) Pour tout ce qui concerne les faits de la guerre, consulter la carte 
insérée p. 568. 

(2) Voir Thiriaux, La Guerre russo-japonaise, t. I er , passim, 26, 27, 28. 
Wesmaël-Charlier, Nainur, 1904. 



238 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

« La lune fut-elle voilée de nuages ou bien les Japonais 
usèrent-ils réellement, comme on Ta prétendu, des signaux 
russes pour s'approcher impunément?... Toujours est-il qu'à 
onze heures et demie, trois explosions successives éclataient 
au beau milieu de l'escadre russe; les équipages, aussitôt 
sur pied, apercevaient quatre torpilleurs japonais achevant 
de décrire à toute vitesse une courbe à travers les lignes des 
vaisseaux. Les projecteurs s'allumèrent, toute l'artillerie 
légère fut mise en action, mais les torpilleurs disparurent 
dans la nuit, enfuis ou coulés? 

«Toute cette action n'avait duré qu'une demi-heure, mais 
jusqu'à trois heures du matin l'on continua, croyant voir des 
torpilleurs partout, à tirer par intermittences. 

« Dans cette brève surprise, la Russie perdait ses deux 
meilleures unités et un bon croiseur. Le Cesarevitch, tor- 
pillé à l'arrière, près du gouvernail, avait une cuirasse 
intérieure qui protégea ses cloisons étanches contre l'ex- 
plosion. Il lui suffit de laisser remplir quelques-uns de ses 
compartiments avant pour empêcher son arrière de piquer, 
et, dès trois heures, il rentrait au port, gouvernant par ses 
machines. Le Retvisan, frappé à l'avant, portait une déchi- 
rure de trente pieds de long; l'eau pénétrait à flots. Heu- 
reusement, à marée basse, il toucha sur un bas-fond au pied 
du Golden Hill, près de l'entrée du goulet. Dans cette posi- 
tion, il ne donnait presque pas de bande et conservait assez 
de stabilité pour tirer. Mais on ne réussit à le sortir de cette 
position fâcheuse que le 7 mars; on aveugla la voie d'eau 
provisoirement et on le souleva entre deux navires mar- 
chands coulés à ses côtés, puis renfloués au moyen de leurs 
pompes. Le Pallada, bien qu'au fond le plus maltraité (il 
avait été frappé en plein centre d'une torpille qui déter- 
mina l'explosion d'une chaudière), fut assez facilement 
rentré, grâce à son faible tonnage. 

« En hommes, les Russes ne perdaient que sept tués 
et huit blessés presque tous du Pallada; les Japonais 



LES FAITS DE LA GUERRE 239 

avouaient quatre tués et trente-quatre blessés, aucune 
perte de navires. » 

2 . LE COMBAT DE TCHEMULPO 

(8 février 1904) (1). 

a II y avait dans la rade de Tchemulpo un navire japo- 
nais, le Tchiyoda, un anglais (Talbot), un français {Pascal), 
un italien (ElbaJ, un américain fVicksburg) et les russes 
Varyag (de 6.750 tonneaux, six pièces de 152 millimètres, 
six de 120 millimètres, douze de 75 millimètres, douze 
officiers, trois cent cinquante hommes, protégés seulement 
par un pont courbe) et le Koreetz, vieille canonnière de 
1.200 tonnes, sans protection, avec deux pièces de 204 mil- 
limètres (bouche), une de 152 millimètres, six canons- 
revolvers et cent soixante hommes. 

« Les relations entre les équipages étaient amicales : le 
jour de l'an russe (13 janvier), le capitaine du Tchiyoda 
avait dîné à bord du Varyag et porté un toast « à la bonne 
amitié des deux nations » . 

« Le 7 février, le Tchiyoda appareilla — on a su depuis 
qu'il avait été rappelé par des signaux au large. 

« Inquiet de cette disparition et de l'absence de nou- 
velles, le capitaine Roudnieff, du Varyag, envoya la canon- 
nière Koreetz à Port-Arthur. Mais, à peine sorti du port, 
en face de l'île Yodolmi, le Koreetz rencontra huit torpil- 
leurs japonais. Celui de tête lui signala d'arrêter, et comme, 
surpris de ce signal insolite en paix, il n'en faisait rien, le 
torpilleur japonais lui lança une torpille qui le manqua par 
l'avant, puis une seconde, qui passa cette fois à l'arrière. 
Pendant ce temps, les autres bateaux nippons se rappro- 
chaient, menaçant de l'entourer et, plus loin, grossissaient 
à vue d'œil les six croiseurs d'Uriyu. 

(1) V. op. cit., p. 19 et suivantes. 



240 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

« Éloignant alors ses poursuivants de deux coups de 
canon, le Koreetz vire de bord et rentre au port, poursuivi 
jusqu'à la passe. 

« Le matin du 8 février, une chaloupe vient remettre au 
commandant du Varyag une sommation écrite d'avoir à 
sortir du port pour combattre, faute de quoi la flotte japo- 
naise viendrait l'y couler. Copie de cette sommation fut 
remise aux commandants des navires étrangers. Réunis à 
bord du Talbot, les commandants européens, indignés de 
cette façon d'agir, rédigèrent la protestation suivante 
envoyée de suite : 

A bord du vaisseau de Sa Majesté, Talbot. Tchemulpo, 8 février. 

Nous, soussignés, commandants des trois bâtiments neutres 
d'Angleterre, de France et d'Italie, en accusé de réception de 
votre lettre du 8, concernant votre intention d'attaquer les bâti- 
ments de guerre russes actuellement dans ce port, ce jour même, 
à quatre heures, avons l'honneur d'appeler votre attention sur la 
déclaration suivante : 

Nous considérons que, d'après les règles connues des lois inter- 
nationales, le port de Tchemulpo étant neutre, nul navire n'a le 
droit d'attaquer des bâtiments s'y trouvant, et la puissance qui 
contreviendrait à cette loi est entièrement responsable de toute 
atteinte à la vie ou à la propriété dans un tel port. Nous protes- 
tons donc énergiquement contre une pareille violation de la 
neutralité. 

Signé : Lewis Baily 
Rof. Borea 
Senês. 

« Ce texte fut communiqué au commandant du Varyag, 
mais l'officier anglais chargé de cette mission trouva le 
navire se préparant au combat. Après avoir demandé l'avis 
du commandant Belaieff du Koreetz, le capitaine Roudnieff 
avait résolu malgré tout de tenter l'héroïque folie de 
sortir : dans le port, bloqué de toute façon, il ne pou- 
vait, respectant, lui, les lois du droit international, empê- 
cher les transports japonais de débarquer; il exposait très 



LES FAITS DE LA GUERRE 241 

inutilement les navires de commerce et les neutres aux 
coups de l'amiral Uriyu qui n'avait pas les mêmes scru- 
pules ; il perdait le bénéfice de sa superbe vitesse (23 noeuds) , 
qui devait le rendre redoutable en haute mer s'il pouvait 
la gagner. 

« La légende veut que Belaieff ait répondu : « Sortir, c'est 
a une folie, mais je suis prêt à mourir. » L'histoire donne 
une réponse plus militaire : « A. vos ordres et prêts à tout. » 

« A onze heures et demie, les deux navires s'engagent 
dans la passe à petite vitesse, le Koreetz en avant; tous les 
équipages des navires étrangers sont aux bastingages et 
saluent de leurs acclamations le départ des sacrifiés volon- 
taires. 

« A onze heures trois quarts, à hauteur du banc de sable 
qui barre presque l'entrée, on aperçoit à 8 kilomètres la flotte 
d'Uriyu en ligne presque parallèle à la marche, au sud de 
l'île Richy; il y a là : YAdzuma et le Tchiyoda, croiseurs 
cuirassés, Naniwa, Takachyo, Akaski, Niitaka, croiseurs 
protégés, et huit torpilleurs, ceux-ci en seconde ligne. En 
tout, soixante pièces de plus de 10 centimètres contre 
quinze; cent cinquante et une en tout contre quarante-six. 

«Presque immédiatement, YAdzuma ouvre le feu : l'obus 
tombe à 30 mètres du Koreetz, qui riposte mais cesse de 
suite, la distance étant trop grande. La marche est accé- 
lérée. Trois coups de grosses pièces de 20 centimètres de 
YAdzuma manquent encore le Vuryag, mais de si près que 
les éclats des obus tombés en mer lui blessent des hommes. 

« Alors seulement (onze heures cinquante-cinq), le 
Varyag riposte, le tir répété de toute sa batterie tribord à la 
fois; à ce moment, «une fièvre étrange de combat s'empare 
des hommes et ne les lâche plus. » Un premier obus tue 
sur la passerelle un officier canonnier. Le Vnryag donne 
toute sa vitesse, dépassant le Koreetz, et à midi l'on atteint 
l'île Yodolmi, sans cesser de répondre coup pour coup. 

« Il n'y a plus alors que 6 kilomètres de distance : toute 

16 



242 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

l'artillerie japonaise entre en action, tandis que le Varyag 
concentre son feu sur les protégés. 

a A ce moment, dit le lieutenant Behrens, c'est une vraie 
« trombe d'obus. La construction de notre navire est si 
« légère qn'on ne sait pas, en le sentant frémir dans sa 
« membrure, s'il tire ou s'il est touché. Obus qui part, obus 
« qui arrive? On ne sait plus et nul ne s'en inquiète, chacun 
« étant tout entier à sa tâche. » 

"Cependant, déjà la vengeance est acquise : le Takachyo 
s'éloigne , une longue flamme montant de son avant. 
L'Adzuma ne tire plus que d'une de ses deux tourelles, 
mais à quel prix! La passerelle centrale du Varyag est 
emportée, avec l'enseigne de Niérod (dont le bras seul 
reste), ainsi que son matelot signaleur; les mâts sont 
hachés, et des hunes d'informes débris humains tombent 
sur le pont; un obus éclate au seuil du blockhaus de com- 
mandement, tue deux hommes, casse la colonne vertébrale 
du timonier, blesse Roudnieff à la tempe. 

« Les canons en barbette du pont (ils n'ont pas même de 
masques) sont mis les premiers hors de service par la pous- 
sière d'obus qui vient encrasser leur fermeture et n'ont 
bientôt plus de servants; les enseignes Goubonieff (dix- 
neuf ans), Balk et Laboda sont grièvement blessés, mais 
ne quittent les pièces que quand elles sont hors de service. 

« La batterie intérieure tire toujours, mais un obus 
entrant par un sabord éclate à l'intérieur, faisant dans 
l'étroit espace un vrai massacre; un autre incendie les 
hamacs, et les hommes valides doivent se précipiter pour 
éteindre l'incendie. 

« A midi et demi, Roudnieff ordonne de manœuvrer 
droit à l'ennemi; il espère encore, grâce à ses vingt-trois 
nœuds, passer devant ou au travers; mais à ce moment 
même une nouvelle sinistre lui parvient : le gouvernail ne 
répond plus; le navire continue à tourner, s'offrantde flanc. 

« Trois coups terribles le frappent : l'un à travers les 



LES FAITS DE LA GUERRE 243 

soutes, dans une des machines; le sang-froid des chauffeurs 
qui, grâce aux pompes, arrêtent l'eau à 5 centimètres des 
feux, sauve seul d'une explosion ; les deux autres égale- 
ment en dessous de la flottaison. Le navire, dont le pont 
n'est plus qu'un charnier, s incline mais tire toujours, et, 
continuant à tourner malgré lui, reprend la route du port. 
Le Koreetz qui, pendant tout ce temps, soit grâce à sa 
petite taille, soit à cause de sa peinture couleur de mer, 
n'a reçu que deux coups peu graves, le suit... 

« \J* Adzuma seul poursuivit et ne s'arrêta que quand il 
put craindre d'atteindre par son tir les navires étrangers. 

« Le Varyag et le Koreetz repassèrent donc , débris 
informes et sanglants, entre les navires qui les avaient 
salués au départ, maintenant muets d'horrenr. 

« Sitôt ancrés, on vérifie rapidement la situation : le 
Koreetz est presque intact, mais, sur le Varyag, « le pont 
« était couvert de sang; il en avait giclé partout; j'ai vu un 
« cerveau entier échappé d'un crâne éclaté sans doute; il y 
«avait des cadavres empilés, mais tous n'étaient pas là; 
<« on en avait jeté par dessus bord pour manœuvrer les 
« pièces (l). » 

« Les officiers se réunissent à l'endroit le plus épargné 
du pont, et Roudnieff, comptant toujours marcher, les 
interroge chacun sur sa spécialité : « C'est ainsi qu'il nous 
« est dit qu'il a été impossible d'éteindre l'incendie, que le 
« gouvernail est irréparable, qu'il y a encore quatre canons 
« en état de tirer, quarante morts et cent dix blessés, m 

a Et, brutale, s'impose alors la seule solution : « Faire 
« sauter le bon navire de vingt-trois nœuds qui les portait 
& tous. » 

« A ce moment s'approche un canot du Pascal portant 
la croix de Genève, et de grands mouvements se font à bord 
du Talbot et de YElba. Un instant, les Russes ont l'horrible 

(1) Lieutenant Behrens. 



244 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

idée qu'ils vont s'en aller pour laisser le champ libre aux 
Nippons; mais de chacun se détache une chaloupe pareille, 
précédant ainsi la demande de Roudnieff qui se rendait au 
Talbot demander un abri pour ses blessés. 

« Sir Lewis Baily le reçoit, lui montre sa chaloupe de 
secours qui part, et lui demande : « Qu'allez-vous faire » ? 
« — Sauter! — En ce cas, je vous prie de vous faire cou- 
a 1er, si cela vous est égal. » En effet, le Talbot, tout proche, 
eût pu souffrir d'une explosion. Roudnieff repond que, 
pourvu que son navire soit détruit, le moyen importe peu. 

«Ce ne fut qu'à trois heures qu'on put achever l'évacua- 
tion (on avait dû descendre les blessés sur des bouts de 
bordage et des planches à charbon). On ouvrit alors les 
trous de pompe, mais, dans ce fond vaseux, le navire mit 
trois heures à disparaître, persistant à montrer son arrière 
en flammes. 

a Le Koreetz, manœuvrant encore et ayant de la poudre 
noire, se borna à s'éloigner de quelques centaines de mètres 
des étrangers, puis une bonne vieille mèche l'envoya en 
l'air, comme on l'aurait fait avec les vaisseaux de la 
« marine en bois » d'autrefois. » 

Le rapport dans lequel M. Pawlof, ministre de Russie à 
Séoul, rendit compte de cet événement, se terminait à bon 
droit ainsi : 

« La bravoure et la détermination de nos marins ont fait 
l'admiration de tous les étrangers et provoqué des manifes- 
tations de leur sympathie. » 

Le combat de Tchemulpo, l'attaque simultanée de Port- 
Arthur souleva dans l'univers une émotion intense. 

Le 10 février, le Messager du gouvernement publia à Saint- 
Pétersbourg le manifeste suivant du tsar : 

Nous faisons savoir à tous nos fidèles sujets qu'ayant le souci 
de maintenir la paix chère à notre cœur, nous avons employé 



LES FAITS DE LA GUERRE 245 

tous nos efforts à la consolidation de l'état de tranquillité en 
Extrême-Orient. Dans ce but pacifique, nous avons donné notre 
assentiment à la revision proposée pu* le gouvernement japonais 
des conventions existant entre les deux Empires au sujet des 
affaires de Corée; les négociations entamées pour cet objet n'ont 
pourtant pu être conduites jusqu'à la fin; le Japon, n'attendant 
même pas la remise des propositions de la dernière réponse de 
notre gouvernement, nous a annoncé la rupture des négociations 
et la cessation de ses relations diplomatiques avec la Russie. Sans 
nous faire connaître à l'avance que la cessation de ces relations 
équivalait à l'ouverture des hostilités, le gouvernement japonais 
■a. ordonné à ses bateaux torpilleurs d'attaquer soudainement 
notre escadre, à l'ancre dans la rade extérieure de la place de 
Port- Arthur. 

Après avoir reçu sur cette attaque le rapport de notre lieute- 
nant, nous avons immédiatement ordonné de répondre par les 
armes à la provocation du Japon. 

En faisant connaître la décision que nous avons prise, rempli 
d'une confiance inébranlable dans l'aide du Tout-Puissant et 
fermement convaincu que tous nos fidèles sujets sont prêts, d'un 
commun sentiment, à défendre avec nous la Patrie, nous appe- 
lons la bénédiction de Dieu sur les glorieuses troupes de notre 
armée et de notre flotte. 

3. LE PASSAGE DU YALOU PAR LES JAPONAIS 

[Bataille de Kialientze) 
(i er mai 1904). 

Sur terre, le passage du Yalou marque la première grande 
offensive des Japonais contre les Russes. Pendant les deux 
tiers du mois d'avril, les Nippons, par des débarquements 
successifs, massent leurs troupes en Corée. 

Le général Zassoulitch, installé d'abord à Feng-Hoang- 
Tcheng, vient se fixer à Kialientze, décidé à interdire le pas- 
sage du Yalou qui, cependant guéable en grande partie, ne 
permet guère une défense heureuse. 

Le 24 avril, le général Kuroki a terminé ses préparatifs. 
Il donne l'ordre de commencer l'organisation du passage 
du fleuve. Le 25, les Nippons s'installent sans opposition 



246 



LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



dans l'île Siamalin, puis sans grande peine dans d'autres 
îles en amont de Wijou. Le 27, d'autres îlots devant 




LE PASSAGE DU YALOU (1) 

Kialientze sont occupés. Le 28 est consacré à un long duel 

(1) D'après le croquis de L. Tuiriaux, La Guerre russo-japonaise. — 
Wesmael-Gharlier, Namur, 1904. 



LES FAITS DE LA GUERRE 247 

d'artillerie. Le 29, à la pointe du jour, le passage de toute 
l'armée est entrepris. Le mouvement réussit grâce au feu 
puissant dune batterie de douze centimètres installée au 
sud de Wijou. Les ponts japonais sont bien plusieurs fois 
fort endommagés par les obus russes, mais les Nippons 
arrivent cependant à progresser. Le soir du 30 toute la 
I re armée n'est plus séparée des positions russes que par 
des eaux guéables. 

Le 1 er mai, à cinq heures du matin, vingt-trois batteries 
japonaises bombardent violemment le centre russe. Le feu 
russe s'éteint à sept heures. Kuroki ordonne sans tarder le 
passage en masse. A huit heures un quart, une brigade de la 
garde réussit à s'installer sur le plateau de Makao. Vers 
midi, les Nippons tournent la gauche des Russes. Pour ces 
derniers, la retraite devient urgente. Pendant deux heures, 
trois bataillons et trois batteries russes tiennent tête à trois 
divisions japonaises, mais, à quatre heures, il apparaît net- 
tement que la retraite va être coupée. Les Russes se forment 
en colonne, le pope Sherbatovsky en tête portant la croix. 
Tous se ruent à la baïonnette et ne parviennent à passer 
qu'au prix de pertes énormes. La retraite russe sur Feng- 
Hoang-Tcheng est des plus pénibles. 

L'effet moral de la bataille de Kialientze fut désastreux 
pour les Russes et excellent pour les Japonais. Il n'empêche 
que huit mille neuf cents Russes avaient lutté contre qua- 
rante-cinq mille Nippons. Les soldats du tsar firent preuve 
d'une bravoure admirable. La responsabilité de leur défaite 
incombe entièrement au commandant, qui s'entêta à dé- 
fendre une position qui, avec les moyens à sa disposition, 
n'était pas raisonnablement défendable. 

4. L'AFFAIRE DE VAFANGOU 

(15 juin 1904). 

La bataille de Kintchéou et l'investissement de Port- 



248 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Arthur qui en fut la conséquence (I) eurent dans le monde 
entier, et surtout en Russie, un retentissement énorme. On 
pensa un instant que les Japonais allaient emporter Port- 
Arthur en quelques jours. Cette éventualité parut même 
si menaçante qu'une volonté supérieure imposa à Kouro- 
patkine de détacher un corps de secours pour tenter de 
débloquer Port-Arthur. 

Le 1 1 juin, l'armée de secours (1 er corps) , commandée par 
le lieutenant général Stackelberg, parvient à Vafangou. Le 
général russe s'arrête les 12 et 13 dans de bonnes positions. 
Certains indices semblent même indiquer une retraite pro- 
chaine. Oku prend alors l'offensive. Le 13, ses troupes 
arrivent en face des Russes. Un combat s'engage assez 
mollement dans la soirée. Le lendemain, un duel d'artil- 
lerie a lieu entre quatre-vingt-dix-huit pièces russes et 
cent quarante-quatre japonaises, qui ont été placées pen- 
dant la nuit. A onze heures, les Nippons font une attaque 
générale, qui échoue devant l'excellence de la situation des 
Kusses. Le soir, les adversaires couchent sur leurs positions. 
Dans la nuit, les Japonais modifient toutes leurs disposi- 
tions; Oku s'apprête à tourner Telissé par la droite. Le 
15 juin, à la pointe du jour, un brouillard épais empêche 
les adversaires de s'aborder. A six heures et demie, le 
général Stackelberg jette la l re brigade sibérienne sur la 
colline occupée dans la nuit par la 5 e division japonaise, 
Cette attaque est formidable, et, en dépit du tir plongeant 
des batteries nipponnes, les Russes parviennent au pied des 
tranchées japonaises. Finalement, la l re brigade sibérienne 
doit chercher un abri après des pertes énormes. 

A dix heures, le feu d'artillerie redouble contre les bat- 
teries russes, que l'on a eu l'imprudence de nepaschangerde 
place depuis la veille. La 5 e division japonaise attaque alors 
au centre, puis à la droite. Les événements se précipitent. 

(1) V. p. 257. 



LES FAITS DE LA GUERRE 249 

La 4 e division japonaise a réussi à tourner les Russes. A une 
heure vingt, la retraite qui s'impose est ordonnée. 

Le 15 au soir, la retraite de Stackelberg n'est pas 
inquiétée. Le 16, tout contaet est même perdu. Le 18 au 
matin, Stackelberg est à portée d'être secouru de Kaï-Ping. 

Les Japonais sentent qu'il va leur échapper. Le 21 juin, 
Oku cherche à lier un combat avec lui, mais en vain. Les 
22, 23, 24, il continue à avancer au nord, mais les Russes 
se resserrent autour de Kaï-Ping et refusent le combat. 
Le 23, les Japonais tentent de faire donner l'armée débar- 
quée à Takouchan et maitresse de Siou-Yen, mais il appa- 
raît avec évidence que les défilés sont bien gardés et que 
les forces nipponnes ne sont pas suffisantes pour les forcer. 
Stackelberg est définitivement sauvé. 

Cet ensemble d'opérations prouve, d'une part, que les 
Russes ne pouvaient débloquer Port-Arthur, et, de l'autre, 
que les Japonais n'étaient pas encore en mesure de s'avancer 
très au nord. 

Le succès des Japonais à Vafangou fut dû aux modifica- 
tions habiles et secrètes faites par le général Oku dans la 
nuit du 14 au 15, et à sa supériorité en artillerie. Les forces 
engagées étaient sensiblement égales. 

5. LES RAIDS DE L' ESCADRE DE VLADIVOSTOK 

L'escadre de Vladivostok, dont on a vu plus haut la com- 
position (1), fut de la part des Russes l'objet de grandes 
espérances. 

La division de Vladivostok était peu nombreuse, mais 
composée de navires bien armés, homogènes et doués d un 
grand rayon d'action. 

Au début de la guerre, son chef, le contre-amiral Stackel- 
berg, malade, dut rentrer en Europe. Le capitaine de vais- 
seau Reitzenstein prit le commandement. 

(1) V. p. 223. 



250 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Première sortie. 

Le 14 février, l'escadre quitte Vladivostok par un chenal 
ouvert au brise-glace. Le 15, elle coule le Nodjouri-Maru. 
Assaillie par la tempête et le froid, elle rentre au port le 23 
sans autre résultat. 

Deuxième sortie. 

Le 23 avril, l'escadre part tout entière (sauf le Rurik, 
qui doit revenir presque de suite). Le 25, en vue deGensan, 
elle coule le caboteur japonais Goyo-Maru, de 500 tonneaux. 
Le 26, elle coule un autre caboteur, et à onze heures arrête, 
à 12 milles de la baie Plaskin, le Kiushiu-Maru, de 6.000 ton- 
neaux. Une faible partie des troupes qui montaient ce 
navire peut s'échapper sur trois canots. La Rossia coule le 
vapeur nippon au moyen d'une torpille lancée au centre. Les 
Russes font deux cent dix prisonniers. La plupart des sol- 
dats nippons refusent de se rendre ; ils font feu jusqu'au der- 
nier moment et plusieurs se suicident en faisant hara-kiri. 

La division Kamimoura, qui cherche l'escadre russe, 
passe le 26 avril à côté d'elle sans la voir, à cause du brouil- 
lard. 

Le 27, les navires russes sont de retour sans avaries à 
Vladivostok. 

Troisième sortie. 

Le 20 mai, l'amiral Skrydloff et le contre-amiral Bezo- 
brazoff arrivaient à Vladivostok. Le 22, le Bogatyr toucha 
une roche, et il fallut trois semaines de travail pour le ren- 
flouer. 

L'escadre ne put repartir que le 12 juin. 

Descendant droit au sud dans le détroit de Corée, le 
15, elle donne vainement la chasse au Kanagawa-Maru et à 
YHino-Maru; à six heures, elle découvre YIdzumi-Maru, de 
3.235 tonneaux, chargé de troupes qui refusent de se rendre. 
Le Gromoboï le torpille, puis attaque aussitôt YHitachi- 
Maru (6.172 tonnes) portant, dit-on, un régiment entier 
et des pièces de siège. 



LES FAITS DE LA GUERRE 251 

Une torpille envoie YHitachi-Maru par le fond. La Rossia 
s'attaque au Sado-Maru (6.223 tonnes). Le Sado-Maru est 
torpillé; les Russes s'éloignent, croyant en avoir fini avec 
lui, mais le petit croiseur japonais JSiitaka parvient à le 
remorquer jusqu'à Moji. 

La journée pour les Russes était bonne. 

Le 16, ils arrêtent, au large de Tsugaru, YAtlantan, char- 
bonnier anglais (qui fut relâché le 21). 

Le 19, l'escadre russe coule les caboteurs Anseï et Yo- 
ivata-Maru. Le 20, elle rentre à Vladivostok sans avoir vu 
d'autres navires de guerre. 

Au Japon, l'irritation fut extrême contre l'amiral Kami- 
moura,qui avait laissé encore une fois échapper les Russes. 
Sa villa de Kobé fut assaillie et dévastée par la foule. 

Outre ces résultats matériels, très importants, les résultats 
moraux de ce raid furent considérables. L'inquiétude au 
Japon devint intense; la sécurité des communications avec 
l'armée de Mandchourie était détruite. La division de 
l'amiral Kamimoura fut renforcée de trois croiseurs cui- 
rassés. 

Quatrième sorlie. 

Enhardie par ses succès, l'escadre repartie 28 juin. Le 
30, elle coule devant Gensan deux caboteurs et bombarde 
la ville. Le 1 er juillet, les trois croiseurs russes apparaissent 
entre Fousan et Tsoushima. L'escadre de Kamimoura les 
voit et leur donne la chasse. A la faveur de la nuit, les 
Russes peuvent échapper. Ils rentrent le 4 juillet à Vladi- 
vostok, après avoir pris le Cheltenham, de 6.000 tonnes, qui 
portait des traverses de chemin de fer destinées à la ligne 
Fousan-Séoul. 

Cinquième sortie. 

L'escadre repart le 19 juillet, tâchant visiblement d'at- 
tirer aussi loin que possible la division Kamimoura, afin de 
dégager d'autant l'escadre de Port-Arthur. Le 20, elle 
franchit le détroit de Tsugaru, coule YOkazuma-Maru, 



252 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

de 318 tonnes, et arrête puis relâche le steamer anglais Ka- 
mara, coule deux goélettes japonaises. Le 22, elle arrête 
Y Arabia, navire allemand, chargé de rails et de farine pour 
le Japon, et le dirige sur Vladivostok avec un équipage de 
prise. Le 23, l'escadre russe torpille le Km g ht-Com mander, 
de Liverpool, dont les papiers sont reconnus truqués. Le 
soir du même jour, le Calchas est pris et envoyé à Vladi- 
vostok. Le 24, le steamer allemand Thea, loué à des Japo- 
nais, est coulé. 

Cette expédition causa un tort énorme aux Nippons; les 
primes d'assurances montèrent partout dans d'énormes 
proportions. 

Sixième sortie. 

Cette sortie fut la dernière de l'escadre de Vladivostok. 
Cette fois, il s'agissait non plus de fuir l'amiral Kamimoura, 
mais de le combattre afin de l'empêcher de barrer le 
passage à l'escadre de Port-Arthur dont on préparait la 
sortie (1). 

Le 12 août, après avoir laissé le Bogatyr encore en cale 
sèche et les torpilleurs, l'amiral Jessen, ayant arboré son 
pavillon sur la Rossia, partit avec la division des croiseurs. 
Le 14, les trois navires russes virent, à quatre heures 
trente-cinq, le gros de l'escadre Kamimoura. A cinq heures 
vingt-cinq, la bataille commença. 

Le Rurik montrant moins de vitesse, les Japonais con- 
centrent leur feu sur lui. Bientôt des avaries graves le 
privent de tout moyen de gouverner. Il reste presque immo- 
bile, tournant sur place et supportant des pertes énormes. 
La Rossia et le Gromoboï, déjà loin, virent de bord et se 
portent au secours du Rurik. Mais aux quatre croiseurs cui- 
rassés de Kamimoura viennent se joindre trois autres croi- 
seurs : Takachyo, Naniwa et Niitaka. Les navires russes se 
battent bravement sous une trombe de fer. La lutte est par 

(1) V. p. 261. 



LES FAITS DE LA GUERRE 253 

trop inégale. L'amiral Jessen donne l'ordre de regagner 
Vladivostok. Le Rurik semble pouvoir suivre, mais à neuf 
heures et demie une nouvelle avarie l'immobilise. Les deux 
autres croiseurs ne peuvent plus que fuir. Ils sont eux- 
mêmes en grand danger. Ils ne doivent leur salut qu'au 
fait que, leurs soutes étant probablement vides, les navires 
de Kamimoura cessent leur poursuite vers dix heures. 
La Rossi'a et le Gromoboï rentrent à Vladivostok avec de 
nombreuses avaries dans les hauts et 40 pour 100 de pertes. 

Quant au Rurik, il lutte jusqu'à midi, utilisant tous ses 
moyens de défense. Le lieutenant Yvanoff qui, cinquième, 
a pris le commandement, ordonne de faire sauter le navire. 
Les mèches Bickford avaient été détruites par un obus 
dans la tourelle qui les renfermait. On ouvrit alors les sou- 
papes et le Rurik s'enfonça lentement. 

Les Japonais recueillirent les survivants et leur témoi- 
gnèrent les égards que méritait leur héroïque conduite. 
L'équipage du Rurik avait eu 60 pour 100 de pertes. 

Ainsi, après celle de Port-Arthur, finit l'escadre de Vla- 
divostok, qui, elle, au moins, remplit en partie sa tâche. 

6. LE SIÈGE DE PORT-ARTHUR 

(Février-décembre 1904.) 

L'histoire de ce siège mémorable se décompose, après la 
première attaque de la place par Togo, en phases assez 
nettes. 

On peut, en effet, discerner successivement : 

Les tentatives d'embouteillage accompagnées de bom- 
bardements par mer; 

L'investissement par terre de la place, consécutif de la 
bataille de Kintchéou et de l'occupation de Dalnv; 

La période des attaques brusquées; 

La bataille navale du 10 août; 

L'incident du Reschitelny; 



254 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

La période de transition des [attaques brusquées à celle 
du siège régulier; 

La période du siège régulier; 
L'agonie de la place; 
La capitulation. 

Les tentatives d'embouteillage. 

Après la surprise néfaste du 8 février, toutes les baies 
de la péninsule de Liao-Toung furent semées de mines 
automatiques; opération dangereuse qui coûta aux Russes, 
plusieurs navires victimes de leurs propres engins (1). 

Pendant ces travaux, la flotte japonaise se livra de loin 
à de fréquents bombardements, dont les résultats furent 
médiocres. Mais la grande opération que méditait Togo, 
c'était l'embouteillage de la flotte russe dans le port. Puis- 
qu'un seul goulet étroit fait communiquer Port -Arthur 
avec la mer, il s'agissait de refaire, avec beaucoup plus de 
difficultés à vaincre, ce qu'avaient réussi les Américains à 
Santiago de Cuba. 

Les marins nippons ont exécuté ce programme avec une 
ténacité et un courage qui leur ont acquis une admiration 



(1) La situation devenant menaçante, l'amiral Alexeieff adresse, le 17 février, 
aux troupes de terre et de mer, cet ordre du jour : 

« A la valeureuse armée, à la valeureuse marine! 

« Maintenant que les regards de notre adoré souverain, de toute la Russie 
et de tout l'univers sont tournés vers nous, nous devons nous souvenir que 
nous avons le devoir sacré de défendre le tsar et la patrie et de maintenir 
la Russie à son rang de grande puissance. 

« Si notre ennemi est fort, cela doit nous donner une nouvelle énergie 
pour le combattre, car grand est le dévouement du soldat et du matelot 
russe. Notre armée et notre marine comptent beaucoup de noms célèbres 
qui doivent servir d'exemples à l'heure actuelle. 

« Le Dieu de la Patrie russe, qui a toujours protégé les justes causes, nous 
protégera maintenant encore. Unissons-nous donc pour continuer la lutte. 
Que chacun de nous garde la tranquillité d'esprit nécessaire pour mieux 
remplir son devoir et, comptant sur l'aide du Tout-Puissant, remplissez 
chacun votre tâche, vous souvenant que la prière à Dieu et les services 
rendus au tsar ne sont jamais perdus. 

« Vive l'empereur! Vive la Russie! Dieu avec nous! Hourra! » 



LES FAITS DE LA GUERRE 255 

universelle. L'œuvre était difficile; il fallut s'y reprendre à 
plusieurs fois. 

Première tentative. 

Dans la nuit du 24 février 1904, quatre navires de com- 
merce de 3.000 tonnes, montés par des équipages qui 
s'étaient sacrifiés d'avance, furent dirigés sur le goulet de 
Port-Arthur. Découverts à temps par les Russes, les brûlots 
nippons furent coulés ou durent s'échouer en dehors de la 
passe. L'échec était complet. 

Deuxième tentative. 

Le 27 mars, à deux heures du matin, quatre navires mar- 
chands tentent à nouveau l'embouteillage. L'opération 
échoue encore une fois. La passe reste libre. L'amiral 
Makaroff, qui est venu en toute hâte prendre le comman- 
dement de la flotte russe, en profite pour faire de fréquentes 
sorties et entraîner ses équipages, dans le but de gêner 
bientôt les débarquements japonais. 

C'est alors que se produit l'épouvantable catastrophe du 
Pélropawlosk. 

Dans la nuit du 12 avril, l'amiral Togo fait garnir de mines 
la région de la mer où il voyait toujours défiler la flotte 
russe dans ses sorties. Le 13, il envoie plusieurs navires 
sous Port-Arthur dans le but d'attirer Makaroff dans la 
région minée. L'amiral russe sort avec ses navires en file: 
il évite d'abord les mines, mais à huit heures quarante du 
matin, se trouvant déjà à 15 milles du port, il aperçoit tout 
à coup, émergeant du brouillard, la division cuirassée japo- 
naise de l'amiral Hashiba. Un écrasement menace les 
Russes. Ils battent en retraite; mais le Pétropawlosk, sur 
lequel l'amiral Makaroff a arboré son pavillon, passe dans la 
région minée. Une torpille éclate. Le choc détermine l'ex- 
plosion simultanée des soutes à munitions et des chau- 
dières. En deux minutes, le vaisseau amiral russe plonge 
de l'avant, l'hélice en l'air, et coule à dix heures trente. 
Seul de l'état-major de Makaroff, le grand-duc Cyrille peut 



256 LE MONDE ET LA GUERRE R U SSOJ APON AI S E 

être sauvé. Verestchaguine, le grand peintre militaire russe, 
périt dans la catastrophe qui fait rentrer la flotle de Port- 
Arthur dans une nouvelle période de passivité. 

Togo ne veut pas laisser aux Russes le temps de se 
remettre. Il continue ses bombardements intermittents et 
prépare une nouvelle tentative d'embouteillage. 

Troisième tentative. 

Une troisième tentative échoue encore le 27 avril. Togo 
décide d'employer désormais plus de moyens. 

Quatrième tentative. 

Dans la nuit du 2 au 3 mai, cette fois huit navires de 
3.000 tonnes lestés de pierres et de ciment sont dirigés vers 
le port. La tempête, un instant, semble devoir entraver 
l'opération, mais elle est continuée avec énergie. Le 
Totomi-Maru, malgré le feu des Russes, parvient vers 
deux heures vingt-cinq à s'ancrer en bonne place du goulet 
et à s'y couler; le Yédo-Maru sombre, lui aussi, dans 1 éva- 
sement de l'entrée ; le Makokoï-Maru réussit à se fixer près 
du Totomi-Maru. 

Les autres brûlots ne parviennent pas jusqu'à la passe 
qui, cette fois, est obstruée. Les grandes unités russes sont 
désormais immobilisées jusqu'à ce que le goulet soit 
dégagé. Seuls, les torpilleurs et les petits avisos peuvent 
sortir en contournant les épaves. 

Gomme les débarquements japonais réussissent sur tous 
les points, l'investissement de la place s'annonce comme 
prochain. Dès le 2 mai, pour ne pas être bloqué, l'amiral 
Alexeieff cède le commandement au vice-amiral Witheft 
et gagne Moukden. 

L'embouteillage partiel de Port-Arthur permet aux Japo- 
nais de procéder au débarquement qu'ils avaient préparé, 
non plus en Corée, mais cette fois en Mandchourie. 

Le 5 mai, les Nippons débarquent à Pi-Tse-Vo. Une 
colonne volante va couper la voie ferrée à Port-Adams. 
Celle-ci est réparée aussitôt, et un train de munitions con- 



LES FAITS DE LA GUERRE 257 

duit par le lieu tenant- colonel Spridonoff peut encore 
atteindre Port-Arthur le 10 mai. 

Mais, le 12, une division japonaise entière occupe Port- 
Adams. La voie ferrée est détruite définitivement. La 
2 e armée achève son débarquement et trois de ses divisions 
menacent le Kouang-Toung. Port-Arthur est bloqué par 
terre (l) . 

V investissement de la place [bataille de Kintchéou.) 

Les Japonais commencent sans tarder les travaux d'in- 
vestissement. 

La flotte de Togo tente de débarrasser les baies Keer et 
Deep des mines dont elles sont semées, mais le torpilleur 48 
et l'aviso Miyako sautent au cours de l'opération (15 mai). 

Le 13 mai, les Russes réussissent à faire sauter un des 
brûlots coulés dans la passe. Celle-ci redevient libre; les 
navires japonais veulent s'en assurer. Asontour, le cuirassé 
Hatsusé heurte une mine et coule comme le Petropawlosk. 
La flotte russe restant encore menaçante, les Japonais 
renoncent donc à pénétrer dans la baie de Ta-lien-Wan, ce 
qui eût grandement réduit les difficultés de l'investissement 

(1) Stœssel; qui commande la place où sont enfermés environ cinquante 
mille hommes, lance, le 7, la proclamation suivante : 

« Le 30 avril et le 1 er mai, l'ennemi a franchi le Yalou avec des forces con- 
sidérables. Nos troupes se sont retirées dans les positions qu'elles avaient 
choisies auparavant. 

« L'ennemi a opéré un important débarquement à Laodoung, au sud de 
Pi-Tse-Vo, dans le voisinage de la baie de Kintchang. Nous allons mainte- 
nant avoir de la besogne. L'ennemi va naturellement interrompre le service 
du chemin de fer, s'efforcer de repousser nos troupes jusqu'à Port-Arthur 
et assiéger celte place, qui est le rempart de la Russie en Extrême-Orient. 

«Défendez-la jusqu'à l'arrivée des troupes qui viendront nous délivrer. Je 
considère comme mon devoir de vous faire remarquer que vous devez être 
sans cesse vigilants, prudents et prêts à résister partout à l'ennemi d'une 
façon digne de la glorieuse armée russe, et que, quoi qu'il arrive, vous ne 
devez pas perdre la tête. Ptappelez-vous que tout est possible à la guerre, et 
dites-vous que nous serons, avec l'aide de Dieu, en état d'accomplir la 
tâche difficile qui nous incombe. 

« Stoessll. » 
17 



LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



de la place, et se résignent à s'emparer de Kintchéou, posi- 
tion formidable, puisque, occupant la partie la plus étroite 
de la presqu'île du Liao-Toung, elle est pour les Russes très 
facile à défendre. 

Le 16 mai, des canonnières de Togo bombardent les 




BATAILLE DE KIMCUÉOV (£^ 

Russes qui se confinent dans leurs lignes du sud de Kint- 
chéou. 

Le 24, toute la 2 e armée est réunie au nord de cette 
ville. 

La première ligne de défense russe allait de Yangkiatoun 
à Test à Kiuchantien à l'ouest. Des tranchées d'infanterie 
avec réseaux de fil de ferla constituaient. Le mont Nanchan 
formait la deuxième ligne; le pied était garni de tranchées 
de réseaux de fils de fer et de bambous pointus ; des batteries 
et des tranchées occupaient ses pentes; une redoute en 
terre se trouvait au faîte. 

Le 21 mai, les officiers japonais avaient fait une recon- 

(1) D'après le croquis de L. Thiriaux, La Guerre russo-japonaise. — 
Wcsmael-Charlier, Namur, 1904. 



LES FAITS DE LA GUERRE 259 

naissance pour provoquer le feu des pièces russes et en 
déduire le calibre d'après l'examen des fragments de pro- 
jectiles. Le 25 mai, à cinq heures et demie du soir, l'artil- 
lerie japonaise, établie à mi-côte du montSampson, canonna 
les batteries russes du Nanchan. A huit heures, les Nippons 
cessent leur feu. A minuit, les quatre divisions japonaises 
se jettent sur Kintchéou et l'enlèvent. Les Russes surpris 
doivent abandonner leur ligne avancée. Le 26 mai, à trois 
heures et demie du matin, les canonnières japonaises par- 
viennent à détruire la batterie basse russe de Sokuto. Les 
canons du Nanchan et du Sampson recommencent leur duel. 
A cinq heures et demie du matin, toute larméejaponaise, 
contrainte par l'étroitesse de 1 isthme à marcher en masse, 
se lance contre le Nanchan. Les Russes font des Nippons 
un grand carnage. La canonnière Bobr, embossée dans la 
baie Hand, prend les Japonais en enfilade et leur cause 
des pertes énormes. Les chefs nippons lancent à plusieurs 
reprises leurs troupes en avant. Leur héroïsme est vain. 
Des bataillons entiers sont fauchés par le feu russe. La 
situation va devenir intenable. Cependant, la 4 e division 
dOsaka, après plusieurs tentatives cruellement payées, des- 
cend sur la plage ouest et parvient à gravir le revers ouest 
du Nanchan et à s'y établir. Il est sept heures du soir. La 
position des Russes est dès lors gravement compromise. A 
huit heures, ils doivent battre en retraite. 

Cette bataille donna la mesure de ce qu'on pouvait 
demander aux soldats du mikado. Durant quatorze heures, 
ils subirent héroïquement un feu terriblement meurtrier. 
La valeur de la 4 e division décida de la victoire. 

Le 30 mai, les Japonais occupèrent Dalny sans résis- 
tance. Le blocus de Port-Arthur par terre était désormais 
assuré. 

Période des attaques brusquées. 
Le 12 juin, les Russes réussissent à débarrasser le goulet 



2G9 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

des épaves qui l'obstruaient. Plusieurs navires russes 
sortent dans la rade de Port-Arthur. Togo fait aussitôt 
rétablir le réseau des mines. 

Le 16 juin, l'amiral Alexeieff annonce au tsar que 
l'escadre russe est prête au combat. Le 23, en effet, les 
marins russes sortent dans l'intention, croit-on, de gagner 
Vladivostok. Les bateaux dragueurs de mines préviennent 
tout accident; mais, à la hauteur de l'îlot Encouter, les 
Russes aperçoivent la flotte de Togo; ils virent aussitôt au 
nord et rentrent à Port-Arthur. 

Pendant la fin de juin, les Japonais se rapprochent de la 
place en délogeant successivement les petits postes russes 
qui s'opposent à eux. 

Le 14 juillet, le général Oyama débarque à Dalny, où le 
matériel de siège était déjà en grande partie concentré. 
Une active impulsion est donnée aux préparatifs d'attaque. 
Le 21, le bombardement commence et inaugure la période 
des attaques brusquées. 

Du 27 juillet au 9 août, les Japonais dirigent des assauts 
furieux contre les collines Vertes et du Loup, Kantachan, 
Sikouchan, Takouchan , etc. La flotte coopère à ces 
attaques. Les Russes, se défendant avec un admirable cou- 
rage, parviennent à infliger aux Nippons des pertes consi- 
dérables ( l) . Mais ceux-ci progressent néanmoins, car ilscom- 

(i) L'empereur de Russie adresse, par le télégraphe sans fil de Chefou, le 
télégramme suivant au général Stœssel : 

« En mon nom et au nom de toute la Russie, je vous charge de féliciter 
les troupes, les marins et les habitants de Port-Arthur des succès remporté 
dans les combats des 26, 27 et 28 juillet. 

« Je suis absolument convaincu que vous êtes entièrement préparés à main- 
tenir le renom de nos armes par votre vaillance illimitée. Mes remercie- 
ments chaleureux à tous! 

« Que le Tout-Puissant bénisse vos rudes et dévoués exploits et protège la 
forteresse de Port-Arthur contre les attaques de l'ennemi, 

« jNicolas. » 

Le 26 août, Nicolas IT fait parvenir au général Sta^ssel ce télégramme : 
« En récompense de votre inlassable activité à défendre, à la tête des- 



LES FAITS DE LA GUERRE 261 

menccnt à avoir des vues directes sur la place. C'est alors 
que les défenseurs de Port-Arthur reconnaissent l'inutilité 
de conserver plus longtemps les navires qui risquent d'être 
canonnés dans le port, sans défense sérieuse possible. On 
décide que la flotte tentera de gagner Vladivostok. 

La bataille navale du 10 août 1904 (1). 

« Le 10 août, à l'aube, par un temps superbe, la flotte 
commença ses opérations de sortie. Le JSovik protégeait 
l'escadrille de dragueurs. A neuf heures, la flotte sortait en 
rade. L'amiral Witheft, ayant comme chef d'état-major le 
contre-amiral Matuszevitch, avait arboré son pavillon sur le 
Cesarevitch. Sous ses ordres directs étaient le Sébastopol et 
le Poltava. L'amiral Ouktomski montait le Peresvict, que 
suivaient le Pobieda et le Iletvisan. L'amiral Reitzenstein 
montait YAskold, que suivaient le Diana et le Pallada. Huit 
contre-torpilleurs et le navire-hôpital Mongolia complé- 
taient l'escadre. 

« Seul des navires importants, le Bayan restait à Port- 
Arthur, en réparation. A l'horizon, Ton voyait dans l'air, 
exempt de toute brume, trois croiseurs de première classe, 
huit de deuxième et 17 torpilleurs; mais, renforcée cons- 
tamment, l'escadre japonaise présentait, une heure après, 
en bataille, mais hors portée ; 

a) Quatre cuirassés et les Kassuga et Nischin; 

bj Trois gardes-côtes et le Chin-yen; 

c) Les Chitose, Kasagi, Takasago, Akitzushima, Idzumi, 
avec le croiseur cuirassé Yakumo. 

« On voyait trente torpilleurs. 

troupes à vous assignées, l'héroïque ville de Port-Arthur, j'ai le plaisir de 
vous annoncer qu'à l'occasion du baptême du grand-duc tsarévitch, je vous 
nomme mon général aide de camp avec tous les privilèges s'y rapportant. 
« Je suis votre bienveillant et reconnaissant 

« Nicolas. » 
(1) V. TiuniAux, op. cit., t. II, p. 122 et suiv. 



262 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

« Les deux escadres marchèrent parallèlement hors 
portée pendant trois heures; les Russes ne marchaient qu'à 
13 nœuds. A huit heures, on était à 30 milles au sud de 
Port- Arthur, quand soudain l'escadre japonaise tout 
entière, forçant de vapeur, vient se placer en travers de la 
route suivie. 

« Un premier combat s'engage, vif mais relativement 
court (quarante minutes), et malgré les torpilleurs dont les 
brusques attaques troublent Tordre de marche, l'escadre 
russe force le passage. L'escadre japonaise redescend alors 
vers le sud et la marche parallèle reprend durant une 
demi-heure. 

« A deux heures et demie, 1 escadre japonaise se rapproche 
et la canonnade reprend encore à distance moyenne, mais 
sans grand effet du côté japonais, semble-t-il, tandis que 
YAskold y perdait une cheminée, ce qui déjà gênait sa 
marche. A trois heures et demie, nouvelle séparation. 

« Enfin, à quatre heures et demie, comme l'escadre russe 
arrive au sud de Yen-Tao (île Rund) , les navires japonais la 
rejoignent encore, formés en croissant. 

« En ce moment, les Russes marchaient dans la direc- 
tion sud-est, les croiseurs en avant. Pour faire face à 
l'attaque japonaise qui, venant du sud-ouest, les prend obli- 
quement, ils font tête et s'efforcent de se placer en ligne 
face à l'ennemi, les cuirassés vers l'ouest, les croiseurs for- 
mant crochet en face de la division Dewa qui les menace 
au sud. Au saillant de l'angle se trouve le Cesarevitch. 

« Cette fois, malgré le tir des Russes, la flotte japonaise 
s'approche rapidement à 40 encablures; le combat, malgré 
l'inégalité des forces (six unités cuirassées contre onze), se 
maintient d'abord à chances égales. Mais le Cesarevitch 
engage un duel avec le Mikasa; tous deux se portent des 
coups terribles par leur tir à moins de 4.000 mètres, et 
soudain le navire amiral russe vire de bord, puis s'arrête : 
son gouvernail ne fonctionne plus! Alors, pendant quarante 



LES FAITS DE LA GUERRE 2G3 

minutes, il subit, niasse inerte, un bombardement furieux; 
en vain, les autres cuirassés, abandonnant leurs adver- 
saires, concentrent leurs feux sur le Mihasa, entourent le 
Cesarevitch. Trop tard. Un obus a broyé le comman- 
dant de l'escadre, blessé le chef d'état-major et le capi- 
taine de pavillon. L'escadre est décapitée. 

« Il s'ensuit encore une fois du désordre (sept heures et 
demie). Le Retvisan se précipite vers le Mihasa, cherchant 
à l'aborder; mais le Nischin l'en empêche au prix de pertes 
graves, en détournant son feu sur lui. 

« Quant au reste, dès que parut sur le Cesarevitch le 
signal de transmission du commandement, le contre-amiral 
Ouktomski, « les moyens ordinaires de signaux n'étant pas 
« possibles à cause des avaries dans la mâture du Peres- 
« viet » , ne put que signaler : « Suivez-moi » (huit heures).. 

« En ce moment, l'escadre russe n'avait plus de centre, 
les navires de la division Witheft s'étant, après le malheur 
du Cesarevitch, resserrés sur la division de l'amiral Ouk- 
tomski. 

a Celui-ci pouvait : 1° rejoindre ses croiseurs qui, en 
avant vers le sud-est, continuaient à combattre Dewa ; la 
nuit tombait et l'escadre japonaise, après deux jours de 
bombardement et cinq heures de combat, ne devait pas 
être loin du fond de ses soutes à munitions; elle devait être 
aussi moins rapide avec ses carènes encroûtées, ses chau- 
dières surmenées, que l'escadre russe restée pendant ce 
temps au port. Sûrement même, dans la poursuite, l'escadre 
japonaise devrait laisser en arrière le Chin-Yen (12 nœuds) 
et les trois gardes-côtes (16 nœuds). On avait donc toutes 
chances, après une course à toute vitesse pendant la nuit, 
de se trouver au matin aux environs de l'île Quelpaert, sur 
la route de Vladivostok, et de n'avoir derrière soi que huit 
unités cuirassées au plus au lieu de douze. Mais il fallait 
abandonner le Cesarevitch; 2° on pouvait encore rallier à 
soi les croiseurs en leur envoyant un des trois contre-torpil- 



264 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

leurs qu'il avail avec lui et faire retraite vers Port-Arthur. 
Gela, c'était renoncer à tout le bénéfice de l'opération; 
c'était aller contre les ordres formels de l'amiral Skrydloff. 
Mais il y avait ainsi quelque espoir de sauver le Cesarevitch, 
tout en faisant une retraite honorable. 

« L'amiral Ouktomski ne crut pas pouvoir tenter de 
marcher de l'avant, «ayant beaucoup de tués et de blessés, 
et l'armement, la coque et les appareils électriques étant 
gravement endommagés. » En réalité, il avait deux offi- 
ciers, trente-huit hommes tués, deux officiers, cinquante 
grièvement blessés. Si l'on y ajoute même deux cent trente- 
six hommes légèrement blessés, comme le fait son rapport, 
on atteint 8 pour 100 de l'effectif de sa division et des 
Poltava, Sébastopol, Pallada. Qu'est-ce que cela près du 
Yaryag, du Cesarevitch, et des 40 pour 100 qu'eurent les 
croiseurs de Vladivostok le 14 août? Quant aux avaries, 
elles permirent à tous ses navires de rentrer à Port-Arthur 
si vite que les Japonais n'essayèrent même pas de suivre. 
On dit que le Relvisan avait été touché onze fois et le 
Pallada quinze. UÂskold lavait bien été quatre-vingts et 
marchait encore ! 

« Au moins, sa détermination étant prise, devait-il, par 
tous les moyens possibles, en prévenir les croiseurs! Il n'en 
fit rien et causa par là leur perte. 

« Quoi qu'il en soit, voici ce qui se passa dans la nuit 
tombante : la canonnade, soit lassitude, soit manque de 
munitions, se ralentit du côté japonais. L'escadre russe 
cessa complètement son feu, sauf le Retvisan qui, plus 
avancé, continuait, pour se dégager, à tirer de sa tourelle 
arrière. Puis tous les navires, escortant le Cesarevitch, 
remontèrent au nord-ouest. Bientôt l'on fut hors de vue et 
la nuit tomba. Les Japonais ne poursuivirent qu'au moyen 
de leurs torpilleurs. Ils les lancèrent à plusieurs reprises, 
mais, comme toujours contre des navires en marche, ils 
échouèrent. Cependant, ces attaques avaient dispersé 



LES FAITS DE LA GUEUIIE 263 

l'escadre; mais, au matin du 11, les Peresviet, Pobieda, 
Betvisan, Pollava, Séhastopol et Pallada, avec trois contre- 
torpilleurs, rentraient à Port-Arthur. 

« Mais le Cesarevùch, dont la machine évenlrée ne don- 
nait plus que 4 nœuds, fut presque de suite abandonné. Et 
c'était la seule excuse de la retraite! 

u Lui, ce qui prouve bien que le reste de l'escadre 
aurait passé, tenta, sur l'initiative de son commandant 
intérimaire, de continuer vers Vladivostok. Mais, à cause de 
sa faible vitesse, les torpilleurs, impuissants contre les 
autres, le rejoignirent; il les repoussa, mais ne put éviter 
une torpille. Les Japonais crurent l'avoir coulé et le lais- 
sèrent Cependant il ne coula pas, mais cette nouvelle 
blessure anéantissait tout espoir de parvenir jamais au but. 
A minuit, le capitaine Ivanoff reprit le commandement, 
malgré sa blessure. Mais il ne put que diriger le navire vers 
Kiao-Tchéou. 

» La division légère avait combattu depuis cinq heures 
contre la division Dewa. A huit heures, l'amiral Ouktomski 
prit le commandement; le contre-amiral Reitzenstein inter- 
préta naturellement son « suivez-moi » dans le sens des 
ordres antérieurs et se mit en devoir d'ouvrir la route pour 
que l'opération fût continuée. h'Askold en tète, il se rap- 
procha rapidement de Dewa. Le croiseur cuirassé de 
celui-ci se mit en travers, mais bientôt le feu de YAskold 
l'avariait gravement, car il se retirait tout en flammes 
(l'amiral Reitzenstein l'appelle YAsuma; en réalité, c'était 
le Yakumo, du même type). Malheureusement, YAskold 
avait des avaries irréparables, trois chaudières crevées sur 
cinq. 

« Néanmoins, le plus redoutable ennemi étant hors de 
combat, les croiseurs passent, repoussant une attaque de 
torpilleurs dont un même est coulé (le n° 38). Puis, vingt 
minutes durant, le combat reprend avec un nouvel acharne- 
ment, deux nouveaux navires ayant rejoint Dewa. 



266 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

« Enfin, la nuit tombant, la poursuite cesse; on ralentit 
la marche afin de parer aux réparations les plus urgentes. 
Puis la division gagne un abri où elle resta jusque l'aube. 

« Aucun des navires de la division légère ne devait 
échapper au désarmement, comme nous le verrons bientôt, 
et la journée terrible se chiffrait par la perte, du moins 
pour les opérations actuelles, d'un cuirassé, trois croiseurs 
et cinq contre-torpilleurs. Nous verrons leur sort en détail. 

« En outre, si Ton totalise les chiffres de pertes des 
diverses fractions de l'escadre, on trouve, non compris le 
Novik, dont on n'a que cette seule indication : «pas de tués, » 
six officiers et cent soixante-quinze hommes tués; neuf offi- 
ciers et trois cent cinquante-quatre hommes blessés. 

« Quant à la flotte japonaise, le Mikasa, qui soutint le 
fort du combat contre le Cesarevitch, souffrit beaucoup, 
ainsi que le Yakumo; mais on garda le secret sur la nature 
de leurs avaries, se bornant à l'affirmation qu'ils rentre- 
raient en ligne à bref délai. 

« Cependant, le Mikasa seul avait quatorze officiers et 
cent sept hommes hors de combat, le Yakumo, vingt et un 
hommes, de l'aveu de l'amiral Togo. En tout, il y avait onze 
officiers et quarante et un hommes tués, douze officiers et 
cent onze hommes blessés. On commence à comprendre 
pourquoi la flotte japonaise ne poursuivit guère. D'ailleurs, 
après deux jours de bombardement et trois combats d'une 
durée totale de près de quatre heures, ses soutes à muni- 
tions devaient être vides. 

« C'est donc faute d'intelligence et de persévérance que 
ce qui pouvait être sinon une victoire, du moins une opé- 
ration réussie, devint une véritable catastrophe. 

« En effet, dans la nuit, la division légère s'était dis- 
persée, la vitesse de ses navires étant très inégale, selon 
leurs avaries. 

« Le contre-torpilleur Bournyi s'égara; vers deux heures 
du matin, il fit côte à l'est de Weï-Haï-Weï et coula. L'équi- 



LES FAITS DE LA GUERRE 2G7 

page gagna la ville anglaise à pied. Plus tard, il fut interné 
à Hong-Kong 

« A Kiao-Tehéou, le contre-torpilleur Besc/ioumny, grave- 
ment endommagé, entra dans le port à quatre heures onze. 
Le Novik apparut une demi-heure après. Il avait fait du 
charbon en dehors du port où deux charbonniers atten- 
daient en mer. Bien qu'il eût ses deux cheminées enlevées, 
ce qui diminuait son tirage et laissait échapper des étin- 
celles qui pouvaient donner l'éveil, dès le 12, à trois heures 
du matin, il repartait. 

a A neuf heures du soir, le Cesarevitch avait pénétré à 
son tour sur l'avant-port : il marchait à quatre nœuds avec 
une énorme dépense de charbon; il avait son gouvernail 
brisé, ses mâts courbés, et dans les flancs d'énormes trous 
bouchés par des tampons de bois. Il débarqua de suite un 
grand nombre de blessés, dont l'amiral Matuszevich. — 
Deux contre-torpilleurs, ceux-ci presque intacts, les Bes- 
trachny et Bestpochadny, réussirent encore à passer; mais 
YAsIiold d'abord, puis la Diana sévirent barrer la route par 
un croiseur japonais et continuèrent. 

« Les Allemands accueillirent les navires russes avec les 
honneurs dus au courage malheureux. Ils s'en tinrent 
cependant à la stricte neutralité : les navires reçurent avis 
d'avoir à se retirer dans les vingt-quatre heures ou à 
désarmer 

« Le 16, l'opération du désarmement était achevée : les 
équipages restaient à bord. 

« IjÂskold et le contre -torpilleur Grossovoi' jetèrent 
l'ancre à Wosoung le 12... 

« h'Askold avait été touché quatre-vingts fois, dont plu- 
sieurs gravement : une cheminée coupée à ras du pont, 
une fendue et rattachée au moyen de cordes, les trois 
autres percées comme écumoires; un obus l'avait traversé 
d'un bord à l'autre, détruisant le carré des officiers; trois 
chaudières sur cinq étaient hors de service. Après d'in- 



268 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

terminablcs négociations, ils furent internés à Sanghaï et 
désarmés. Le 24, Tordre de désarmer parvint de Pétcrs- 
bourg et fut exécuté de suite. 

« La Diana, comme le JSovlk, fit du charbon au large de 
Kio-Tchéou le 11, puis ayant réparé provisoirement une 
voie d'eau grave, se remit en route vers le sud, de conserve 
avec le Pascal qu'elle rencontra. Elle fit du charbon le 19 
à Haïphong (80 tonnes) et parvint à Saigon le 24 au soir. 

« Il est probable que le capitaine, prince Lieven, comp- 
tait continuer vers l'Europe; mais les avaries furent recon- 
nues si graves qu'il dut rester. Le A septembre, il reçut de 
l'Amirauté russe l'ordre de désarmer. 

« Le Novik, en quittant Kiao-Tchéou, fît route droit 
vers l'est, pour contourner le Japon : il se réparait en 
route autant que possible. Le 16 août, on le signale dans 
le détroit de Van-Diemen. Puis plus rien... 

« Mais il était évident qu'après sa traversée, il devait 
se ravitailler en charbon à Korsakoff, port russe au sud 
de l'île Sakhaline, et l'amiral Kamimura détacha de suite 
les Tsoushima et Chitose, qui vinrent le guetter aux envi- 
rons. 

« Le 20, à l'aube, le Tsoushima découvrit le Novik et 
l'attaqua devant le port. Le Novik fut atteint, une fumée 
blanche l'indiquait; mais, à six heures dix, le Tsoushima 
lui-même reçut un obus sous la flottaison, et donnant de 
suite une forte bande, dut s éloigner. Le Novik entra dans 
le port. Ce combat avait duré une heure vingt minutes. 

« Le Novik avait plusieurs avaries graves sous la flot- 
taison et dut débarquer quatre morts et dix-huit blessés. 
Mais le Chitosc, que le Tsoushima n'avait cessé d'appeler 
par la télégraphie sans fils, apparut à l'horizon vers six 
heures du soir. Le Novik n'était plus en état de combattre. 
Son commandant le fit évacuer et couler (dix heures du 
soir) . » 

Le désastre pour les Russes était énorme. Comme on l'a 



LES FAITS DE LA GUERRE 263 

vu (I), il s'étendait à l'escadre de Vladivostok. Les espé- 
rances fondées sur la venue de l'escadre de la Baltique 
étaient singulièrement diminuées. La partie sur mer était 
déjà à peu près perdue. 

L'incident du Reschitelny. 

C'est dans cette période de la guerre que se place l'inci- 
dent du Reschitelny qui doit être rappelé. 

Le contre-torpilleur Reschitelny (lieutenant Roslcha- 
kowski, — 24 nœuds, — quarante-sept hommes) avait 
quitté Port-Arthur le 10, isolément, après que la sortie de 
l'escadre eut entraîné la Hotte japonaise au large. Grâce 
à l'extinction de ses feux, il franchit facilement le mince 
cordon de torpilleurs et de canonnières qui restait et fut 
à Tchefou à minuit dix. Le motif de cette course était un 
volumineux paquet de dépêches et de correspondances qui 
fut remis au consul russe. On avait donné toute latitude 
au lieutenant Rostchakowski de rentrer à Port-Arthur, de 
suivre l'escadre ou de rester; mais il n'eut pas le choix, 
car, en approchant de Ghcfou, un accident de machine 
avait réduit sa vitesse à 8 nœuds. 

« Dès midi, l'amiral chinois Sah, qui se trouvait en rade 
avec trois beaux croiseurs, vint à bord, en canota vapeur, 
et, en anglais, réclama le désarmement; il fut aussitôt 
satisfait; tout l'équipage, commandant en tête, signa un 
engagement, et les culasses des canons, les détonateurs des 
torpilles, les armes à feu et même les armes blanches, 
furent descendus dans le canot de l'amiral chinois. Le 
Reschitelny était désarmé. Une garde chinoise y fut placée 
même. 

« Cependant deux des contre-torpilleurs japonais qui, 
dans la nuit, avaient poursuivi l'escadre russe dispersée, 
l'avaient aperçu au large de Tchéfou, puis perdu de vue : 

(1) V. p. 252. 



270 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

c'étaient YAsashio et le Kasumi, de la première flottille, 
commandant Foujimoto. 

« Ne doutant pas que le navire poursuivi se trouvait à 
Tchéfou, cet officier avait le droit et le devoir dV pénétrer 
de suite pour s'assurer de la stricte exécution des règles de 
la neutralité par les Chinois. Cela était régulier et pouvait 
se faire de jour. Il préféra attendre la nuit du 11, en dehors 
du port, croyant, dit-il, que le navire allait sortir... 

« Dune heure à deux heures du matin, les deux contre- 
torpilleurs entrent dans le port, tous feux éteints, et vont 
s'ancrer à 400 mètres du Rescliitelny . L'amiral Sah leur 
envoie un officier qui certifie au commandant Foujimoto 
que le navire russe est désarmé, que son équipage a signé 
le « revers » . Plus tard, l'amiral s'y rend en personne pour 
renouveler cette déclaration. Le commandant Foujimoto 
répond « qu'il n'a pas l'intention d'attaquer le Rescliitelny » . 
Cependant 4'amiral, peu confiant, donne mission à l'un de 
ses officiers d'aller en chaloupe ohservcr les événements. 
Quant à Rostchakowski, par une sorte de prescience du 
danger, il réclame des Chinois la protection d'un croiseur, 
ou tout au moins un de ses détonateurs de torpilles. Refus 
formel. Alors il fait préparer l'explosion de son navire et 
commande à son équipage de « dormir sur le pont, la 
casquette sur la tête » . Le lieutenant Kanevski est mis de 
garde avec deux hommes. 

a A trois heures et demie, le lieutenant Terashima fut 
envoyé à bord du Reschitelny pour dire « que les Japonais 
s'attendaient à ce que le vaisseau quittât le port à l'aurore 
ou capitulât » . 

« A l'approche du canotjaponais, le poste de garde chinois 
sauta par-dessus bord et disparut. Rostchakowski restait 
seul en présence des marins japonais armés de pied en cap, 
avec son équipage qui n'avait pas même un couteau. Il 
envoya de suite un officier pour faire sauter la mine pré- 
parée et reçut les Japonais. 



LES FAITS DE LA GUERRE 271 

« — Vous êtes le commandant? Je vous somme de vous 
rendre. 

a — Impossible; je suis sous la protection de la Chine 
qui m'a déclaré hors de combat. 

a — Alors, je vous ordonne de sortir, pour vous battre 
au large. 

n — Je ne sortirai pas; ma parole est engagée. Je ne me 
battrai pas; il n y a plus même une hache à bord. 

u — Alors, vous êtes mon prisonnier. 

a — Vous n'en avez pas le droit. 

a — Je le prendrai. Mais, si vous voulez, vous aurez la 
vie sauve 

« Cette insulte était le comble : Rostchakowski se jette 
sur l'officier japonais et lui donne un soufflet, dit la version 
officielle, un coup de poing, disent les autres; puis le saisis- 
sant il crie : 

« — Jetez-moi tous ces Japonais à la mer. 

«Le lieutenant Terashima, en se débattant, le mordit au 
doigt et l'entraîna; ils tombèrent, lui dans l'eau, le Japonais 
dans son canot. 

a A bord, la lutte continuait; mais vite les Japonais ces- 
sèrent de lutter à armes égales, et, mettant le comble à leur 
honte, ils fusillèrent les matelots russes désarmés. 

a Ils allèrent jusqu'à tirer sur ceux qui se sauvaient à la 
nage, et Rostchakowski, notamment, fut atteint à la cuisse. 

« Le croiseur chinois Haï-Young le recueillit avec deux 
officiers et douze hommes; un officier et douze autres 
hommes avaient gagné la rive; deux avaient disparu et 
furent retrouvés ensuite percés de balles. Le tout avait duré 
dix minutes. 

a Mais ils ne jouirent pas longtemps du résultat de leur 
acte, car à peine étaient-ils en possession du bâtiment que 
la soute aux munitions sauta, tuant cinq hommes, en 
blessant neuf, lançant en l'air le pont supérieur. Malgré 
tout, les survivants hissèrent le drapeau japonais et, au 



2'2 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

bruit des « Banzaï » , VAsashio remorqua l'épave et se 
dirigea vers la sortie du port. 

« L'amiral Sah le laissa passer; il ne fit sonner le branle- 
bas de combat que pour le Kasumi qui suivait, le fit 
stopper et l'informa qu'il y avait violation flagrante de la 
neutralité et qu'il exigeait que le Reschitelny fût renvoyé à 
Tebéfou. Le commandant japonais répondit qu il allait 
rejoindre le premier contre-torpilleur et le ramener. 

« On ne les revit jamais : ils emmenèrent à grand'peine 
leur prise si peu glorieuse à Dalny, mais il parait qu'elle 
coula quand on voulut la transférer au Japon. » 

L'incident du Reschitelny souleva des protestations una- 
nimes. 

Le gouvernement japonais, le 21 août, fit à son sujet la 
déclaration suivante : 

L'attitude du Japon à ïchéfou est une conséquence directe du 
manquement de la Russie à ses engagements ; mais ce n'est pas 
seulement en cette circonstance, ce n'est pas seulement à Tcliéfou 
que la Russie a violé la neutralité d'une façon très flagrante ou 
qu'elle n'a pas tenu compte de ses engagements. 

Peu de temps après l'investissement et l'isolement de Port- 
Arthur, un système de communication par télégraphie sans fil 
était établi entre Port-Arthur et le consulat russe de Tcliéfou. 
Cette communication continue, eu dépit des protestations répétées 
du gouvernement japonais. 

Au commencement de la guerre, la canonnière Mandjour, 
après avoir reçu Tordre de partir, est restée nombre de semaines 
à Changaï au mépris de la neutralité de la Chine. Finalement, 
après de longues négociations, elle a consenti à désarmer. 

Ce n'est pas tout : le croiseur Askotd et le contre-torpilleur 
Gros^ovoï sont à Changaï depuis plus d'une semaine, et ils refusent 
de partir ou de désarmer. 

Le Japon n'a nullement l'intention d'enfreindre la neutralité 
chinoise, tant qu'elle est respectée parla Russie; mais il ne peut 
pas consentir à ce que des navires de guerre russes, à la suite 
d'une violation d'engagements et d'une transgression de la neu- 
tralité, trouvent sans protestation dans les ports chinois un abri 
contre la capture ou la destruction. 



LES FAITS DE LA GUERRE 273 

La déclaration du commandant du Reschitelny, d'après laquelle 
son navire aurait été désarmé à son arrivé à Tcliéfou, est contraire 
à là «vérité. Le navire était complètement armé et avait son 
équipage prêt à manœuvrer quand survint le lieutenant Teras- 
hima; mais, en tous cas, son désarmement n'aurait pas satisfait 
aux prescriptions des règlements relatifs à la neutralité de la 
Chine. 

Il appartient à la Chine et non pas à la Russie de décider si 
l'alternative du désarmement serait acceptable. Beaucoup de 
personnes pensent que le cas est comparable, entre autres, à celui 
de la Florida(\). Mais le gouvernement japonais établit une dis- 
tinction bien nette entre les deux incidents. La neutralité du 
Brésil était entière et sans condition, et le port de Rallia se 
trouvait à une grande distance du théâtre de la guerre, tandis 
que la neutralité de la Chine est imparfaite et conditionnelle et 
que le port deTchéfou est tout proche de la zone des opérations 
militaires. 

Les officiers russes mêlés à l'incident de Tcliéfou reconnaissent 
que le Reschitelny fut l'agresseur et commença les hostilités qui 
se terminèrent par sa capture. 

Le gouvernement japonais estime que le fait enlève à la Russie 
tout prétexte de plaintes qu'elle pourrait avoir si la légalité de 
la capture était, d'autre part, mise en doute. Sur ce point, le 
cas présent ressemble à ceux du corsaire américain GénJral- 
ArmstroïKj et du navire anglais Anne. 

Il n'a du reste, en lui-môme, que peu d'importance, mais il 
implique un principe extrêmement important. L'expérience a 
démontré que la Chine ne prendra pas démesures propres à faire 
respecter ses lois concernant la neutralité. Si, dans ces circons- 
tances, le Reschitelny pouvait faire deTchéfou un port de refuge, 
les grands navires de la marine russe pourraient faire de même, 
et rien n'empêcherait ces navires de sortir de leur retraite pour 
attaquer le Japon. 

La nécessité de se mettre en garde contre une telle éventualité 
est trop importante et trop impérieuse pour qu'on permette au 
Rescliilelny de créer un précédent. Cet incident n'affectera 
nullement le commerce étranger et ne troublera en rien la 
situation générale. 

La Chine notifiera tout simplement à la Russie d'avoir à tenir 
ses engagements à l'avenir. 

(1) L'incident de la Florida s'est produit en 1864, pendant la guerre de 

18 



274 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Période de transition des attaques brusques 
au siège régulier. 

La défaite navale du 10 août compromettait gravement 
sur mer la partie russe, mais, en somme, Port-Arthur tenait 
toujours. 

Cette résistance exaspéra les Japonais. Ils renforcèrent 
considérablement leurs troupes de siège, et, le 15 août, 
sommèrent la place de se rendre en lui offrant les honneurs 
de la guerre. Stoessel refusa. 

Du 16 au 24, les Japonais tentèrent de nouvelles attaques 
furieuses. Par les pertes énormes qu'elles causent aux 
assaillants, elles démontrent l'impossibilité de prendre la 
place d'assaut. Oyama et Nogi se résignent alors peu à peu 
à la nécessité d'entreprendre un siège régulier. 

Le siège régulier. 

Le 31 août, les Japonais commencent à tracer leur pre- 
mière parallèle. Ils entament aussitôt les tranchées devant 
conduire au terrain d'une seconde. La nature rocheuse du 
sol rend le travail extrêmement difficile et lent. On y sup- 
plée au moyen d'un nombre formidable de sacs de terre qui 
forment des remparts protégeant les travailleurs. Quant ils 
croient mûre la position attaquée, les Nippons lui donnent 
l'assaut. Us s'emparent ainsi, le 19 septembre, de la lunette 
d'Erloung, de la hauteur de 108 mètres, des lunettes de 
Ghoui-chi-Yng. Du 19 au 22, ils tentent sans succès d'en- 
lever la colline de l'Angle ou de 203 mètres. 

Au début d'octobre, les pièces de siège commencent à 
atteindre les navires russes ancrés dans le port. Du 
26 au 30 octobre, les Nippons s'efforcent de prendre la 
place d'assaut pour la fête du mikado. Ils font quelques 

Sécession. Le navire de guerre des Etats-Unis Massachusetts captura dans 
le port de Bahia le vapeur confédéré Florida, qui était sous la protection du 
Brésil. La Florida fut ensuite coulée. 



LES FAITS DE LA GUERRE 275 

progrès, mais, certes, non pas en proportion de leurs pertes, 
qui sont très grandes. Cette expérience les contraint de 
nouveau aux lenteurs du siège régulier. 

L'agonie de la place. 

Cependant, à l'intérieur de Port-Arthur, les symptômes 
avant-coureurs d'une situation grave se manifestent. Les 
munitions, les shrapnells surtout, diminuent rapidement. 
La garnison chargée de défendre un périmètre de vingt- 
sept kilomètres devient de plus en plus insuffisante, en 
raison des vides faits dans ses rangs par le feu ou les ma- 
ladies. 

Le moral des soldats russes commence à se ressentir, en 
outre, de l'immobilité de Kouropatkine, dont les promesses 
répétées de secours apparaissent vaines. Quant à la venue 
de la flotte de la Baltique, son éloignement ne permet pas 
de l'espérer avant de longs mois. 

Les défenseurs de Port-Arthur ont donc, au début de 
novembre, la sensation très nette que c'est l'agonie de la 
place qui commence. Les navires encore à peu près intacts 
sont coulés dans le port pour les préserver du mieux 
possible. Quant aux Japonais, ils mettent en batterie de 
nouveaux obusiers de 28 centimètres, et, en dépit des dif- 
ficultés offertes par les rochers du terrain, ils creusent 
plusieurs galeries sous des ouvrages rosses restant à em- 
porter. 

Le 16 novembre, le bombardement général recommence, 
suivi de plusieurs assauts très meurtriers, mais infructueux. 
Pendant quelques jours, les attaques cessent au centre 
pour se préciser aux ailes. Enfin, le 1 er décembre, après 
plusieurs jours d'attaques d'une ténacité extraordinaire 
et une défense héroïque de la part des Russes, la fameuse 
colline de 203 mètres reste aux mains des Japonais. Dès 
lors, ceux-ci ont un poste d'observation incomparable sur 
la ville et le port. Aussitôt, le tir des batteries de siège 



276 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

peut être rectifié et leurs coups sont désormais dune pré- 
cision terrible. 

La situation devient intenable pour les navires dans le 
port. Le Sébastopol, encore à peu près intact, sort en rade 
pour attirer la flotte japonaise sous le feu des batteries de 
côte. Il est finalement torpillé sur ses ancres, non sans avoir 
causé des pertes sensibles à l'essaim de torpilleurs que Togo 
crut devoir envoyer contre lui. Le bombardement de la 
place continue, méthodique. Le 15 décembre, un obus 
pénètre dans une casemate de Kikouan-Nord où se trouvait 
Kondratenko. Ce général, qui fut véritablement lame de 
la défense de Port-Arthur, est tué avec presque tous les 
officiers qui se trouvaient avec lui. Le 18, le fort, théâtre 
de cette noble mort, miné par les Japonais, saute en 
partie. Le 25, les Nippons s'emparent du Yakouchan, qui 
commandait les communications des Russes entre Port- 
Arthur et le réduit de Liao-ti-Chan. Le 28 au matin, les 
mines d'Erloung sautent. Le 31, c'est le tour de Sougchou. 
Le 1 er janvier, l'armée japonaise fait une attaque géné- 
rale. Elle occupe ce même jour le fort du Nid-d'Aigle. 
Ainsi s'écroulent successivement, en peu de jours, tous les 
centres de résistance de la ligne de défense principale. Que 
restait-il de possible? Une défense désespérée devant 
aboutir à une extermination de ce qui subsistait encore de 
soldats russes, ou la capitulation; c'est à ce dernier parti 
que s'arrête le général Stoesscl. 

La capitulation. 

Le I er janvier, à cinq heures, après avoir consulté ses 
officiers, dans des conditions de régularité qui ne sont pas 
encore très nettement connues, le général Stoessel envoie 
un parlementaire pour demander au général Nogi de dis- 
cuter les conditions de la reddition. 

Dans la nuit du 1 er au 2, les drapeaux des régiments sont 
brûlés, et les quelques torpilleurs valides partent pour 



LES FAITS DE LA GUERRE 277 

Tchéfou et Kiao-Tchéou, porteurs de cette dépêche de 
Stoessel au tsar : 

« Après deux heures de bombardement, les Japonais ont donné 
l'assaut contre le mur chinois depuis le fort n° 3 jusqu'au Nid- 
de-1'Aigle. Deux assauts furent repoussés : notre artillerie de 
campagne fit le plus grand mal aux Japonais. J'ai ordonné vers 
la nuit de se retirer sur les collines, derrière le mur chinois, en 
appuyant la droite à la grande montagne. La plus grande partie 
du front Est est entre les mains de l'ennemi ; nous ne tiendrons 
pas longtemps sur la nouvelle position; après quoi, nous devrons 
capituler. Mais tout est aux mains de Dieu. 

Grand Souverain, pardonne -nous; nous avons fait tout ce 
qui était possible. Juge -nous avec miséricorde. Pendant onze 
mois, une lutte incessante usa nos forces; un quart (dont 
moitié malades) de la garnison occupe 27 verstes sans pouvoir 
alterner pour un court repos. J^es hommes sont devenus des 
ombres. 

Stoessel. 

Le 2 au matin, un parlementaire japonais vient annoncer 
l'acceptation des pourpalers. 

A midi, le général Ijichi et le général Reiss se ren- 
contrent au Nid-d'Aigle. A deux heures, une dépêche du 
maréchal Yagamata annonce : 

Sa Majesté le Mikado a bien voulu déclarer que, le général 
Stoessel ayant rendu d'éminents services à son pays, Elle désire 
que les bonneurs militaires lui soient rendus. 

A quatre heures et demie, la capitulation est signée. 
Voici le texte des principaux articles : 

Article premier. — Tous les soldats, marins et volontaires 
russes, ainsi que les fonctionnaires du gouvernement à Port- 
Arthur, garnisons et forts, sont faits prisonniers. 

Art. 2. — Tous les forts, les batteries, les navires de guerre et 
autres bâtiments, les bateaux, les armes et les munitions, les 
chevaux, le matériel, les bâtiments de l'Etat et tous les objets 
appartenant au gouvernement seront transférés à l'armée japo- 
naise dans leurs conditions actuelles. 



278 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Art. 6. - — Les armes, y compris les armes portatives; les 
munitions, le matériel de guerre, les bâtiments de l'État, les 
objets appartenant au gouvernement, les clievaux, les vaisseaux 
de guerre et autres navires avec leur contenu, à l'exception de la 
propriété privée, seront laissés dans leurs positions actuelles et 
les commissaires des armées russes et japonaises décideront sur 
la méthode à employer pour leur transfert. 

Art. 7. — L'armée japonaise, considérant comme honorable 
la valeureuse résistance faite par l'armée russe, permettra aux 
officiers de l'armée de la marine russe, ainsi qu'aux fonction- 
naires y appartenant, d'emporter leurs épées et les objets cons- 
tituant une propriété privée, immédiatement nécessaires aux 
besoins de la vie. 

Les officiers, fonctionnaires et volontaires, ci-devant mention- 
nés, qui engageront par écrit leur parole de ne pas prendre les 
armes et de ne pas agir, de quelque façon que ce soit, contraire- 
ment aux intérêts de l'armée japonaise, jusqu'à la fin de la guerre, 
recevront le consentement de l'armée japonaise de retourner 
dans leur pays. 

Il sera affecté à chaque officier de la marine un ordonnance 
qui sera remis immédiatement en liberté sur parole. 

Le 3 janvier, une convention annexe règle le sort des 
civils. Le 5, l'évacuation commence. Le 6, à onze heures, 
le général Stoessel a une entrevue avec le général Nogi. 
L'évacuation de la place se termine le lendemain. Le 12, 
Stoessel part pour le Japon avec son état-major. Le 13, les 
Japonais font leur entrée solennelle dajis Port-Arthur. Des 
détachements de tous les corps ayant pris part au siège y 
participent. 

Pour les Russes, la perte de Port-Arthur était un désastre 
moral considérable. Désormais, la flotte de la Baltique 
devait chercher à gagner Vladivostok, ce qui compliquait 
encore sa tâche déjà si ardue. Quant aux Japonais, ils ren- 
traient dans des conditions brillantes, aux yeux du monde 
étonné, dans leur conquête de 1894. Déjà la cuisante 
blessure d'amour-propre que leur avait causée l'installation 
des Russes à Port-Arthur, en 1898, se trouvait en grande 
partie vengée. 



PORT-ARTHUR 



mise. Wesmael-Charlier, Namur, 190 i. 

S8 travaux ne sont que commencés; les Japonais les achèveront sans doute. 



LES FAITS DE LA GUERRE 279 

7. BATAILLE DE LIAO-YANG (1) 

(Août-septembre 1904.) 

Le 23 juillet, les Japonais vainquent à Tachitchao. En 
conséquence, la brigade russe qui occupait Niou-Ghwang est 
contrainte, dès le lendemain, d'évacuer définitivement la 
ville. La canonnière Sivoutch remonte le Liao et se fait 
sauter. Le 28 juillet, les Japonais s'installent dans la cité 
abandonnée par les Russes. C'est alors qu'après une marche 
combinée d'Oku (2 e armée), de Nodzu (3 e armée) et de Ku- 
roki (I e armée), l'état-major nippon préparc l'attaque de 
Liao-Yang, point sur lequel s'est concentré Kouropatkine 
à la suite de ses échecs partiels. 

Le maréchal Oyama, enfin persuadé du temps très long 
qu'exigerait encore le siège de Port-Arthur, s'est décidé à 
joindre le généralissime russe. Le 23 août, ne voulant pas 
laisser aux Russes le temps de se fortifier davantage à Liao- 
Yang, il quitte Port-Arthur pour Haï-Tcheng. 

Liao-Yang étant menacée depuis déjà près de huit 
semaines, les Russes avaient mis la position en état de 
défense au moyen de redoutes protégées par des réseaux de 
fil de fer et de trous de loup. Ces ouvrages étaient gardés 
par des positions avancées. 

L'ensemble de combats qui porte le nom de bataille de 
Liao-Yang peut se décomposer en trois phases. 

1 e phase. — Dès le 25 août, les Nippons commencent 
l'attaque des postes qui couvraient au loin Liao-Yang. 
Le 29, les Russes, délogés successivement de ces postes, 
sont obligés de se concentrer dans les ouvrages rapprochés 
de la ville. 

A partir du 30, la bataille va avoir deux aspects bien 
distincts. 

Sur la rive gauche du Taïtze-Ho, Oku et Nodzu pré- 

(1) V. Raymond Rkcouly, Dix mois de guerre en Manclchouric. Juven, 
Paris, 1905. 



280 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

parent une attaque de la tête de pont de Liao-Yang. Sur la 
rive droite, Kuroki essaye un mouvement tournant destiné 
à couper la retraite aux Russes. 

2 e phase. — Le 30 et le 31, Oku et Nodzu, malgré la 
fougue de leurs attaques, gagnent peu de terrain, mais les 
Nippons s'obstinent. Le 2 septembre, à trois heures, leurs 
obus de 15 centimètres tombent déjà dans la ville même de 
Liao-Yang. Des incendies s'allument partout. Le 3, dans 
la matinée, les Russes, jugeant leur position intenable, 
mettent eux-mêmes le feu à leurs magasins. Leurs derniers 
efforts pour repousser les Japonais sont vains; à deux 
heures quatorze, ils commencent l'évacuation. 

Les Japonais, formés en cinq divisions, s'élancent. 

Entre trois et six heures, ils éprouvent des pertes cruelles 
pendant la traversée des réseaux de fil de fer et des trous 
de loup. A sept heures trente, les Nippons s'emparent du 
fort central et de la gare de la ville russe. Les Russes font 
cependant une résistance opiniâtre, afin de couvrir le pas- 
sage du fleuve par leurs troupes. 

Le 4 septembre au matin, il ne restait plus dans la ville 
que des Russes isolés. Leurs camarades avaient réussi à 
passer le fleuve et à détruire les forts. 

3 e phase. — L'armée russe, en retraite, se trouve aux 
prises avec les troupes de Kuroki, qui ont passé le 31 août, 
à Licntaouan, sur la rive droite du Taïtze-Ho. Les jours sui- 
vants, Kuroki attaque les Russes, dont le centre se trouvait 
aux mines de Yentaï. Le 2 septembre, la situation devient 
difficile pour les Japonais, mais le général Orloff, au lieu 
de rester aux mines de Yentaï, poste qui lui a été assigné, 
descend au sud dans la plaine, est blessé, et sa troupe est 
presque aussitôt mise dans le plus grand désordre. Elle se 
replie en débandade. L'affolement est tel qu'au lieu de 
revenir à Yentaï, les soldats russes se rabattent plus à 
l'ouest, laissant Yentaï découvert. Or, à ce moment, Yentaï 
était attaqué. Le général Samsouoff, qui avait tenu à y 



LES FAITS DE LA GUERRE 281 

rester conformément aux ordres reçus, se défend de son 
mieux, mais, finalement, il est contraint, lui aussi, de se 
replier à l'ouest. 

C'est alors que Kouropatkine, apprenant cet échec suc- 
cédant à celui éprouvé sur la rive gauche du Taïtze-Ho, 
ordonne la retraite générale. 

Le 4 septembre, Kuroki, qui cependant n'a même pas 
ses trois corps au complet, tente avec une superbe audace, 
mais sans succès, de couper les Russes au nord. 

Le 5 au soir, l'armée russe peut être considérée comme 
sauvée. Le 7, elle atteint les lignes du Cha-Ho. 

Cette bataille de Liao-Yang, qui dura dix jours, fit perdre 
aux Russes des approvisionnements énormes et porta un 
nouveau coup très grave à leur prestige. 

Rien désormais ne pouvait plus troubler le siège de Port- 
Arthur. 

Ces constatations n'empêchent point la retraite russe 
d'avoir été admirable. Les soldats de Kouropatkine furent 
extraordinaires de sang-froid, et rien ne peut en donner 
une meilleure idée que ce chiffre ridicule de treize prison- 
niers que firent seulement les Japonais. 

8. BATAILLE DU CHA-HO 

(Octobre 1904.) 

Après leur grave échec de Liao-Yang, les Russes campent 
dans les lignes du Cha-Ho. Les Japonais gardent le contact 
aux postes avancés, mais quelques semaines s'écoulent 
sans engagement vraiment sérieux. Le général Kouropat- 
kine ayant en main six corps de Sibérie et trois d'Europe, 
soit au moins deux cent quarante mille hommes, estime 
enfin le moment venu de prendre l'offensive, de marcher 
au secours de Port-Arthur et de réparer ses défaites suc- 
cessives. Il lance, le 2 octobre, cette proclamation : 

11 y a plus de sept mois, l'ennemi nous surprit par une 



282 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

attaque traîtresse contre Port-Arthur, avant toute déclaration de 
guerre. Depuis ce temps, les troupes russes ont accompli sur 
terre de nombreuses actions héroïques dont la patrie peut juste- 
ment se montrer fière. Cependant l'ennemi, non seulement n'est 
pas terrassé, mais il continue, dans sa présomption, de rêver 
d'une victoire complète. 

Les troupes de l'armée de Mandchourie, dont le courage n'a 
cessé d'être résolu, n'étaient pas jusqu'ici numériquement assez 
fortes pour battre l'armée japonaise. Il fallait un temps consi- 
dérable pour surmonter toutes les difficultés matérielles et pour 
renforcer l'armée active au point où elle serait en mesure, par 
sa masse, d'accomplir avec plein succès la tâche ardue, mais 
glorieuse, qui lui est dévolue. 

C'est justement pour cette raison que, bien que j'aie repoussé 
les attaques des Japonais contre nos positions nombre de fois, à 
Tachitchao, à Lian-Dian-San, à Liao-Yang, je n'ai pas cru 
devoir, après ces succès, procéder à la marche en avant et ai 
ordonné la retraite. Vous avez quitté héroïquement des positions 
fortifiées en y laissant des monceaux de cadavres ennemis sans 
être inquiétés par notre adversaire, et vous vous êtes retirés 
menaçants, prêts à une nouvelle bataille sur des positions pré- 
parées à nouveau. 

Après une bataille de cinq jours à Liao-Yang et une défense 
triomphante de toutes nos positions avancées et principales, 
vous avez fait votre retraite sur Moukden dans les conditions 
les plus difficiles. Attaqués par l'armée de Kuroki, vous avez 
traîné à travers une boue impassable, combattus un jour après 
l'autre, même la nuit, vos pièces d'artillerie que vous tiriez à la 
main, et vous êtes arrivés à Moukden sans avoir abandonné un 
canon ou un blessé, sans vous être laissé faire prisonnier un seul 
homme, en sauvegardant complètement vos équipages militaires. 

C'est avec le coeur gros de chagrin que j'ai ordonné la retraite, 
mais aussi avec la conviction inébranlable que cette retraite 
était nécessaire pour amener notre victoire entière et décisive 
sur l'ennemi quand le moment opportun serait venu. 

Le tsar a destiné à la lutte contre le Japon d'importantes 
forces militaires suffisantes pour nous assurer la victoire. Toutes 
les difficultés existant pour faire parvenir ces forces à une 
distance de 10.000 verstes ont été surmontées avec une abné- 
gation résolue, avec le talent voulu, par des Russes de toutes les 
professions, de tous les rangs, de toutes les classes envoyés avec 
elles sur le théâtre de la guerre. 



LES FAITS DE LA GUERRE 283 

La difficulté qui existait, c'est la tâche, qui ne s'est jamais 
présentée jusqu'ici, de transporter des centaines de milliers 
d'hommes, des dizaines de milliers de chevaux, des millions de 
pouds de matériel, d'une façon ininterrompue, par voie ferrée, 
pendant sept mois, de la Russie d'Europe et de la Sibérie en 
Mandchourie. Si les régiments déjà expédiés ne suffisaient pas 
encore, de nouveaux régiments seront encore expédiés, car la 
volonté inflexible du tsar est de battre l'adversaire, et nous 
exécuterons inflexiblement cette volonté. 

Jusqu'ici l'ennemi, dans ses opérations, s'est appuyé sur de 
gros contingents de troupes : en déployant ses armées, il nous 
entourait et il choisissait à sa volonté le moment le plus favo- 
rable pour nous attaquer. Mais à présent le moment après lequel 
toute l'armée russe soupire a enfin sonné ; le moment est venu 
pour nous-mêmes de prendre l'offensive et de forcer les Japonais 
à faire ce que nous voulons. Car la force de l'armée de Mand- 
chourie est maintenant assez imposante pour que nous passions 
à l'attaque. 

Vous devez cependant bien vous convaincre et ne jamais 
oublier que, pour triompher d'adversaires puissants et valeu- 
reux, il faut, en outre du nombre suffisant de troupes, que tous 
soient animés, depuis le simple soldat jusqu'aux plus hauts 
chefs, de la ferme résolution d'arracher la victoire, qui deman- 
dera encore des sacrifices. 

Pénétrez-vous bien de l'importance de cette victoire pour la 
Russie. En particulier, songez combien il est nécessaire d'être 
victorieux pour délivrer plus vite nos frères enfermés dans 
Port-Arthur, qui conservent héroïquement, depuis sept mois, la 
forteresse confiée à leur défense. 

Notre armée, forte de son union avec le tsar et avec toute la 
Russie, a accompli, dans toutes nos guerres, des actions héroïques 
pour la patrie, et s'est acquis chez tous les peuples un renom 
mérité. Pensez à chaque heure que la volonté du tsar vous a 
confié la défense de la dignité de la Russie et de ses intérêts en 
Extrême-Orient; pensez à chaque heure que c'est à vous qu'est 
remise la défense de l'honneur et du renom de la Russie, de 
toute l'armée russe. L'auguste guide de notre patrie et la Russie 
entière avec lui prient que nous accomplissions la tâche remise 
entre nos mains sans broncher et avec une décision arrêtée de 
remplir notre devoir jusqu'au bout, sans ménager notre vie. 
Que Dieu soit avec nous tous ! 

KOUROPATRINE. 



284 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Le 5, le généralissime russe met en mouvement son armée 
vers le sud, mais, au même moment, Oyama, se trouvant 
prêt, se décide à une contre-attaque. 

Le 5, la première offensive de la bataille est tentée par 
la cavalerie russe. Le 8 et le 9, l'avance continue sans 
grande résistance de la part des Nippons, mais, le 10, la 
droite et le centre russe se heurtent à d'épaisses troupes 
japonaises. Le duel d'artillerie s'engage. Cinq cent mille 
hommes sont aux prises. Les Russes doivent soutenir un 
terrible et stérile combat dans la montagne. Le même jour, 
Oyama attaque avec vigueur dans la plaine. Ses troupes 
sont bien concentrées, alors que Kouropatkinc aurait 
encore besoin d'au moins vingt-quatre heures de prépara- 
tion. Les Russes font des prodiges de résistance, mais, en 
somme, éprouvent une série d'échecs partiels. Ils constatent 
notamment leur impuissance à forcer les défilés de Ton- 
mine. Le 13, le 14 et le 15, la lutte continue avec les 
mêmes caractéristiques. Le 1(3, les Russes, dans une admi- 
rable lutte, s'emparent de la colline Poutyloff et s'y main- 
tiennent avec obstination. Mais Kouropatkine, qui dirigeait 
à son flanc gauche l'attaque principale, échoue devant la 
ténacité de Kuroki. Autour des mines de Yentaï, le centre 
plie. Nodzu prononce alors son offensive, essayant de cou- 
per les troupes russes au nord de Pensihou, pendant 
que l'armée d'Oku, remontant la voie ferrée, déborde la 
droite des Russes et menace leurs communications avec 
Moukden. Les Russes cèdent donc sur tous les points, mais 
la bataille continue en s'apaisant progressivement jus- 
qu'au 30. Les Russes reculent avec lenteur; s'arrêtant sur 
la rive gauche du Gha-IJo, ils y font une défense acharnée, 
puis se cantonnent finalement dans les lignes de Mouk- 
den. 

Le seul résultat de cette longue lutte est de démontrer 
l'impossibilité absolue pour Kouropatkine de tenter une 
offensive heureuse. 



LES FAITS DE LA GUERRE 283 

9. BATAILLE DF MOUKDEN 

(Mars 1905.) 

Au début de mars, les Japonais, moralement trempés par 
leur longue série de victoires, enorgueillis par la prise de 
Port-Arthur, se sentent assez sûrs d'eux-mêmes pour forcer 
les Russes dans leur position de Moukden, autour de 
laquelle cependant ces derniers ont accumulé les fortifica- 
tions. Mais les grosses pièces des Nippons en ont raison, et, 
malgré la ténacité des soldats de Nicolas II, dès le 4 mars, 
la chute de Moukden est imminente. Oku réussit à tourner 
la droite des Russes qui, le 9, battent en retraite sur Tie- 
Ling. Le 10 au matin, les Japonais occupent la ville sainte 
chinoise, le berceau d'une puissante dynastie. 

Malgré ce nouvel échec grave, et en dépit de l'inclémence 
du temps, la retraite russe s'accomplit le 11 vers Tie-Ling, 
dans des conditions relativement bonnes. Mais un matériel 
énorme doit être abandonné. Cette fois, le nombre des pri- 
sonniers faits par les Japonais est considérable. Au lende- 
main du désastre, Kouropatkine avoue environ cinquante 
mille blessés. 

Puis, lorsqu'elles sont un peu remises de leurs dures 
épreuves, les troupes russes sont ramenées au nord dans de 
nouvelles lignes; elles n'en sortiront plus jusqu'à la paix:. 

10. — LE VOYAGE DE LA FLOTTE DE LA BALTIQUE 
(De Gronstadt à Tsoushima.) 

Après la destruction partielle de l'escadre de Port-Arthur, 
la Russie mit tout son espoir dans une escadre de renfort 
qu'elle voulut envoyer, aussi puissante que possible, en 
Extrême-Orient. Nombre de fois on annonça le départ pour 
les mers de Chine de lcscadre de la Baltique. Enfin, dans 
les derniers jours de septembre 1904, on apprit que tout 
élait prêt pour entreprendre l'immense voyage. 



286 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Le II octobre, composée de quarante-deux navires, l'ar- 
mada russe part de Reval pour Liban. Le 15, elle gagne la 
pleine mer et passe au large de Bornholm, en deux divi- 
sions. Le 19, elle entre dans la Grand-Belt. Le 23 octobre 
se produit le fameux incident de Hull. 

Traversant une flottille de pêcheurs anglais, les Russes 
se croient l'objet d'une attaque de torpilleurs japonais; ils 
ouvrent le feu, coulent le chalutier Crâne et blessent griè- 
vement plusieurs sujets britanniques. 

On sait quelle émotion et quelles difficultés suscita cet 
incident de la mer du Nord (l), il contribua, en outre à 
retarder encore la marche de la flotte russe. Celle-ci, après 
avoir, en partie, séjourné quelques heures à Cherbourg et à 
Vigo, se retrouve le 3 novembre, au complet, devant 
Tanger. Le 12 novembre, Rojdestvensky arrive à Dakar, 
marquant ainsi sa volonté de doubler l'Afrique. A ce mo- 
ment, d'autres navires de sa flotte, Sissoï-Veliki, Navarin, 
Svietlana etAlmaz, accompagnés de torpilleurs et de contre- 
torpilleurs, se disposent à prendre la route du canal de 
Suez, venant de la Sude ; ils arrivent le 24 novembre à 
Port-Saïd. 

Le 1 er janvier 1905, l'escadre de Rojdestvensky fait escale 
à Tamatave. Elle croise ensuite sur les côtes de Mada- 
gascar, où doit revenir la rejoindre la deuxième escadre qui 
a pris la route de Suez sous les ordres de l'amiral Fol- 
kersham. Au commencement de février, part de Libau une 
troisième division placée sous le commandement du contre- 
amiral Nicolas Nébogatoff. Cette escadre, composée de 
navires disparates et lents, est formée de tout ce que la 
Russie a encore de navires de guerre pouvant être plus 
ou moins dignes de ce nom. 

Le séjour des navires de Rojdetsvensky sur les côtes de 
Madagascar se prolongeant, les Japonais accusent la France, 

(1) V. page 235. 



LES FAITS DE LA GUERRE *2K7 

avec une véhémence croissante, de violer les règles de la 
neutralité. Les polémiques de presse soulevées un peu par- 
tour s'atténuent toutefois lorsqu'on apprend que, la pre- 
mière et la seconde division russes ayant opéré leur 
jonction, la Hotte de Rojdestvensky, au commencement 
d'avril, franchit le détroit de Malacca. Le 8, on la signale à 
Singapour. Le 1 1 avril, elle se trouve dans la baie de Came- 
raigne, située sur la côte de l'Annam, au nord du cap 
Padaran. Il devient bientôt évident que Rojdestvensky a 
décidé d'attendre à ce point Nébogatoff et ses navires. 

Les Japonais aussitôt accusent l'amiral russe de prendre 
une terre française comme base de ses opérations. Les 
récriminations sur la violation de la neutralité par la 
France reprennent plus intenses que jamais. M. Moto no 
est même chargé par le gouvernement du mikado d'appeler 
l'attention de M, Delcassé sur la présence de vaisseaux 
russes dans la baie de Gameraigne (20 avril). Le 22 avril, 
on annonce que la flotte russe s'est éloignée de la côte 
française. Mais il ne s'agit pas d'un départ définitif, car 
Nébogatoff n'a point encore rejoint. 

Le 5 mai, celui-ci ne fait que passer à Singapour. Le 8, 
la jonction s'opère avec Rojdestvensky, et, le 14, la flotte 
russe au grand complet, partant de Honk-Koï, s'éloigne 
vers l'est. Elle arrive le samedi 27 au large de Tsoushima. 
L'instant décisif et terrible est arrivé. Le but de tous les 
efforts est atteint; la grande bataille navale qui doit con- 
sacrer la défaite de la Russie ou rétablir ses affaires s'en- 
gage- 

Tout favorise ou justifie Togo : le brouillard qui se lève; 

la place qu'il a su prendre relativement au soleil afin 
d'aider ses pointeurs; les dispositions habiles qu'il a su 
concevoir et exécuter pour entourer et écraser les Russes. 
Tout concourt pour accabler ees derniers : la formation 
insensée pour la bataille prise par Rojdestvensky, — et 
qu'on n'a. su encore expliquer, — l'infériorité du ma- 



288 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

tériel, l'indiscipline ou l'inexpérience de ses équipages. 

Le 1 er juin, on annonce officiellement : « Les six cui- 
rassés suivants ont coulé : Kniaz-Souvarojj, Imperator- 
Alexandre-IIF, Borodino, Osliabia, Sissoï-Veliki et Navarin. 
Les cinq croiseurs suivants ont également coulé : Admiral- 
Nakhimof, Dmitry-Donsknï, Vladimir-Monomach, Svieltana 
et Jcmtchoug. Le garde-côte Admirai- Oucha/wff a coulé. 
Les deux navires de service spécial, Kamtchatka et louti- 
tich, et trois destroyers ont également coulé. Les deux 
cuirassés Orel et Imperator-Nikolaï-I", les deux gardes- 
côtes Gêner al- Admirai- Apraxine et Admiral-Séniavine , et 
le destroyers Biédovy ont été capturés. Les Russes ont 
donc perdu en tout vingt-deux navires dont le tonnage 
s'élève à 153.411 tonnes. Par contre, les Japonais n'ont 
perdu que trois torpilleurs. » 

Postérieurement à cette dépêche, on apprend que deux 
navires russes, au lieu d'avoir coulé, ont pu se réfugier à 
Manille ou se rendre. 

Ce colossal désastre consacre définitivement le prestige 
militaire du Japon, en même temps qu'il fait entrevoir 
aux plus obstinés des Européens la défaite finale de la 
Russie. 

11. LA PUISE DE S A K H A L I N E 

(Juillet 1905). 

L'occupation de Sakhalinc par les Japonais est le dernier 
des grands faits de la guerre. Il est réalise à la veille 
même de l'ouverture des négociations de paix. Les Nippons 
marquent ainsi nettement leur volonté de se saisir d'un 
gage de terre russe avant de consentir à causer avec les 
plénipotentiaires du tsar. 

A la fin de juillet, une escadre japonaise arrive devant 
Sakhaline; elle bombarde divers points delà côte, puis 
effectue un débarquement de troupes amenées sur des 



LES FAITS DE LA GUERRE 289 

transports. Le 7 juillet au matin, les Japonais occupent le 
poste de Korsakoff sans rencontrer grande résistance. Les 
Russes incendient la ville et se retirent dans une position 
située près de Soloirka (à environ 7 milles au nord de 
Korsakoff); là, ils essayent de nouveau de lutter, mais ils 
sont délogés par les forces japonaises qui les poursuivaient; 
ils se retirent alors dans la direction de Wladmirowka, 
localité située à environ 22 milles au nord de Korsakoff. 
Le 12 juillet, le succès des Nippons à Mouka assure leur- 
pénétration vers le nord. Le 17 juillet, les Japonais débar- 
quent à Korsakoff 200 kilomètres de voie ferrée légère et 
trois mille coolies. Leur armée se compose de quatorze 
mille hommes de toutes armes. 

Bientôt les Russes se replient sur tous les points. A 
Alexandrovsk, le drapeau japonais est hissé sur le palais 
du gouverneur. 

Après de violents combats, les 28, 20 et 30 juillet, dans 
lesquels ils sont grandement éprouvés, les Russes envoient, 
le 31, un parlementaire porteur dune lettre du général 
Liapounof, gouverneur de File, déclarant que, manquant 
de médicaments, il lui est impossible de porter secours aux 
blessés; il se voit donc contraint de mettre fin aux hostilités. 
Dans sa réponse, le commandant japonais demande que 
toutes les munitions soient remises, ainsi que les cartes et 
documents ayant trait à l'administra tion civile et militaire. 
Le colonel Tollitch a une entrevue avec le colonel Koï- 
tumi, chef d'état-major japonais, et accepte les conditions 
imposées. Le gouverneur, soixante-dix officiers et trois 
mille deux cents hommes font ensuite leur reddition. Dès 
lors, le succès des Nippons est définitif et complet. 

12. LES NÉGOCIATIONS DE PAIX 

(Juin-septembre 1905.) 

Avant et après les derniers grands désastres russes, des 

19 



290 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

rumeurs d'ouverture de négociations pour la paix circulent. 
Dès la fin de mars, on assure que M. Roosevelt sera le 
médiateur entre le Japon et la Russie. Ces bruits peu à peu 
prennent de la consistance, et, le 8 juin, M. Meyer, ambas- 
sadeur des Etats-Unis, a une entrevue avec le tsar, auquel 
il remet un communiqué de M. Roosevelt. Le président 
propose aux belligérants de nommer des plénipotentiaires 
qui ouvriraient des négociations pour la paix. Le 10 juin, 
le comte Lamsdorff transmet verbalement à M. Meyer le 
-consentement de la Russie de s'aboucher avec les repré- 
sentants japonais. Cette nouvelle est à peine connue en 
Mandchourie que, le 12 juin, le général Liniévitch réunit 
un conseil de guerre qui adresse au tsar la protestation 
suivante : 

Votre Majesté impériale, 

Ayant appris les bons offices du président Roosevelt et votre 
consentement à l'ouverture des négociations pacifiques, j'ai 
réuni tout de suite un conseil supérieur de guerre composé 
de tous les chefs d'armée présents en ce moment au quartier 
général. 

Ayant discuté les motifs de paix et les positions respectives 
des deux armées, j'ai l'honneur de rappeler à Votre Majesté que, 
tous mes camarades et moi, nous nous sommes prononcés à 
l'unanimité et énergiquement pour la continuation de la guerre 
jusqu'au jour où le Tout-Puissant couronnera de succès nos 
vaillantes troupes. 

Ce n'est pas le moment de parler de la paix après les batailles 
de Moukden et de Tsoushima. 

L'ennemi, enivré par ses succès, exigera assurément des con- 
ditions contraires à l'honneur de notre patrie. Cependant, il n'y 
a pas de raison de les lui accorder, car nous ne sommes pas 
réduits à cette extrémité. 

Le désastre de Tsoushima est certainement un triste événe- 
ment, mais il n'a aucun rapport avec notre vaillante armée, qui 
est dans un état brillant et enflammée du désir de se venger de 
l'ennemi en obtenant un succès qui, je l'espère, n'est pas loin. 

Les positions de nos troupes sont excellemment fortifiées. 

Le temps pluvieux m'a empêché de prendre l'offensive jusqu'à 



LES FAITS DE LA GUERRE 291 

présent, mais, maintenant que nos pertes de Moukden sont tout 
à fait réparées et que nos armées ont été renforcées par de nou- 
veaux corps venus d'Europe, je me sens en mesure de tenir tête 
avec succès aux efforts de l'ennemi. 

J'espère pouvoir, dans le courant de ce mois, prendre une 
offensive qui changera complètement la face des choses. 

Je vous le redis encore une fois, Votre Majesté peut avoir une 
entière confiance dans la force et la puissance de nos troupes, 
et notre position n'a aucun caractère critique qui puisse exiger 
la conclusion d'une paix dont les conditions seraient défavorables 
à la Russie. 

Gountchouline, 10 juin 1905. 

Généralissime : Liniévitch. 
Chefs d'armée : Kouropathine, Kaulbars, 
Batianof. 
Chef d'état-major : Sakharof. 

Généraux : Rennenkampf,Zaroubaief, 

BlLDERLING, LVOF, SaMSO- 

nof, Danilof, Korf, etc. 

Cette protestation n'a pas l'effet attendu, car, le lende- 
main de sa réception, le tsar déclare remercier le président 
Roosevelt de sa démarche et ne pas s'opposer à la réunion 
éventuelle de plénipotentiaires russes et japonais. 

Le 2 juillet, une note officielle du gouvernement de 
Washington déclare : 

La Russie et le Japon ont notifié à M. Roosevelt qu'ils ont 
nommé des plénipotentiaires qui se réuniront aussitôt que pos- 
sible après le 1 er août. 

Ces plénipotentiaires auront pleins pouvoirs pour négocier et 
conclure un traité qui sera soumis à la ratification de leurs 
gouvernements respectifs. 

Ces plénipotentiaires seront : du côté russe, le comte Moura- 
vieff et le baron Rosen ; du côté japonais, MM. Komura et 
Takahira. Il est possible que chaque puissance leur adjoigne un 
ou deux représentants. 

Le comte Mouravieff, ambassadeur de Russie à Rome, 
n'ayant pas accepté la mission qui lui était offerte, est 



292 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

finalement remplacé par M. Witte, dont la nomination est 
signée par le tsar à Péterhof le 13 juillet. 

Le 21 juillet, M. Witte, en route pour Washington, 
arrive à Paris. Le 22, il est reçu au quai d'Orsay par 
M. Rouvier, puis par le président de la République à 
l'Elysée. Le 3 août, les plénipotentiaires russes débarquent 
à New-York, ayant fait la traversée à bord du Kaiser- 
Wilhelm-der-Grosse . 

Le 5 août, les plénipotentiaires russes et japonais se 
rencontrent une première fois à Oystcr-Bay, à bord du 
yatch présidentiel May-Flower, où ont lieu les présenta- 
tions officielles. 

M. Roosevelt offre ensuite un lunch, à la fin duquel il 
prononce ces paroles historiques : 



Je propose un toast que je vous demande de porter avec moi 
debout et en silence. Il ne sera pas répondu à ce toast. Je bois 
au bien-être et à la prospérité des souverains et des populations 
des deux grandes nations dont les représentants se rencontrent 
aujourd'hui à ce bord. 

C'est mon désir le plus vif, ma prière la plus fervente, que, 
dans l'intérêt non seulement de ces deux grandes puissances, 
mais encore de l'humanité tout entière, une paix juste et 
durable puisse se conclure rapidement. 

Les plénipotentiaires se rendent à Portsmouth, où a lieu 
la conférence. 

La première séance pratique des négociations a lieu le 
mercredi 9 août. Elle est entièrement consacrée à l'échange 
et au contrôle des lettres de créances. 

Le 10 août, une note constate : 

Dans la séance du 10 août, la question des pleins pou- 
voirs a été réglée, de sorte qu'il n'y. a plus de difficultés à ce 
sujet. Après cela, les plénipotentiaires du Japon ont remis aux 
plénipotentiaires de Russie les conditions de paix par écrit. 
Il a été décidé que les plénipotentiaires russes se mettront à 
l'étude de cette question et donneront le plus vite possible une 



LES FAITS DE LA GUERRE 293 

réponse par écrit. Jusque-là, les conférences seront ajournées. 

On apprend bientôt que les plénipotentiaires japonais 
réclament l'exécution des conditions suivantes : 

1° Remboursement des frais de guerre, sans spécification 
de somme ; 

2° Cession de Sakhaline ; 

3° Cession au Japon du bail russe concernant la pénin- 
sule du Liao-Toung, y compris Dalny et Port-Arthur; 

4° Evacuation de la Mandchourie, reddition à la Chine 
de tous les privilèges acquis par la Russie dans cette pro- 
vince et reconnaissance du principe de la porte ouverte; 

5° Cession au Japon du chemin de fer de l'Est chinois, 
de Kharbine jusqu'à Port-Arthur; 

6° Reconnaissance par la Russie du protectorat japonais 
sur la Corée; 

7° Concession au Japon du droit de pêche dans les eaux 
du littoral sibérien, au nord de Vladivostok, jusqu'à la 
mer de Behring; 

8° Abandon par la Russie, au profit du Japon, de tous 
les navires de guerre russes internés dans les ports neutres 
d'Extrême-Orient ; 

9° Limitation des forces russes dans les eaux d'Extrême- 
Orient. 

Dans la séance du 14 août, les plénipotentiaires tombent 
d'accord sur trois questions : la reconnaissance du protecto- 
ratjaponaissur la Corée, l'évacuationde la Mandchourieetla 
cessiondu chemin de ferorientalchinoisau sud de Kharbine. 

Mais les Russes opposent un refus catégorique à la ces- 
sion de Sakhaline, au payement d'une indemnité de guerre, à 
l'abandon des navires russes internés en Extrême-Orient, à la 
limitation future des forces navales russes en Asie orientale. 

Le 17 août, un communiqué laconique constate, en 
effet, que, ne pouvant aboutir à une décision unanime, 
les plénipotentiaires ont décidé de noter au procès-verbal 
leurs divergences. 



294 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Le 18, les pourparlers sont suspendus pour trois jours, 
afin de permettre aux plénipotentiaires de prendre les ins- 
tructions de leurs gouvernements respectifs sur les ques- 
tions en litige. 

Le 19, appréhendant une rupture des négociations, 
M. Roosevelt fait appeler le baron de Rosen, auquel il 
remet, à l'adresse de M. Witte, le message suivant : 

Monsieur Serge Witte, je vous prie sérieusement de m'envoyer 
immédiatement le baron de Rosen avec toute autre personne en 
qui vous ayez une égale confiance, pour prendre un message à 
votre adresse. 

La séance qui devait avoir lieu le 22 est ajournée au 23 ; 
ce retard a sans doute pour objet de permettre à M. Witte 
de recevoir des instructions définitives de Saint-Péters- 
bourg. 

Un envoyé de M. Roosevelt, porteur d'un message, a 
une longue entrevue au Navy-Yard avec MM. Witte et de 
Rosen. L'opinion générale sur l'issue de la conférence reste 
très pessimiste. 

Le mercredi 23 août, après la signature des protocoles, 
les Japonais soumettent à M. Witte un moyen terme pour 
résoudre les questions litigieuses. Ce moyen, suggéré par 
M. Roosevelt, consiste en une sorte de compromis par 
lequel le Japon restituerait la moitié de Sakhaline, dont il 
est actuellement maître, moyennant une somme à débattre, 
somme qui correspondrait approximativement aux frais de 
guerre déboursés par le Japon, Cette combinaison est com- 
muniquée au tsar, dont on attend la réponse. 

Le 25 août, les séances de la conférence sont de nouveau 
suspendues. On assure que les pourparlers ont lieu mainte- 
nant directement entre M. Roosevelt et le tsar, par l'entre- 
mise du comte Lamsdorff et de M. Meyer. 

Le 27, on apprend d'Oyster-Bay que la Russie repousse 
définitivement les propositions du président Roosevelt. 

Les termes de la dernière proposition de M. Roosevelt ne 



LES FAITS DE LA GUERRE 295 

sont pas rendus publics, mais on sait que la Russie refuse 
de payer une indemnité de quelque chiffre que ce soit, et 
sous quelque forme que ce soit. Néanmoins, les négociations 
ne sont pas rompues, les Japonais paraissant décidés à 
faire des concessions sur le chiffre de l'indemnité réclamée. 
Les pourparlers traînent ensuite en longueur; des ajour- 
nements successifs sont demandés par les plénipotentiaires 
japonais, qui attendent des ordres de Tokyo. M. Takahira 
a une entrevue personnelle avec M. Witte, qui accepte une 
nouvelle remise. On conserve cependant peu d'espoir 
d'arriver à un accord. Une réunion des ministres et anciens 
hommes d'Etat a lieu à Tokyo pour discuter des négo- 
ciations actuellement en cours à Portsmouth. 

L'opinion universelle, tendue par ces ajournements 
successifs des négociations et par les bruits de rupture, est 
puissamment émue. Tout accord semblant irréalisable, la 
rupture paraît imminente, quand, le mardi 29, un coup de 
théâtre soudain se produit. La paix, impossible la veille, 
devient un fait accompli, les Japonais ayant renoncé à leur 
intransigeance primitive et abandonnant successivement 
leurs prétentions. 

Ce revirement complet est dû en grande partie à la 
pression et à l'insistance du président Roosevelt auprès des 
deux parties, puis à l'influence dans la coulisse de la diplo- 
matie anglaise. L'abandon fait par les Japonais incline, assez 
naturellement d'ailleurs, M. Witte à exulter. Il déclare : 

C'est une paix honorable. La Russie n'a rien cédé de contraire 
à l'honneur et aux intérêts russes. 

Les Japonais avaient demandé le chemin de fer de l'Est chinois 
jusqu'à Kliarbine, mais j'ai insisté pour que la concession s'arrêtât 
à Kuen-Tchen-Si, point très au sud de Kharbine. J'ai obtenu 
gain de cause. 

Les Japonais ont demandé la limitation de nos forces navales 
en Extrême-Orient. J'ai refusé. Ils ont cédé. 

Ils ont aussi cédé sur la question de nos navires internés dans 
les ports neutres. 



206 LE MONDE ET LA GUERUE R U SSO-J A PO N AI S K 

Ils ont réclamé la cession de Sakhaline. J'ai consenti à en aban- 
donner la moitié, moitié peu importante pour nous. Sur ce point 
encore, mes idées ont triomphé. 

Enfin, les Japonais ont réclamé une indemnité que j'ai refusée. 
Ils ont alors demandé le remboursement des frais de guerre. Et, 
en présence d'un nouveau refus, ils ont offert de nous revendre, 
fort cher, une partie de Sakhaline. A toutes ces réclamations, j'ai 
répondu que la Russie ne payerait rien. Et la Russie a encore eu 
gain de cause. Tout le monde m'avait conseillé de donner de 
l'argent aux Japonais, M. Roosevelt, la France, l'Angleterre, 
l'Amérique; même, en Russie, beaucoup de mes compatriotes; 
mais j'ai tenu ferme. 

Je ne pensais pourtant pas que le Japon céderait sur ce point 
capital pour lui, alors surtout qu'il avait déclaré hautement ne 
vouloir rien entendre. Aussi, ma surprise et ma joie ont-elles été 
aussi grandes que la votre lorsque M. Komura m'a dit : « C'est 
une affaire entendue. » 

Les délégués réclament de leur gouvernement respectif 
la conclusion d'un armistice. 

La conclusion de la paix est universellement accueillie 
avec une intense satisfaction. On est unanime à reporter 
sur le président Roosevelt l'heureux dénouement de la 
conférence dont il a été non seulement l'instigateur, mais 
où il a joué le principal rôle. Il reçoit du président 
Loubet le télégramme suivant : 

La Bégude. 

Votre Excellence vient de rendre à l'humanité un service 
éminent, dont je vous félicite de tout cœur. La République 
française se réjouit du rôle que sa sœur américaine a joué dans 
cet événement historique. 

Guillaume II et Edouard VII lui adressent également 
leurs félicitations. 

Les plénipotentiaires russes eux-mêmes envoient à 
M. Roosevelt la dépêche qui suit : 

Nous avons l'honneur de vous informer que nous sommes 
arrivés à une entente avec les plénipotentiaires du Japon. 



LES FAITS DE LA GUERRE 297 

C'est à vous que l'histoire attribuera la gloire de la généreuse 
initiative qui a amené la réunion de cette conférence, dont les 
travaux, maintenant, se termineront probablement par la con- 
clusion dune paix honorable pour les deux pays. 

Signé : Witté, de Kosen. 

Le 30 août, comme suite à la conclusion de la paix, 
M. Loubet félicite le tsar en lui envoyant le télégramme 
suivant : 

Le Président de la République française à Sa Majesté l'Empereur 
de Russie, Tsarkoé-Sélo. 

J'adresse à Votre Majesté mes vives félicitations pour le grand 
événement que sa haute sagesse a permis d'accomplir. 

La France, alliée à la Russie, est heureuse de voir terminer 
par une paix si honorable une guerre illustrée par tant d'actions 
héroïques. 

M. Loubet reçoit cette réponse, dont on peut noter la 
froideur et la brièveté : 

Pétersbourg, palais Alexandra, 
31 août, 10 h. 30 matin. 

.4 Son Excel'ence M. Emile Loubet, président de la République 
française, Paris. 

Très sensible aux sentiments exprimés dans votre télégramme 
d'hier, je vous en remercie sincèrement. 

Nicolas. 

A Tokyo, les conditions dans lesquelles la paix est conclue 
excitent un mécontentement général. A Porlsmouth, les 
plénipotentiaires nippons sont très abattus. Au Japon, la 
totalité de la presse manifeste son indignation et son 
désappointement tout à la fois. Elle demande pourquoi le 
vainqueur s'est montré si conciliant et le vaincu si arro- 
gant. Le Iorozu-Shimpo notamment déclare « que seule 
une intervention rapide de la nation empêchera une honte 
nationale qui ternirait et rendrait vaines les brillantes vic- 
toires remportées sur terre et sur mer » . 



298 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

En Russie, au contraire, les conditions sont générale- 
ment bien accueillies. 

Le 3 septembre, le tsar adresse à l'armée de Mandchou- 
ric la proclamation suivante : 

Ma chère armée, toujours prête à se sacrifier, a soutenu en 
Mandchou rie l'assaut d'un ennemi numériquement supérieur, 
pas à pas, pendant dix-neuf mois, en résistant opiniâtrement à 
sa marche en avant. 

L'armée organisée sous nos ordres et renforcée par des troupes 
envoyées de Russie est aujourd'hui plus nombreuse et plus forte 
qu'elle ne l'était auparavant; elle est prête non seulement à 
repousser l'ennemi, mais encore à lui infliger une défaite signa- 
lée. Moi et toute la Russie sommes persuadés de la force de 
notre glorieuse armée et savons qu'elle est prête à se sacrifier 
pour les intérêts de la patiie. 

Cependant, mes devoirs envers ma conscience et envers le 
peuple que Dieu a confié à mes soins m'ordonnent de ne pas 
exposer à de nouvelles épreuves la valeur des Russes chers à 
mon cœur et de ne pas leur faire subir de nouveau, pour une 
durée indéfinie, les maux de la guerre, simplement afin de con- 
server la moitié d'une île éloignée que le Japon nous céda en 
1875. J'ai accepté les conditions préliminaires de paix en 
échange d'obligations prises à l'égard de cette île. 

Les troupes russes ont fourni dans cette guerre sanglante des 
preuves répétées de leur valeur, de leur dévouement à la patrie. 

Communiquez ceci à ma chère armée. Qu'elle sache que moi 
et la Russie nous apprécions à leur prix les sacrifices quelle a 
faits dans cette lutte difficile. 

Nicolas. 

Les secrétaires de la conférence travaillent activement à 
la transcription du traité, qui contient dix-sept articles. Il 
est rédigé en anglais et en français pour être ensuite sou- 
mis à la signature des plénipotentiaires, qui a lieu le mardi 
5 septembre, à trois heures, dans une salle du dépôt de la 
marine, à Portsmouth. 

Le traité de paix est signé par M. Witte et le baron de 
Rosen pour la Russie, par le baron Komuraet M. Takahira 
pour le Japon. Le traité doit être ratifié dans les cinquante 



LES FAITS DK LA GUERRE 299 

jours par les souverains des deux puissances, mais les hos- 
tilités sont dès ce jour terminées. 

Le 7 septembre, les dépêches retardées par la censure 
apportent la nouvelle de graves désordres survenus à Tokyo 
dès que fut connue la signature du traité de paix. Les 
ministères sont attaqués, un est incendié. La foule lapide 
la police qui charge. H y a plusieurs tués et plus de cinq 
cents blessés. L'état de siège doit être proclamé. Au cours 
des désordres, plusieurs églises catholiques sont sacca- 
gées et incendiées. Le calme n'est rétabli qu'avec peine. 
Le 9 septembre, au cours d'une réunion du parti progres- 
siste, une motion de blâme très vive est votée à l'adresse 
du gouvernement, pour avoir conclu une paix qualifiée 
d'humiliante. 

Le comte Okuma, qui, malade, ne peut assister à la 
réunion, se fait représenter par M. Osiki. 

L'Assemblée adopte la motion suivante : 

La paix conclue par nos plénipotentiaires est contraire aux 
intérêts nationaux et constitue, pour le Japon, une véritable 
humiliation. De cela, le gouvernement est responsable. 

L'impuissance de la police qui eut pour résultat la proclama- 
tion de la loi martiale, la suppression du droit de réunion, qui 
est garanti par la Constitution, sont, d'autre part, des faits 
comme il ne s'en était pas encore produit depuis la fondation du 
gouvernement constitutionnel, et de cela encore le cabinet est 
responsable. 

Le 10 septembre, en Mandchourie, un parlementaire 
japonais, précédé d'un drapeau blanc et accompagné de 
cinquante soldats, se présente près du poste de Ghemufer, 
et remet à l'officier russe qui est allé à sa rencontre une 
lettre du maréchal Oyama adressée au général Liniévitch. 

Dans cette lettre, le maréchal Oyama envoie ses saluta- 
tions et ses félicitations au général Liniévitch à l'occasion 
de la conclusion de la paix et de la fin de la guerre; il le 
prie en même temps de nommer un plénipotentiaire russe 
pour résoudre les questions concernant l'armistice; de son 



300 l.E MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

côté, le maréchal Oyama nomme, comme plénipotentiaire, 
le général Fukushima, et il propose, comme lien de ren- 
contre pour les plénipotentiaires, la station de Chakhedza. 
Le 14 septembre, en Mandchonrie, le protocole de l'armis- 
tice est signé par le général Orenovitch et le prince 
Fnkoshima. 

Il se compose des six paragraphes suivants : 

1° Vne certaine distance (zone de démarcation) sera fixée 
entre les fronts des armées des deux puissances en JMandchou- 
rie, aussi bien que dans la région du Toumen. 

2° Les forces navales d'un des belligérants ne bombarderont 
pas le territoire appartenant à l'autre ou occupé par lui. 

3 1 Les prises maritimes ne seront pas suspendues par l'armistice. 

4° Pendant la durée de l'armistice, de nouveaux renforce- 
ments de troupes ne devront pas être envoyés sur le territoire de 
la guerre. Ceux qui sont déjà en route ne devront pas être 
envoyés au nord de Moukden, du côté du Japon, ni au sud de 
Kbarbine, du côté de la Russie. 

5° Les commandants des armées et des flottes des deux puis- 
sances détermineront d'un commun accord les conditions de l'ar- 
mistice en conformité avec les clauses ci-dessus énoncées. 

6° Les deux gouvernements donneront des ordres à leurs 
commandants d'armée, immédiatement après la signature du 
traité de paix, afin de mettre ce protocole en exécution. 

Au Japon, les démonstrations contre le traité de paix 
continuent. Les assemblées adoptent de nombreuses résolu- 
tions condamnant le traité. On ne signale plus cependant 
aucun désordre grave. 

Le 18 septembre, M. Witte, venant d'Amérique, arrive à 
Cherbourg. 

Le 21 septembre, une conférence a lieu, dans la baie de 
Korniloff, entre l'amiral russe Jessen et l'amiral japonais 
Schimamoura. Cette conférence, qui dure cinq heures, a 
pour but d'élaborer les conditions de l'armistice en mer. 

Les deux amiraux arrêtent la ligne de démarcation bor- 
nant les rayons de navigation; ils décident également l'in- 
terdiction de la contrebande de guerre. 



LES FAITS DE LA GUERRE 301 

Le 10 octobre, le ïïlessager de l'empire public le texte 
suivant du rescrit impérial conférant le titre de comte à 
M. Wittc : 

Comte Serge Julievitch, toujours soucieux des progrès paci- 
fiques de la Russie, j'ai consenti à accepter les propositions du 
président des États-Unis, relativement à une entrevue entre des 
plénipotentiaires russes et japonais, pour rechercher la possibilité 
de mettre enfin un terme à toutes les calamités et à toutes les 
horreurs d'une guerre dont la prolongation entraînait des sacri- 
fices multiples et douloureux de chaque coté. 

Ma confiance vous a chargé de vous rendre aux Etats-Unis, en 
qualité de mon premier plénipotentiaire, avec le mandat formel, 
dans le cas où les propositions japonaises seraient acceptables, 
d'entamer des pourparlers sur les bases tracées par moi après 
l'examen détaillé des propositions préalablement soumises à mon 
acceptation; vous deviez alors procéder à l'élaboration définitive 
du traité de paix. 

Vous avez brillamment accompli la tâche qui vous était confiée, 
en défendant fermement la dignité de la Russie sur le terrain des 
conditions acceptables et en démontrant à nos adversaires que 
tout ce qui pouvait blesser la conscience patriotique du peuple 
russe ou porter atteinte aux intérêts vitaux du pays ne devait 
pas souffrir de discussion. Et ainsi, tout en faisant état et en 
tenant compte des succès remportés par les Japonais, vous avez 
décliné et vous avez définitivement fait écarter tout payement 
d'une indemnité, sous quelque forme qu'elle se présentât, en 
remboursement des frais d'une guerre que la Russie n'avait point 
commencée. Vous n'avez de même consenti à la rétrocession au 
Japon que de la partie méridionale de l'île Sakhaline, dont la 
propriété entière lui appartenait jusqu'en 1875. 

De cette manière, l'œuvre du rétablissement de la paix en 
Extrême-Orient fut accomplie pour le bien général. 

Appréciant hautement le savoir, les capacités et l'expérience 
d'homme d'État que vous avez déployés, et voulant récompenser 
ces grandes qualités et le mérite de tout premier ordre que vous 
avez consacré au service de la patrie, je vous confère la dignité 
de comte de l'empire russe. 

Je vous reste invariablement bienveillant- 

Nicolas. 

Le 14 octobre, le baron de Rosen et M. Takahira reçoi- 



302 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

reçoivent des télégrammes les informant que leurs souve- 
rains respectifs ont signé un exemplaire du traité de paix. 

Dès que la nouvelle est notifiée au département d'État, 
celui-ci câble immédiatement à son chargé d'affaires à 
Saint-Pétersbourg d en faire part au ministère des affaires 
étrangères de Russie. 

Ces formalités sont considérées comme équivalant à un 
échange de ratifications. L'armistice prend fin et la guerre 
est officiellement terminée. 

Le 16 octobre, le traité de paix étant ratifié, les gouver- 
nements russe et japonais en publient le texte intégral. 

Le Traité de Portsmouth. 

Sa Majesté l'empereur du Japon d'une part, et Sa Majesté 
l'empereur de toutes les Russies d'autre part, animés du désir 
de rendre les bienfaits de la paix à leurs pays et à leurs peuples, 
ont résolu de conclure un traité de paix, et ont à cet effet 
désigné leurs plénipotentiaires, notamment : 

Sa Majesté l'empereur du Japon : Son Excellence le baron 
Komura Jutaro Jusamni, grand-cordon de l'ordre impérial du 
Soleil-Levant, son ministre des affaires étrangères, et Son Excel- 
lence M. Takabira Kogoro Jusamni, grand-cordon de l'ordre 
impérial du Trésor-Sacré, son envoyé extraordinaire et ministre 
plénipotentiaire aux États-Unis d'Amérique; 

Et Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies : Son Excel- 
lence M. Serge Witte, son secrétaire d'État et président du 
comité des ministres de l'empire de Russie, et Son Excellence le 
baron Roman de Rosen, maître de la cour impériale de Russie 
et son ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire aux États- 
Unis d'Amérique; 

Qui, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, lesquels ont 
été reconnus être en bonne et due forme, ont conclu les articles 
suivants : 

Article premier. — Il y a désormais paix et amitié entre 
Leurs Majestés l'empereur du Japon et l'empereur de toutes les 
Russies, et entre leurs États et sujets respectifs. 

Art. 2. — Le gouvernement impérial russe, reconnaissant que 
le Japon possède en Corée des intérêts prépondérants, politiques, 
militaires et économiques, s'engage à s'abstenir de toute opposi- 



LES FAITS DE LA GUERRE 303 

tion ou intention au sujet des mesures de bons conseils, de pro- 
tection et de contrôle que le gouvernement impérial du Japon 
peut juger nécessaire de prendre en Corée. 

Il est convenu que les sujets russes en Corée seront traités 
exactement de la même manière que les sujets ou citoyens des 
autres puissances étrangères, c'est-à-dire qu'ils seront placés sur 
le même pied que les sujets ou citoyens de la nation la plus 
favorisée. 

Il est aussi entendu qu'afin d'éviter toutes causes de malen- 
tendus, les deux hautes parties contractantes s'abstiendront sur 
la frontière russo-coréenne de prendre aucune mesure militaire 
qui puisse menacer la sécurité du territoire russe ou coréen. 

Art. 3. — Le Japon et la Russie s'engagent mutuellement : 

1° A évacuer complètement et simultanément la Mandchourie, 
à l'exception du territoire affecté par le bail de la péninsule du 
Liao-Toung. conformément aux clauses de l'article additionnel 
premier annexé à ce traité; 

2° A rétrocéder entièrement et complètement à l'administra- 
tion de la Chine toutes les parties de la Mandchourie actuelle- 
ment occupées, ou sous le contrôle des troupes japonaises, ou à 
l'exception des territoires ci-dessus mentionnés. 

Le gouvernement impérial de Russie déclare n'avoir en Mand- 
chourie aucun avantage territorial, ni aucune concession préfé- 
rentielle ou exclusive au détriment de la souveraineté chinoise 
ou incompatible avec le principe des facilités égales. 

Art. 4. — Le Japon et la Russie s'engagent réciproquement à 
ne pas porter obstacle aux mesures générales communes à toutes 
les puissances que la Chine pourrait prendre pour le développe- 
ment du commerce et de l'industrie de la Mandchourie. 

Art. 5. — Le gouvernement impérial de Russie transfère et 
assigne au gouvernement impérial du Japon, avec le consente- 
ment du gouvernement de la Chine, le bail de Port-Arthur- 
Ta-lien-Wan, et du territoire adjacent, les eaux territoriales et 
tous les droits, privilèges et concessions connexes ou inclus dans 
ledit bail. 

Il transfère également et assigne au gouvernement impérial 
du Japon tous les travaux publics et propriétés situés dans le 
territoire affecté par le bail ci-dessus mentionné. 

Les deux hautes parties contractantes s'engagent mutuelle- 
ment à obtenir le consentement du gouvernement chinois men- 
tionné dans la stipulation précédente. 

Le gouvernement impérial du Japon s'engage de son côté à ce 



304 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

que les droits de propriété des sujets russes dans le territoire 
auquel il est fait allusion ci-dessus seront parfaitement respectés. 

Art. 6. — Le gouvernement impérial de Russie s'engage à 
transférer et à assigner au gouvernement impérial du Japon, 
sans compensation, et avec le consentement du gouvernement 
chinois, la voie ferrée entre Ghang-Glioun (Kouan-Chang-Zu) et 
Port-Arthur, et tous ses embranchements, ainsi que tous les 
droits, privilèges et propriétés s'y rattachant dans cette région, 
de même que toutes les mines de charbon situées dans ladite 
légion, appartenant à la voie ferrée, ou exploitées pour son bon 
fonctionnement. 

Les deux hautes parties contractantes s'engagent mutuellement 
à obtenir le consentement du gouvernement de la Chine men- 
tionné dans la stipulation précédente. 

Art. 7. — Le Japon et la Russie s'engagent à exploiter leurs 
voies ferrées respectives en Mandchourie exclusivement dans un 
but commercial et industriel, et en aucune façon dans un but 
stratégique. 

Il est entendu que cette restriction ne s'applique pas à la voie 
ferrée située dans le territoire affecté par le bail de la péninsule 
du Liao-Toung. 

Art. 8. — Les gouvernements impériaux du Japon et de 
Russie, en vue d'encourager et de faciliter les rapports et le 
trafic, concluront aussitôt que possible une convention distincte 
pour le fonctionnement parallèle des services de leurs voies fer- 
rées en Mandchourie. 

Art. 9. — Le gouvernement impérial de Russie cède au gou- 
vernement impérial du Japon, à perpétuité et en toute souverai- 
neté, la partie méridionale de l'île de Sakhaline, toutes les iles 
adjacentes, les travaux publics et propriétés qui s'y trouvent. 

Le 50 e degré de latitude nord est adopté comme frontière 
septentrionale du territoire cédé. 

La délimitation exacte de ce territoire sera déterminée con- 
formément aux clauses de l'article 2 additionnel annexé à ce 
traité. 

Le Japon et la Russie s'engagent mutuellement à ne cons- 
truire dans leurs possessions respectives de l'île de Sakhaline ou 
dans les îles adjacentes aucune fortification ou aucun autre 
ouvrage militaire semblable 

Ils s'engagent aussi respectivement à ne prendre aucune 
mesure militaire de nature à entraver la libre navigation des 
détroits de La Pérouse et de Tartarie. 



LES FAITS DE LA GUERRE 303 

Art. 10. — Les sujets russes habitant le territoire cédé au 
Japon auront la faculté de vendre leurs biens réels et de rega- 
gner leur pays; mais, s'ils préfèrent resterdans le territoire cédé, 
ils seront maintenus et protégés dans le plein exercice de leurs 
industries et droits de propriété, à la condition de se soumettre 
aux lois et à la juridiction japonaises. 

Le Japon aura toute liberté de retirer le droit de rési- 
dence, ou de déporter de ses territoires tout habitant frappé de 
déchéance politique ou administrative. Il s'engage cependant à 
ce que les droits de propriété de ces habitants soient pleinement 
respectés. 

Art. II. — La Russie s'engage à s'entendre avec le Japon 
pour accorder aux sujets japonais les droits de pêcheries le long 
des côtes des possessions russes dans les mers du Japon, 
d'Okhotsk et de Behring. 

Il est entendu que l'engagement ci-dessus n'affectera pas les 
droits appartenant déjà aux sujets russes ou étrangers dans cette 
région. 

Art. 12. — Le traité de commerce et de navigation entre le 
Japon et la Russie ayant été annulé par la guerre, les gouverne- 
ments impériaux du Japon et de la Russie s'engagent à adopter 
comme base de leurs relations commerciales, en attendant la 
conclusion d'un nouveau traité de commerce et de navigation 
sur les bases du traité qui était en vigueur avant la guerre 
actuelle, le système de traitement réciproque sur le pied de la 
nation la plus favorisée, ce qui comprend les droits d'importa- 
tion et d'exportation, les formalités de douane, les droits de 
transit et de tonnage, et l'administration et le traitement des 
agents, sujets et navires d'un pays dans le territoire de l'autre. 
Art. 13. — Aussitôt que possible après que le traité actuel 
sera entré en vigueur, tous les prisonniers de guerre seront 
réciproquement rendus. 

Les gouvernements impériaux du Japon et de Russie désigne- 
ront chacun un commissaire spécial, qui sera chargé de recevoir 
les prisonniers. 

Tous les prisonniers aux mains d'un des gouvernements seront 
livrés au commissaire de l'autre gouvernement ou à son repré- 
sentant dûment autorisé, et reçus par lui en nombre tel et dans 
tel port de l'État qui effectuera la remise qu'ils seront désignés 
à l'avance par ce dernier Etat aux commissaires de la puissance 
à qui seront destinés les prisonniers. 

Chacun des gouvernements du Japon et de Russie présentera 

20 



306 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

à l'autre, aussitôt que possible après que la remise des prison- 
niers aura été terminée, une déclaration des dépenses directes 
subies par lui pour le soin et le maintien des prisonniers, depuis 
a date de la capture ou de la reddition jusqu'à celle de la mort 
ou de la remise. 

La Russie s'engage à rembourser au Japon, aussitôt que pos- 
sible après l'échange des déclarations ci-dessus, la différence 
entre le montant des sommes déboursées par le Japon et le mon- 
tant des sommes déboursées par la Russie. 

Art. 14. — Le présent traité sera ratifié par Leurs Majestés 
l'empereur du Japon et l'empereur de toutes les Russies. Cette 
ratification sera, avec aussi peu de retard qu'il est possible, et 
dans tous les cas pas plus tard que cinquante jours à partir de 
la date de la signature du traité, annoncée aux gouvernements 
impériaux du Japon et de Russie, respectivement par l'intermé- 
diaire du ministre de France à Tokyo, et par l'ambassadeur des 
États-Unis à Saint-Pétersbourg. A partir de la date de la dernière 
de ces déclarations, le traité entrera en vigueur dans toutes ses 
parties. 

L'échange formel des ratifications aura lieu à Washington 
aussitôt que possible. 

Art. 15. — Le traité actuel sera signé en double, en français 
et en anglais. Les textes en seront absolument conformes; mais, 
en cas de contestation dans l'interprétation, le texte français 
fera foi. 

Conformément aux clauses des articles 3 et 9 du traité de paix 
entre le Japon et la Russie, les plénipotentiaires soussignés ont 
conclu les articles additionnels suivants : 

1° Relativement à l'article 3, les gouvernements impériaux du 
Japon et de Russie s'engagent mutuellement à commencer le 
retrait de leurs forces militaires des territoires de Mandchourie, 
simultanément et immédiatement après que le traité de paix 
entrera en vigueur; et, dans une période de dix-huit mois à 
partir de cette date, les armées des deux puissances seront com- 
plètement retirées de la Mandchourie, à l'exception du territoire 
pris à bail de la péninsule du Liao-Toung. 

Les forces des deux puissances occupant les positions de pre- 
mière ligne seront les premières retirées. 

Les hautes parties contractantes se réservent le droit de main- 
tenir des gardes pour assurer la protection de leurs voies ferrées 
respectives en Mandchourie. 

Le nombre de ces gardes ne devra pas dépasser quinze par 



LES FAITS DE LA GUERRE 307 

kilomètre ; en se basant sur ce chiffre maximum, les com- 
mandants des armées japonaise et russe fixeront d'un commun 
accord le nombre des gardes à employer, en fixant ce nombre 
à un chiffre aussi bas que possible pour les besoins de la nation. 

Les commandants des forces japonaises et russes en Mand- 
chourie s'entendront sur les détails de l'évacuation, conformé- 
ment aux principes ci-dessus, et prendront d'un commun accord 
les mesures nécessaires pour l'évacuation aussitôt que possible, 
et dans tous les cas pas plus tard que dans la période de dix- 
huit mois. 

2° Relativement à l'article 9 : 

Aussitôt que possible après que le traité actuel sera entré en 
vigueur, une commission de délimitation, composée d'un nombre 
de membres égal qui seront nommés respectivement par les deux 
hautes parties contractantes, devra sur les lieux fixer d'une 
façon permanente la frontière exacte entre les possessions japo- 
naises et russes dans l'île de Sakhaline. 

La commission devra, autant que les considérations topogra- 
phiques le permettront, suivre le 50 e parallèle de latitude nord 
comme ligne de frontière, et, en cas d'écarts de cette ligne sur 
tous les points qui seront nécessaires, une compensation sera 
faite par des écarts identiques sur d'autres points. 

Ladite commission devra également préparer une liste des- 
criptive des îles adjacentes comprises dans la cession. 

Enfin, la commission devra préparer et signer des cartes 
indiquant la frontière des territoires cédés. 

Le travail de la commission sera soumis à l'approbation des 
hautes parties contractantes. 

Les articles additionnels ci-dessus doivent être considérés 
comme ratifiés en même temps que la ratification du traité de 
paix auquel ils sont annexés. 

Portsmouth, le 5 e jour du 9 e mois de la 38 e année de meiji, 
correspondant au 23 août (5 septembre) 1905. 

En foi de quoi, les plénipotentiaires respectifs ont signé et 
apposé leur sceau au présent traité de paix. 

Fait à Portsmouth (New-Hamsphire), le 5 e jour du 
9 e mois de la 38* année de meiji, correspondant 
au 23 août (5 septembre) 1905. 

A l'occasion de la publication du traité de Portsmouth, 



308 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

le mikado adressa à son peuple cette proclamation vrai- 
ment admirable : 

Nous avons toujours considéré comme un principe fonda- 
mental de notre politique internationale de maintenir la paix 
dans l'Est et d'assurer la sécurité de notre empire. La poursuite 
de ce but élevé a toujours dicté notre conduite ; mais, l'année 
dernière, la nécessité d'assurer notre propre existence nous a 
malheureusement contraint à entrer en guerre avec la Russie. 

Depuis le commencement de la guerre, notre armée et notre 
marine ont amplement assuré la défense du pays à l'intérieur 
et ont supporté des privations de toutes sortes dans la campagne 
à l'étranger. Elles ont ainsi remporté de glorieux succès. 

Nos fonctionnaires civils, de concert avec notre Diète, se sont 
acquittés de leurs devoirs conformément à notre volonté. 

Toutes les mesures nécessaires à la poursuite de la guerre et 
à l'administration des affaires intérieures et étrangères ont été 
prises. La situation exigeait que notre peuple fût frugal et 
prudent. Il a supporté de bon cœur le fardeau des dépenses 
nationales et a généreusement contribué aux frais de la guerre 
en prêtant ainsi son concours unanime au maintien du prestige 
et de la dignité de l'Etat. 

Ce résultat est dû en grande partie aux esprits de nos ancêtres, 
ainsi qu'au dévouement de nos fonctionnaires civils et mili- 
taires et au patriotisme et à l'abnégation de tous. 

Après vingt mois de guerre, la situation de l'empire et les 
intérêts du pays se trouvent consolidés, et, comme nous n'avons 
jamais montré de défaillance dans notre désir que la paix soit 
maintenue, il est contraire à notre volonté que notre peuple soit 
soumis sans nécessité aux horreurs de la guerre. Aussi, lorsque 
le président des États-Unis, dans l'intérêt de la paix et de 
l'humanité, suggéra aux gouvernements de la Russie et du 
Japon qu'ils devraient s'entendre sur les conditions de paix, 
appréciant pleinement sa bonté et sa bonne volonté, nous avons 
accepté sa suggestion, et au moment convenable nous avons 
désigné des plénipotentiaires chargés de conférer avec les plénipo- 
tentiaires de la Russie. Les plénipotentiaires des deux puissances 
s'étant réunis et ayant conféré fréquemment, les plénipoten- 
tiaires russes ont accepté les propositions de nos plénipotentiaires 
qui étaient essentielles, ayant pour objet le but poursuivi par la 
guerre et le maintien de la paix dans l'Est. Ils ont ainsi manifesté 
la sincérité de leur désir de conclure la paix. Nous avons examiné 



LES FAITS DE LA GUERRE 309 

les conditions convenues d'accord entre les plénipotentiaires, et, 
les ayant jugées en conformité entière avec notre volonté, nous 
les avons acceptées et ratifiées. 

Ayant ainsi obtenu la paix et la gloire, nous sommes heureux 
d'invoquer la bénédiction des esprits de nos ancêtres et d'être 
en mesure de léguer le fruit de ces hauts faits à notre pos- 
térité. 

Notre plus ardent désir est de partager la gloire avec notre 
peuple et de jouir pendant longtemps des bienfaits de la paix 
avec toutes les nations. La Russie est de nouveau l'amie du 
Japon, et nous désirons sincèrement que les relations de bon 
voisinage maintenant rétablies deviennent intimes et cor- 
diales. 

A notre époque de progrès ininterrompus, on doit faire des 
efforts incessants pour améliorer l'administration des affaires de 
la nation, tant intérieures qu'extérieures, tandis que l'efficacité 
militaire doit être maintenue dans toute sa force, même en 
temps de paix. Il faut s'efforcer d'atteindre le succès dans le 
domaine pacifique, de sorte que, d'une façon correspondante à 
sa puissance, la prospérité de la nation puisse être maintenue et 
son progrès permanent assuré. 

Nous mettons fortement nos sujets en garde contre toute 
manifestation de vaine fierté, et nous leur ordonnons de se livrer 
à leurs occupations ordinaires et de faire tous leurs efforts 
pour consolider l'empire. 

Le traité de Portsmouth termine la plus longue guerre 
des temps modernes. Elle fut aussi la plus coûteuse. D'après 
des évaluations, qui ne présentent pas d'ailleurs de garan- 
ties absolues, les Russes auraient dépensé de cinq à six 
milliards et les Japonais de trois à quatre. La Russie a 
émis pour 1.475 millions d'emprunts. Le Japon a demande 
2.050 millions aux marchés de Londres et de New-York, 
sans parler des emprunts intérieurs. 

Quant aux pertes en hommes et en matériel, il est extrême- 
ment difficile de les apprécier encore avec une exactitude 
même relative. Les renseignements que nous possédons 
sont fragmentaires, sujets à caution et très incomplets. 

Il est donc clair que les chiffres ci-dessous, qui furent 



310 



LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



publiés par les journaux, ne peuvent être considérés que 
comme très approximatifs. 

PERTES DES ARMÉES DE TERRE 

RUSSES 

Batailles. Tués et blessés. Prisonniers. Canons 

Kalientze 2.500 350 28 

Nanchan 2.000 400 52 

Vafangou 5.000 300 15 

Liao-Yang 30.000 

Gha-Ho 70.000 ». il 

Hei-Kou-Taï 10.000 

Moukden 110.000 40.000 40 

Port-Arthur 20.000 30.000 546 

249.500 71.050 692 

JAPONAIS 

Batailles. Tués et blessés. Prisonniers. Canons 

Kalientze 900 »» »» 

Nanchan 5.000 

Vafangou 1 . 500 » » 

Liao-Yang 50.000 

Gha-TIo 30.000 »> 12 

Hei-Kou-Taï 9 .000 300 

Moukden 60.000 ». 3 

Port-Arthur 70 à 100.000 

230.000 environ 300 15 

La répartition des pertes dans les guerres précédentes 
donnait environ un tué pour cinq ou six blessés. On pen- 
sait que le perfectionnement de l'armement réduirait cette 
proportion. Il n'en a rien été, car les attaques de nuit et 
les corps à corps se sont multipliés, et la lutte a eu^un 
caractère d'acharnement extraordinaire. 

FLOTTES 



14 cuirassés, dont 3 ont été pris. 

5 croiseurs cuirassés, dont 5 ont été renfloués. 

6 croiseurs protégés (le reste a coulé). 
3 gardes-côtes. 






LES FAITS DE LA GUERRE 311 

Une vingtaine de contre-torpilleurs et canonnières (à peu près 700 mil- 
lions). 

4.000 morts; 7.000 prisonniers. 



2 cuirassés. 

2 croiseurs cuirassés (environ 100 millions). 

En tout, 2.000 hommes de pertes. 



CHAPITRE IV 

AUTOUR DE LA GUERRE 

I. — L'attaque de Port-Arthur et le droit des gens. 

La protestation du gouvernement russe; l'opinion de M. de Martens; 
réponse aux arguments russes par un diplomate japonais. — Comment 
les Russes ont été sur le point, en 1895, d'attaquer à l'improviste la 
flotte japonaise. — L'argument militaire : la théorie du grand état- 
major allemand formulée par le colonel Von Bernhardi. 

IL — La Corée durant la guerre. 

Une circulaire russe signale dès le début la violation des règles de la neu- 
tralité commise par les Japonais. — Comment un communiqué japo- 
nais répond aux accusations russes. — Texte du protocole signé à 
Séoul le 23 février 1904 entre le Japon et la Corée. 

III. — La neutralité de la Chine. 

Les États-Unis proposent aux puissances, dès le début de la guerre, de 
respecter la neutralité et l'intégrité de la Chine. — La Chine répond 
en décidant d'observer une stricte neutralité. — Le Japon, dans une 
note officielle, prétend qu'il a conseillé à la Chine de prendre cette atti- 
tude. — Les avantages de la tactique japonaise. 

IV. — L'incident de Hull. 

Texte du rapport de la Commission internationale d'enquête. 

V. — Le Japon et les prisonniers de guerre. 

L'adhésion du Japon aux conventions humanitaires d'Occident. — Le 
règlement japonais du 19 février 1904 relatif aux prisonniers de guerre. 
— Comparaison de ces instructions avec la convention de La Haye. — 
Règlement relatif à la poste en ce qui concerne les prisonniers de 
guerre. — Règlement relatif aux mandats-poste des prisonniers de 
guerre. — Ordonnance du 27 février sur l'entretien des prisonniers de 
guerre. — Ordonnance du 21 février créant un bureau de renseigne- 
ments sur les prisonniers de guerre. 

VI. — Les sujets russes au japon pendant la guerre. 
Instructions du ministre de l'intérieur du 10 février 1904. — Note aux ins- 
tituteurs sur la conduite à tenir envers les sujets russes. — Instructions 
du ministre de l'intérieur du 19 février 1904 sur la liberté religieuse. 



AUTOUR DE LA GUERRE 313 

VII. — La question des prises maritimes. 

Les règles générales posées en matière de prises par le ministre de la 
marine japonaise le 7 septembre 1894. — Le blocus; ordonnance du 
20 août 1894 et du 1 er mars 1904 sur les tribunaux des prises. 

Pendant la guerre, se produisirent à cause d'elle cer- 
tains faits ou certaines manifestations qu'il importe de 
rappeler. 



La première grosse question qui intéressa l'opinion uni- 
verselle fut de savoir si l'attaque de Port-Arthur après la 
simple rupture des négociations sans déclaration de guerre 
formelle fut ou non conforme au droit des gens. 

Les Russes protestèrent avec véhémence. 

Le 20 février, le Messager du gouvernement publia la note 
suivante : 

Le 16 janvier, après avoir reçu les dernières propositions du 
Japon, le gouvernement impérial commença à les étudier. Le 
25 janvier, M. Kurino, ministre du Japon à Saint-Pétersbourg, 
fut informé, en réponse à une demande faite par lui à ce sujet, 
que l'empereur avait chargé une commission spéciale de déli- 
bérer sur lesdites propositions, commission qui se réunit le 
28 janvier. 

M. Kurino fut informé en même temps que la décision de 
l'empereur ne serait prise vraisemblablement que le 2 février. 
Ce jour du 2 février, l'empereur ordonna d'établir un projet 
d'instructions définitives devant être adressées au ministre de 
Russie à Tokyo et basées sur le résultat des délibérations de la 
commission. 

Le 3 février furent envoyés au vice-roi d'Extrême-Orient, 
amiral Alexeieff, trois télégrammes qui renfermaient le texte 
complet d'un projet de convention avec le Japon, toutes les con- 
sidérations qui avaient déterminé le gouvernement impérial à 
apporter certaines modifications aux propositions du Japon, et 



314 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

enfin des instructions générales destinées au ministre de Russie 
à Tokyo. Pour que la réponse de la Russie parvînt plus vite au 
gouvernement japonais, des télégrammes identiques furent 
adressés directement au baron de Rosen, ministre de Russie à 
Tokyo. 

Le 4 février, c'est-à-dire quarante-huit heures avant la récep- 
tion de la notification de la rupture des relations diplomatiques 
par le gouvernement japonais, le comte Lamsdorff a annoncé au 
ministre du Japon l'envoi de la réponse de la Russie au baron 
de Rosen. Le 5 février, on a reçu, par l'intermédiaire du lieute- 
nant de l'empereur en Extrême-Orient, une communication du 
baron de Rosen annonçant la réception de la réponse par ce 
diplomate. 

Le 6 février, à quatre heures de l'après-midi, le ministre du 
Japon a remis, d'une façon absolument inattendue, au ministre 
des affaires étrangères, deux notes, dont la première annonçait la 
rupture des négociations sous prétexte que la Russie évitait de 
répondre aux propositions du Japon, et dont la seconde notifiait 
la rupture des relations diplomatiques et ajoutait que le ministre 
du Japon et le personnel de la légation quitteraient Saint-Péters- 
bourg le 10 février. 

Les notes étaient accompagnées d'une lettre privée du ministre 
du Japon au comte Lamsdorff, dans laquelle le diplomate japo- 
nais exprimait l'espoir que la rupture des relations diploma- 
tiques aurait une durée aussi courte que possible. 

Le même jour, l'amiral Alexeieff et le baron de Rosen, ainsi 
que tous les représentants de la Russie à Pékin, à Tokyo et près 
les grandes puissances, ont été instruits par des télégrammes 
urgents de la rupture des relations diplomatiques avec le Japon 
et de l'ordre donné par l'empereur à la légation de Russie à 
Tokyo de quitter le Japon. Dans la dépêche circulaire, le gouver- 
nement russe rejette sur le gouvernement japonais la responsa- 
bilité de toutes les conséquences de sa conduite. 

Le télégramme de l'amiral Alexeieff annonçant la réception de 
la dépêche circulaire porte la date du 5 février. Bien que la 
rupture des relations diplomatiques ne signifie pas du tout l'ou- 
verture des hostilités, le gouvernement japonais a commis, dès 
la nuit du 8 au 9 février, toute une série d'attaques révoltantes 
contre des navires de guerre et de commerce russes, en violation 
des prescriptions du droit international. L'ordre de l'empereur 
du Japon concernant la déclaration de guerre à la Russie n'a été 
donné que le 11 février. 



AUTOUR DE LA GUERRE 315 

M. F. Martens, membre de l 1 Académie des sciences 
morales et politiques de France, professeur de droit inter- 
national, qui fut un des représentants de la Russie à la 
conférence de la paix à La Haye et ensuite à la conférence 
de Portsmouth, a fait une sorte de commentaire de ce 
texte en disant (1) : 

Je reste convaincu, aujourd'hui comme il y a trente ans r 
qu'une déclaration formelle ou solennelle de guerre n'est pas 
nécessaire dans ces temps-ci en cas de conflits graves entre les 
nations civilisées. Cependant, je n'ai jamais prétendu qu'une 
nation civilisée ait le droit de se jeter inopinément et par sur- 
prise sur une autre nation. Il est absolument nécessaire que les 
deux adversaires, en vertu de faits positifs, soient convaincus 
que l'état de guerre existe entre eux et que les hostilités peuvent 
commencer à chaque moment. 

A ce point de vue, une déclaration de guerre, seulement dans 
ce dernier cas, n'est pas indispensable, parce que l'état réel des 
choses force les adversaires d'attendre à chaque instant des actes 
d'hostilité. Voici pourquoi, par exemple, la bataille de Sinope, 
en 1854, ne fut nullement une surprise pour les Turcs, parce 
que, de fait, la guerre existait déjà entre la Russie et la Turquie. 

Le rappel des représentants diplomatiques ne suffit point pour 
approuver le commencement immédiat des hostilités. Ainsi la 
Grèce et la Roumanie, à cause de l'affaire Zappa, avaient inter- 
rompu leurs relations diplomatiques pendant une dizaine d'an- 
nées. Mais ces deux États n'étaient nullement en état de guerre 
et ne commettaient aucun d'acte d'hostilité l'un contre l'autre. 

En un mot, il faut absolument que les deux adversaires aient 
conscience qu'ils se trouvent dans le champ clos et que le combat 
doit inévitablement avoir lieu. 

En consultant impartialement les faits, il est impossible de 
nier que j la Russie, n'ayant reçu du Japon aucune déclaration 
de guerre, ne pouvait prévoir, d'après la situation réelle des 
choses, le commencement des hostilités immédiatement après la 
démarche du 6 février. Il suffit, sous ce rapport, de constater les 
faits positifs suivants : 

1° Ce n'est que le samedi 6 février, dans l'après-midi, que 

(1) V, l'Indépendance roumaine, 3 mars 1904. 



316 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

la rupture des relations diplomatiques entre la Russie et le 
Japon fut connue à Saint-Pétersbourg par la remise d'une note 
de la part de la légation du Japon. 

2° Cette note constata la rupture des négociations et des rela- 
tions diplomatiques entre les deux pays, mais ne fit la moindre 
allusion à la possibilité du commencement des hostilités. 
Quelques mots seulement dans la note japonaise auraient pu 
écarter le moindre doute sous ce rapport et constater le com- 
mencement immédiat d'une « bonne guerre » comme les nations 
européennes la pratiquaient au moyen âge. Le Japon a préféré 
une « mauvaise guerre » . 

3° Au moment de la remise de la note japonaise, le gouverne- 
ment de Tokyo savait parfaitement que la réponse russe était non 
seulement prête et déjà partie pour le Japon, mais qu'elle était, 
de plus, rédigée dans l'esprit d'une grande conciliation. 

Enfin, 4° — tast but not least — au même moment où, à Saint- 
Pétersbourg, le gouvernement japonais se bornait à constater la 
rupture des négociations diplomatiques avec la Russie, l'attaque 
de la flotte japonaise était préparée et fut exécutée moins de 
quarante-huit heures après la rupture. 

Dans ces conditions, les autorités russes en Asie furent presque 
simultanément averties de la rupture diplomatique et de l'at- 
taque nocturne de Port-Arthur. 

En vue de ces faits irréfutables, il est impossible de prétendre 
que le manque de déclaration de guerre de la part du Japon 
n'ait pas été une manœuvre de « mauvaise guerre », prémé- 
ditée depuis longtemps et exécutée sans scrupules. 

Voilà les quelques rectifications qui me paraissaient d'une 
grande importance pour porter un jugement juste et impartial 
sur la conduite du Japon. Il me paraît impossible de la trouver 
correcte au point de vue des usages adoptés par les nations civi- 
lisées d'Europe et d'Amérique. 

Dans tous les cas, la conduite du Japon a dû profondément 
blesser la nation russe, et je ne prévois pas combien de généra- 
tions doivent passer avant que cette profonde blessure soit guérie. 

F. DE Martens, 
Membre de l'Institut de France. 

A ces arguments, M. Nagaoka, secrétaire à la légation du 
Japon à Paris, répond : 

Le Japon pouvait-il commencer les hostilités sans faire une 



AUTOUR DE LA GUERRE 317 



déclaration de guerre?... Toutes les opinions sont en somme sou- 
tenables, comme elles sont d'ailleurs discutables. Aussi notre 
pensée n'est-elle pas d'entrer dans la lice pour rompre des lances 
pour ou contre, mais bien plutôt dans le but unique d'exposer 
simplement la conduite du Japon... 

La Russie a, pendant toute la durée des négociations, refusé 
obstinément d'accueillir les propositions japonaises dans un 
esprit conciliateur. En retardant, d'une part, indéfiniment ses 
réponses aux propositions japonaises, elle n'a cessé, d'autre 
part, de faire d'actifs préparatifs militaires et navals. 

Ces faits sont confirmés par les preuves suivantes : 

1° La Russie a fait, depuis le mois d'avril 1903, époque à 
laquelle elle a manqué à sa promesse d'évacuer la Mandcbourie, 
d'immenses préparatifs de guerre en Extrême-Orient. 

2° La force navale de la Russie a été augmentée depuis cette 
époque de la manière suivante : 

Tonnage total. 

3 cuirassés 38 . 488 

1 croiseur cuirassé 7 . 726 

5 croiseurs 26.417 

7 contre-torpilleurs 2 . 450 

1 canonnière 1 . 334 

2 navires divers 6 . 000 

19 unités. 82.415 

La Russie a envoyé également par chemin de fer des contre- 
torpilleurs en matériaux; sept contre-torpilleurs furent ainsi 
construite à Port-Arthur. 

De plus, deux navires appartenant à la flotte volontaire ont 
été armés à Vladivostok et ont été convertis en navires de 
guerre. La Russie avait, en outre, expédié un cuirassé, trois 
croiseurs, sept contre-torpilleurs et quatre torpilleurs (tonnage 
total, 30.740), qui auraient pu rejoindre l'escadre du Pacifique 
si les circonstances n'avaient pas forcé la Russie à les rappeler. 
Si ces navires avaient pu atteindre leur destination, l'augmenta- 
tion totale de l'escadre russe en Extrême-Orient eût dépassé 
133.000 tonnes depuis le mois d'avril de l'année dernière. 

3° La Russie a augmenté dune manière considérable son 
armée de terre depuis le 29 juin 1903. Le même jour, elle a 
envoyé, sous prétexte d'essais de transport par chemin de fer 
transsibérien, deux brigades d'infanterie, deux bataillons d'ar- 
tillerie, un corps de cavalerie et un train militaire. Depuis lors, 



318 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

la Russie a continué d'une manière ininterrompue l'expédition 
de ses troupes en Extrême-Orient. Au commencement de février, 
le total de ses renforts excédait quarante mille hommes. Il est 
avéré que la Russie avait le projet d'y envoyer encore plus de 
deux cent mille hommes. 

4° La Russie a fait travailler nuit et jour pour renforcer les 
fortifications de Port-Arthur et de Vladivostok et pour construire 
des forteresses à Hung-Tcheng, Liao-Yang et à beaucoup d'autres 
points stratégiques. Elle n'a cessé d'expédier en Extrême-Orient 
des armes et des munitions par le Transsibérien et par les 
bateaux de la flotte volontaire. Au mois d'octobre dernier, un 
train composé de quatorze wagons, chargé de l'équipement des 
hôpitaux de campagne, a quitté précipitamment la Russie pour 
l'Extrême-Orient. 

De tous les faits qui viennent d'être exposés, il résulte claire- 
ment que la Russie n'était nullement disposée à un arrangement 
pacifique, mais qu'elle avait, au contraire, cherché à obliger le 
Japon à se soumettre par la supériorité de ses forces militaires. 
L'activité militaire de la Russie était devenue plus grande 
encore à la fin de janvier et au commencement de février. 

Le 21 janvier, environ deux bataillons d'infanterie et un déta- 
chement de cavalerie ont été envoyés de Port-Arthur et de 
Dalny pour la frontière septentrionale de la Corée. Le 28, un 
ordre de se tenir prêtes à la guerre a été donné par l'amiral 
Alexeieff aux forces militaires qui se trouvaient dans le voisinage 
du Yalou. Le 1 er février, le commandant de Vladivostok a, par 
ordre de son gouvernement, demandé à l'agent commercial du 
Japon de cette ville qu'il fît le nécessaire pour que ses nationaux 
rentrassent au Japon ou qu'ils se rendissent à Khabarovsk, l'état 
de siège pouvant être proclamé d'un moment à l'autre. A la même 
époque, tous les navires de guerre, à l'exception d'un cuirassé, 
qui était alors en réparations, sortirent de Port-Arthur pour une 
destination inconnue, tandis que les forces de terre se dirigeaient 
de Liao-Yang vers le Yalou. 

Et malgré tous ces préparatifs, qui trahissent bien et l'inten- 
tion de la Russie et la certitude d'un conflit, en cas de rejet de 
ses propositions, le gouvernement japonais était toujours disposé 
à un accord diplomatique et montrait véritablement une patience 
peu commune. Mais toute chose a des bornes et surtout le senti- 
ment national. Les Japonais, devant le développement progressif 
de ces armements, s'inquiétaient davantage de jour en jour; ils 
se représentaient la conquête de l'Amour et de l'Oussouri et ils 



AUTOUR DE LA GUERRE 319 

sentaient de plus en plus que, maîtres à bail de Port-Arthur, les 
Russes rééditeraient en Mandchourie la politique de Mou ravie ff, 
et qu'ensuite la Corée viendrait à tomber entre leurs mains, sans 
efforts et comme naturellement. Et alors vint le moment où, en 
dépit de tout son bon vouloir de traiter diplomatiquement la 
question, le gouvernement se vit obligé de prêter un peu plus 
l'oreille aux représentations de l'opinion publique, et c'est ainsi 
qu'il fut amené à rompre ces négociations qui n'en finissaient 
point; et il s'adressait, en conséquence, à son représentant à 
Saint-Pétersbourg, M. Kurino. 

En face de ces atermoiements russes calculés, dont chacun a 
pu se rendre compte, et en face de cette patience du Japon que 
cependant d'aucuns se plaisent à peindre comme si impatient, 
tout homme qui envisagera la question sans parti pris ne pour- 
rait s'empêcher de reconnaître l'esprit tout conciliateur qui n'a 
cessé de présider à la conduite du gouvernement japonais durant 
tout le cours de ces interminables négociations, et cet homme ne 
sera nullement étonné que, devant la menace ostensible du 
danger certain, le mikado, lassé enfin, ait cru devoir, pour Pin- 
térêt de son empire, rompre des relations que son adversaire 
aurait, à n'en pas douter, rompues lui-même au moment voulu 
par lui. 

Il est bien sûr qu'aux yeux de tous les Japonais, cette rupture 
n était pas un couteau posé sur la gorge de la Russie pour 
l'obliger à accepter ce qu'elle avait jusque-là refusé; c'était la 
guerre, et, disons-le, une guerre nationale. Aussi, à l'annonce de 
la cessation des négociations dont la longueur avait énervé et 
surexcité tout l'empire du Soleil-Levant, et cela se conçoit, la 
presse japonaise entière, rendant l'intime pensée de tout le 
peuple, saluait-elle, soulagée et satisfaite, cette décision éner- 
gique du gouvernement, et adressait-elle toutes ses félicitations 
et l'expression de toutes ses espérances à l'armée, à la marine, 
qui allaient être appelées à défendre la patrie et le bon droit. Et, 
pendant ce temps, le cabinet, sentant bien la gravité de l'heure 
et le prix du temps, ne restait pas inactif. Ce fut, dit-on, au con- 
seil des ministres qui se tint le 4 février, sous la présidence de 
l'empereur, que furent résolues la rupture des négociations et 
celle des relations entre les deux pays, et arrêtées les mesures à 
prendre que commandait la situation. 

Et à la suite de cette mémorable réunion ministérielle, qui 
sera une date dans notre histoire, quelle que soit l'issue de cette 
lutte, le 6 février, le mikado adressait au ministre de la marine 



320 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

et au ministre de la guerre un rescrit où il disait en substance 
que, n'ayant pu, malgré son vif désir de maintenir la paix en 
Extrême-Orient, ne pas rompre les négociations avec la Russie 
dont les lenteurs étaient certainement calculées, il s'en remettait 
à leur fidélité et à leur courage pour sauvegarder la gloire et 
l'honneur de l'empire. 

Le 5 février, au soir, commençait la mobilisation, et en même 
temps on envoyait à la flotte mouillée à Sasébo ordre de lever 
l'ancre le plus tôt possible pour aller chercher la flotte russe. 
Ainsi, ce fut le 6, à deux heures de l'après-midi, que l'escadre 
japonaise, sous le commandement du vice-amiral Togo, quitta 
Sasébo pour se diriger vers le détroit du Pé-Tchi-Li, en déta- 
chant quelques navires au large de Tchémulpo pour protéger les 
transports destinés à ce port. 

Le gouvernement avait donc envoyé à son représentant à 
Saint-Pétersbourg, le 5 février, ses instructions, qui furent remises 
au gouvernement russe le 6, à quatre heures de l'après-midi, et 
le ministre de la Russie à Tokyo recevait notification de la rup- 
ture des relations diplomatiques le 8 février. Il est bien évident 
que personne ne pouvait se tromper sur la signification réelle de 
cette rupture, et, si le gouvernement russe ne voulut y voir qu'une 
simple suspension de relations, il eut certainement grand tort, 
car il devait être instruit du sens que tout le monde au Japon 
pouvait prêter à un tel acte... 

Dans le Messager officiel du 20 février, on peut lire une accu- 
sation formelle du Japon : « Bien que la rupture des relations 
diplomatiques ne signifie pas du tout l'ouverture des hostilités, le 
gouvernement japonais a commis, dans la nuit du 8 au 9 février, 
toute une série d'attaques révoltantes contre des navires de guerre 
et de commerce russes, en violation des prescriptions du droit 
international. L'ordre de l'empereur du Japon concernant la 
déclaration de guerre n'a été donné que le 11 février. » 

En présence de ces mots : « en violation des prescriptions du 
droit international, » nous pouvons, laissant complètement de 
côté le reste de la note à laquelle on peut répondre aisément 
aussi, nous pouvons crier à la Russie : « Halte-là! »... 

Ouvrons un livre de droit international, que la note russe du 
20 février invoque si bien. Ouvrons un de ces traités, celui que 
l'on voudra. Qu'y voyons-nous? Que la nécessité de la déclara- 
tion de guerre avant l'ouverture des hostilités est précisément 
l'un des points sur lesquels on n'est pas d'accord. Les uns disent 
oui, les autres disent non, et tous ceux qui soutiennent qu'une 



AUTOUR DE LA GUERRE 321 

déclaration de guerre est nécessaire ne sont pas les derniers à 
enregistrer que bien des guerres ont commencé sans déclaration, 
bien que cela, ajoutent-ils naturellement, soit irraisonnable au 
point de vue du droit pur. Comme les chiffres ne font jamais 
mal, nous nous permettrons de rappeler que, d'après M. J.-T. 
Maurice, de 1700 à 1871, cent sept guerres se sont ouvertes sans 
déclaration, entre autres la guerre franco-espagnole de 1719, la 
guerre de l'Europe contre la France en 1792; peu de campagnes 
furent faites, comme la guerre anglo-française et la guerre franco- 
allemande de 1870, avec déclaration. 

Si les anciens n'hésitaient pas à faire précéder leurs guerres 
d'une déclaration, les modernes, eux, pensent bien différemment. 
Ils sont pour ainsi dire hésitants. Les auteurs continentaux, et 
surtout les Français, jugent pour la plupart qu'il est désirable 
de faire une déclaration préalable, alors que les auteurs anglais 
la proclament inutile. Et ceux qui préconisent la déclaration ne 
peuvent guère nous la montrer que comme reposant sur une 
question de convenances. Cette convenance n'a pour but que 
de ne pas attaquer à l'improviste l'ennemi et de ne pas léser les 
intérêts de tiers États qui ne connaîtraient pas encore l'ouver- 
ture des hostilités. Ces deux raisons perdent de jour en jour leur 
importance par suite des perfectionnements quotidiens des 
moyens de communication, et même nous pensons qu'au point de 
vue de la lutte actuelle, elles ne sauraient être invoquées : les 
deux belligérants se préparaient depuis l'été dernier, prévoyant 
ce qui allait arriver, et la notification japonaise de la rupture 
des relations ne laissa aucun doute sur ses conséquences dans 
l'esprit du monde entier. 

Pinheiro Forreira, combattant l'opinion de Vattel, qui est d'avis 
que la déclaration de guerre est toujours nécessaire, dit que «ce 
serait pousser trop loin la bonhomie que d'avertir l'ennemi et 
lui donner le temps de mieux se préparer à soutenir l'injustice, 
tandis qu'il nous oblige à lui demander raison par les armes. 
Loin d'être un devoir, la déclaration de guerre serait de notre 
part une imprudence. » 

Cette opinion, nous sera-t-il permis de le dire? nous paraît très 
juste pour le cas qui nous concerne présentement. En un mot, 
une déclaration de guerre préalable n'est nullement une pres- 
cription du droit international, et l'on peut y recourir ou non, 
sans être taxé, pour ne point le faire, de violer ce droit. Et, dans 
le vif reproche que fait la Russie au Japon, il y a quelque 



322 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

chose d'assez piquant : c'est que la Russie elle-même a violé plus 
d'une fois ce qu'elle veut bien appeler une prescription du droit 
international. En 1700, avant Narva, elle commençait les hos- 
tilités sans déclaration de guerre. En 1733, ses armées entraient 
à l'improviste en Pologne, sans aucune notification, pour mettre 
Stanislas sur le trône de Varsovie; vingt ans plus tard, en 1753, 
avec l'Autriche et la Prusse, elle attaquait tout à coup cette 
même Pologne; en 1806, alors que duraient encore les négo- 
ciations diplomatiques, les armées russes pénétraient en Mol- 
davie; en 1827, la flotte russe, unie à celles de l'Angleterre et 
de la France, écrasait sans aucune déclaration de guerre la 
flotte turque; en 1828, la guerre se faisait entre la Russie et la 
Turquie sans notification d'autre part; en 1831, les Russes 
attaquaient, coulaient et capturaient des vaisseaux grecs sans 
avoir non plus rien notifié ; en 1836, la Russie, l'Autriche et la 
Prusse occupaient Gracovie de la même façon; enfin, en 1853, 
la guerre de Crimée s'ouvrait, elle aussi, sans déclaration préa- 
lable. Au lecteur de juger. 

Une guerre peut donc se faire sans qu'il y ait une déclaration 
préalable. Mais, dans le cas qui nous occupe, si nous pesons bien 
les termes de la note japonaise sur la rupture des relations 
diplomatiques, n'y pouvons-nous pas voir un ultimatum renfer- 
mant le casus belli. Le mikado n'y suspend-il pas les relations 
diplomatiques en se « réservant le droit d'agir d'une façon indé- 
pendante et comme il jugera le mieux pour défendre et conso- 
lider la position menacée du Japon aussi bien que pour protéger 
ses droits établis et ses intérêts légitimes?» 

En vérité, dans la plupart des cas, une notification de suspen- 
sion de relations diplomatiques n'équivaut pas à une déclara- 
tion de guerre, mais on peut la prendre pour équivalente si les 
termes ou les circonstances le permettent. Et c'est pourquoi, 
semble- t-il, M. Galvo dit que le rappel des envoyés que les États 
accréditent les uns auprès des autres est, en effet, généralement 
considéré comme équivalant à une déclaration de guerre, et les 
exemples ne manquent pas. En 1778, l'Angleterre rappelle son 
ministre en France et la France considère ce rappel comme la 
rupture de la paix entre les deux pays; il n'y eut pas d'autre 
déclaration de guerre, bien que, par la suite, chacune des deux 
parties publiât une défense de ses intérêts et de sa conduite. 

Donc, si nous pensons qu'une notification quelconque doit 
précéder toutes les guerres, il nous faut en toute sincérité recon- 



AUTOUR DE LA GUERRE 323 

naître que, par ses termes et par les circonstances où elle était 
faite, la notification qu'adressait au gouvernement de Saint- 
Pétersbourg celui de Tokyo était manifestement suffisante, et 
qu'ainsi la thèse soutenue par le manifeste du tsar et la noie 
officielle tombe d'elle-même. 

A ce plaidoyer japonais, un juriste pourrait répondre par 
des arguments sans doute en apparence tout aussi convain- 
cants. A vrai dire, la meilleure explication de l'attaque de 
Port-Arthur que pourraient donner les Nippons n'est peut- 
être pas d'ordre juridique. Il leur suffirait de rappeler 
que pendant les négociations qui précédèrent l'intervention 
européenne à Tokyo en 1895, l'amiral Tyrtoff, commandant 
l'escadre russe, depuis ministre de la marine, proposa pen- 
dant cette courte période, à l'amiral de la Bonninière de 
Beaumont, commandant l'escadre française des mers de 
Chine, de se porter de concert à la rencontre de la flotte 
japonaise sur ses ancres, avec l'intention de lui livrer un 
combat immédiat et de la couler. 

L'amiral français déclina cette invitation, ce qui rendit 
tout éclat fâcheux impossible. J'ai vérifié à des sources fort 
autorisées la valeur de cette information. Je dois à la vérité 
de reconnaître qu'elle est parfaitement exacte (1). 

Les Nippons n'ont pas oublié ce très grave incident; ils 
se croient donc autorisés à dire qu'ils n'ont fait qu'exécuter 
aux dépens des Russes, dans des conditions, en somme, 
beaucoup plus admissibles, ce que les Russes avaient rêvé 
de réaliser contre eux. 

Enfin, deuxième et peut-être aspect décisif de la ques- 
tion : les Nippons peuvent dire que l'attaque brusquée de 
Port-Arthur n'a été que l'application par eux d'un principe 
de guerre préconisé ardemment par les stratèges les plus 
écoutés des temps présents. 

Dans une conférence qu'il fit à la Société militaire de 

(1) M. Pierre Leroy-Beaulieu l'a publiée le premier, je crois. (V. la 
Rénovation de l'Asie, p. 422. Armand Colin, Paris, 1900. — V. aussi p. 525 



324 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Berlin, le colonel von Bernhardi a proclamé ouvertement 
la doctrine du grand état-major allemand. 

« La résolution défaire la guerre, l ordre de mobilisation 
et le commencement des hostilités ne formeront en quelque 
sorte quun seul et même acte... Jamais les influences du 
premier choc n'ont exercé une influence aussi décisive que 
oelle quelles exerceront à l'avenir. » 

Le triomphe japonais final est dû pour beaucoup, trop 
visiblement, à l'attaque brusquée de Port-Arthur pour que 
l'opinion du colonel von Bernhardi puisse être pratique- 
ment discutée. 

Aussi, quoi qu'en puissent dire les théoriciens et les 
juristes, il est plus que probable que l'exemple donné par 
les Japonais sera encore suivi. Le Japon a tiré trop d'avan- 
tages durant toute la campagne du succès du premier choc 
pour que ceux qui auront à entreprendre des guerres 
hésitent à se priver des bénéfices absolument énormes que 
donnent la surprise et la décision soudaine. De cela, le 
penseur et le philosophe peuvent s'affliger, mais l'homme 
d'État a trop d'immenses intérêts à défendre pour qu'il lui 
soit permis de se bercer d'illusions. 



II 



La question de la neutralité de la Corée se posa dès le 
début des hostilités. Elle n'exista d'ailleurs jamais qu'en 
théorie, car, en fait, la Corée fut violée autant qu'un pays 
peut 1 être. 

Le ministre des affaires étrangères russe adressa à ce 
sujet la circulaire suivante aux représentants de la Russie 
à l'étranger : 

Depuis le moment où ont été rompues les relations diploma- 
tiques entre la Russie et le Japon, la manière d'agir du cabinet 



AUTOUR DE LA GUERRE 325 

de Tokyo trahit une violation évidente des règles d'une observa- 
tion générale qui déterminent les rapports réciproques entre 
nations civilisées. 

Sans entrer dans le détail des violations de ces règles com- 
mises par le Japon, le gouvernement impérial tient pour néces- 
saire d'appeler l'attention la plus sérieuse des puissances sur les 
coups de force du gouvernement japonais concernant la Corée. 

L'autonomie et l'intégrité de la Corée en tant qu'empire abso- 
lument indépendant ont été reconnues par toutes les puissances, 
et l'inviolabilité de ces principes fondamentaux a été affirmée 
par l'article 1 er du traité de Shimonoséki, par le traité spéciale»- 
ment conclu entre l'Angleterre et le Japon le 17/30 janvier 1902, 
ainsi que par la déclaration franco-russe du 17 mai. 

Prévoyant le danger d'un conflit possible entre la Russie et le 
Japon^ l'empereur de Corée, dans les premiers jours de jan- 
vier 1904, adressa à toutes les puissances une circulaire où il 
déclarait sa résolution d'observer la plus stricte neutralité. Cette 
déclaration fut accueillie avec bienveillance et ratifiée également 
par la Russie. 

Le gouvernement anglais, qui avait signé avec le Japon le 
traité du 30 janvier 1902 susmentionné, confia, ainsi que l'avait 
fait connaître le ministre de Russie en Corée à son représentant 
à Séoul, la mission d'exprimer, dans une note officielle, ses 
remerciements à l'empereur de Corée pour la déclaration qu'il 
avait faite au cabinet de Londres et qui annonçait l'observation 
par la Corée, en cas de rupture entre la Russie et le Japon, de la 
plus stricte neutralité. 

Malgré tous ces faits, en dépit de tous ces traités, au mépris 
de ses obligations, et contrairement aux principes du droit inter- 
national, le gouvernement japonais, ainsi que cela a maintenant 
été prouvé et établi d'après des faits constatés avec une rigueur 
absolue, a : 

1° Avant l'ouverture des hostilités contre la Russie, débarqué 
ses troupes sur le territoire de l'empire indépendant de Corée, 
qui avait déclaré qu'il observerait la neutralité; 

2° Avec une division de son escadre, attaqué tout à coup, le 
8 février, c'est-à-dire trois jours avant la déclaration de guerre, 
deux navires de guerre russes qui se trouvaient dans le port 
neutre de Tchémulpo et dont les commandants n'avaient pas 
été avisés de la rupture des relations avec le Japon, attendu que 
les Japonais avaient perfidement arrêté la transmission des câbles 
russes par le câble danois et avaient corrompu la direction des 



326 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

télégraphes du gouvernement coréen. Les détails de cette attaque 
révoltante se trouvent dans un télégramme officiel du ministre 
de Russie à Séoul qui a été publié; 

3° Le gouvernement japonais a, malgré les règles du droit 
international, et quelque temps avant l'ouverture des hostililés, 
capturé et emmené, comme prises de guerre, des navires de 
commerce russes qui se trouvaient dans un port coréen neutre; 

4° Déclaré à l'empereur de Corée, par l'organe du ministre du 
Japon à Séoul, que la Corée serait désormais soumise à l'admi- 
nistration japonaise, et averti le gouvernement coréen qu'en cas 
d'insoumission, les troupes japonaises occuperaient le palais 
impérial ; 

5° Par l'intermédiaire du ministre de France, sommé le 
représentant de la Russie auprès de l'empereur de Corée de 
quitter le pays avec le personnel de la légation et des consulats; 

6° Reconnaissant que tous les faits ci-dessus constituent une 
violation révoltante de la législation internationale reçue, le 
gouvernement impérial a maintenant pour devoir de protester 
de toutes ses forces contre les agissements du gouvernement 
japonais, dans la ferme conviction que toutes les puissances qui 
ont à coeur le maintien des principes garantissant leurs rapports 
avec les autres nations, partageront la manière de voir de la 
Russie. 

En même temps, le gouvernement impérial considère comme 
nécessaire de faire savoir maintenant qu'à la suite de l'usurpation 
de pouvoirs commise en Corée par le Japon, contrairement à 
toutes les lois, il déclare de nul effet toutes les ordonnances qui 
pourraient être publiées par le gouvernement coréen. 

En réponse à la note qui précède, le gouvernement du 
mikado communiqua à la presse les déclarations ci-des- 
sous : 

On croit savoir que le gouvernement russe a adressé, ces 
temps derniers, une note aux puissances, dans laquelle le gou- 
vernement japonais est accusé d'avoir commis en Corée certains 
actes que la Russie considère comme une violation du droit des 
gens et disant, en outre, que tous les actes et déclarations futurs 
du gouvernement coréen seront considérés par elle comme nuls 
et non avenus. 

Le gouvernement impérial du Japon ne croit avoir à s'occuper 
en aucune façon des vues, opinions ou déclarations du gouverne- 



AUTOUR DE LA GUERRE 327 

ment russe en ce sens. D'autre part, il considère être dans son 
droit et faire son devoir en rectifiant les déclarations inexactes de 
l'exposé des faits, tels qu'ils ont été relatés par le comte Lams- 
dorff, car ces déclarations, si elles n'étaient pas démenties, pour- 
raient provoquer dans l'opinion des puissances neutres des con- 
clusions et déductions erronées. 

En conséquence, le gouvernement du mikado a jugé utile de 
faire la déclaration suivante, en ce qui concerne les cinq accusa- 
tions que la susdite note russe déclare être des faits pleinement 
démontrés et confirmés : 

1° Le gouvernement impérial reconnaît qu'en effet, des troupes 
japonaises ont débarqué en Corée avant que la déclaration for- 
melle de la guerre ne fût lancée. Toutefois, ce débarquement 
n'a pas eu lieu avant que l'état de guerre existât entre le Japon 
et la Russie. Le maintien de l'indépendance et de l'intégrité 
territoriale de la Corée étant l'un des principaux buts ayant 
occasionné la guerre, l'envoi de troupes sur le territoire menacé 
était donc une mesure légitime et nécessaire, mesure qui béné- 
ficiait, d'ailleurs, de l'adhésion complète du gouvernement 
coréen. Le gouvernement impérial a donc établi une distinction 
précise entre le débarquement des troupes japonaises en Corée, 
dans ces conditions, et l'envoi de corps de troupes russes impor- 
tants en Mandchourie sans l'assentiment de la Chine, au moment 
où des négociations pacifiques étaient en cours. 

2° Le gouvernement impérial déclare qu'il est absolument 
inexact qu'il ait empêché, comme l'ont dit les Russes, la remise 
à destination des télégrammes russes transmis par le câble 
danois, ou qu'il ait fait détruire les communications télégra- 
phiques du gouvernement coréen. Le gouvernement impérial 
nie absolument avoir commis des actes de cette nature. 

En ce qui concerne le caractère soi-disant inattendu de l'at- 
taque du 8 février dernier à deux navires de guerre russes dans 
le port de Tchémulpo, il suffit de dire que l'état de guerre 
existait à ce moment et que, la Corée ayant approuvé le débar- 
quement des troupes japonaises à Tcbémulpo, ce port avait 
déjà cessé d'être un port neutre, du moins en ce qui concernait 
les belligérants. 

3° Le gouvernement impérial a constitué une cour des prises 
ayant pleins pouvoirs pour statuer, en dernier ressort, sur la 
question de la légalité des saisies de navires marchands. De 
l'avis du gouvernement, il serait donc superflu de donner 
quelque réponse que ce soit à l'accusation russe d'après laquelle 



328 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

les Japonais auraient capturé illégalement comme prises de 
guerre les navires marchands russes se trouvant dans les ports 
de la Corée. 

4 e Selon le gouvernement russe, le gouvernement japonais 
aurait déclaré à l'empereur de Corée, par l'entremise de son 
ministre à Séoul, que la Corée se trouverait désormais soumise 
au régime japonais et aurait prévenu l'empereur qu'au cas où 
l'on se refuserait à subir ce régime, les troupes japonaises occu- 
peraient le palais. Le gouvernement impérial déclare que cette 
accusation est entièrement dénuée de toute espèce de fondement. 

5° Le gouvernement japonais n'a demandé ni directement ni 
indirectement au ministre de la Russie à Séoul de quitter la 
Corée. Voici d'ailleurs l'exposé des faits en ce qui concerne cette 
accusation : 

Le 10 février dernier, le chargé d'affaires de France à Séoul 
se rendit auprès du ministre du Japon dans cette ville et lui fit 
savoir, ce qui se confirma ensuite par écrit, que le ministre de 
Russie était désireux de quitter la Corée. Le chargé d'affaires 
de France demanda son avis à ce sujet à son collègue du Japon. 
Le ministre du Japon répondit que, si le ministre de Russie se 
retirait d'une façon pacifique, en emmenant avec lui son per- 
sonnel et la garde de la légation, les troupes japonaises lui assu- 
reraient toute protection. C'est ainsi que le ministre de Russie 
se retira volontairement, le 12 du même mois, accompagné 
jusqu'à Tchémulpo par une escorte de soldats japonais. 

Il est donc inexact que, — ainsi que le prétendent les Russes, 
— le gouvernement japonais ait invité le ministre de Russie, par 
l'entremise du représentant de la France en Corée, à quitter sa 
résidence. 

Et, à l'appui de ceci, il est à remarquer que le consul de 
Russie à Fousan est demeuré en fonctions jusqu'au 28 février 
dernier; ce serait par suite de l'absence des instructions que son 
supérieur de Séoul ne s'était pas soucié de lui donner avant de 
quitter son poste, que ce diplomate s'est vu dans la nécessité de 
rester aussi longtemps. Quand il eut reçu les instructions à cet 
effet, comme il désirait quitter Fousan le plus vite possible, le 
consul japonais dans ce même port lui offrit toutes les facilités 
pour son départ, et son passage à Changhaï par le Japon fut 
arrangé par ce dernier. 

Pour terminer cette question de la neutralité coréenne, 
il est utile de signaler le texte du protocole signé à Séoul 



AUTOUR DE LA GUERRE 329 

le 23 février 1904 entre le Japon et la Corée, par lequel 
cette neutralité de la Corée a pris fin et par lequel les Japo- 
nais ont obtenu toute liberté d'action en ce pays : 

M. Hayashi, envoyé extraordinaire et ministre plénipoten- 
tiaire de Sa Majesté l'empereur du Japon, et le général-major 
Yé-Tcbi-Young, ministre des affaires étrangères ad intérim de 
Sa Majesté l'empereur de Corée, dûment autorisés respective- 
ment à cet effet, ont arrêté les articles suivants : 

Article premier. — Dans le but de maintenir une amitié per- 
manente et solide entre le Japon et la Corée, et d'établir ferme- 
ment la paix en Extrême-Orient, le gouvernement impérial de 
la Corée mettra une confiance absolue dans le gouvernement 
impérial du Japon et adoptera les conseils de ce dernier concer- 
nant l'amélioration de son administration. 

Art. 2. — Le gouvernement impérial du Japon assurera, dans 
un esprit de solide amitié, la tranquillité et le salut de la maison 
impériale de Corée. 

Art. 3. — Le gouvernement impérial du Japon garantira 
dune manière définitive l'indépendance et l'intégrité territoriale 
de l'empire de Corée. 

Art. 4. — Dans le cas où le salut de la maison impériale de 
Corée ou l'intégrité territoriale de la Corée seraient en danger, 
soit par l'agression d'une tierce puissance, soit par les désordres 
intérieurs, le gouvernement impérial du Japon prendra immé- 
diatement telles mesures nécessaires qu'exigeront les circons- 
tances, et, dans un pareil cas, le gouvernement impérial de 
Corée donnera toutes les facilités pour aider le gouvernement 
impérial du Japon dans l'accomplissement du but susmentionné, 
occuper telles places qui seraient nécessaires au point de vue 
stratégique, quand les circonstances l'exigeront. 

Art. 5. — Les gouvernements des deux pays ne concluront, 
dans l'avenir, sans un consentement mutuel, aucun arrange- 
ment avec une tierce puissance qui pourrait être contraire aux 
principes du présent protocole. 

Art. 6. — Les détails concernant le présent protocole seront 
déterminés, suivant les circonstances, entre le représentant du 
Japon et le ministre des affaires étrangères de Corée. 

Ce texte, qui fut, en réalité, imposé aux Coréens, établit 
suffisamment que la question de la neutralité de la Corée 
n'a jamais pu être considérée comme sérieuse. Le Japon a 



330 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

fait la guerre pour empêcher la Russie de prendre l'empire 
du Matin-Calme etpours'en emparer lui-même. L'article 10 
du traité russo-japonais, en proclamant la mainmise du 
Japon sur le Royaume-Ermite, l'article du traité anglo- 
japonais confirmant cette mainmise et l'accord japono- 
coréen de novembre 1905 montrent péremptoirement que 
telle était bien la vérité. 



III 



La Mandchourie, que les Russes occupaient depuis l'in- 
surrection des Boxeurs, étant, comme chacun le sait, une 
province de la Chine, cette puissance se trouva, en ce qui 
concerne la neutralité, dans des conditions toutes spéciales. 

Le 10 février 1904, le gouvernement des États-Unis 
adressa aux puissances une note où il leur demanda si elles 
ne consentiraient pas à se joindre à lui pour notifier à la 
Russie et au Japon que, soit pendant les hostilités, soit 
après, la neutralité et l'intégrité de la Chine devaient être 
respectées. Le même jour, M. Hay télégraphiait aux repré- 
sentants de l'Union américaine à Tokyo, à Saint-Pétersbourg 
et à Pékin ce qui suit : 

Vous exprimerez au ministre des affaires étrangères le vif 
désir du gouvernement des États-Unis qu'au cours des opérations 
militaires commencées entre la Russie et le Japon, la neutralité 
de la Chine et, par tous les moyens pratiques, son entité admi- 
nistrative, soient respectées par les deux parties belligérantes; 
que le théâtre des hostilités soit localisé et limité autant que pos- 
sible, de manière que tout désordre parmi la population chinoise 
puisse être évité; que le commerce subisse le moins de pertes et 
les pacifiques relations du monde le moins de trouble possible. 

Et le gouvernement chinois publiait, le 18 février, un 



AUTOUR DE LA GUERRE 331 

décret impérial où il disait, conformément aux vues du 
gouvernement des Etats-Unis : 

Le Japon et la Russie, qui sont en guerre, sont également nos 
pays voisins et amis; aussi la cour a-t-elle désiré d'observer une 
stricte neutralité à l'égard des deux belligérants. Des ordres ont 
été donnés en ce sens aux autorités de toutes les provinces; le 
maintien de l'ordre et la protection du commerce et des chré- 
tiens ont été aussi sévèrement prescrits. 

A Moukden et Shingking, où se trouvent les palais et les 
tombes impériaux, le maréchal tartare est chargé de leur sur- 
veillance et de leur protection. Nous tenons particulièrement à 
ce que les deux belligérants ne causent aucun préjudice aux 
villes, aux édifices publics, aux personnes et aux propriétés 
privés en Mandchourie; que leurs troupes résidant actuellement 
en Chine s'abstiennent respectivement de toute provocation bel- 
liqueuse entre elles. Le vice-roi du Tchi-Li est invité à envoyer 
des troupes pour garder la partie ouest du Liao-Ho évacué par 
les Russes. Nous observerons scrupuleusement les lois de la neu- 
tralité dans toutes les provinces, ainsi que dans toute la Mon- 
golie, le long de la frontière; neutralité qui doit être aussi res- 
pectée par les belligérants. Seulement, en ce qui concerne la 
Mandchourie, dans les endroits où l'évacuation n'a pas encore 
été effectuée par le corps d'occupation étranger, nous ne serons 
probablement guère en état, par le seul fait de sa présence, d'y 
faire observer les lois de la neutralité. Vu nos droits de souverai- 
neté surtout le territoire de la Mandchourie, nous déclarons for- 
mellement que l'occupation de ce territoire ne pourra être main- 
tenue par aucune des parties belligérantes, quelles que soient les 
chances finales de leur guerre. 

A cette démarche de M. Hay et à cette déclaration le 
Japon répondit : 

La question de l'attitude de la Chine dans la guerre actuelle 
a été l'objet d'une très sérieuse considération de la part du gou- 
vernement japonais. Le Japon n'ignore pas les grands avantages 
qu'il peut retirer des immenses ressources qu'offre la Chine à 
tous égards, en l'ayant comme alliée dans une guerre contre la 
Russie. Néanmoins, par des considérations d'ordre international 
et d'intérêts généraux, il a cru devoir conseiller à la Chine de 
garder sa neutralité. 



332 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

1° C'est une obligation morale imposée à tout belligérant de 
réduire au minimum les maux de la guerre, et, dans ce but, 
l'étendue des localités où vont avoir lieu les opérations de 
guerre doit être géographiquement limitée autant que possible, 
de manière que le commerce des neutres puisse être affecté le 
moins possible par la guerre. 

2° Dans le même but, il est nécessaire de réduire autant que 
possible le nombi^e des puissances belligérantes. 

Dans le cas présent, la guerre doit être circonscrite au Japon 
et à la Russie, afin d'éviter une conflagration générale. 

3' Dans une guerre entre le Japon et la Russie, il est de la 
plus baute importance que l'ordre et la tranquillité soient rigou- 
reusement maintenus, tant dans l'intérieur de la Chine que dans 
tous les ports ouverts, car l'excitation et le soulèvement popu- 
laires, qui seraient très naturels si la Chine devenait partie belli- 
gérante, obligeraient les puissances intéressées à intervenir dans 
les affaires de la Chine. 

En conséquence, le ministre du Japon en Chine a reçu des 
instructions de son gouvernement à l'effet d'entretenir le prince 
Tching de cette question et de lui dire qu'après un mûr examen 
de la situation, le gouvernement japonais croyait devoir conseil- 
ler à la Chine de garder la plus stricte neutralité. 

La guerre entre le Japon et la Russie intéresse autant la Chine 
que le Japon ; et, bien que la Chine ait des raisons non moins 
justes que le Japon de déclarer la guerre à la Russie, le gouver- 
nement japonais est néanmoins convaincu, pour les motifs énu- 
mérés plus haut, que l'attitude la plus sage pour la Chine est de 
garder la neutralité. 

Le ministre du Japon a reçu l'ordre de faire comprendre très 
clairement au prince Tching que la neutralité imposait à la Chine 
l'obligation positive de veiller à ce que cette neutralité soit scru- 
puleusement observée par les parties belligérantes, et, qu'en 
conséquence, la Chine était tenue de prendre des mesures effec- 
tives pour réprimer toute tentative de la part des belligérants de 
violer cette neutralité, et d'aviser, en particulier, pour que ses 
ports ne deviennent pas des bases d'opérations de guerre ni ne 
servent de lieu de refuge, de réparation ou de ravitaillement 
aux navires des belligérants. 

La Chine doit, dans ce but, avoir des forces suffisantes à Chan- 
Haï-Kouan et autres ports stratégiques, et veiller à ce que tous 
ses ports soient interdits à tout acte qui ne serait pas neutre. 

Elle doit veiller à ce que tout le territoire chinois, à l'excep- 



AUTOUR DE LA GUERRE 333 

tion de la Mandchou rie, ne puisse être le théâtre de la guerre. 
Dans le cas où le gouvernement chinois partagerait les vues 
qui viennent de lui être exposées, le gouvernement japonais res- 
pecterait la neutralité de la Chine, si la Russie, de son côté, 
respecte cette neutralité. 

Ainsi donc, sauf en ce qui concerne la Mandchourie, 
tout l'empire chinois se trouva théoriquement dans l'état 
de la plus stricte neutralité, et chacun des deux belligé- 
rants fut tenu, toujours théoriquement, d'observer le règle- 
ment rendu par la Chine à cet effet, qui rendait applicables 
les détails insérés dans la proclamation de la neutralité à 
l'occasion de la guerre hispano-américaine. 

La lecture de cette note suggère plusieurs réflexions. 
Elle met d'abord en relief avec quelle habileté le gouver- 
nement de Tokyo sut maintenir l'apparence de déférer 
volontiers aux désirs des Etats-Unis et comment il chercha 
à se ménager l'opinion universelle en faisant extérieure- 
ment une part fort importante aux grands principes de 
l'humanité et du droit international. 

Mais cette impression n'est dominante que pour le public 
d'Occident; certains passages de la note, ceux reproduits 
plus bas en italique, ont une signification considérable et 
très claire pour quiconque connaît l'état actuel de la Chine . 

Pour parler net, si le Japon « a cru devoir conseiller à 
la Chine de garder sa stricte neutralité» , c'est uniquement 
parce qu'il y avait le plus grand intérêt. 

Ceci, je crois pouvoir le démontrer en m'appuyant à la 
fois sur les termes mêmes du document japonais et sur ce 
que j'ai appris en Extrême-Orient. 

La note nipponne dit encore : « Dans le cas présent, la 
guerre doit être circonscrite entre le Japon et la Russie, 
afin d'éviter une conflagration générale. 

« Dans une guerre entre le Japon et la Russie, il est de la 
plus haute importance que l'ordre et la tranquillité soient 
rigoureusement maintenus, tant dans t intérieur de la Chine 



334 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

que dans tous les ports ouverts, car l excitation et le soulève- 
ment populaires, qui seraient très naturels si la Chine deve- 
nait partie belligérante, obligeraient les puissances à inter- 
venir dans les affaires de la Chine. » 

Ce texte ne doit-il pas satisfaire les plus difficiles? 

Si la Chine fût entrée en guerre, qu'arrivait-il de toute 
évidence? 

Le mouvement antiétranger qui couve eût éclaté dans 
tout l'empire du Milieu avec une violence sans précédent. 
Les Européens des diverses nationalités eussent été pillés, 
molestés, tués. La solidarité sino-japonaise apparaissant 
dans ces conditions avec éclat, la question jaune était posée 
dans toute son ampleur et sous la forme la plus aiguë. La 
force même des choses eût alors contraint les nations 
d'Europe, l'Angleterre comprise, à intervenir militaire- 
ment en Extrême-Orient, et à former, bon gré mal gré, le 
bloc blanc contre le bloc jaune; ce qui revient encore à 
dire que les États européens eussent été amenés à prendre 
position indirectement, mais efficacement, du côté de la 
Russie contre les Japonais. 

Ce danger, on le connaissait fort bien à Tokyo; on le 
redouta par-dessus tout, et c'est pour y faire obstacle que 
les Nippons ont réellement pesé sur la Chine pour lui faire 
déclarer et maintenir son apparente neutralité. Je dis appa- 
rente, car personne de sérieux ne doute que, sous main, la 
Chine n'ait fait le possible pour favoriser les Japonais en 
leur fournissant occultement tous les renseignements et 
facilités désirables. 

Il n'était pas inutile de mettre en relief ce qu'a valu exac- 
tement, au point de vue russe, la prétendue neutralité chi- 
noise, et de montrer que la Russie, en l'acceptant, a com- 
pliqué grandement sa tâche militaire, puisqu'elle a ainsi 
renoncé à des conflits internationaux en Chine qui eussent 
vraisemblablement contraint l'Europe à se ranger de son 
côté, ce qui, peut-être, lui eût permis de se tirer d'affaire. 



AUTOUR DE LA GUERRE 33; 



IV 



La canonnade de Hull (I) faillit un instant allumer la 
guerre en Europe, en entraînant l'Angleterre dans le conflit 
russo-japonais. Le tsar ayant heureusement exprimé à 
temps ses regrets de l'incident, de laborieuses négociations 
purent s'ouvrir. Elles aboutirent à la création d'une com- 
mission d'enquête internationale sur l'incident de la mer 
du Nord. Cette commission, réunie à Paris, au ministère 
des affaires étrangères, rendit public, le 26 février 1905, à 
trois heures et demie, le rapport ci-dessous. Les passages 
essentiels en ont été reproduits textuellement; les para- 
graphes présentant peu d'intérêt ont été résumés (2). 

§ 1 er . Les commissaires, après un examen minutieux et pro- 
longé de l'ensemble des faits parvenus à leur connaissance sur 
l'incident soumis à leur enquête par la déclaration de Saint- 
Pétersbourg du 12/25 novembre 1904, ont procédé dans ce rap- 
port à un exposé analytique de ces faits, suivant leur enchaîne- 
ment rationnel. 

En faisant connaître les appréciations dominantes de la com- 
mission en chaque point important ou décisif de cet exposé 
sommaire, ils pensent avoir mis suffisamment en lumière les 
causes et les conséquences de l'incident en question, en même 
temps que les responsabilités qui s'en dégagent. 

§ 2. Les commissaires retracent le séjour de l'escadre russe de 
Skagen, les informations reçues par les agents russes, les pré- 
cautions prises. 

§ 3. Le rapport expose l'ordre des détachements et la vitesse 
de marche. 

§ 4. Rencontre du navire anglais Zéro ; ses observations con- 
cordent avec le rapport de l'amiral Rojdestvensky. 

§ 5. Le Kamtchatka reste en arrière de l'escadre. 

(1) V. p . 286. 

(2) V. Le Temps du 26 février 1905. 



336 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Ce retard accidentel fut peut-être la cause incidente des évé- 
nements qui suivirent. 

§ 6. Le Kamtchatka canonne Y Aldebaran et d'autres bateaux 
inconnus, sans doute par suite des préoccupations que lui cau- 
saient, dans les circonstances du moment, son isolement, ses 
avaries de machines et son peu de valeur militaire; il informe 
l'amiral qu'il est attaqué de tous côtés par des torpilleurs. 

§ 7. L'amiral Rojdestventsky pouvait croire que ces torpilleurs 
rattraperaient l'escadre pour l'attaquer. L'amiral signale à ses 
vaisseaux de redoubler de vigilance et de s'attendre à une attaque 
de torpilleurs. 

§ 8. Ordres de l'amiral : les officiers supérieurs sur la passe- 
relle de quart; l'officier chef de quart pouvant commander le 
feu, si l'attaque venait de l'avant ; dans le cas contraire, beau- 
coup moins pressant, il devait en référer à son commandant. 

Au sujet de ces ordres, la majorité des commissaires estime quils 
n'avaient rien d'excessif en temps de guerre et particulièrement 
dans les circonstances que l'amiral Rojdeslvensky avait tout lieu 
de considérer comme très alarmantes, dans l'impossibilité où il se 
trouvait de contrôler l'exactitude des avertissements qu'il avait 
reçus des agents de son gouvernement. 

§ 9. Le rapport décrit l'état de l'atmosphère, insiste sur l'obs- 
curité, le vent et le roulis. Il est une heure du matin. L'escadre 
arrive aux endroits de pêche de la flottille des chalutiers. Le 
rapport reconnaît qu'il résulte des dépositions concordantes des 
témoins britanniques que tous ces bateaux portaient leurs feux 
réglementaires et chalutaient conformément à leurs règles usuelles, 
sous la conduite de leur maître de pêche, suivant les indications 
des fusées conventionnelles. 

§ 10. Aucune communication inquiétante n'arrive à l'amiral 
de la part des divisions qui le précédaient. L'amiral Folkersham 
passe en éclairant les chalutiers et les reconnaissant comme 
tels. 

§ 11. L'échelon, commandé par l'amiral Rojdestvensky en 
personne, arrive sur les lieux de pêche ; l'attention des officiers 
de service est attirée par une fusée verte qui les met en défiance. 

En fouillant l'horizon avec des jumelles de nuit, on découvre 
à tribord avant, à une distance de 18-20 encablures, un bâtiment 
qui parut suspect parce qu'il paraissait ne pas avoir de feux et 
se diriger vers le Souvarof à contre-bord. A. l'éclairage des pro- 
jecteurs, on croit reconnaître un torpilleur qui approche à 
grande allure. 



AUTOUR DE LA GUERRE 337 

C'est et après ces apparences que l amiral Rojdestvensky fil 
ouvrir te feu sur ce navire inconnu. 

La majorité des commissaires exprime à ce sujet l'opinion que 
la responsabilité de cet acte et des résultats de la canonnade 
essuyée par la flottille de pêche incombe à l'amiral Rojdest- 
vensky. 

§ 12. Le Souvarof aperçoit un petit bateau lui barrant la route, 
se lance sur la gauche pour l'éviter, reconnaît, à l'aide du pro- 
jecteur, un chalutier. Signaux donnés par l'amiral pour empêcher 
le tir sur le chalutier; ordre de ne pas tirer sur les chalutiers en 
généra^. 

Le Souvarof aperçoit à bâbord un autre bâtiment suspect et 
ouvre le feu sur lui. 

§ 13. D'après les ordres permanents de l'escadre, l'amiral 
indiquait les buts sur lesquels devait être dirigé le tir des vais- 
seaux, en fixant sur eux ses projecteurs. Mais comme chaque 
vaisseau balayait l'horizon en tous sens autour de lui, avec ses 
propres projecteurs, pour se garer d'une surprise, il était diffi- 
cile qu'il ne se produisît pas de confusion. 

Le tir, dune durée de dix à douze minutes, cause de grands 
dommages aux chalutiers : le Crâne sombre; le Swpe, le Mino, 
le Midmein, le Gull, le Majestie sont endommagés. 

\JAurora, de l'escadre russe, est aussi atteint. 

La majorité des commissaires constate qu'elle manque d'élé- 
ments précis pour reconnaître sur quel but ont tiré les vaisseaux. 

Mais les commissaires reconnaissent unanimement (pie les 
bateaux de la flottille de pêche n'ont commis aucun acte hostile ; 
et la majorité des commissaires étant d'opinion qu'il n'y avait, ni 
parmi les chalutiers* ni sur les lieux, aucun torpilleur , Couverture 
du feu par l'amiral Rojdestvensky n'était pas justifiable. 

Le commissaire russe, ne se croyant pas fondé à partager cette 
opinion, énonce la conviction que c' étaient justement les bâtiments 
suspects s' approchant de l'escadre dans un but hostile qui ont pro- 
voqué le feu. 

§ 14. Au sujet du but réel de ce tir nocturne, le fait que 
Y A urora reçut quelques projectiles de 47 et 75 millimètres serait 
de nature à faire supposer que ce croiseur, et peut-être même 
quelque autre bâtiment russe attardé sur la route du Souvarof, 
à l'insu de ce vaisseau, a pu provoquer et attirer les premiers 
feux. 

Cette erreur pouvait être motivée par ce fait que ce navire — 
vu de l'arrière — ne montrait aucune lumière apparente, et par 



338 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

une illusion d'optique nocturne dont les observations du vaisseau- 
amiral pourraient avoir été l'objet. 

A ce propos, les commissaires constatent qu'il leur manque des 
renseignements importants leur permettant de connaître le* rai- 
sons qui ont provoqué la continuation du tir à bâbord. 

Dans cette conjoncture, certains chalutiers éloignés auraient pu 
être confondus ensuite avec les buts primitifs et ainsi canonnés 
directement. 

D'autres, au contraire, ont pu être atteints par un tir dirigé 
sur des buts plus éloignés. 

Ces considérations ne sont pas d'ailleurs en contradiction avec 
les impressions de certains chalutiers qui, en se voyant atteints 
par les projectiles et restant éclairés dans le pinceau des projec- 
teurs, pouvaient se croire l'objet d'un tir direct. 

§ 15. La durée du tir sur tribord — même en se plaçant au 
point de vue de la version russe — a semblé à la majorité des 
commissaires avoir été plus longue qu'elle ne paraissait nécessaire. 

Mais cette majorité estime qu'elle n'est pas suffisamment ren- 
seignée, ainsi qu'il vient d'être dit, au sujet de la continuation du 
tir par bâbord. 

En tout cas, les commissaires se plaisent à reconnaître à l'una- 
nimité que l'amiral Rojdestvensky a fait personnellement tout ce 
qu'il pouvait, du commencement à la fin, pour empêcher que les 
chalutiers — reconnus comme tels — fussent l objet du tir de 
l'escadre. 

§ 16. Quoi qu'il en soit, le Dimitri-Donskoï ayant fini par 
signaler son numéro, l'amiral se décida à faire le signal général 
de cesser le feu. — La file de ses vaisseaux continua alors sa 
route et disparut dans le sud-ouest sans avoir stoppé. 

A cet égard, les commissaires sont unanimes à reconnaître 
qu'après les circonstances qui ont précédé l incident et celles qui 
l'ont produit, il y avait à la fin du tir assez d'incertitude au sujet 
du danger que courait L'échelon des vaisseaux, rjour décider 
l'amiral à continuer sa route. 

Toutefois, la majorité des commissaires regrette que l'amiral 
Rojdestvensky n'ait pas eu la préoccupation, en franchissant le 
pas de Calais, d'informer les autorités des puissances maritimes 
voisines, qu'ayant été amené à ouvrir le feu près d un groupe de 
chalutiers, ces bateaux, de nationalité inconnue, avaient besoin de 
secours. 

§ 17 Les commissaires, en mettant fin à ce rapport, déclare n 
que les appréciations qui s'y trouvent formulées ne sont pas, dans 



AUTOUR DE LA GUERRE 339 

leur esprit, de nature à jeter aucune déconsidération sur la valeur 
militaire, ni sur les sentiments d'humanité de l'amiral Rojdestvensky 
et du personnel de son escadre. 

Signé : Spaun, Fournier, Doubassow, 
Lewis Beaumont, Char les - 
Henry Davis. 

En ce qui concerne les indemnités, les commissaires 
évitèrent de se prononcer. La question fut vidée aisément 
au moyen de négociations directes entre la Russie et la 
Grande-Bretagne. 



Dès le début des hostilités, les Japonais affectèrent de 
se montrer des observateurs scrupuleux des conventions 
internationales les plus récentes et les plus directement 
inspirées par l'esprit d'Occident. 

C'est ainsi que, pour les prisonniers de guerre, les Japo- 
nais ont adopté le principe du traitement formulé par 
l'article 4 de la convention de La Haye : « Les prisonniers 
de guerre doivent être traités avec humanité. Tout ce qui 
leur appartient personnellement, excepté les armes, les 
chevaux et les papiers militaires, reste leur propriété. » 

Déjà, en 1886, le Japon avait adhéré à la convention de 
la Croix-Rouge et à la déclaration de Paris : « Seront punis 
de la réclusion les militaires qui s'approprieront les vête- 
ments et autres biens des blessés sur les champs de bataille. 
Seront punis de mort ceux qui auront tué ou blessé un 
ennemi pour commettre cedit crime. » 

C'est en vertu de ce principe que le ministre de la marine 
du mikado adressa à ses subordonnés, le 19 février 1904, 
les instructions suivantes : 



340 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

RÈGLEMENT RELATIF AUX PRISONNIERS DE GUERRE 

Article premier. — On procédera à la visite de tous les objets 
possédés par tout combattant ennemi fait prisonnier ou consi- 
déré comme tel en vertu des traités ou des coutumes. 

Art. 2. — Les armes et les munitions et autres choses à 
l'usage de la guerre trouvées en la possession d'un prisonnier 
seront confisquées, mais tout autre objet pourra, suivant les cir- 
constances, lui être laissé ou retiré. 

On pourra aussi, suivant les circonstances, laisser aux officiers 
et aux fonctionnaires civils assimilés à des officiers leur sabre 
et autres armes, à condition toutefois que les armes à feu soient 
déchargées. 

Art. 3. — Apres avoir procédé à l'exécution des deux articles 
précédents, on interrogera le prisonnier sur ses nom, âge, situa- 
tion, rang, nationalité, puis on dressera la liste des prisonniers 
et des objets confisqués et retirés. 

Art. A. — Les prisonniers de guerre seront divisés en officiers 
et fonctionnaires civils assimilés aux officiers, et en sous-officiers 
et soldats, et l'on traitera chaque prisonnier suivant son rang. Il 
n'en sera toutefois pas de même pour ceux qui altéreront la 
vérité lors de l'interrogatoire ou qui commettront d'autres viola- 
tions des règlements. 

Art. 5 — Tout prisonnier de guerre se livrant à un acte 
d'indiscipline pourra être interné, emprisonné, ou l'objet de 
toute autre mesure de rigueur. 

Au cas où il tenterait une évasion, on pourrait, si on le juge 
nécessaire, l'en empêcher par la force armée même. 

Art. 6. — Les autorités maritimes compétentes devront 
envoyer leurs prisonniers de guerre avec la liste, le journal tenu 
sur eux, les objets confisqués ou retirés et leur liste à la préfec- 
ture maritime, ou au sous-arrondissement maritime, ou à la 
garnison de la base d'opérations hors de l'empire en cas de 
nécessité. Quand le sous-arrondissement maritime ou la base 1 
d'opérations aura reçu des prisonniers, ils devront les trans- 
mettre à la préfecture maritime. 

Art. 7. — Les autorités maritimes compétentes pourront, 
suivant les circonstances, remettre leurs prisonniers de guerre 
avec leur liste, le journal tenu sur eux, les objets confisqués 
ou retirés et leur liste aux autorités militaires, ou auto- 
rités de l'étape ou des transports et communications. Elles 
devront, dans ce cas, adresser immédiatement leur rapport avec 



AUTOUR DE LA GUERRE 341 

le nombre des prisonniers remis au ministre de la marine. 

Art. 8. — Le préfet maritime devra immédiatement adresser 
au ministre de la marine son rapport sur le nombre des prison- 
niers qui viendront de lui être remis. 

Le ministre de la marine aura à informer le grand quartier 
général du nombre des prisonniers qui auront fait l'objet des 
rapports dont il est parlé à l'alinéa précédent et du lieu où ils 
se trouveront. 

Art. 9. — La préfecture maritime, le sous-arrondissement 
maritime ou la garnison de la base d'opérations devront, jusqu'à 
leur transport ou leur remise, garder, d'après les circonstances, 
dans des casernes ou autres lieux, les prisonniers, de façon à 
éviter toute évasion. 

Art. 10. — L'endroit où seront retenus les prisonniers devra 
être gardé par des sentinelles sous la surveillance d'un officier 
de marine. 

Art. 11. — Si le prisonnier demande à achètera ses frais un 
objet de luxe ou usuel, on pourra, si le surveillant n'y voit 
aucun inconvénient, le lui permettre, et, en ce cas, lui donner 
tontes les commodités de se le procurer. 

Art. 12. — Les prisonniers pourront recevoir ou expédier des 
lettres et des dépêches après examen de l'officier surveillant. 
Toutes les communications suspectes ou chiffrées devront être 
confisquées ou interdites. 

Art. 13. — Tous les articles postaux destinés aux prisonniers 
ou expédiés par eux jouissant par les conventions de la franchise 
postale, les autorités maritimes ayant reçu des prisonniers 
auront à prendre à ce sujet les mesures nécessaires avec l'admi- 
nistration locale des postes. 

Art. 14. — Les testaments des prisonniers seront soumis aux 
mêmes conditions que ceux des hommes de l'armée de mer. 

Art. 15. — Le préfet maritime devra délivrer, dans un 
endroit désigné, aux agents de l'armée de terre chargés de 
prendre livraison des prisonniers, les objets retirés à ces prison- 
niers, et tous les documents ainsi que les testaments et objets 
laissés par les prisonniers décédés avant leur remise. 

Si Ion compare ces instructions à la convention de La 
Haye, on constate : 

Les articles 1 er et ï2 contiennent tout le paragraphe 3 de 
l'article 4 de la convention de La Haye : « Tout ce qui 



312 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

appartient personnellement aux prisonniers de guerre, 
excepté les armes, les chevaux et les papiers militaires, 
reste leur propriété. » 

Les articles 4 et 5 renferment l'alinéa et l'article 5 de la 
convention qui disent : 

Art. 4, alinéa 2. — Les prisonniers de guerre doivent être 
traités avec humanité. 

Art. 5. — Les prisonniers de guerre peuvent être assujettis à 
l'internement dans une ville, forteresse, camp ou localité quel- 
conque, avec obligation de ne pas s'en éloigner au delà de cer- 
taines limites déterminées ; mais ils ne peuvent être renfermés 
que par mesure de sûreté indispensable. 

L'article 14 des instructions s'inspire de l'article 19 de la 
convention ainsi conçu : « Les testaments des prisonniers 
de guerre sont reçus ou dressés dans les mêmes conditions 
que pour les militaires de l'armée nationale. » 

L'article 16 répond à l'article 16 de la convention en ce 
qui concerne la franchise de toute taxe postale pour les 
articles postaux destinés aux prisonniers de guerre ou 
expédiés par eux. Mais, le texte ne lui paraissant pas suffi- 
sant, le ministre nippon des voies et communications pro- 
mulgua ses ordonnances du 3 mars 1904, dont celle n" 13 
est ainsi conçue : 



REGLEMENT RELATIF A LA POSTE EN CE QUI CONCERNE 
LES PRISONNIERS DE GUERRE 

Article premier. — Ce que l'on entend par articles postaux 
dans ce règlement, ce sont les articles postaux intérieurs et inter- 
nationaux, soit destinés au bureau de renseignements des prison- 
niers de guerre ou aux prisonniers de guerre, soit expédiés pât- 
eux. 

Art. 2. — Sauf ceux désignés par ce règlement, tout autre 
article postal concernant les prisonniers de guerre sera soumis 
aux règles générales du service des postes intérieur ou interna- 
tional. 

A ht. 3. — Les expéditeurs doivent écrire sur la suscription 



AUTOUR DE LA GUERRE 343 

des articles postaux des prisonniers de guerre l'indication : «Ser- 
vice des prisonniers de guerre. » 

Art. 4. — Les articles postaux des prisonniers de guerre sont 
affranchis de toute taxe postale, conformément aux conven- 
tions. 

Art. 5 — Les récépissés des articles postaux recommandés ou 
des colis postaux destinés aux prisonniers de guerre ou expédiés 
par eux seront délivrés par l'intendant de l'établissement de 
l'internement des prisonniers de guerre ou remis à cet inten- 
dant. 

L'ordonnance n° 14, du même jour et du même ministre, 
complète ainsi la franchise postale en ce qui touche les 
mandats-poste : 



REGLEMENT RELATIF AUX MANDATS-POSTE DES PRISONNIERS 

DE GUERRE 

Article premier. — Ce qu'on entend par mandat-poste, dans 
ce règlement, c'est le mandat-poste ordinaire intérieur ou inter- 
national destiné aux prisonniers de guerre ou expédié par 
eux. 

Art. 2. — Sauf ceux désignés par ce règlement, tout autre 
mandat de poste concernant les prisonniers de guerre sera sou- 
mis aux règles générales des mandats-poste intérieurs ou inter- 
nationaux. 

Art. 3. — Les mandats-poste concernant les prisonniers de 
guerre seront affranchis de toute taxe, conformément aux con- 
ventions. 

Art. 4. — L'expéditeur d'un mandat-poste à un prisonnier de 
guerre devra demander au bureau de poste expéditeur l'inscrip- 
tion de cette mention : « Mandat de poste pour prisonnier de 
guerre. » 

Art. 5. — L'argent du mandat, le récépissé et les autres 
pièces le concernant seront remis à l'intendant de l'établissement 
de l'internement des prisonniers de guerre, sans être soumis à la 
procédure de la procuration. 

Art. 6. — L'intendant de l'établissement pourra adresser 
toutes les demandes touchant les mandats de poste au bureau de 
poste an nom des prisonniers de guerre, sans être soumis à la 
procédure de la procuration. 



344 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

L'ordonnancé n° 50, du 27 février 1904, a réglé la ques- 
tion de l'entretien des prisonniers de guerre : 

Les prisonniers de guerre au pouvoir de l'empire, les équi- 
pages des bâtiments capturés ou toute autre personne assimilée à 
ceux-ci recevront, soit en nature, soit en argent, leur nourri- 
ture, leur habillement et leurs autres besoins. Le genre et la 
quantité des choses à allouer d'après le texte précédent seront 
lixés par les ministres de la guerre et de la marine. 

En regard de cette ordonnance, on peut mettre l'article 7 
de la convention de La Haye qui dit : 

Le gouvernement au pouvoir duquel se trouvent les prisonniers 
<de guerre est chargé de leur entretien. A défaut d'une entente 
entre les belligérants, les prisonniers de guerre seront traités, 
pour la nourriture, le couchage et l'habillement, sur le même 
pied que les troupes du gouvernement qui les aura capturés. 

En ce qui touche le bureau de renseignements sur les 
prisonniers de guerre, l'article 14 delà convention s'explique 
ainsi : 

Il est constitué dès le début des hostilités, dans chacun des 
États belligérants, et le cas échéant dans les pays neutres qui 
auront recueilli des belligérants sur leur territoire, un bureau 
de renseignements sur les prisonniers de guerre. Ce bureau, 
chargé de répondre à toutes les demandes qui les concernent, 
reçoit des divers services compétents toutes les indications néces- 
saires pour lui permettre d'établir une fiche individuelle pour 
chaque prisonnier de guerre. Il est tenu au courant des interne- 
ments et des mutations, ainsi que des entrées dans les hôpitaux 
et des décès. Le bureau de renseignements est également chargé 
de recueillir et de centraliser tous les objets d'un usage per- 
sonnel, valeurs, lettres, etc., qui seront trouvés sur le champ de 
bataille ou laissés par des prisonniers décédés dans les hôpitaux 
et ambulances, de les transmettre aux intéressés. 

L'ordonnance n° 44, promulguée le 21 février 1904, a 
créé le bureau de renseignements correspondant à ces 
prescriptions : 

Article premier. — Le bureau des renseignements sur le s 
prisonniers de guerre sera établi à Tokyo, et on y traitera les 
affaires suivantes : 



AUTOUR DE LA GUERRE 345 

1° Examen des internements, mutations, entrées clans les 
hôpitaux et décès, et établissement des fiches individuelles des 
prisonniers; 

2° Correspondance touchant l'état des prisonniers; 

3° Traitement des dons faits aux prisonniers et des objets et 
argent expédiés par eux ; 

4° Conservation des testaments et des objets laissés par les 
prisonniers décédés, et renvoi de ces articles aux familles ou 
autres intéressés; 

5° Traitement, d'après les règlements appliqués aux prison- 
niers, des renseignements obtenus sur les morts ennemis recueil- 
lis sur les champs de bataille par l'armée de terre ou de mer, et 
de leurs testaments et objets trouvés sur eux. 

Art. 2. — Le bureau de renseignements est composé d'un 
président et de deux commissaires. 

Le président sera pris parmi les généraux ou les colonels de 
l'armée de terre, les commissaires parmi les officiers supérieurs 
ou subalternes de l'armée de terre ou de mer, ou encore des fonc- 
tionnaires civils du grade de « sônin » . 

Sont adjoints à ce bureau sept secrétaires du grade de « hannin » . 

Le nombre des commissaires pourra être augmenté si on le 
juge nécessaire. 

Art. 3. — Le président dirige toutes les affaires du bureau 
sous les ordres du ministre de la guerre. 

Art. 4. — Le président pourra demander toute communica- 
tion nécessaire sur les affaires du bureau des autorités militaires 
ou maritimes, ou aux hôpitaux et ambulances. 

Akt. 5. — Les commissaires administrent les affaires sous les 
ordres du président. 

Art. 6. — Les secrétaires travaillent sous la direction des sus- 
dits fonctionnaires supérieurs. 

La convention de La Haye prononce aussi la franchise 
postale en faveur de ce bureau de renseignements. Nous 
savons, par l'ordonnance n° 13 du ministre des voies et 
communications, que le gouvernement japonais la lui avait 
accordée. 

Telle est rénuméralion des règlements établis jusqu'ici 
par le Japon en ce qui regarde les prisonniers de guerre. 
On peut constater que, théoriquement, l'organisation ainsi 



340 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPON AISE 

créée semble des plus satisfaisantes. Gomment a-l-elle 
fonctionné dans la pratique? A maintes reprises, les Russes 
se sont plaints de cruautés ou de sévices dont auraient 
souffert leurs prisonniers de la part des Nippons. S'est-il 
agi de cas isolés imputables à l'excitation consécutive du 
combat, ou de l'inobservation des règlements cités plus 
haut? C'est ce qu'on saura seulement avec certitude lorsque 
les détails de la vie au Japon pendant la guerre seront 
mieux connus. 



VI 



Dès l'ouverture des hostilités, le gouvernement du Japon 
prit des mesures destinées selon lui à protéger les sujets de 
son adversaire et à garantir la liberté religieuse. Ce fut le 
9 février, en effet, que le ministre de l'intérieur envoya à 
tous les préfets de l'empire des instructions relatives à celte 
protection des sujets russes, leur recommandant d'apporter 
tous leurs soins à la bonne exécution de ces instructions, 
la légation et les consulats de Russie se retirant. Le lende- 
main 10, le même ministre renouvelle ses instructions de 
la veille de la façon suivante : 

INSTRUCTIONS DU MINISTRE DE l' INTERIEUR N° 210 
(Février 1904) 

Au gouvernement 'impérial de Taï-Wan, aux tcliô, fou et km. 

Obligé, à son grand regret, de déclarer la guerre à l'empire de 
Russie, le gouvernement impérial n'a nullement l'intention de 
se montrer hostile aux sujets de cette nation. Ceux d'entre eux 
qui se trouvent actuellement sur le territoire de l'empire pour- 
ront donc continuer à y résider; ceux qui y viendront n'en 
seront point empêchés. Ils seront tous protégés dans leurs vies, 



AUTOUR DE LA GUERRE 347 

honneur et biens, d'après le texte de nos lois et ordonnances; 
ils pourront vaquer tranquillement à leurs affaires et demander 
la protection des tribunaux impériaux. 

Toutefois, cela doit être considéré comme une bonne grâce du 
gouvernement impérial; en conséquence, pour l'exécution des 
actes administratifs nécessaires, de la surveillance et des mesures 
prises par les autorités militaires ou navales dans des buts mili- 
taires, le gouvernement impérial n'admettra aucune restriction 
et pourra limiter en partie la garantie relative aux personnes, à 
leurs vie et biens, et, de plus, il pourra défendre ou limiter les 
changements de domicile ou les voyages, s'il le trouve nécessaire. 
Ainsi, tous ceux qui servent leur patrie en vue d'intérêts mili- 
taires, ou qui attentent à la sûreté, à l'ordre ou aux bonnes 
mœurs de l'empire, ou commettent tout autre acte nuisible aux 
intérêts de l'empire, en opposition ainsi avec la faveur accordée 
par le gouvernement impérial, pourront être l'objet de mesures 
spéciales d'après les lois et ordonnances et recevoir l'ordre de 
quitter immédiatement l'empire. Ceux qui, n'ayant aucun 
moyen d'existence, doivent s'adresser à la charité publique, 
pourront aussi se voir interdire de résider sur le territoire de 
l'empire. En un mot, à tout sujet de l'empire russe se trouvant 
sur le territoire de l'empire du Japon il sera accordé le plus de 
protection possible, dans les limites où il ne puisse nuire aux 
intérêts de l'empire. Il y aura donc lieu de traiter les sujets russes 
d'après cet esprit et d'avoir soin de ne pas laisser les sujets de 
l'empire créer des malentendus sur ce point. 

Le même jour, le ministre de l'instruction publique 
adressait aux instituteurs une note où il leur demandait de 
ne pas développer le chauvinisme et où il leur rappelait le 
principe fondamental de l'éducation. Dans celte même 
note, il leur exposait la conduite à recommander envers les 
sujets russes : 

Bien que le gouvernement impérial soit à présent en guerre 
avec la Russie dans le but de pouvoir assurer plus tard une paix 
durable, les étudiants et les élèves doivent s'appliquer à ne se 
montrer aucunement hostiles envers les sujets russes. Une sem- 
blable hostilité de leur part ferait naître à notre égard de mau- 
vais sentiments chez les nations étrangères. Aussi est-ce là un 
point important qu'il est nécessaire de traiter dans l'éducation 
des garçons et des fdles. 



348 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Le 19 février 1904, le ministre de l'intérieur, dans ses 
instructions aux chefs des diverses sectes shintoïstes et 
bouddhistes, disait au sujet de la liberté religieuse : 

Bien qu'entre l'empire et la Russie les relations diplomatiques 
soient suspendues, il n'y a aucune raison de se montrer hostile en- 
vers les sujets russes, et surtout il ne doit y avoir aucun change- 
ment apporté dans l'égalité et dans la liberté des religions. Ce sera 
donc un point important auquel voudront bien donner tous leurs 
soins ceux qui s'occupent de propagande et de mission religieuses. 
Aussi, tous les chefs des différentes croyances auront-ils à inviter 
leurs religieux à bien se pénétrer de ces présentes instructions. 

Par ces diverses instructions, on peut aisément se rendre 
compte avec quelle habileté et quelle précision le gouver- 
nement impérial du Japon travailla à montrer au monde 
comment il entend respecter le droit des gens et la liberté 
des personnes. 

Les instructions du ministre de l'intérieur en ce qui concerne 
la protection des sujets russes, déclare un diplomate japonais, 
ressemblent fort à celles données en 1894 en faveur des sujets 
chinois, bien que l'ordonnance du 4 août 1894 soit, il est vrai, 
plus minutieusement rédigée que les instructions de février der- 
nier, à cause, il est bon de le faire remarquer, du plus grand 
nombre des ressortissants chinois qu'il y avait au Japon. En 
d'autres termes, en 1894, on avait obligé les Célestes à demander 
aux autorités locales leur enregistrement. Sauf cette formalité, 
l'étendue de la protection et ses limites étaient les mêmes que 
celles formulées envers les sujets russes. 



VII 



Ce fut lors de la guerre sino-japonaise que, pour la 
première fois au Japon, se posa et fut traitée comme elle 
devait l'être la question des prises maritimes (1). 

(1) A titre documentaire, cette question des prises maritimes est traitée ici 
surtout du point de vue des Japonais. 



AUTOUR DE LA GUERRE 3i0 

Les instructions données par le ministre de la marine le 
7 septembre 1894 se rapportent à L'exercice du droit de 
visite, à la capture et à la contrebande de guerre, aux 
prises, ainsi qu'au blocus. Ces instructions sont beaucoup 
trop longues pour être citées ici textuellement; on se 
contentera d'en examiner brièvement les règles princi- 
pales . 

D'après ces instructions, les navires de guerre seuls 
peuvent exercer le droit de visite (art I er ). En effet, depuis 
l'adhésion du Japon (1886) à la déclaration de Paris de 1857, 
le gouvernement japonais ne reconnaît plus les corsaires et 
se conforme à cet égard aux règles admises par les nations 
européennes qui ont adhéré à la convention. 

En ce qui concerne les objets susceptibles de capture, 
les instructions s'expriment ainsi : 

Art. 2. — Les navires suivants seront saisissables au môme 
titre que les navires ennemis : 

1° Navires engagés au service du gouvernement ennemi 
comme transports, alors même qu'ils y auraient été contraints; 

2° Navires qui naviguent sous le pavillon ennemi et avec des 
passeports émanant du gouvernement ennemi; 

3° Navires qui naviguent avec une licence du gouvernement 
ennemi ; 

4° Navires qui, quelle que soit leur nationalité, naviguent sous 
convoi d'un ennemi; 

5° Navires appartenant en tout ou partie à un ennemi, bien 
que leurs papiers de bord tendent à les faire considérer comme 
navires japonais, alliés ou neutres; 

6° Navires paraissant appartenir à des sujets japonais, alliés 
ou neutres, si leurs propriétaires les ont acquis par cession d'un 
ennemi, cession postérieure au départ de ces navires pour le 
voyage pendant lequel ils sont trouvés, mais antérieure à la 
prise réelle de possession par le nouvel acquéreur; 

7° Navires paraissant appartenir à des sujets japonais, alliés 
ou neutres, s'ils ont été acquis par cession d'un ennemi faite à 
un moment quelconque de la guerre, ou avant la guerre, mais 
en vue de cette guerre, à moins qu'il n'y ait preuve satisfaisante 
que la cession était faite de bonne foi et complète. 



3>() LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Art. 5. — Les navires suivants, quelle que soit leur nationa- 
lité, seront saisissables : 

1° Navires qui ont à bord des articles de contrebande de guerre 
si leur destination est hostile ; la destination est considérée comme 
hostile s'ils se dirigent vers un port ennemi ou s'ils doivent, au 
cours de leur voyage, aborder un port ennemi, ou si, enfin, ils 
doivent, soit au terme, soit au cours de leur voyage, communi- 
quer avec l'armée ou la flotte ennemie ; 

2° Navires qui résistent par la force. 

Aht. 6. — Seront saisissables, quelle que soit leur nationalité, 
les navires qui se seront rendus suspects pour l'un des motifs 
suivants : 

1° S'ils possèdent des papiers de bord faux ou doubles; 

2° S'ils ne possèdent aucun papier de bord, ou s'ils ont caché 
ou détruit ceux qu'ils possédaient; 

3° S'ils ne se sont pas arrêtés dans leur marche, bien qu'en ayant 
reçu l'ordre d'un navire de guerre, et s'ils ont cherché à échapper 
à la visite; 

4° S'ils ont tenté de résister à la visite par la force; 

5° S'ils ne peuvent présenter de papiers destinés à établir 
leur nationalité. 

Les instructions cnumèrent, d'autre part, les bâtiments 
qui ne sont pas saisissables ; ce sont : 

1° Les bateaux qui se livrent à la pêche côtière; 

2° Les navires employés à des missions scientifiques ou 
religieuses ou philanthropiques; 

3° Les bateaux appartenant à un phare; 

4° Enfin, les navires appartenant à un pays ou à un 
sujet neutre, sauf dans les cas prévus aux articles 5 et (> 
(art. 3 et 4). En outre, dans les cas où des vaisseaux 
neutres sont escortés par un navire neutre de guerre, si le 
commandant du navire de guerre déclare qu'il n'y a aucune 
contrebande de guerre à bord des vaisseaux convoyés et 
que tous les papiers du bord sont en règle sur ces vaisseaux, 
on ne pourra pas les visiter (art. 23). Quant à l'exercice du 
droit de visite, il est bien entendu qu'il est expressément 
interdit d'exercer ce droit de visite et de capture dans les 
eaux territoriales d'un pays neutre (art. II). Sauf cette 



AUTOUR DE LA GUERRE 351 

restriction, le commandant doit observer la règle suivante 
pour exercer les droits de visite (art. 12) : 

1° Le commandant ne pourra exercer le droit de visite 
que s'il y a lieu de soupçonner que le navire est saisis- 
sante; 

2° L'ordre de s'arrêter doit être donné par les signaux 
ou des coups de sifflet. S'il est impossible de communiquer 
Tordre en question par des signaux à cause du mauvais 
temps, ou si le navire averti ne met pas en panne, le com- 
mandant donnera le signal de stopper par deux coups de 
canon à poudre. Si le navire refuse encore de stopper, 
le commandant pourra lui envoyer quelques boulets: 

3° L'officier chargé de sa visite examinera tout d'abord 
les papiers de bord. S'il n'y a aucun doute, soit sur les 
papiers de bord, soit à tous autres égards, il devra immédia- 
tement mettre en liberté ce navire; 

4° S'il y a lieu de concevoir des doutes, un officier devra 
faire la visite du navire, et, s il s'affirme qu'il n'y a rien de 
suspect, il devra immédiatement mettre celui-ci en liberté. 

Quant au blocus, il est effectif, déclare l'article 27, 
« lorsqu'il est établi par un ou plusieurs navires de guerre, 
suffisant soit pour interdire réellement l'accès de la côte à 
l'ennemi, soit pour créer un danger évident aux vaisseaux 
qui tentent d'entrer ou de sortir du lieu bloqué. » Ce 
n'est qu'une application de l'article 4 de la déclaration de 
Paris. 

Au point de vue de la notoriété du blocus, les instruc- 
tions ont admis la doctrine anglaise comme sur la plupart 
des autres questions. Un commandant autorisé à établir 
un blocus doit communiquer immédiatement la déclara- 
tion de blocus à tous les consuls qui résident dans le port 
bloqué. En même temps, il doit notifier à tous les navires 
se trouvant dans ledit port qu'ils aient à se retirer dans le 
délai qu'il détermine (art. 28). 



352 LK MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

La connaissance du blocus est réelle ou présumée 
(art. 30). Elle est réelle pour le capitaine d'un navire lors- 
qu'il a connu le blocus pur la notification du navire de 
guerre qui rétablit ou par toute autre source d information. 
Le capitaine d'un navire est présumé connaître le blocus 
si celui-ci a été notifié aux autorités de son pays et s'il 
s'est écoulé un temps suffisant pour que ces autorités aient 
pu communiquer la notification à leurs nationaux, quand 
bien même ladite notification réellement n'aurait pas eu 
lieu en fait. 

Si le commandant peut présumer qu'un navire qui tente 
d'entrer dans un port ignore le blocus établi, il devra le 
lui notifier et l'inviter à retourner dans son pays ou à 
changer sa route. En revanche, peut être saisi tout navire, 
quelle que soit sa nationalité, qui tente de violer le blocus 
après avoir reçu la notification ou malgré la connaissance 
qu'il en a (art. 29). Dans ce cas, le navire est considéré 
comme régulièrement pris. 

Telle est la façon dont les Japonais envisagent la ques- 
tion des prises sous ses diverses formes. 

Mais, continue un diplomate japonais, il reste encore 
un point à voir. Le capteur n'a-t-il pas outrepassé ses 
droits? En effet, ce n'est pas le fait de saisir un bateau qui 
doit constituer le titre de saisie, c'est le prononcé d'un 
jugement. L'occupatio belllca n'est plus que la causa remota 
de l'acquisition; la causa proxima se trouve dans le juge- 
ment. Alors se pose la question : comment doivent être 
organisés les tribunaux des prises? Quelle procédure sui- 
vront-ils? Au Japon, c'est une ordonnance du 20 août 1894 
qui les a organisés lors de sa campagne contre la Chine, et 
le gouvernement, y ayant trouvé quelque insuffisance, y 
apporta certaines modifications par une ordonnance en 
date du 1 er mars 1904. Cette organisation des tribunaux 
des prises semble utile à connaître; on trouvera donc ici 
in extenso le texte qui les condense. 



AUTOUR DE LA GUERRE 353 



CHAPITRE PREMIER 

Organisation et compétence des tribunaux des prises 
et du tribunal supérieur des prises 

Article premier. — lies tribunaux des prises en première 
instance, et le tribunal supérieur des prises en deuxième ins- 
tance, connaîtront des affaires de prises. 

Art. 2. — Chaque tribunal des prises sera composé d'un juge 
président et de huit juges assesseurs. 

Le juge président sera choisi parmi les juges ayant grade de 
« tchokounïn » . 

Les juges assesseurs seront pris parmi les personnes apparte- 
nant aux corps suivants : 1° juges; 2° officiers de marine;. 
3° conseillers et juges au ministère de la marine; 4° conseillers 
au bureau de législation; 5° conseillers ou secrétaires au minis- 
tère des affaires étrangères, agents diplomatiques ou consu- 
laires. 

Art. 3. — Le tribunal supérieur des prises sera composé d'un 
juge président et de huit assesseurs. 

Le juge président sera un conseiller privé. 

Les juges assesseurs se composeront d'un conseiller privé, de 
deux amiraux, de trois juges à la cour de cassation, du direc- 
teur du bureau de législation et du directeur des affaires poli- 
tiques au ministère des affaires étrangères. 

Art. 4. — Les juges présidents des tribunaux des prises et du 
tribunal supérieur des prises seront chargés de la direction géné- 
rale des affaires, chacun dans leur ressort respectif. En cas 
d'empêchement à remplir leurs fonctions, les juges présidents 
nommeront pour les remplacer, chacun dans leur fonction res- 
pective, un juge assesseur du tribunal des prises. 

Art. 5. — Trois procureurs seront nommés à chaque tri- 
bunal des prises et deux procureurs au tribunal supérieur des 
prises. 

Les procureurs seront choisis parmi les juges au ministère de 
la marine, les procureurs impériaux et les fonctionnaires admi- 
nistratifs supérieurs. 

Art. 5 bis. — Un commissaire sera nommé au tribunal supé- 
rieur des prises; il sera choisi parmi les fonctionnaires adminis- 
tratifs supérieurs. 

Art. 6. — Les juges présidents, les juges assesseurs, les pro~ 

23 



354 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

cureurs des tribunaux des prises et du tribunal supérieur des 
prises, ainsi que le commissaire de ce dernier tribunal, seront 
nommés par décret impérial sur la présentation du président du 
conseil des ministres. 

Art. 7. — Des secrétaires seront nommés à chaque tribunal 
des prises. 

Les présidents de chaque tribunal prendront des secrétaires 
parmi les fonctionnaires ayant le grade de « hannin » . 

Art. 8. — A chaque tribunal des prises, les décisions devront 
être prises par cinq membres au moins, se composant d'un pré- 
sident et de juges assesseurs parmi lesquels deux devront appar- 
tenir à la magistrature. 

Au tribunal supérieur des prises, les décisions devront être 
prises par sept membres, au moins, comprenant un président et 
des juges assesseurs. 

Art. 9. — Une ordonnance impériale spéciale déterminera 
l'époque de la clôture et de l'ouverture des tribunaux des prises. 

Le tribunal supérieur des prises siégera à Tokyo. 

Les tribunaux des prises siégeront dans les lieux qui leur 
seront désignés par ordonnance impériale. 



CHAPITRE II 
Procédure des tribunaux des prises 

Art. 10. — Le commandant du navire de guerre qui aura 
opéré une prise se rendra avec le bateau capturé au port où se 
trouvera un tribunal des prises, ou bien il déléguera un de ses 
officiers qui, s'embarquantsur le bateau capturé, le conduira à ce 
port. Dès l'arrivée, l'officier conducteur de la prise remettra ce 
bateau au tribunal des prises avec un rapport relatant les faits. 
Il pourra cependant ne lui adresser que le rapport seul, s'il a 
des raisons de n'avoir pu lui amener le bateau. 

Dans ce rapport seront mentionnés les causes de la prise et 
tous les faits qui peuvent justifier la légalité de la capture, et il 
devra y être joint les papiers de bord et autres documents et 
pièces qui auront été reçus du capitaine et de l'équipage ou qui 
auront été trouvés. 

Art. 11. — Dès que le juge président du tribunal des prises 
aura reçu le rapport circonstancié mentionné dans l'article 10, 
il désignera un juge assesseur qui aura la charge de l'affaire. 



AUTOUR DE LA GUERRE 35") 

Le juge assesseur chargé de l'affaire aura à procéder immédia- 
tement, en présence du commandant conducteur du bâtiment 
capturé, ou de son délégué, ou du capitaine dudit bâtiment, à 
l'ouverture des documents et à en faire l'inventaire. 

Lorsque le juge assesseur chargé de l'affaire aura fini la pro- 
cédure de l'alinéa précédent, il devra visiter le bâtiment capturé 
et les objets y chargés, et en dresser un inventaire minutieux 
en présence du capitaine dudit bâtiment. 

Ces procédures ne pourront naturellement se faire pour le cas 
prévu dans la dernière partie du premier alinéa de l'article pré- 
cédent. 

Art. 12. — Le juge assesseur chargé de l'affaire procédera à 
l'interrogatoire du capitaine ou de l'équipage du bâtiment cap- 
turé. Des secrétaires seront chargés de recueillir ces interroga- 
toires. 

Art. 12 bis. — Si le juge assesseur chargé de l'affaire le juge 
nécessaire, il pourra désigner un expert pour faire expertiser les 
faits déterminés. 

Art. 13. — Lorsque le juge assesseur chargé de l'affaire aura 
terminé l'examen des faits qu'il juge nécessaire pour décider s'il 
faut saisir tout ou partie de la prise, ou si la prise doit être ren- 
voyée, il aura à dresser un mémoire justificatif de sa décision et 
à le transmettre au procureur auprès du tribunal des prises, en 
y joignant le rapport circonstancié mentionné dans l'article 10 
et les documents divers se rapportant audit rapport. 

Art. 14. — Les procureurs rédigeront un rapport contenant 
leur opinion relativement à la décision proposée, et ils le trans- 
mettront au tribunal des prises en y joignant tous les documents 
qui leur seront parvenus. 

Si les procureurs le jugent nécessaire pour établir leur rapport, 
ils pourront demander au juge assesseur chargé de l'affaire une 
enquête supplémentaire sur des points qu'ils lui désigneront. 

Art. 15. — Lorsque les procureurs déclareront, dans le rap- 
port contenant leur opinion, que les bâtiments capturés doivent 
être immédiatement remis en liberté, et dans le cas où cette 
déclaration sera jugée légitime par le tribunal des prises, ledit 
tribunal aura à préparer un rapport concluant à la remise en 
liberté immédiate et à le transmettre aux procureurs. 

Art. 16. — Dans le cas où le rapport contenant l'opinion des 
procureurs conclura à la validité de la prise, et dans le cas aussi 
où le tribunal des prises aura jugé qu'il n'y a pas lieu de con- 
clure à la libération immédiate du bâtiment capturé, telle qu'elle 



356 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

a été demandée dans le rapport contenant l'opinion des procu- 
reurs, le tribunal des prises adoptera la procédure de l'avertisse- 
ment public. 

Cet avertissement, informant quiconque jugera ses intérêts 
lésés par la décision concluant à la validité de la prise qu'il peut 
adresser une pétition écrite dans un délai de trente jours à 
compter du jour qui suivra l'insertion de l'avertissement public, 
sera inséré dans la Gazette officielle et dans deux journaux en 
langue étrangère publiés dans l'empire. 

Si, dans le délai prescrit dans l'alinéa précédent, aucune récla- 
mation n'a été formulée, le tribunal des prises commencera 
immédiatement la procédure du jugement et de l'examen des 
prises. Toutefois, à la requête des procureurs, le tribunal des 
prises peut, passant outre à la procédure spéciale d'enquête, 
rendre immédiatement son jugement qui devra être transmis aux 
procureurs. 

Art. 17. — La pétition écrite contiendra tous les points néces- 
saires, en y joignant tout ce qui pourra servir de documents ou 
de preuves. 

Le pétitionnaire ne pourra se faire représenter que par un 
avocat de l'empire. 

Art. 17 bis. — Si le pétitionnaire ou son représentant n'a pas 
de domicile dans le lieu où siège le tribunal des prises, il devra 
y élire domicile provisoire pour recevoir communication des 
pièces. 

Dans le cas où il ne fera pas la notification susmentionnée, la 
communication des pièces lui sera faite par la poste, et, dans 
ce cas, le délai fixé dans cette ordonnance sera à compter du jour 
où les pièces seront mises à la poste. 

Art. 18. — Lorsqu'une pétition écrite aura été présentée, il 
sera procédé à une enquête verbale dont le jour et l'heure seront 
fixés. Le procureur et le pétitionnaire y seront respectivement 
entendus. Si le pétitionnaire fait défaut sans en avoir l'autorisa- 
tion, on pourra procéder à l'enquête par défaut. 

L'enquête verbale terminée, on passera au jugement, que l'on 
prononcera, soit immédiatement, soit à une époque déterminée. 
Dans ce cas, la présence du pétitionnaire ne sera pas nécessaire. 

Art. 19. — Lorsque le tribunal des prises, dans l'intervalle 
qui précède le jugement, jugera nécessaire de faire un nouvel 
examen des témoignages, il pourra charger de cet examen le 
juge assesseur chargé de l'affaire. 

Les procureurs et le pétitionnaire pourront, dans l'intervalle 






AUTOUR DE LA GUERRE 357 

qui précède le jugement, présenter de nouveaux renseignements 
ou témoignages. 

Dans le cas prévu dans les deux alinéas précédents, le tribunal 
des prises pourra procéder à une nouvelle enquête verbale, s'il 
le juge nécessaire. 

Art. 20. — En outre de ce qui est spécifié dans les articles 
précédents, le tribunal des prises pourra établir des règles rela- 
tives à la procédure d'examen et de jugement du tribunal des 
prises. 

Art. 21. — Les procureurs et le pétitionnaire peuvent appeler 
au tribunal supérieur des jugements rendus par le tribunal des 
prises. 

Art. 22. — Le délai d'appel sera limité à vingt jours, à 
compter du jour qui suivra le prononcé du jugement. 

Art. 23. — L'appel se fera en transmettant les documents 
d'appel au tribunal des prises. 

Dans les documents d'appel, les points principaux relatifs à 
l'appel et les raisons qui le motivent seront mentionnés en détail. 

La signature d'un avocat de l'empire sera exigée sur les docu- 
ments d'appel du pétitionnaire. 

Art. 23 bis. — Le tribunal des prises devra rejeter tout appel 
non conforme aux formalités ou dont le délai sera expiré. 

Dans le cas où l'appel est non conforme aux formalités, s'il 
s'agit de la date, du nom ou d'autres faits moins importants, le 
tribunal des prises pourra en ordonner la correction. 

Art. 24. — Sauf en cas de rejet de l'appel prévu par l'article 
précédent, le tribunal des prises enverra au pétitionnaire le 
document d'appel du pétitionnaire. Les échanges respectifs des 
réponses écrites se feront dans un délai de dix jours. 

La réponse écrite du pétitionnaire nécessitera la signature d'un 
avocat de l'empire. 

Art. 24 bis. — Le tribunal des prises pourra prolonger le 
délai prévu par les articles 16, 22 et 24 s'il le juge nécessaire. 

Art. 25. — Après l'expiration du délai fixé pour les échanges 
des réponses écrites, le tribunal des prises transmettra les docu- 
ments d'appel au tribunal supérieur des prises. 

Au cas où le tribunal supérieur des prises jugera nécessaire de 
procéder à un nouvel examen des témoignages et des faits, il 
renverra au tribunal des prises les documents désignés dans la 
clause précédente, en le chargeant de procéder à nouveau audit 
examen. 

Le tribunal des prises chargera le juge assesseur chargé de 



358 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

l'affaire dudit examen, et les divers documents de l'enquête nou- 
velle seront montrés aux procureur et pétitionnaire avant d'être 
transmis au tribunal supérieur des prises. 

Art. 26-A. — Le tribunal supérieur des prises rendra, d'après 
les documents, son jugement dont la copie sera envoyée aux 
procureurs du tribunal des prises où aura lieu le premier juge- 
ment et au pétitionnaire. 

Art. 26-B. — Quand le jugement du tribunal des prises ou du 
tribunal supérieur des prises sera rendu, le résumé en sera 
inséré dans la Gazette officielle. 

Art. 26-C. — Au tribunal des prises et au tribunal supérieur 
des prises on se servira de la langue japonaise. 

On pourra recourir à un interprète pour interroger toute per- 
sonne ne pouvant parler japonais. 

Art. 27. — Les règles relatives à la procédure d'examen et de 
jugement du tribunal supérieur des prises seront déterminées 
par ledit tribunal. 

Art. 28. — Les articles déclarés prises appartiendront à l'État.' 

Art. 29. — Le tribunal des prises devra confier les bâtiments 
et les objets capturés aux soins des autorités maritimes jusqu'à 
l'exécution du jugement. 

Les autorités maritimes devront garder lesdits bâtiments et 
objets d'après l'ordre du ministre de la marine. 

Art. 30. — Les procureurs au tribunal des prises sont chargés 
de l'exécution des jugements. 

Lesdits procureurs, pour assurer cette exécution, pourront 
avoir recours à l'aide des autorités maritimes et des officiers de 
police. 

Art. 31. — Dans les cas même où, par suite de circons- 
tances spéciales, le bâtiment ne sera pas amené dans l'empire, 
les règles mentionnées dans ce chapitre seront applicables, par 
analogie, dans toutes les limites où elles pourront être exécutées. 

Art. 32. — La présente ordonnance est applicable à partir du 
jour de sa promulgation. 



CHAPITRE V 

QUELQUES ENSEIGNEMENTS MILITAIRES DE LA LUTTE 
ï. Le matériel de guerre et la qualité des troupes. — II. Le 

COMMANDEMENT. III. L'ORGANISATION. IV. CONCLUSIONS D'ENSEMBLE. 

La guerre russo-japonaise, la plus formidable, la plus 
puissamment convaincante leçon de choses de l'époque 
présente, doit porter ses enseignements surtout au moment 
où le militarisme est combattu en Occident avec une 
âpreté particulière. 

Je tenterai donc de mettre en lumière quelques-uns de 
ces enseignements ; laissant de côté les raisonnements 
théoriques et abstraits, je me bornerai à constater des vérités 
qui sont évidentes pour tout homme de bonne foi. 



Dès le début des hostilités, on a pu remarquer nettement, 
du côté japonais, la supériorité du matériel de guerre. Les 
Nippons ont eu, à beaucoup près, les meilleurs navires, les 
meilleurs canons, les meilleurs projectiles, les meilleurs 
fusils, mais cette supériorité ne constitua pas pour eux Vêle- 
ment décisif du succès ; ce qui lui donna toute sa valeur, ce 
fut la préparation remarquable du soldat nippon à se servir 
des instruments dont la prévoyance de ses chefs avait su 



360 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

le doter. Si, dans les lancements de torpilles, les Japonais 
se sont montrés, en somme, peu heureux, — ce qui établit 
une fois de plus l'extrême délicatesse du maniement de ces 
engins, — par contre, ils ont témoigné d'une supériorité 
écrasante quand il s'est agi du tir de l'artillerie de cam- 
pagne et surtout de l'artillerie de marine. Les marins de 
Togo ont osé engager le combat à des distances qu'aucun 
amiral européen n'aurait cru raisonnables. A six, sept 
kilomètres, et même davantage, les obus de pièces de gros 
calibre sont venus atteindre, avec une fréquence qui ne 
permet pas d'attribuer ce résultat au hasard, les blockhaus 
de Vitheft et de Rojdestvensky. Or, ce résultat extraordi- 
naire n'a pu être la conséquence que d'un entraînement 
rigoureux des équipages, entraînement qui représente une 
dépense considérable de munitions, des années d'efforts 
et de volonté sans défaillances. 

Ce qui a prouvé encore que la perfection du matériel 
est peu de chose en soi, c'est ce fait que, lorsque les artil- 
leurs russes reçurent en Mandchourie les nouvelles pièces 
à tir rapide venues d'Europe, ils se trouvèrent en présence 
d'un mécanisme inconnu d'eux, dont, pendant plusieurs 
semaines tout au moins, ils obtinrent des résultats très 
médiocres. Donc, si l'importance du matériel n'est pas 
niable, cette importance n'est que secondaire. 

Les vertus de ïhomme priment de beaucoup les qualités 
des engins. Les Russes ont montré les leurs. On ne sait 
vraiment pas assez ce qu'a supporté le soldat du tsar 
combattant dans la Mandchourie brûlante ou glacée, sous 
des pluies diluviennes, dévoré par les moustiques, appre- 
nant chaque jour de nouveaux revers. Ce sont là les con- 
ditions les plus épouvantables qu'on puisse imaginer à la 
guerre ; mais l'inépuisable, la presque invraisemblable 
bonne humeur des troupes de Nicolas II, a permis pendant 
longtemps de faire face à tout. En toutes circonstances, le 
soldat russe normal se déclare satisfait. On m'a cité ce 



ENSEIGNEMENTS MILITAIRES DE LA LUTTE 361 

mot admirable. Au bivouac, un officier demande à un 
soldat étendu sur le sol nu et mouillé : « Gomment es-tu 
couché? — Bien, mon lieutenant : je suis couché sur un 
côté et j'ai l'autre pour me couvrir, q Cette simplicité, 
qui à la guerre devient vite héroïque, explique l'admirable 
résistance des soldats de Kouropatkine durant cette première 
période de la lutte où l'anarchie de l'intérieur ne put encore 
joindre son action à l'influence déprimante des défaites suc- 
cessives infligées par le Japon. 

Une fois de plus dans l'histoire, les Russes ont établi 
qu'ils étaient incomparables dans la résistance; et, je le 
dis ici sans la moindre pensée d'ironie, Un y a aucune autre 
armée au monde qui aurait su battre en retraite aussi stoï- 
quement que l'armée russe. 

Quant au courage des Nippons, sans être peut-être plus 
grand que celui des Russes, il fut infiniment plus efficace; 
car, au lieu d'être un courage passif, il fut un courage actif, 
un courage offensif, le courage de l'homme qui préfère de 
beaucoup la mort à un pas en arrière. 

A des troupes animées d'un tel esprit, rien n'est impos- 
sible ; et c'est pourquoi les régiments du mikado ont pu 
supporter des coefficients de pertes extrêmement élevés. 



\i 



Le courage, d'ailleurs, est bien loin de suffire, et il est 
avéré que si, dans l'adversité, les soldats du tsar ont fait 
preuve d'une fermeté d'âme vraiment admirable, l'infé- 
riorité lamentable du commandement russe a rendu cette 
vertu inutile. 

Sous l'impulsion de ses chefs, l'armée russe n'a entre- 
pris aucun mouvement vraiment raisonné ; elle est restée 



362 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

constamment stagnante. Si l'on fait donc abstraction des 
impressions excessives ressenties en Europe à la nouvelle 
des victoires nipponnes, on est obligé de constater que, 
dans le domaine stratégique et tactique, les chefs japonais 
ont été loin d'être aussi remarquables qu'on l'admet géné- 
ralement. A maintes reprises, les généraux nippons per- 
dirent un temps précieux, manquèrent d'initiative, firent 
des fautes énormes ; et, si Ton se base sur les renseigne- 
ments puisés aux meilleures sources, je crois qu'on peut 
dire que les officiers du mikado ont vaincu leurs adversaires 
moins par l'excellence de leurs conceptions militaires que 
par suite de l'absence à peu près complète chez les Russes 
de conceptions stratégiques. Ce mal va d'ailleurs rarement 
seul. Si le commandement russe a fait preuve d'une com- 
plète insuffisance, une profonde division n'a cessé de régner 
entre ses éléments directeurs. Cette néfaste animosité de 
personnes destinées à concourir au même œuvre s'est 
manifestée un peu partout, mais spécialement à Port- 
Arthur où, à côté du sublime exemple donné par le général 
Kondratenko, on a pu constater tant de défaillances. A 
Port-Arthur, l'intense rivalité de la marine et de l'armée 
de terre compromit gravement la défense de la place, et 
rien ne symbolisa plus cette hostilité de soldats du même 
pays qui auraient dû combattre en frères d'armes que ce 
retour de l'amiral Lotchinsky rentrant en Europe sur le 
même bateau que le général Stoessel, et qui, durant toute 
la traversée, dut vivre à l'écart, sans même parler à ses 
compagnons. Chez les Japonais, cet antagonisme funeste 
des personnes n'exista pour ainsi dire pas, ou du moins 
il fut- restreint à son minimum d'expression et d'action 
néfaste. 



ENSEIGNEMENTS MILITAIRES DE LA LUTTE 363 



III 



Dans le domaine de l'organisation, le triomphe des Japo- 
nais fut complet, inorganisation, c'est là un mot auquel, en 
France, on n'accorde qu'une importance secondaire, alors 
qu'il mérite une considération capitale. Les Japcmais, eux, 
l'ont compris. Non seulement ils ont été parfaits dans 
l'organisation de tout ce qui touche au matériel de guerre 
et de transport, mais, en ce qui concerne le service des 
renseignements, ils ont été simplement incomparables. 

Certes, à cet égard, les Nippons ont pris modèle sur les 
Allemands ; mais, en présence des faits acquis, il semble 
que les élèves ont surpassé leurs maîtres. 

Pour être tout à fait exact, il faut noter que cette orga- 
nisation du service des renseignements a été grandement 
facilitée par la tendance à l'espionnage qui existe naturel- 
lement chez beaucoup de Japonais et qui vraisemblable- 
ment doit être la conséquence des luttes entre les clans 
qui jadis couvraient le pays du Soleil-Levant, lesquels, en 
conflits constants, ne pouvaient triompher les uns des 
autres que grâce à la ruse. 

Quoi qu'il en soit, chaque Japonais a une tendance innée 
à surveiller avec soin tout étranger. J'ai pu m'en aperce- 
voir, au cours de mon voyage, dans un certain nombre de cas. 

Le plus bel exemple d'espionnage nippon spontané qu'il 
m'a été donné d'observer s'offrit à moi, à Nagasaki, le 
19 septembre 1903. Je venais de passer trois jours à Hiros- 
chima, grande ville militaire, où le général Yamagouchi, 
commandant la 5 e division (1), sur la présentation du 

L) Le général Yamagouchi commanda l'armée japonaise qui gagna la 



364 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

ministre de la guerre, le général ïéaroutsi, m'avait fait un 
fort aimable accueil. Avant de quitter le Japon, je tins 
à l'en remercier. Afin que la lettre parvînt sûrement à 
destination, j'allai la porter moi-même à la poste et la 
fis recommander. Le Nippon au guichet duquel je dus 
m'adresser fut fort étonné de voir un étranger écrivant 
ainsi à un général japonais une lettre recommandée. Immé- 
diatement, son cerveau travailla et il n'hésita pas à me 
demander : « Mais quelle est donc la nature de vos 
relations avec ce général? Est-ce de l'amitié ou sont-ce 
des affaires? » Nul doute que ce patriote ne m'ait soup- 
çonné de poursuivre quelque dangereuse opération d'es- 
pionnage. Ma lettre a dû arriver à destination, mais 
bien probablement après avoir été signalée et dûment 
examinée. 

Cet exemple permet de saisir à quel point la police japo- 
naise peut être soupçonneuse. Lorsqu'on sut à Yokohama 
que j'écrivais dans des journaux d'Occident, on se préci- 
pita à mon hôtel pour prendre ces renseignements, d'ail- 
leurs anodins, par lesquels toute police commence une 
enquête. Plus tard, à Tokyo, lorsque mes relations avec 
les autorités eurent établi que, si j'étais un Occidental 
curieux, je ne paraissais animé d'aucune mauvaise inten- 
tion, la surveillance fut plus discrète. Elle s'exerça cepen- 
dant. De ceci, impossible de douter, car, alors que je pas- 
sais dans une des villes nipponnes où je me croyais totale- 
ment inconnu, un homme de police en blanc, son petit 
sabre au côté, m'aborda plusieurs fois dans un parc ou 
quelque autre lieu public pour me balbutier en anglais : 
What is jour name? (Quel est votre nom?) Cette investiga- 
tion injustifiée est blessante pour les étrangers; elle est, 
en outre, parfaitement inutile et inefficace, car le poli- 
cier qui opère est généralement incapable de saisir ce 

bataille de Ping-Yangsur les Chinois en 1894. Il est mort pendant la guerre 
avec la Russie, avant d'avoir pu y prendre part. 



ENSEIGNEMENTS MILITAIRES DE LA LUTTE 365 

qu'on lui répond en anglais, et ce que d'ailleurs, par 
une suffisance bien nipponne, il affecte toujours de com- 
prendre. 

On conçoit sans effort comment, ayante utiliser de pareils 
éléments, l'état-major du mikado a pu organiser l'étonnant 
service des renseignements qui fonctionne un peu partout 
à son profit. 

Pénétré par l'étude des guerres européennes de l'extrême 
importance de ce service, il a commencé par prendre ses 
précautions au Japon même contre des ennemis éven- 
tuels. 

Ces mesures préventives sont poussées à un point tel que, 
sur la carte du Japon dressée par la Société nipponne de Bon 
Accueil aux étrangers (The Welcome Society of JapanJ, des 
cercles rouges indiquent charitablement aux touristes les 
régions militaires dans lesquelles il est rigoureusement 
interdit de prendre des photographies même quelconques. 
Les règlements sont tellement inflexibles sur ce point que 
l'une des premières paroles de M. Harmand, le ministre de 
France à Tokyo, fut pour me recommander de ne point 
enfreindre, même involontairement, ces prohibitions; car, 
en cas d'arrestation, me déclara-t-il, il serait dans l'impos- 
sibilité de me secourir. 

De fait, durant mon séjour au pays nippon, plusieurs 
étrangers furent arrêtés pour délit de photographie dans les 
zones interdites, et ils ne furent relâchés qu'après^enquête, 
prison préventive et amende. Dans l'île de Myajima, près 
de Hiroschima, c'est encore bien pis ; il est interdit non 
pas seulement d'y photographier, mais même de s'y servir 
d'une lorgnette. 

Voilà pour l'organisation défensive. Quant à l'offensive, 
les Russes savent maintenant avec quelle perfection l'état- 
major nippon a compris son service de renseignements, 
comment depuis de longues années il a su se tenir en rela- 
tions avec les chefs khoungouses de Mandchourie. Un fait, 



366 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

qui a été signalé mais qu'il faut rappeler, en dit plus long 
que tout sur l'ancienneté et la prévoyance de cette organi- 
sation. Gomme les Japonais ne portent pas la queue ainsi 
que les Chinois, il était à prévoir qu'en cas de guerre les 
Russes vérifieraient facilement le caractère artificiel des 
queues chinoises appliquées sur des crânes nippons. Les 
officiers japonais espions en pays russo-chinois ont donc 
reçu l'ordre de laisser pousser leurs cheveux de façon à 
présenter à leurs futurs adversaires des queues authentiques 
comme celles des vrais Célestes. Ce seul détail dénote com- 
bien, du côté du Japon, la préparation à la guerre a été 
minutieuse et prévue de longue date. 

Dès que la guerre eut éclaté, les mesures les plus pré- 
cises et les plus réfléchies furent appliquées pour assurer 
le secret des opérations japonaises. 

1^ Officiel n° 5, du 5 février 1904, publia l'ordonnance 
suivante : 

Règlement , à partir d'aujourd'hui, concernant les dépêches 
envoyées à l'étranger et rédigées d'après les principes de l'ar- 
ticle 8 de la convention internationale universelle des postes et 
télégraphes. 

37 e année de Meïdji, 5 février 1904. 
Le ministre des communications : Oura Kembou ou Kameshiki. 

Article premier. — Les dépêches privées qui seront envoyées 
de notre pays ou de Fousan, Séoul, Tchémulpo à l'étranger 
devront être rédigées en langue japonaise ordinaire, anglaise ou 
française. Il est absolument défendu de se servir de chiffres. 

Cependant les trois bureaux de Tokyo, Yokohama et Kobé 
sont exceptés . De ces trois bureaux, on peut expédier des 
dépêches chiffrées, à la condition de déposer en même temps 
leur traduction en japonais, en anglais ou en français, et dV 
joindre en même temps la clef du chiffre. 

Art. 2. — Toutes ces prescriptions et ces défenses sont égale- 
ment applicables aux communications télégraphiques entre les 
lignes de l'archipel japonais et celles que le Japon possède en 
Corée, et aussi aux communications entre elles de ces dernières 
lignes. 



ENSEIGNEMENTS MILITAIRES DE LA LUTTE 367 

Art. 3. — Toutes ces mêmes prescriptions et défenses devront 
être observées quand on fera partir une dépêche des lignes que le 
gouvernement coréen possède en propre et qui aboutissent à une 
des lignes appartenant au Japon, ou quand on sera obligé, pour 
faire parvenir un télégramme à l'étranger, de se servir de l'une 
des lignes japonaises. 

Art. 4. — Sur tout le réseau télégraphique de l'intérieur du 
Japon; sur toute la ligne qui relie Fousan, Séoul et Tchémulpo 
en Corée, en utilisant quelques lignes qui appartiennent à notre 
gouvernement, l'expéditeur d'une dépêche devra accepter 
d'avance le risque d'erreurs dans la dépêche, de retards ou même 
de non-arrivée à destination. 

Faute de cette acceptation par lui, nos bureaux ne se charge- 
ront pas d'expédier sa dépêche. 

Quant à la presse japonaise, l'ordonnance du 29 fé- 
vrier 1904 lui interdit de parler : 

1° Du plan de la guerre; 

2° Des mouvements militaires futurs; 

3° Des mouvements et de la composition des divisions de 
la flotte ; 

4° D'un dommage quelconque subi par un navire de 
guerre ou un transport japonais; 

5° De la répartition des troupes en campagne; 

6° De la portée des munitions et de la quantité de muni- 
tions consommées; 

7° De la situation ou du nom des points d'opérations 
militaires; 

8° Des noms et stationnements des navires de guerre de 
toutes classes et des transports; 

9° Des approvisionnements de charbon et du service 
d'intendance pour la marine et les troupes de terre; 

10° De la rapidité des navires de guerre et des trans- 
ports. 

Or, il ressort du simple examen de ces documents, cités 
à titre d'exemples, qu'ils ont été préparés par les meilleurs 
cerveaux de l'état-major nippon, qui ont su soigneusement 
envisager dès le temps de paix toutes les conséquences que 



368 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

peut entraîner la guerre et y avoir trouvé d'avance une 
solution garantissant au mieux les intérêts japonais. 

Cette application et cette prévoyance ont été, comme on 
sait, pour une part incontestable et considérable dans la 
série ininterrompue des succès japonais. 

Après l'expérience si probante de la lutte franco-alle- 
mande, les faits déjà connus de la campagne russo-japonaise 
établissent une fois de plus, avec une incomparable puis- 
sance de démonstration, l'importance extrême à la guerre 
d'un bon service de renseignements. 



IV 



De cet ensemble on peut conclure que la victoire à la 
guerre dépend : 

1° De Y organisation, c'est-à-dire de la prévision minutieuse 
longuement mûrie des plus infimes mesures nécessaires à l'exé- 
cution d'une opération militaire quelconque à réaliser dans 
une campagne quelconque. 

2° Du moral des troupes : il faut qu'un soldat veuille aller 
en avant, il faut qu'il veuille plutôt mourir que reculer. 

3° De l'offensive. Dans tous les cas connus, l Histoire prouve 
que l'armée qui manœuvre, même médiocre, bat toujours 
£ armée immobile et stagnante. 

Une fois de plus, donc, les enseignements terribles et 
grandioses de la guerre russo-japonaise établissent la jus- 
tesse des opinions de l'admirable écrivain militaire qu'est 
le général Bonnal : 

La victoire sanctionne la supériorité acquise dès le temps de 
paix. 

Le soldat na de valeur effective que par l'usage qu'on en fait. 

L'organisation et le commandement priment tout. 



TROISIÈME PARTIE 



LES PUISSANCES APRÈS LA GUERRE 

Dès la fin de la guerre russo-japonaise, le monde s'est 
trouvé en face d'une situation entièrement nouvelle qui, 
depuis n'a fait que se préciser. 

L'ancien équilibre des forces a été rompu. Pour certains 
États, de grandes ambitions ont été abolies; pour d'autres, 
dévastes projets sont devenus possibles; pour tous, le cou- 
rant des intérêts a pris des directions nouvelles tendant 
forcément à modifier leur politique ancienne. 

L'objet de la troisième partie de ce livre est donc de 
rechercher en présence de quelles nécessités nouvelles se 
trouve désormais placé chacun des principaux pays qui 
influent sur la marche des affaires du monde. 



24 



CHAPITRE PREMIER 

LE JAPON 

I. — Conséquences intérieures de la. guerre. 
Politiques et sociales. — Les hommes des clans sont-ils définitivement 

consolidés au pouvoir? — La crise sociale en perspective. 
Economiques et financières. — Le Japon et son rayon d'action. — 

Ses charges financières. — Le développement industriel du pays 

va-t-il prendre l'ampleur supposée en Occident? 

II. — Les bénéfices vrais de la guerre. 
Sakhaline. — Avantages résultant de la possession de la partie sud de 

l'île. 
En Mandchourie. — Caractère imprécis de la situation nouvelle. — 

Port-Arthur place forte? — Les Japonais en concurrence avec les 

Chinois. 
En Corée. — L'expulsion réalisée des Européens. — La mainmise sur 

le gouvernement coréen. — Les richesses du pays et les avantages de 

sa situation. 
L accroissement du prestige japonais dans le monde. — L'enseignement 

qui en résulte. 

III. — Que peuvent les Japonais a la tête des Jaunes contre les Blancs? 

Les Jaunes sont-ils plus susceptibles d'union que les Blancs? — Que 

semble pouvoir être le rôle du Japon à l'égard des peuples asiatiques? 

Pour le Japon, les conséquences de sa lutte victorieuse 
avec la Russie sont immenses! On peut discerner les con- 
séquences intérieures, celles qui réagiront au point de vue 
politique et social sur l'empire du mikado, et les consé- 
quences extérieures : ces dernières sont ou matérielles, 
résultant de l'acquisition de nouveaux territoires, ou 
d'ordre moral ; elles procèdent alors de l'extraordinaire 
accroissement de prestige du Japon dans les deux hémis- 
phères. 



LE JAPON 311 



Les conséquences intérieures de la guerre ne sont pas 
destinées à être toutes également heureuses pour le Japon. 
Au premier aspect, il semble que les éclatants succès de 
la campagne contre la Russie aient consolidé pour bien 
longtemps au pouvoir les hommes des clans (l). Certes, 
ceux-ci vont bénéficier d'un regain de puissance qui est 
légitimement dû aux talents dont ils ont donné la large 
mesure, mais ce serait une erreur de compter qu'il résul- 
tera de cette consolidation une ère de complète tranquil- 
lité politique intérieure pour le Japon. Rien ne paraît 
moins probable. 

On sait avec quelle difficulté le peuple japonais a 
accepté la conclusion de la paix dont il ne comprenait pas 
tous les avantages ni la nécessité à son propre point de 
vue (2). Certes, il y eut bien dans ces protestations le sen- 
timent de révolte d'une nation qui attendait beaucoup plus 
que ce que la Conférence de Portsmouth lui a donné. 
Mais, dans les émeutes de Tokyo, il faut aussi savoir dis- 
cerner le réveil des sentiments endormis pendant la guerre 
et qui sont des sentiments d hostilité profonde de tous les 
politiciens nippons contre le gouvernement des clans. Or, 
plus le Japon s'européanisera, — au moins dans les appa- 
rences qu'il tient à se donner, — et plus le pouvoir des 
hommes des clans paraîtra arbitraire et intolérable. La 
lutte fatale qui va continuer s'aggravera d'autant plus 
qu'elle coïncidera avec l'extension de la crise sociale qui, 
elle aussi, paraît inéluctable. Cette crise, dont j'ai déjà 

(1) V. P . 143. 

(2) V. p. 297. 



372 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

signalé les éléments (1), présente ce caractère particulier 
que sa croissance sera d'autant plus rapide que l'industrie 
japonaise se développera davantage. 

Il faut bien saisir, en effet, que si, au cours de la guerre, 
le Japon a fait preuve de forces morales qu'on peut dire 
illimitées, ses forces financières et économiques, elles, 
sont restreintes et définies. 

De même que le plus puissant croiseur a un rayon 
d'action déterminé par la capacité de ses soutes à charbon 
et la vitesse avec laquelle il fait tourner ses machines, de 
même, les moyens matériels dont dispose le Japon ne lui 
permettent pas d'accomplir ce que lui dictent ses ambi- 
tions. 

Autant il était déraisonnable de dire que l'empire du 
Soleil-Levant n'avait pas assez d'argent pour entreprendre 
la guerre, autant il serait fâcheux de s'illusionner sur sa 
situation financière. 

Le tableau ci-dessous résume de façon saisissante les 
charges qui pèsent sur l'empire du mikado. 

«Cette dette atteint un chiffre important. Voici, en effet, 
quel était le montant des engagements intérieurs et exté- 
rieurs du Japon à la veille de la guerre : 

Dette publique japonaise avant la guerre 

Désignation des emprunts. Yen. 

Ancienne dette (sans intérêt) , 4. 169 . 636 

Rentes pour rachat des droits féodaux 5 °/ 19.630.475 

Emprunt de la marine 5 °/ (1887-1890) 8.297.300 

Emprunts de conversion 5 °/ (diverses dates) 167.128.350 

Emprunt des chemins de fer 5 °/ (diverses dates) 37.248.900 

_ _ 4°/ o (1900) 17.577.750 

— de guerre 1895 5 °/ 115.641.150 

— de travaux public» 5 °/ (diverses dates) 60. 134.600 

— — 4°/ (1899) 78.052.250 



A reporter 507.880.411 

(1) V. p. 144. 



LE JAPON 373 

Report 507.880.411 

Chemin de fer de Hokkaïdo 5 °/ (1898) 3 . 592 500 

— — 4°/ o (1890) 2.000.000 

Emprunt retrait du papier-monnaie (1891) 22.000.000 

— travaux publics de Formose (1901-03) 16 . 707 . 900 

— pour virement de Formose (1900-03) 5 . 440 . 200 

Divers 2.000.000 

Total de la Dette de l'État 559.621 .011 



Au lendemain de la guerre, nous trouvons ce montant 
accru de 1.300 millions de yen. Voici, en effet, un tableau 
des emprunts contractés par le Japon depuis le commen- 
cement de la guerre : 

Dale Montant 

Emprunts. d'émission. en yen. 

Bons du Trésor 5 °/ (l re série) . . Février. . . . 1904 j 00 . 000 . 000 

— 5 °/ (2 e série) . . Mai 1904 100 . 000 . 000 

10 millions de livres sterling 6 °/ , 

gagé sur les douanes Mai 1904 100.000.000 

Bons du Trésor 5 °/ (3 e série) . . Novembre. 1904 80.000.000 
12 millions de livres sterling émis 

à Londres etNew-York, gagé sur 

les douanes Novembre . 1904 120 . 000 . 000 

Bons du Trésor 6 °/ (4 e série) . . Avril 1905 100.000.000 

Emprunt 4 1/2 °/ de 30 millions 

de livres sterling à Londres et 

New- York, gagésurles douanes. Mars 1905 300.000.000 

Bons du Trésor 6 / (5 e série) . . Mai 1905 100 . 000 . 000 

2 e série de l'emprunt 4 1/2 °/ émis 

à Londres et New- York (30 mil- 
lions de livres sterling) Juillet .... 1905 300 . 000 . 000 

Total 1.300.000.000 

Total général de la Dette 1 . 859 . 621 . 011 (1) 



Les emprunts effectués par le Japon pendant la guerre 
ont donc atteint le total de 1.300 millions de yen; sur ce 
total, 842 millions sont représentés par des emprunts 

(1) L'Economiste européen, 6 octobre 1905. — A ce chiffre il faut ajouter 
l'emprunt de décembre 1905, qui n'est d'ailleurs qu'un emprunt de rempla- 
cement. 



374 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

extérieurs et 480 millions ont été demandés à l'intérieur 
du pays et réalisés principalement en bons du Trésor (1). » 

On voit maintenant à quel point la lutte avec la Russie 
a endetté le Japon. Or, contrairement à l'espoir tenace 
qu'ils ont toujours nourri, les Japonais n'ont point trouvé 
à leurs sacrifices la contre-partie directe et au moins équi- 
valente qu'ils attendaient de l'indemnité de guerre que, 
selon eux, leur payerait indubitablement la Russie. 

A cet égard, les hommes d'Etat nippons se sont trompés 
dès le principe. Ils n'ont pas saisi qu'on ne peut con- 

(1) « Le taux moyen de revenu varie de 4 1/2 à 5 pour 100 pour la 
Dette extérieure, et de 4 7/8 à 6 pour 100 pour la Dette intérieure. Cette 
différence en faveur des émissions intérieures est due à ce fait que les 
emprunts extérieurs offrent plus de garanties. L'emprunt 6 pour 100 (pre- 
mière série) fut émis en mai 1904 à 93 1/2 pour 100. Il est garanti par une 
première hypothèque sur les recettes des douanes de l'empire, et est rem- 
boursable au pair le 5 avril 1911. Le gouvernement, toutefois, s'est réservé 
le droit de rembourser au pair tout ou partie des obligations de cet emprunt 
à une date quelconque après le 5 avril 1907, sur un avis publié six mois 
d'avance. Les obligations de la seconde série sont garanties de la même 
façon, mais elles sont tenues d'assurer le service du premier emprunt de 
10.000.000 de livres sterling-, les délais de remboursement sont identiques 
à ceux des obligations de la première série. Ces obligations ont été émises 
en novembre 1904, à 90 1/2 pour 100. L'emprunt 4 1/2 pour 100 de 
20.000.000 de livres sterling, émis à 90 pour 100 en mars 1905, est 
garanti par une première hypothèque sur le produit du monopole des 
tabacs. Il est remboursable au pair le 15 février 1925, mais le gouverne- 
ment a le droit d'effectuer ce remboursement à une date quelconque après 
le 15 février 1910, sur un avis préalable donné six mois d'avance. Les 
obligations de la deuxième série, qui ont été émises à 90 pour 100 en 
juillet dernier, sont remboursables dans les même délais, et elles sont garan- 
ties par une première hypothèque sur le rendement net du monopole des 
tabacs, mais elles doivent assurer le service de l'emprunt précédent de 
30.000.000 de livres sterling. 

Des cinq émissions de bons du Trésor, s'élevant ensemble à 480.000.000 de 
yens, les deux dernières émissions seules ont été placées en Angleterre. La 
première série, 100,000.000 de yens, a été émise à 90 pour 100 en avril 
dernier. Les obligations portent intérêt au taux de 6 pour 100, et elles 
sont remboursables avant 1912. Le cours actuel est 98 pour 100. La cin- 
quième série, de 100.000.000 de yens, a été émise en mai dernier à 
90 pour 100. Ce sont aussi des obligations 6 pour 100, qui sont rembour- 
sables avant 1913, Le cours actuel est 97 pour 100. » 

[L'Economiste européen, 6 octobre 1905). 



LE JAPON 375 

traindre un peuple vaincu à payer une indemnité de guerre 
que si son territoire, si les organes essentiels de sa vie 
nationale sont vraiment au pouvoir de l'étranger (cas de la 
France en 1871). Un pareil résultat, dans les hypothèses 
les plus optimistes, les Japonais ne pouvaient l'obtenir; 
car vouloir occuper Saint-Pétersbourg et Moscou eût 
été une conception parfaitement insensée. 

Quoi qu'il en soit, cette indemnité de guerre qu'ils con- 
sidéraient comme indispensable, les Japonais ne l'ont point 
eue, et c'est là un fait capital dont les répercussions se 
feront encore maintes fois sentir. 

En Occident, où Ton juge des choses d'Extrême-Orient 
sans en voir toujours l'extrême complexité, on admet 
volontiers qu'une ère de grande prospérité industrielle va 
être pour le Japon la conséquence directe de ses victoires. 
Un pareil résultat n'est nullement certain. Outre que, 
dans le domaine industriel, le Japonais n'a point du tout 
les qualités équivalentes à celles qui font de lui un soldat 
incomparable sur le champ de bataille, les conditions de 
l'industrie japonaise vont forcément se transformer dans 
un sens qui ne paraît guère devoir lui être favorable. Il est 
admissible, en effet, que le nouvel état de choses va 
entraîner dans le monde ouvrier nippon un accroissement 
considérable du prix des salaires, accroissement qu'on a 
déjà pu constater après la guerre contre la Chine (1). Or, 
est-ce là une perspective satisfaisante pour des industries 
qui manquent de capitaux et qui ne peuvent guère en 
trouver qu'à l'étranger? J "entends bien dire que les finan- 
ciers japonais ont fait preuve, pendant la lutte avec la 
Russie, de grandes qualités d'intelligence et de décision. 
Certes, mais, jusqu'ici, rien ne permet de croire que ces 
qualités soient générales dans le monde du commerce et 
de l'industrie nippons (2). Ace point de vue, il faut encore 

(1) V. P . 141. 

(2) V. p. 14. 



376 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

revenir sur l'immense différence existant dans le domaine 
commercial et industriel entre le Japonais et le Chinois 
qui est infiniment supérieur au premier. 

Donc, au lieu de pronostiquer avec certitude une ère de 
grande prospérité économique pour le Japon, il semble 
plus sage de faire des réserves et d'attendre. 



II 



Si le peuple japonais n'a point obtenu tous les bénéfices 
qu'il escomptait de la guerre, il en est cependant qui pour 
lui sont certains : ce sont d'abord ses acquisitions terri- 
toriales à Sakhaline, en Mandchourie et en Corée. 

Les droits de souveraineté acquis par le Japon sur la 
moitié sud de l'île Sakhaline ont une réelle importance. 
D'abord, c'est une terre russe qui fait retour aux Nip- 
pons (1); ensuite, Sakhaline perd, du fait de son section- 
nement, toute valeur stratégique susceptible d'être dirigée 
contre le Japon; enfin, sa possession assure aux Japonais 
des avantages économiques importants. Ils ne sont pas 
tous d'égale valeur. On les trouvera exactement exposés 
dans cette étude due à M. Komorsky, directeur du Messager 
de l'Orient, journal de Vladivostok, et qui quatorze fois 
visita la nouvelle terre nipponne : 

L'île est très difficilement accessible par mer, vu l'absence 
presque complète de bons mouillages sur les côtes. Les navires de 
commerce mettent souvent des semaines entières pour décharger 
leurs marchandises, et, durant cette opération, ils sont parfois 
obligés de se réfugier pendant de longues journées dans la baie 
de Castries, vis-à-vis le port Alexandrovsk, à 60 kilomètres de 
distance. 

(Jj V. p. 67. '. ' . 



LE JAPON 377 

Le commerce d'exportation est fort difficile, parce que la 
saison de navigation ne dure que de quatre à cinq mois par an; 
les soi-disant richesses naturelles de l'île, gisements de charbon 
de terre, bois de construction, etc., ne sont pas si considérables 
qu'on veut bien le dire, car des sommes énormes devront être 
sacrifiées avant que l'exportation puisse prendre un élan impor- 
tant. 

Des traces de naplite ont bien été découvertes dans le nord de 
l'île, mais une Société anonyme des Pays-Bas, après avoir dépensé 
beaucoup d'argent en recherches, a dû reculer devant les con- 
ditions redoutables d'une exploitation dans des régions presque 
inaccessibles, avec un climat par trop difficile. 

Les maigres capitaux des commerçants japonais ne pourront 
jamais suffire à de pareilles entreprises. Il y a même peu de 
raisons de supposer que les milliardaires américains leur en 
fournissent facilement les quantités nécessaires; des affaires 
aussi profitables se trouvent en Amérique même avec des risques 
moindres. 

Mais, en dehors des richesses du sol sakhalinien, il en existe 
une tout à fait remarquable dans les mers entourant l'île : ce 
sont les pêcheries. 

La quantité vraiment miraculeuse de poissons de la meilleure 
qualité dans les eaux de Sakhaline attire depuis longtemps 
l'attention des pêcheurs non seulement japonais, mais aussi 
américains. Pour s'en faire une idée, il faut mentionner qu'un 
saumon frais de 20 livres, vendu sur place pendant la saison de 
pêche à raison de 15 à 20 centimes la pièce, est ensuite facile- 
ment revendu en Europe un franc la livre. Le transport de cette 
marchandise, qui se fait sur des bateaux à réfrigérateurs, ne 
coûte, de Sakhaline jusqu'à Hambourg, qu'un prix très faible 
permettant de gros bénéfices. 

Les pêcheurs japonais ont fréquenté de tout temps les côtes 
de l'île... 

De huit cents à mille voiliers japonais passent annuellement la 
saison de la pêche sur les côtes de Sakhaline... En s'annexant 
l'île pour en confier l'exploitation aux Américains, comme l'an- 
noncent les journaux japonais, le Japon ne peut que rendre un 
mauvais service à son peuple, lequel alors n'aurait plus le 
poisson de Sakhaline aux bas prix d'aujourd'hui. 

Il y aurait évidemment dans ce cas quelques grosses for- 
tunes qui se feraient pendant la durée de ce trafic, mais le 
peuple nippon n'en profiterait guère. 



378 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

En tant que territoire d'émigration, l'île de Saklialine, de 
beaucoup inférieure comme climat et qualité de terrain à l'île 
la plus septentrionale du Japon, Yeso ou Hokkaïdo, ne semble 
pas devoir être exploitée avec succès par les sujets frileux du 
Soleil-Levant (1). 

En Mandchourie, les bénéfices du Japon sont moins 
nets. Dans le Liao-Toung, les Nippons sont les maîtres 
absolus ; mais voudront-ils fortifier Port-Arthur pour en 
faire une place inexpugnable? Il faudrait alors dépenser 
des sommes énormes dans ce gouffre à millions. Au surplus, 
est-ce bien nécessaire? Quelle est donc la puissance qui 
aurait à la fois les raisons et les moyens de chasser les 
Nippons du Liao-Toung? On peut donc admettre que 
l'état-major du mikado aura la sagesse de renoncer à un 
effort épuisant et jusqu'à nouvel ordre parfaitement inu- 
tile. 

Quant au reste du Sud de la Mandchourie, il demeure 
sous la suzeraineté de la Chine ; mais les Japonais enten- 
dent y jouer un rôle dominant, et c'est dans cet esprit 
qu'ils ont négocié avec Pékin. Quelle que soit, en défi- 
nitive, la solution adoptée, l'action des Nippons paraît 
devoir être limitée, car en Mandchourie ils vont forcément 
se trouver placés sur le terrain commercial et agricole et 
se heurter aux marchands et aux cultivateurs chinois qui 
leur sont certainement supérieurs. Il est probable qu'ils 
comprendront assez vite les difficultés de la situation et 
qu'ils se borneront à participer avec les Chinois aux grandes 
entreprises et à l'exploitation du pays. C'est tout au moins 
ce qui semble résulter d'une étude parue à Tokyo, dans 
laquelle le comte Okuma (2) se demandait, avant même 

(1) Paru dans l'Energie française du 5 août 1905. 

(2) Le comte Okuma est l'un des hommes d'État du Japon qui méritent 
de fixer le plus l'attention du monde occidental. Homme du Iiizen, province 
commerciale par excellence, le comte Okuma, âgé actuellement de soixante- 
huit ans, est avant tout un homme d'affaires au sens pratique et sûr. 

Aux premiers jours de la pénétration des Occidentaux dans le Japon 



LE JAPON 37» 

la fin de la guerre, ce que le Japon devra chercher à faire 
en Mandchourie et en Corée. 

Parmi les questions que la présente guerre a jetées dans la 
réalité pratique se trouve la question de l'exploitation de la 
Mandchourie et de la Corée. Les visites que firent à ces deux 
pays des hommes de négoce très influents, appartenant à nos 
deux Chambres, et l'organisation d'associations diverses avec le 
but arrêté de faire le commerce avec ces deux nations sont les 
signes de ce temps. 

La guerre actuelle a eu pour cause une querelle politique, de 
laquelle dépendait l'existence même de ce pays; mais elle aura 
une très grande portée sur la situation économique nationale. 
En plus de 1.300 millions de yen que le gouvernement a été 
obligé de dépenser pour soutenir la présente campagne, la nation 
subit une très lourde perte par l'éloignement des centres indus- 
triels de centaines de mille de travailleurs. Il nous faut donc 
résoudre le problème qui se pose de telle sorte que même ces 
pertes puissent être utilisées. 

La population du Japon augmente d'une manière presque 
anormale. Lors de l'ouverture de ce pays au commerce étranger, 
sa population se montait à environ trente millions d'habitants ; 
elle est actuellement d'à peu près cinquante millions. Comme 
cette augmentation est due principalement aux améliorations du 



d'hier, nous trouvons le comte Okuma à Nagasaki, étudiant avec beaucoup 
d'ardeur. x\près avoir appris l'anglais et le hollandais, Okunia rentra dans 
son clan, et c'est alors qu'il participa d'une façon très effective à la restau- 
ration du mikado. D'abord sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères, le 
comte était nommé ministre des finances en 1873. Il occupa ce poste pen- 
dant sept ans et eut la mission très difficile de réorganiser les finances 
japonaises. 

Un malentendu s'étant élevé entre lui et les autres membres du cabinet, 
le comte Okuma donna sa démission et organisa le groupe progressiste 
japonais^ le Shimpoto, qui existe encore actuellement et dont il est le chef 
tout-puissant. 

Ministre des affaires étrangères en 1889, il fut victime d'un attentat de la 
part d'un exalté, perdit une jambe par suite de l'explosion d'une bombe et 
dut quitter le cabinet. 

De nouveau ministre des affaires étrangères, puis président du conseil en 
1898, le comte Okuma, qu'une vie laborieuse et épuisante aurait pu inviter 
à l'inaction, a présentement la mission d'être le guide fidèle et suivi du 
Shimpoto, dont quelques membres figurent parmi les hommes les plus 
remarquables du Japon contemporain. 



380 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

système sanitaire public, rien ne nous fait croire qu'elle doit 
s'arrêter à ce chiffre ; une augmentation plus rapide encore est 
même à prévoir. 

Cette augmentation de la population a bouleversé les condi- 
tions économiques du Japon. Avant la guerre sino-japonaise, 
notre pays importait rarement du riz des pays étrangers, sauf 
quand la récolte était exceptionnellement mauvaise. Après la 
guerre, le Japon eut à importer du riz non seulement durant les 
années stériles, mais aussi lorsque les récoltes étaient particuliè- 
rement abondantes, et il est à peu près impossible d'augmenter 
les produits agricoles dans la même proportion que le dévelop- 
pement de la population. L'agriculture n'étant pas à même de 
nourrir le peuple, force nous est de recourir au commerce pour 
trouver la subsistance de notre nation. Comme champ d'action 
pour l'activité commerciale du Japon, nul pays n'est plus propre 
que la Mandchourie et la Corée, où notre influence grandit tous 
les jours. 

La Corée et la Mandchourie ont ensemble une superficie trois 
fois plus vaste que celle du Japon, alors que la population de ces 
contrées est de moitié moins nombreuse que celle du pays nippon. 
Elles fournissent en telle quantité les produits agricoles que nous 
pouvons compter en majeure partie sur elles pour nous approvi- 
sionner en fécules, en orges et en céréales de diverses espèces. 
Leur capacité productive peut certainement être augmentée par 
la mise en œuvre de la machinerie moderne, par les améliora- 
tions apportées dans les moyens de communication, et enfin par 
l'introduction de travailleurs japonais. Peuvent en être retirés, 
en surplus des céréales, de la viande de boucherie et des fruits. 
On pourra donc inaugurer en Extrême-Orient un commerce très 
prospère entre le Japon qui, d'une part, importera les matériaux 
bruts, et le continent de l'autre, qui achètera des produits fabri- 
qués. Ce commerce peut présentement n'être pas très avantageux 
pour le commerçant, mais les bénéfices que la nation pourrait 
en retirer sont énormes et nécessaires. 

La Corée, étant un pays semé de collines, n'est pas aussi propre 
à l'agriculture que la Mandchourie, dont les vastes bassins du 
Sungari et du Liao sont extrêmement fertiles. Le blé qui se 
récolte dans ce dernier pays est, dit-on, supérieur à celui que 
produit le Canada. Récemment, nous fûmes obligés d'importer en 
grande quantité d'Allemagne et d'Amérique du blé, de la farine 
et de l'orge; mais, à l'avenir, nous pourrons recourir, si cela était 
nécessaire, à la Mandchourie pour nous procurer ces produits. 



LE JAPON 381 

La culture à laquelle semble le mieux convenir la Mandchourie 
est celle de la betterave à sucre, qui donne actuellement tant de 
bénéfices à l'Allemagne. Le climat de la Mandchourie ne diffère 
pas beaucoup de celui de l'Allemagne ; aussi la culture de la 
betterave pourra-t-elle y devenir fructueuse. Or, le Japon con- 
somme environ 250. 000 tonnes de sucre par an; cette quantité 
va augmentant très rapidement. La perspective d'une abondante 
production de betteraves en Mandchourie nous permet donc de 
penser que non seulement nous n'achèterons plus du sucre d'Alle- 
magne ou des régions tropicales, mais encore que nous exporte- 
rons en Mandchourie le sucre raffiné dont elle aura besoin. De 
plus, le peuple mandchou étant très épris de boissons alcooli- 
ques, si les Japonais commencent à y établir le commerce des 
liqueurs sur une vaste échelle, les betteraves pourront encore 
trouver leur emploi. 

Les vastes plaines de la Mongolie et de la Mandchourie sep- 
tentrionale sont encore renommées pour leurs pâturages. Les 
indigènes se livrent bien à l'élevage en grand, mais ils ne possè- 
dent pas les connaissances techniques nécessaires et ne tirent pas 
de ces régions tout le parti qu'on pourrait. L'élevage promet 
donc un champ d'activité très profitable pour les Japonais. Le 
Japon importe annuellement pour plus de 10 millions de yen de 
laine ; il y a donc tout à gagner en favorisant cette entreprise. 
En plus des ressources ci-dessus mentionnées, la Corée et la 
Mandchourie possèdent d'immenses forêts qui s'étendent sur les 
bords du Yalou et du Sungari; en Mandchourie, on rencontre, en 
outre, des mines de houille et d'autres métaux. Pour exploiter 
avantageusement toutes ces ressources, il est nécessaire d'avoir 
un réseau très étendu de chemins de fer ; ces chemins de fer 
seraient la propriété de l'État qui, possédant un capital considé- 
rable, pourrait en retirer plus de bénéfices. Ce que les autorités 
doivent avoir bien présent à la mémoire, c'est qu'il ne faut pas 
s'ingérer dans les affaires des commerçants qui s'expatrient sur le 
continent dans le but de se livrer au négoce. Ces négociants 
devraient, au contraire, avoir une liberté absolue pour mener à 
bien leurs affaires. Ils devront pouvoir s'associer soit avec des 
indigènes, soit avec des étrangers (Européens). Les principes de 
« la porte ouverte » doivent être maintenus en tout lieu et en 
tout temps. 

Le but de la guerre n'est pas une occupation territoriale, mais 
la porte ouverte. La suzeraineté de la Mandchourie doit être 
rendue à la Chine, sous certaines conditions, mais après seule- 



382 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

ment que l'ordre aura été rétabli et la sécurité future garantie. 
Quand la paix et l'ordre régneront en Mandchourie, nous pour- 
rons y prévoir l'avènement d'une ère de très grande prospérité 
industrielle. Les pertes économiques que nous avons supportées 
et que nous supportons encore à cause de la guerre présente 
seront plus que couvertes par les profits que nous pourrons retirer 
de l'exploitation économique de la Mandchourie, et cette exploi- 
tation formera la base d'une solution dans le problème de l'aug- 
mentation intensive de la population du Japon. 

Aussi, l'idée d'une occupation de la Mandchourie et de la Corée 
pour y développer les entreprises économiques me parait erronée. 
Par cette guerre, le Japon est arrivé à occuper dans ces deux 
pays une position prédominante ; la question présente est de 
savoir quand l'exploitation économique de ces régions doit com- 
mencer (1). 

En Mandchourie, l'activité japonaise trouvera donc cer- 
tainement un nouvel élément; mais le vrai, l'énorme béné- 
fice de la guerre, pour le pays nippon, c'est la mainmise 
définitive et totale sur la Corée. A vrai dire, les Japonais 
seraient arrivés peut-être au même résultat avec le temps 
et en pleine paix (2) ; mais enfin ils n'ont point voulu courir 
les risques de l'attente, ils ont combattu, et le principal 
résultat de leur énorme effort est de leur donner une liberté 
absolue dans l'empire du Matin-Calme. Cette liberté, ils en 
usent largement. 

Leur premier soin a été de se débarrasser, même avant la 
conclusion de la paix, des Européens au service du gouver- 
nement coréen. Ces Européens touchaient des traitements 
variant entre 800 et 1.000 francs par mois, chiffre nulle- 
ment excessif en raison du rapide accroissement du prix 
de la vie à Séoul dans les dernières années, et surtout à 
cause de l'éloignementde la mère patrie. Mais, à vrai dire, 
l'utilité de ces fonctionnaires était des plus contestables; 
car, à part de rares exceptions, le gouvernement coréen 

(1) Publié dans l'Énergie française du 26 août 1905. Traduction de 
Konischi Yakumo. 

(2) V. p. i04. 



LE JAPON 383 

leur imposait sa propre apathie et ne leur permettait pas 
de remplir effectivement les fonctions pour lesquelles ils 
avaient été engagés (1). 

(1) Le curieux groupement européen de Séoul ayant déjà presque disparu^ 
il n'est pas inutile de rappeler, avec quelques détails, comment il était com- 
posé avant la guerre. 

La revue des principaux Européens présents à Séoul en septembre 1903 
se fait aisément en les classant par nationalités. 

Les Allemands étaient peu nombreux. On ne pouvait guère citer pour les 
représenter que M. B..., professeur de l'école coréenne allemande, et le 
D r Wunsch, médecin du palais, qui, à ce titre, touchait le traitement le 
plus élevé servi à des étrangers, soit 650 yen^ c'est-à-dire 1.690 francs environ 
par mois. 

Faut-il encore citer comme Allemande Mlle Sontag, ancienne femme de 
charge de la légation de Russie, qui, grâce à l'influence qu'elle sut prendre 
sur Li-Hsi pendant son séjour chez le représentant du tsar, devint l'une des 
personnalités les plus curieuses et les plus énigmatiques de Séoul? 

Outre cinq ou six missionnaires britanniques, M. T..., doublé d'un assis- 
tant également anglais, était chargé de l'école anglaise coréenne. Les femmes 
du palais avaient pour doctoresse une Anglaise, miss Cook. Son compatriote, 
M. Mac Leawy Brown, dirigeait les douanes de Sa Majesté. Une douzaine 
d'Anglais étaient employés sous ses ordres. 

Parmi les missionnaires, les Américains formaient le plus fort contingent. 
En outre, pendant un temps, M. Sands, ancien secrétaire de la légation des 
Etats-Unis, eut le titre de conseiller privé de Sa Majesté, le Grand Empe- 
reur. Mais, à la suite de démêlés assez confus, M. Sands quitta Séoul peu 
de semaines avant l'ouverture des hostilités. Un Belge, M. Adhémar Del- 
coigne, le remplaça. Un Danois, enfin, M. Muhlensteh, était conseiller du 
télégraphe. 

De tous les groupements européens, le plus nombreux et réellement le 
plus influent et le mieux composé, c'était, sans exagération aucune, le grou- 
pement français. Parmi ses plus anciens résidents à Séoul, il faut citer 
Mgr Mutel, vicaire apostolique de Corée, et le Père Poisnel, qui fit les plans 
et dirigea la construction de la cathédrale française, vraiment fort réussie. 

L'école coréenne française, organisée par M. Em. Martel, méritait de 
retenir longuement l'attention. 

L'école française fut créée à Séoul le 5 octobre 1895, mais l'ouverture 
effective n'eut lieu qu'en janvier 1896. A ce moment, dix-huit élèves seu- 
lement étaient inscrits. Les résultats obtenus à la fin de l'année scolaire 
furent des plus satisfaisants ; aussi, à la réouverture des cours, le 1 er sep- 
tembre 1896, le nombre des élèves monta-t-il à quarante-deux, se répar- 
tissant à peu près également entre deux classes. L'enseignement dans la 
première classe devint alors plus varié : on ajouta l'arithmétique et la 
géographie à l'étude de la langue. 

Les résultais de l'année scolaire 1896-1897 furent meilleurs encore que 
ceux de l'année précédente . Beaucoup d'élèves commençaient déjà à 



384 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Le fait que le gouvernement japonais n'a pas voulu con- 
server à Séoul des Européens à la fois observateurs gênants 

parler convenablement le français et leur zèle était aussi grand qu'on pou- 
vait l'espérer. En septembre 1897, l'école fut transférée à Pak-Tong, non 
loin du vieux palais où fut assassinée la reine de Corée, dans un local plus 
vaste que celui qu'elle occupait primitivement. On comptait alors soixante- 
cinq élèves. Deux vétérans parlant le français furent désignés comme assis- 
tants, de façon à seconder efficacement M. Em. Martel dont la tâche était 
devenue trop lourde. 

Depuis cette époque, l'école a pris chaque jour une extension plus grande. 
Au moment où j'ai quitté Séoul, quatre-vingt-quinze jeunes gens, répartis 
en six classes, suivaient les cours avec une assiduité parfaite. 

Le programme de l'enseignement s'était progressivement enrichi. Il com- 
prenait : lecture, composition, dictée, grammaire et analyse, écriture, con- 
versation, géographie, arithmétique, tenue de livres, correspondance com- 
merciale, géométrie et algèbre. 

Les résultats pratiques donnés par cette école permettent d'en apprécier 
aisément l'importance. Parmi les élèves sortis de l'école, on comptait : 

Un interprète de S. M. l'empereur; 

Un interprète de la Maison impériale; 

Un directeur du bureau des mines impériales; 

Un directeur du bureau des cérémonies; 

Un secrétaire de la légation coréenne à Saint-Pétersbourg; 

Un secrétaire de la légation coréenne à Paris ; 

Un secrétaire de la légation coréenne à Berlin; 

Un interprète du ministère des affaires étrangères ; 

Un interprète à la légation de Belgique à Séoul ; 

Cinq assistants à l'école française; 

Seize employés des postes impériales de Corée ; 

Deux interprètes du bureau des mines impériales; 

Six élèves ingénieurs au chemin de fer du Nord-Ouest; 

Deux interprètes à l'arsenal ; 

Un interprète à la légation de France ; 

Deux interprètes à l'école de droit. 

Outre cette école, une chaire de langue française fut créée il y a trois 
ans environ à l'école militaire et confiée également à M. Martel; vingt-huit 
élèves et six officiers ont tenu à se faire inscrire à ces cours. 

Un autre Français, M. Crémazy, occupait à Séoul une situation en vue : 
celle de conseiller légiste du gouvernement coréen. x\ ce titre, M. Crémazy 
proposa un certain nombre de réformes à introduire dans la législation de 
l'empire du Matin-Calme. Ces innovations eussent équivalu à un très sérieux 
progrès, car, alors que la Chine est régie par le code des Tsin, datant de 
1647 seulement, la loi coréenne est immobilisée par le code de Ming, beau- 
coup plus vénérable, puisqu'il est vieux de huit siècles environ. M. le pré- 
sident Crémazy a fait surtout porter ses efforts sur des modifications au 
code pénal coréen, qui, avant la guerre, étaient encore soumises à l'examen 
du grand conseil, c'est-à-dire non définitives. 



LE JAPON 385 

cl fonctionnaires mis dans l'impossibilité de rien produire, 
s'explique donc assez bien II est, par suite, parfaitement 

Son projet nouveau, qui constituait un adoucissement très notable à la 
législation antérieure, tenait naturellement un compte nécessaire des préjugés 
coréens. 

Certains des articles du code coréen sont d'une réjouissante sévérité. Voici 
quelques textes fort suggestifs empruntés à la traduction de M. le président 
Crémazy : 

Art. 216. — Sera puni de quatre-vingts coups de bâton tout fonc- 
tionnaire qui osera prononcer de vive voix ou écrire dans un rapport ou 
dans une pétition le nom de Sa Majesté et ceux de ses ancêtres irnpé- 
ria ux . 

Art. 410. — Sera puni de quatre-vingts coups de bâton quiconque aura, 
dans une maison privée, brûlé de l'encens pendant la nuit, en invoquant le 
Ciel et en saluant l'étoile polaire. 

Art. 425. — Sera puni de trois ans de travaux forcés quiconque aura 
lacéré les vêtements de son grand-père ou de sa grand'mère, de son père ou 
de sa mère. 

Pour être complet, il convient d'ajouter que tous ces coups de bâton 
peuvent être compensés par un payement en argent. Le chapitre du rachat 
des peines nous apprend, en effet, que la bastonnade est tarifée à raison de 
7 sen par coup de bâton. Le condamné a donc le choix entre s'alléger de 
quelques ligatures ou s'acquitter en nature. 

La France militaire était représentée auprès de Li-Hsi par M. le capitaine 
d'artillerie Payeur et M. Louis, contrôleur d'armes. Ces deux officiers, à la 
demande du gouvernement coréen, furent détachés par le gouvernement 
français à l'effet de créer et de diriger l'arsenal de Séoul ; mais, à vrai dire, 
l'envoi de cette mission n'eut pas à cet égard de suites pratiques, car jamais 
le gouvernement coréen ne lui fournit les moyens, même rudimentaires, 
de faire quelque travail utile. 

C'est également ce qui se passa pour les mines impériales. M. Lecoy de 
la Marche, ancien élève de l'Ecole polytechnique, en était l'ingénieur en 
chef; MM. Trémoulet et Rabec étaient chargés de préparer l'exploitation 
officielle du sous-sol coréen; mais, jusqu'ici, rien de très sérieux ne put 
être fait. 

Le chemin de fer du Nord-Ouest, devant relier Séoul au Yalou, consti- 
tuait une affaire un peu plus active ; mais, en raison de la pénurie finan- 
cière des Coréens, la construction, quoique commencée, allait avec une 
extrême lenteur. Les Français qui se trouvaient à la tête de l'entreprise, 
M. Lefèvre, directeur de l'exploitation, M. de Lapeyrière, ingénieur en chef, 
et M. Bourdaret, conducteur des travaux, faisaient toutefois de leur mieux 
et espéraient de l'avenir des conditions plus favorables. 

Un Français encore, M. Clémencet, dirigeait les services de la poste 
coréenne. 

Le grand commerce de la capitale était entre les mains de deux autres 
Français, MM. llondon et Plaisant. Un hôtel français, tenu par M. Martin, 
abritait les hôtes de passage. 

25 



380 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

inutile de récriminer; mais il était nécessaire de noter celle 
première conséquence en Corée de la défaite russe. 

Depuis, les Japonais affermissent leur situation sur des 
bases inébranlables; mais, afin de ne pas heurter trop vio- 
lemment la population coréenne, ils tiennent à s'assurer 
au moins l'apparence de conventions solennelles et légales 
passées avec le souverain légitime. Alors que le malheu- 
reux empereur de Corée, Li-Hsi, leur est livré sans 
défense, ils lui font signer tous les documents susceptibles 
de faire passer le pouvoir effectif entre les mains nip- 
ponnes. 

C'est dans ce but que, le 17 novembre 1905, le traité sui- 
vant fut conclu entre le Japon et la Corée : 

Les gouvernements du Japon et de Corée, désireux de fortifier 
les principes de solidarité qui unissent les deux empires, ont, 
dans ce but, agréé et conclu les stipulations suivantes, qui servi- 
ront jusqu'au moment où l'on constatera que la Corée a recons- 
titué ses forces nationales. 

Article premier. — Le gouvernement du Japon, par le minis- 
tère des affaires étrangères à Tokyo, exercera dorénavant le con- 
trôle et la direction des relations et affaires extérieures de la 
Corée; les représentants diplomatiques et consulaires du Japon 
seront chargés de la protection des sujets et intérêts de la Corée 
dans les pays étrangers. 

Art. 2. — Le gouvernement du Japon s'engage à veiller à la 
mise à exécution des traités actuellement existants entre la Corée 
et d'autres puissances, et le gouvernement de Corée s'engage à ne 
prendre désormais aucun acte ou engagement ayant un caractère 
international, sauf par l'entremise du gouvernement japonais. 

Art. 3. — Le gouvernement japonais sera représenté à la 
cour de Sa Majesté l'empereur de Corée par un résident général, 
domicilié à Séoul, dans le but surtout de prendre la direction 
des affaires ayant trait aux questions diplomatiques. Ce diplo- 
mate aura le droit d'audience particulière et personnelle avec 
Sa Majesté l'empereur de Corée. Le gouvernement japonais aura 
également le droit d'établir des résidents dans les divers ports 
ouverts et sur tous les points du territoire coréen où il le jugera 
nécessaire. Ces résidents jouiront, sous le contrôle du résident 
général, des prérogatives et attributions appartenant jusqu'ici 



LE JAPON 387 

aux consuls allemands en Corée, et qui pourront être nécessaires 
pour mettre à pleine exécution les conditions de cet accord. 

Art. 4. — Les stipulations de tous les traités et accords entre 
le Japon et la Corée qui ne sont pas incompatibles avec les con- 
ditions de cet accord doivent demeurer en vigueur. 

Art. 5. — Le gouvernement japonais s'engage à veiller au 
maintien du bien-être et à la dignité de la maison impériale 
coréenne. 

En foi de quoi les soussignés, dûment autorisés par leur gou- 
vernement, ont signé cet accord et apposé leur sceau. 

17 novembre 1905. 

Havashi Gonsuke, 
Envoyé extraordinaire et ministre 
Pak Che SoON, plénipotentiaire. 

Ministre des affaires étranaères. 

Ce traité constitue pour les Japonais un très grand succès, 
mais on a su, peu après sa signature, qu'il a été obtenu 
presque manu militari. Il aura évidemment pour consé- 
quence la disparition prochaine des représentants à Séoul 
des puissances blanches; le gouvernement de Washington 
ayant annoncé, en effet, son intention de supprimer sa 
légation auprès de l'empereur de Corée, les autres Etats 
représentés seront obligés d'imiter cet exemple. 

La mainmise du Japon sur la Corée est donc déjà accom- 
plie. Les résultats susceptibles de s'en suivre peuvent être 
rapidement très considérables. Déjà, durant la guerre, le 
chemin de fer de Fousan à Séoul a été terminé. Les travaux 
de la ligne de Séoul à Wijou doivent être fort avancés. Ce 
n'est donc plus qu'une question de mois pour que la ligne 
Liao-Yang- Wijou -Séoul- Fousan entre complètement en 
service, formant ainsi le prolongement naturel et logique 
duTransmandchourien (1). Dès maintenant, Dalnv a perdu 
toute importance au point de vue du transit des voyageurs, 
et, dans un avenir prochain, le Français de Brest qui 
voudra aller au Japon demandera un billet direct pour 

(1) V. la carte insérée p. 568. 



388 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Fousan. Arrivé à ce point, il sera à quelques heures du 
pays nippon, à trois jours de Ghanghaï. 

Une fois la Corée dotée de son réseau de chemins de fer, 
— d'abord du nord au sud, et ensuite de quelques lignes 
transversales, — l'immense importance de sa situation 
apparaîtra ; l'ancien empire du Matin-Calme pourra alors 
devenir un vaste et actif entrepôt entre l'Amérique et 
l'Asie. 

Le territoire coréen lui-même est d'ailleurs destiné à 
donner lieu à une exploitation rémunératrice. 

Déjà la Corée a des ressources réelles. En dépit de la 
détestable organisation qui précéda la mainmise japonaise, 
les impôts rentraient relativement bien, quoique irréguliè- 
rement. La vente du gensan, racine servant à la confec- 
tion de remèdes chinois et qui se vend au poids de l'or, 
cédée en monopole, rapportait chaque année plusieurs mil- 
lions. 

L'impôt territorial donnait environ deux millions; et, 
comme cet ensemble ne suffisait pas aux besoins de l'admi- 
nistration coréenne, Li-Hsi bouclait son budget avec la 
poudre d'or provenant des lavages d'or de la maison impé- 
riale. 

Avec ces premiers éléments et une administration meil- 
leure, les Japonais vont déjà pouvoir faire beaucoup. Il est 
probable que leur premier effort portera ensuite sur l'ex- 
ploitation des mines. Les trésors du sous-sol coréen sont 
certainement énormes. Jusqu'à présent, le manque de 
communications n'a pas permis d'en tirer un sérieux parti; 
mais, dès qu'un réseau de routes sera créé, de nombreuses 
mines d'or, d'argent et de cuivre seront facilement exploi- 
tables et donneront de fort beaux rendements. Plus tard, 
avec un aménagement plus complet des moyens d'exploi- 
tation, des richesses considérables en fer et en charbon 
pourront, elles aussi, être mises au jour. 

Il n'est donc pas discutable qu'en s'emparantde la Corée, 






LE JAPON 389 

les Japonais ont fait une acquisition des plus brillantes. 
Reste à savoir dans quelle mesure ils pourront se réserver 
les bénéfices de son exploitation. C'est là un point dou- 
teux. Pour exploiter la Corée, de gros capitaux sont indis- 
pensables, et le Japon ne peut guère les trouver qu'en 
Chine, en Angleterre ou aux Etats-Unis. On peut donc 
admettre que Chinois, Anglais et Américains participeront 
largement à la mise en valeur de l'antique Royaume- 
Ermite. 

Les bénéfices matériels de la guerre ont beau être con- 
sidérables pour le Japon, ils sont encore inférieurs aux 
bénéfices moraux. 

Le prestige universel que le pays du Soleil-Levant s'est 
acquis par ses victoires ne saurait se surestimer. Combien 
les temps sont changés! Alors qu'il n'y a point encore deux 
années, les peuples d'Europe considéraient les Nippons avec 
dédain et presque avec mépris, ils les couvrent maintenant 
de louanges souvent même excessives. Mais quel enseigne- 
ment! L'évidence des qualités d'organisation et de déci- 
sion des conducteurs nippons de la guerre, la faculté du 
Japonais de mourir noblement pour son pays ont eu raison 
des préventions invétérées du vieux monde; fait consolant 
au fond, car il n'établit pas seulement que les hommes sont 
des adorateurs — trop souvent cyniques — du succès, mais 
encore que la gloire et les sentiments élevés conservent de 
l'empire sur les Occidentaux qu'on pouvait craindre subju- 
gués par l'unique désir des jouissances matérielles. 



III 



De cette notion de la supériorité des Japonais en Extrême- 
Orient est née une autre croyance qui semble quelque 



390 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

peu excessive. Les hommes blancs se sont dit : « Le Japon 
va éduquer tous les peuples jaunes de l'Asie et les lancer 
contre nous, économiquement d'abord, militairement 
ensuite. » 

Certes, le péril jaune a cessé d être une chimère. 11 a 
pris corps, il grandit; mais quelle forme revêtira-t-il et 
quand entrera-t-il dans la période aiguë? Là encore il 
serait dangereux d'adopter des formules trop simples. 

Assurément, les Chinois ont été grandement impres- 
sionnés par la force japonaise dont ils ont les premiers 
souffert et à laquelle ensuite ils ont vu que la Russie elle- 
même devait céder. La démonstration a été si péremptoire 
que, dans le Céleste Empire, le vieil esprit antimilitaire 
perd chaque jour de son crédit (1); mais de là à conclure 
que la Chine va se mettre dans lés mains du Japon, il y a 
loin. Il n'est cependant pas difficile de concevoir que les 
mêmes rivalités qui divisent les peuples blancs existent 
aussi chez les peuples jaunes. L'homme est partout le 
même. Et si le Chinois reconnaît maintenant les immenses 
avantages des nouvelles méthodes japonaises, ceux qui 
connaissent le mieux la Chine sont d'accord pour estimer 
que le Chinois n'aime pas et même déteste le Japonais. 

Il n'est donc pas probable que le Japon sera le meneur 
absolu de la Chine, mais il en sera sans doute l'instructeur 
à bien des égards. Le Japon fournira,. de plus en plus, au 
Céleste Empire les instructeurs militaires et les ingénieurs 
qui lui manquent, mais pour un temps seulement. La 
Chine, plus tard, fara da se; elle en marque déjà la volonté 
en envoyant en Europe des légions d'étudiants. Or, s'il est 
vrai que ce grand effort doive aboutir, il aboutira à quoi, si 
ce n'est à constituer en Extrême-Orient une puissance 
jaune rivale du Japon, dotée de moyens économiques infi- 
niment supérieurs à ceux du pays nippon et qui, au point 

(]) v. P . 420 






LE JAPON 391 

devue militaire, disposera d'un réservoir d'hommes incom- 
mensurablemeiit plus vaste? Ces possibilités, qu'il faut 
envisager, n'écartent d'ailleurs nullement l'idée du péril 
jaune, mais elles en transforment sensiblement la nature. 
Elles permettent de saisir qu'il n'a point tout au moins de 
caractère immédiatement dangereux pour l'Europe, et 
que, si la diplomatie des blancs sait comprendre son rôle, 
elle peut, en agissant comme il convient à Pékin et à Tokyo, 
sinon empêcher absolument l'aboutissement dangereux du 
péril jaune, tout au moins en retarder grandement l'éclat. 

En résumé, la guerre a donné au Japon dans le monde la 
situation de grande puissance; mais, si importants que soient 
pour lui les avantages de la campagne de Mandchourie, le 
gouvernement du mikado nest pas sans avoir de grandes diffi- 
cultés à surmonter. Ces difficultés seront en tous cas suffi- 
santes pour que les hommes d'Etat de Tokyo, qui ont donné 
déjà la mesure de leur sagesse et de leur pénétration d'esprit, 
s' ingénient, tout en poursuivant leur idéal secret de dorhina- 
tion panasiatique, à ménager les Européens et à passer avec 
eux les tractations nécessaires qui seules rendent la vie pos- 
sible aux peuples comme aux individus. 



CHAPITRE II 

LA RUSSIE 

I. — Les causes fondvmentales d'erreurs de la politique russe ex 
Extrême-Orient. — Valeur réelle du Transsibérien. — La colonisa- 
tion agricole russe en Sibérie orientale et en Mandchourie. — Le com- 
merce russe à Vladivostok, à Port-Arthur et à Dalny. 

II. — Conséquences de ces erreurs sur la politique extérieure de la 
Russie es Europe. — Avant, pendant et après la guerre. 

III. — La base principale de la politique extérieure pé la Russie peut- 
elle «ester en Asie? — Importance actuelle pour la Russie de la 
Sibérie orientale, de la Sibérie proprement dite, de l'Asie centrale. 

IV. — La situation politique intérieure. — Un tsar constitutionnel? — 
Que veulent les révolutionnaires russes? — Les conditions d'applica- 
tion du suffrage universel. — Vers une république fédérative? — L'unité 
russe est-elle en danger? — Conséquences éventuelles de la présence 
des juifs dans un parlement russe. 

V. — La situation financière. — Dans quelle mesure la Russie dépend- 
elle des étrangers pour ses finances? — Les emprunts russes. — 
L'avenir? 

VI. — Une réorganisation militaire vraiment importante de la Russie 
est-elle vraisemrlarle? — Le Russe a-t-il l'esprit militaire? — Les 
circonstances portent-elles à la réfection d'une armée et d'une marine? 
— En supposant les choses au mieux, dans quel délai la Russie peut- 
elle être redevenue capable d'offensive en Europe ? 

VII. — Quelle peut être désormais la politique extérieure de la 
Russie? 

L'opinion de M. Briantchaninoff. — L'alliance avec l'xVllemagne, ou 
l'alliance avec la France, l'Angleterre et le Japon? 

Elles sont douloureusement tragiques pour la Russie les 
suites de cette guerre qui lui apporta non seulement une 
cruelle série de défaites et de désastres, mais qui, par ses 
répercussions profondes, menace la forme de l'Etat russe 
et même son intégrité! 



LA RUSSIE 303 

Veut-on pénétrer les causes et les conséquences possibles 
de ce drame immense, il faut discerner d'abord les erreurs 
fondamentales de la politique russe en Extrême-Orient, et 
on saisira aussitôt comment la politique extérieure de la 
Russie s'est trouvée compromise en Europe; on comprendra 
ensuite quel rôle la Russie peut continuer à jouer en Asie 
et en Europe, rôle qui de toute évidence est subordonné 
à la bonne ou à la mauvaise situation du gouvernement de 
Saint-Pétersbourg, à l'importance des luttes des races qu'il 
doit régir et à la gravité de ses difficultés financières. Ces 
divers points de vue établiront dans quelle mesure et 
quand la Russie peut espérer réorganiser sérieusement ses 
forces militaires. 

De cet ensemble résultera, avec une approximation en 
somme très grande, la formule de politique générale main- 
tenant possible pour le grand Etat qu'on appelle encore 
l'empire des tsars. 



La guerre d'Extrême-Orient a été la conséquence fatale 
d'erreurs profondes commises par le gouvernement du tsar, 
erreurs résultant essentiellement à la fois de l'influence 
allemande et de l'action croissante des brasseurs d'affaires 
à Saint-Pétersbourg (1). En effet, la politique de pénétra- 
tion suivie par la Russie en Asie orientale, eu égard aux 
besoins et à la situation de la Russie d'Europe, était sinon 
radicalement fausse dans son essence, tout au moins très 
prématurée dans sa réalisation. Après Shimonoséki et l'ex- 
pulsion des Japonais de Port-Arthur en 1895, l'avenir de 

(I) V. p. 68 et p. 134. 



304 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

la Russie se trouvait entièrement réservé. Elle pouvait 
alors attendre en toute sécurité et choisir l'heure de son 
action. Malheureusement, certaines conceptions secon- 
daires entièrement erronées firent ohstacle à toute sagesse 
et même à toute modération. 

La première des erreurs de cette nature résida dans le 
rôle tout à fait excessif qu'on voulut dès le principe assi- 
gner au Transsibérien. Au lieu d'admettre que ce chemin 
de fer 'n'était susceptible que d'être une ligne administra- 
tive commode, mais fort coûteuse, ne pouvant de longtemps 
rendre que de faibles services commerciaux, — puisque la 
plupart des produits lourds de la Sibérie ne peuvent point 
supporter les frais énormes d'aussi longs transports (1), - — on 
vit en lui un instrument de pénétration économique extrê- 
mement précieux, capable d'aider à mettre rapidement en 
valeur des territoires énormes , susceptible de faciliter gran- 
dement la domination militaire russe jusque sur la Corée. 

Cependant, dans les dernières années qui précédèrent 
la guerre, on fut bien obligé de déchanter sur les espoirs 
primitifs. Le gouvernement de Pétersbourg fut lui-même 
amené par la pratique à constater qu'il lui était moins 
onéreux d'expédier d'Odessa ses soldats à Port-Arthur sur 
les navires de la flotte volontaire que d'employer la nou- 
velle voie ferrée. 

Evidemment, une fois doté dune seconde voie, le Trans- 
sibérien pourra rendre des services beaucoup plus grands 
que par le passé ; mais le résultat principal de l'opération 
sera surtout d'absorber encore quelques centaines de mil- 
lions de roubles. 

(J) Exception faite pour les beurres sibériens, qui ont un sérieux débouché 
en Europe, mais qui^ évidemment, ne constituent qu'une source de bénéfices 
restreinte. Ces beurres vont d'abord en Allemagne, où ils sont raffinés : 
travail indispensable, car le beurre sibérien est sale et de fabrication très 
inégale. Le produit ainsi obtenu est ensuite vendu un peu partout en 
Europe, mais notamment en Angleterre. 



LA RUSSIE 395 

Or, sans compter le Transmandchourien, le prix initial de 
la construction du Transsibérien, pour 6.665 verstes, a été 
de 432.520.902 millions de roubles (l). A cette somme il 
faut encore ajouter le prix des réparations nécessitées par 
les dégâts faits par les Boxeurs en 1900 et des réfections 
rendues indispensables par l'exploitation intensive de la 
voie ferrée pendant la guerre avec le Japon, plus enfin les 
frais de doublement de la voie. 

Supputer la somme colossale que coûtera finalement le 
Transsibérien est impossible, mais on doit admettre 
qu'avant trente, quarante, cinquante ans peut-être, le ren- 
dement de cette voie ferrée gigantesque ne suffira pas à 
payer même ses frais d'exploitation. C'est, en somme, ce 
que constata à mots couverts M. Witte à la fin de son 
rapport de 1903, dans lequel il avoua que le Transsibérien 
était une œuvre de longue baleine et que c'est dans un 
temps fort éloigné qu on en verrait seulement les bons 
résultats. 

Si cette notion avait été clairement comprise à Péters- 
bourg dès 1900, il est probable que les autres erreurs 
consécutives de la première, qui, elles aussi, ont mené à 
la guerre, n'auraient pas été commises. 



Ne se trompa-t-on pas encore quand on voulut voir dans 
la Sibérie orientale une région propice à la colonisation 
russe? La question n'est nullement de savoir si les terres 
des rives du Pacifique sont ou non bonnes pour l'agricul- 
ture, — il est certain qu'elles le sont; — mais ce qu'il eût 
fallu comprendre, c'est que ce n'est point alors que la 
Russie d'Europe est encore si peu et si mal cultivée, qu'il 
y avait lieu de transporter à grands frais des paysans à des 



(1) Il convient, en outre, de remarquer que l'Etat russe n'a rien eu à payer 
pour le sol de la voie qui passait sur des territoires de la couronne ; de 
même les bois nécessaires aux travaux ont été en grande partie coupés dans 
les forêts de l'Etat bordant la ligne. 



396 LE MONDE ET LA GUEURE RUSSO-JAPONAISE 

milliers de verstes de leur pays d'origine pour défricher 
bon gré mal gré des territoires dont la mise en valeur ne 
s imposait nullement. Cette méthode de colonisation loin- 
taine, on l'eût comprise si la Russie d'Europe eût été déjà 
bien aménagée et surpeuplée de paysans excellents culti- 
vateurs manquant de terres. Ce ne fut jamais le cas. On 
l'a déjà dit (1) , le vrai problème agricole russe consiste 
d'abord à mieux répartir la propriété rurale et ensuite à 
doter les paysans de la Russie d'Europe des connaissances 
élémentaires qui leur manquent encore pour tirer tout le 
parti possible du sol qu'ils détiennent. C'est l'accroisse- 
ment du rendement en Russie même qu'il fallait chercher 
et non point le déplacement d'une population paysanne 
déjà trop clairsemée même dans les gouvernements qui 
avoisinent celui de Moscou. Sans doute, on pourra citer 
quelques villages russes prospères sur les côtes du Paci- 
fique, mais comment a-t-on obtenu le succès de ces loin- 
taines colonies? Au prix de sacrifices énormes de la part de 
l'Etat, sacrifices qui furent toujours sans aucune relation 
avec les résultats. Selon le proverbe arabe, on donna un 
bœuf pour avoir un œuf. 

La faute de jugement commise à l'égard de la Sibérie 
orientale le fut également, mais avec encore moins d'ex- 
cuses, à l'égard de la Mandchourie. Croire qu'en Mand- 
chourie où, depuis bien longtemps, à peu près toutes les 
terres cultivables sont cultivées par des paysans mand- 
chous qui sont parmi les plus merveilleux agriculteurs 
qu'on puisse trouver au monde, des colons russes pour- 
raient réussir, était simplement de l'aberration. Ce n'est 
nullement exagérer que de dire que, là-bas, il faudrait 
quatre ou cinq paysans russes pour obtenir le rendement 
d'un seul paysan chinois. Et encore! L'échec était donc 
certain ; il fut complet et radical, et le seul vrai résultat 



LA RLSSIli 397 

de la pénétration russe en Extrême-Orient a été d'ouvrir la 
Sibérie orientale au flot des émigrants chinois, qui main- 
tenant, quoi qu'on fasse, y garderont un rôle prédominant. 

Une erreur analogue à celle concernant l'agriculture eut 
lieu en ce qui concerne le commerce russe en Extrême- 
Orient. Gomment put-on jamais croire qu'il serait possible 
de lui donner avant bien longtemps une extension propor- 
tionnée aux efforts qu'il faudrait faire pour créer un cou- 
rant de trafic? Non seulement les frais de transport par le 
Transsibérien étaient trop lourds pour bien des marchan- 
dises, mais encore les marchandises vraiment russes avaient, 
en raison de leurs prix trop élevés, infiniment de peine 
à se vendre à Vladivostok, Dalny, Port-Arthur. C'étaient 
surtout, en réalité, des marchandises anglaises, allemandes, 
japonaises, chinoises, américaines qui constituaient dans 
ces places le fond des échanges ; parmi les marchandises 
réellement russes, on ne trouva guère que la vodka et le 
caviar. C'est tout au moins ce qui arriva tant que ces villes 
furent considérées comme des ports libres. L'impuissance 
des marchands russes à concurrencer les étrangers devint 
bientôt si manifeste qu'on essaya d'une autre méthode. 
Vladivostok cessa d'être port franc et des droits de douane 
fort élevés mirent obstacle à l'entrée des produits étran- 
gers. Le développement des maisons étrangères fut arrêté 
net; les marchandises russes se vendirent alors plus facile- 
ment, mais à des prix exorbitants. Or, qui les paya? Ce 
furent les fonctionnaires russes civils et militaires qui 
formaient les neuf dixièmes de la population de Vladi- 
vostok. En réalité, le commerce naissant, vrai et sain de 
cette place fut ruiné par la barrière douanière qu'on éleva 
du côté de la mer, et nous allons certainement voir sa 
Douma redemander à cor et à cri le rétablissement du port 
libre. Le commerce reprendra alors peut-être un peu d'ac- 
tivité, mais au profit des étrangers et non des Russes ; 



398 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

tanl il est vrai que, dans ce monde, rien de durable ne se 
crée sur une base artificielle (1). 

On comprend d'autant moins que les hommes de Péters- 
bourg aient commis à l'origine les graves erreurs de con- 
ception qui viennent d'être signalées que, dès son arrivée 
en Extrême-Orient, un observateur attentif pouvait se faire 
les réflexions qui précèdent. Ce fut mon cas comme cer- 
tainement celui de beaucoup d'autres. Je me souviens que, 
causant avec nombre de Russes en Mandchourie, je leur 
fis part très nettement de mes inquiétudes sur le sort de 
leur entreprise. La plupart, lorsque je commençais l'exposé 
de mes objections ou de mes réserves, affectaient une 
grande confiance; mais, lorsqu'ils voyaient que je mettais 
réellement le doigt sur la plaie, ils s'abandonnaient. J'ob- 
tins alors d'agents de la Banque russo-chinoise, de fonc- 
tionnaires civils et militaires d'étranges confidences. On 
m'avoua qu'on s'était trompé, que le rendement des efforts 
faits était plus que problématique. L'un de mes inter- 
locuteurs, le plus éminent par ses fonctions, finit même 
par me dire : « Nous travaillons pour nos petits-fils et 
peut-être seulement pour nos arrière-petils-enfants. » 
Il y eut bien quelques rares tentatives pour montrer à 
Saint-Pétersbourg la gravité des fautes commises, mais 
elles furent timides, tardives et complètement ineffi- 
caces (2) . 

Quoi qu'il en soit, cet ensemble de considérations s'im- 
posait avec tant de force à celui qui connaissait bien la 
Russie qu'il était amené à conclure : Même la Russie 
devrait-elle être sûrement victorieuse dans sa lutte pro- 
bable avec le Japon, jamais elle ne retirerait de l'Extrême- 
Orient des avantages correspondants à ses risques et à ses 
mises de fond. 

Pour ma part, je fus si frappé de la puissance des objec- 

(1) V. p. 401. 
(2; V. ,,. 122. 



LA RUSSIE 399 



tions qui surgissaient de la nature même des choses que, 
dès le mois d'octobre 1903, je tentai de montrer le danger 
grandissant à mes amis russes ainsi qu'au public de France. 
J'envoyai donc sans délai, à un grand journal de Paris, un 
article portant le titre caractéristique : La Russie fait-elle 
une bonne affaire? puis un autre intitulé : Port-Arthur et 
Dalny. Dans les formes voulues, je laissais entrevoir la 
situation exacte; mais sans doute, à Paris comme à Péters- 
bourg, la vérité fit peur et mes articles ne parurent jamais. 



Il 



Depuis bien avant la guerre, l'Extrême-Orient exerce 
sur la politique extérieure de la Russie une action néfaste. 
Dès 1900, tout au moins, le recul de l'influence russe en 
Turquie et dans les Balkans était extrêmement sensible. 
C'est que, se sentant engagée à fond sur le Pacifique, la 
diplomatie de Saint-Pétersbourg, tout en cherchant à sau- 
ver les apparences, a été obligée de se désintéresser de ce qui 
se passait ailleurs, de tout céder même dans le domaine où 
s'exerça jusqu'ici avec prédilection son activité historique. 
On vit, par exemple, dans les dernières années, deux con- 
suls russes assassinés en Macédoine sans que l'ambassadeur 
du tsar à Gonstantinople réclamât autre chose que des 
indemnités ; on put constater aussi que, dans l'affaire du 
chemin de fer de Bagdad, la Russie se désintéressa dune 
question cependant vitale pour ses intérêts traditionnels (l) . 

J'ai précisément parcouru la Turquie et les Balkans vers 
1900; je puis assurer que, dès lors, l'empire des tsars com- 
mença à perdre, aussi bien auprès des populations slaves 

(1) V. mon livre La Question d'Orient, la Macédoine , le Chemin de fer 
de Bagdad. —Pion, 1903. 



400 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

que des Turcs une influence inorale qui n'était pas simple- 
ment quelque chose de théorique et d'abstrait, mais qui 
était aussi la condition même de la puissance russe en 
Europe et dans l'empire ottoman. 

Puis la guerre éclata. A vrai dire, durant cette phase 
cruelle, la Russie n'a pas perdu dans le monde une part de 
prestige proportionnelle à l'importance de ses défaites. Les 
gloires anciennes voilaient encore la grandeur des désastres 
de Mandchourie. Mais depuis que la paix a été conclue, 
depuis que la révolution des intellectuels et la jacquerie 
des paysans ensanglantent les villes et les campagnes 
russes, la terrible vérité apparaît entière au monde stupé- 
fait. La vanité de la politique de Saint-Pétersbourg en 
Extrême-Orient et les ruines qu'elle a causées sont main- 
tenant évidentes. On constate que l'indépendance exté- 
rieure de Nicolas II est compromise, puisqu'il a suffi d'un 
geste de Guillaume II pour empêcher le tsar d'accorder 
l'autonomie aux Polonais (novembre 1905). Devant les 
rébellions inouïes de la marine et de l'armée, on se rend 
compte que la Russie ne peut plus actuellement songer à 
aucune action extérieure sérieuse. 

Réfléchit-on profondément aux causes génératrices de 
la destruction de l'influence extérieure de la Russie que 
la politique russe en Extrême-Orient apparaît comme une 
simple folie. Mais récriminer ne sert à rien. Il est plus 
utile d'établir que tout ce que la Russie a perdu de terrain 
en Europe a été gagné par l'Allemagne. C'est là une 
constatation capitale que nous aurons à faire plus loin (l) 
et dont il faudra tirer les décisives conséquences. 

(1) V. p. *36. 



LA RUSSIE 401 



III 



Les fautes du passé ont créé la situation présente et 
celle de l'avenir immédiat. Il faut s'en préoccuper et se 
poser d'abord la question : quelle peut être désormais la 
politique delà Russie en Asie? 

Constatons nettement que le nouvel état de choses créé 
par le traité de Portsmouth, bouleversant la situation 
ancienne, fait que cette politique ne saurait être que très 
modeste. Il est aisé de s'en rendre compte. 

La moitié de Sakhaline qui reste à la Russie est la partie 
septentrionale, celle où le climat est le plus pénible. Or, 
depuis 1875 qu'ils possèdent cette île, les Russes n'en ont 
fait qu'un bagne; il n'y a donc aucune bonne raison de 
supposer qu'ils vont brusquement mettre en valeur un 
territoire qui, outre les difficultés naturelles que présente 
son exploitation (1), a perdu la plus grande partie de sa 
signification stratégique depuis que les Japonais occupent 
la moitié sud de l'île. 

De même, Vladivostok n'a plus, à beaucoup près, la même 
importance qu'avant la guerre. Au point de vue militaire 
d'abord; car, loin de menacer le Japon, c'est maintenant 
cette place qui est menacée par le Japon. La Russie aurait- 
elle jamais l'idée d'y reconstituer une base navale offensive 
que le Japon la détruirait au moment choisi par lui avec 
une certitude absolue de succès. Commercialement, la 
déchéance de Vladivostok est également certaine. On aura 
beau y déclarer le port libre, on n'y créera point un courant 
de commerce vrai ; car ce courant est destiné à se diriger 
désormais vers les ports de la péninsule coréenne ; ports, 

(1) V. P . 376. 

26 



402 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

qui ne gèlent jamais, surtout vers Fousan, le terminus 
normal et nécessaire du Transmandchourien. 

On constate donc que ce qui reste à la Russie en Asie 
orientale ne saurait constituer pour elle qu'une cause de 
faiblesse et d'épuisement financier, car, bon gré mal gré, 
elle est désormais privée des éléments maritimes et des 
places de choix (Port-Arthur et la Corée) qui étaient la con- 
dition même de son progrès. 

Si nous cessons de considérer l'Extrême -Orient pour 
envisager la Sibérie proprement dite, nous ne trouvons pas 
matière à beaucoup d'optimisme. Cette immense région 
continuera à se développer sans doute, mais lentement et 
sans pouvoir être pour la Russie un élément de force 
réelle. Quant aux territoires de l'Asie centrale, Transcas- 
pienne, Turkestan, Pamir, etc., ils coûtent infiniment 
plus à occuper qu'ils ne rapportent. La principale raison 
que les Russes avaient de s'y fixer était d'y préparer une 
base pour une marche ultérieure vers les Indes ; on verra 
plus loin combien ce projet, qui n'a jamais été réalisable, 
est aujourd'hui chimérique (1). Je sais bien qu'on a déjà 
parlé d'un chemin de fer à construire entre Tomsk et 
Taschkent; mais, outre que l'exécution de ce projet n'en- 
traînerait pas de conséquences économiques heureuses 
avant bien longtemps, il est probable qu'on y renoncera 
en raison de la pénurie financière de l'empire. 

Ainsi donc, si l'on considère la valeur actuelle des trois 
centres d'action que possède la Russie en Asie : région de 
l'Amour et de l'Oussouri, Sibérie et Asie centrales, on 
est amené à constater que ces territoires ne constituent 
plus pour la Russie que des possessions accessoires et qu'elle 
doit absolument cesser de surbordonner à l'Asie toute sa 
politique générale; par conséquent, c'est en Europe qu'elle 
doit désormais chercher sa base principale. 

(1) V. p. 459 et suivantes. 



LA RUSSIE 403 



IV 



Mais c'est encore bien moins le nouvel ordre de choses 
en Asie qui doit régler désormais la politique extérieure du 
gouvernement de Saint-Pétersbourg que l'état intérieur de 
la Russie d'Europe. Or, on se trouve présentement devant 
une situation tellement grave et complexe qu'on ne saurait 
prévoir ce qui peut en sortir. 

Depuis que le tsar a signé le manifeste promettant une 
constitution, il n'y a plus de tsar autocrate (l) ; et, si nous 
le voyons susceptible de devenir un souverain constitu- 
tionnel, rien n'assure que ce soit là l'aboutissement de 
l'évolution commencée. Les agitateurs russes sont, en effet, 
décidés à aller beaucoup plus loin. Leurs moyens sont très 
grands. Dès le début, ils ont été soutenus par de l'argent 
étranger, ainsi que suffirait à l'établir le document ci- 
après. En outre, ils ont su merveilleusement comprendre 
comment leur œuvre pourrait s'accomplir. 

La révolution russe possède des aspects multiples. Ici 
elle est organisée par les comités juifs, nihilistes locaux de 
Russie ou de l'étranger; ailleurs elle est spontanée. Partout 
elle a un objet différent, comme les intérêts de ceux qui la 
font : Finlandais, Polonais, Juifs, Arméniens ou Russes, etc. 
Les organisateurs secrets ont su merveilleusement exploiter 
toutes les causes de fermentation ou de mécontentement 
qui pouvaient pousser dans la lutte les diverses nationa- 
lités, les ouvriers, les marins et les paysans. En ce qui con- 
cerne ces derniers, il a suffi, pour déchaîner la jacquerie 
qvii couvait, de bien connaître l'homme des champs mosco- 

• (1) V. p. 28. 



404 



LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



vite. On Ta fait marcher en invoquant le nom même du 
tsar et en lui distribuant des proclamations révolution- 
naires dans lesquelles on expliquait aux paysans que c'est 
l'empereur lui-même qui ordonne à son peuple de s'emparer 
des biens des propriétaires. 

C'est le même procédé, d'ailleurs, qui a été employé à 

SOUSCRIPTION 

Ouverte par le COURRIER EUROPÉEN 
pour être versée au 

Fonds d'action des Comités 

de la Révolution Russe 



bonnes et lecteurs sont priés de recueillir autour d'eux de 
souscriptions et de les adresser 280, boul. Raspail, Paris. Le contrôle 
sera assuré par la publication des noms dans le Courrier Européen 



SOMMES VERSÉtS 



De I9 par! de .. 



Saint-Pétersbourg lorsqu'on persuada, au début, aux ou- 
vriers en grève que le tsar les attendait sur la place du Palais- 
d'Hiver pour entendre paternellement leurs doléances. Les 
malheureux en furent si convaincus que, sans défiance, ils 
se rendirent à ce qu'ils croyaient un rendez-vous du « petit 
père » comme à une fête. Aussi, simples et naïfs, placè- 
rent-ils aux premiers rangs leurs femmes et leurs enfants. 



LA RUSSIE 405 

La fusillade du 22 janvier 1905 plongea les survivants 
dans une stupeur dont ils ne sont probablement pas encore 
revenus. 

Les organisateurs de la révolution ont encore compris 
qu'ils ne pourraient soulever la masse de la population 
activement contre le pouvoir, mais qu'ils le pouvaient pas- 
sivement. De là, l'idée de spéculer sur cette paresse russe 
intense qui est presque une conséquence du climat (1). 

C'est pourquoi, lorsque les grèves multiples furent pré- 
conisées, on obtint un résultat immédiat. Rien ne pouvait 
séduire davantage un employé ou un ouvrier russe, qui 
jouit déjà de cent trente-sept jours fériés par an, que la 
pensée de travailler moins encore en faisant grève ou en 
demandant la journée de huit heures. On sait le succès 
colossal qu'a eu cette tactique. 11 est donc incontestable 
que les meneurs de la révolution russe, tout en n'ayant pas 
les moyens étendus qu'on leur suppose, ont obtenu des 
résultats tellement importants qu'ils ne s'arrêteront pas 
vraisemblablement tout près de la victoire. Or, ce qu'ils 
veulent, c'est la république et le suffrage universel. Reste 
à savoir, s'ils aboutissent, — et ce n'est pas absolument 
impossible, — ce qui arrivera. Non seulement le nouveau 
système ne s'établira pas sans provoquer une ère de troubles 
profonds, mais il faut encore se demander : Le suffrage 
universel peut-il fonctionner dans une république russe? 

Consultons avec détails les résultats généraux du pre- 
mier recensement intégral de la population de l'empire 
russe, accompli en 1897; travail monumental réalisé sous 
la direction du sénateur N. Troinitsky, assisté du rédacteur 
Betchasny, et public en 1905 par le ministère de l'intérieur. 

Le chiffre de la population totale de l'empire est infé- 
rieur à celui qu'on avait cru devoir reconnaître provisoi- 
rement, aussitôt après les opérations du recensement; 

(1) V. p. 21. 



406 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

le chiffre exact atteint définitivement 125.680.682 âmes, 
dont : 65.512.698 hommes et 63.167.984 femmes. 

Par régions, la population se distribue de la manière 
suivante : 

a) Dans les cinquante gouvernements de la Russie 

d'Europe 93.442.864 âmes. 

b) Dans les dix gouvernements de Pologne 9.402.523 — 

c) Dans les onze provinces du Caucase 9.289.304 — 

d) Dans les neuf gouvernements de Sibérie 5 . 758 . 822 — 

e) Dans les neuf territoires d'Asie centrale 7.746.718 — 

f) Reliquat en dehors des limites de l'empire.. . . 10.661 — 

La Finlande n'a pas été comprise dans le recensement 
de 1897. 

Sur le nombre global indiqué plus haut, il y a 605.500 su- 
jets étrangers domiciliés dans l'empire. 

D'après le degré d'instruction, la population se répartit 
de la manière suivante : 

Illettrés 99.070.435 âmes (78,8 °/ ). 

Sachant lire 26.569.585 — (21,1 °/ ). 

Ce dernier groupe se subdivise lui-même suivant le degré 
de culture : 

a) Instruction supérieure 138. 777 personnes. 

b) — moyenne 1.245.366 — . 

Nombre de personnes instruites 1.384.143 personnes. 

La classe sociale la plus nombreuse est naturellement 

celle des paysans, 96.896.648 âmes; puis vient celle des 

méstchanines (petits bourgeois des villes), 13.386.392; 

la noblesse est seulement de 1.850.285 âmes. Il y a 

281.179 marchands et 588.947 personnes appartenant au 

clergé des différentes confessions chrétiennes. Les Cosaques 

sont comptés à part 2.928.842. Les étrangers, répartis 

d'après leur pays d'origine et par ordre de décroissance, 

présentent les chiffres suivants : 

Allemagne 158 . 103 personnes. 

Autriche-Hongrie 121.599 — 

Turquie 120.720 — 



LA RUSSIE 407 

Perse 73 . 920 personnes. 

Chine 47.751 — 

Corée 12.918 — 

Grèce 12.619 — 

France 9.421 — 

Boukhara 7 . 775 — 

Grande-Bretagne 7.481 — 

Suisse 6.197 — 

Italie 4.923 — 

Roumanie 4.272 — 

Autres États 17.981 — 



Voici maintenant les principaux groupes confessionnels : 

Le groupe orthodoxe est naturellement le plus nom- 
breux : 87.123.604 personnes; citons en regard les dissi- 
dents vieux-croyants, au nombre de 2.204.59b'. 

Tout de suite après vient le groupe des musulmans : 
13.906.972 personnes; puis les catholiques romains au 
nombre de 11.467.994. Les israélites sont 5.215.805, et 
les luthériens 3.572.653; enfin, les arméniens grégoriens 
atteignent 1.179.241. Toutes les autres confessions pré- 
sentent des groupes respectifs inférieurs à un million. 

Il est intéressant de comparer ces données au groupe- 
ment ethnographique qui se précise selon la langue des 
diverses populations : la langue russe (dans ses trois 
nuances : grand-russien, petit-russien et blanc-russien) 
est parlée par 83.933.567 personnes ( — les 66.8 pour 100 
de la population totale) . 

En second lieu vient la langue polonaise, parlée par 
7.931.307 personnes. En troisième lieu, le jargon israélite 
parlé par 5.063.156. La quatrième place revient à la langue 
kirghize, parlée par 4.084.139. Au reste, si nous groupons 
les idiomes tartares (le tartare proprement dit, le bachkir, 
kirghize, et divers dialectes turcs) , nous trouvons un chiffre 
total de 11.788.841, ce qui donnerait à la famille de 
peuples tartares la place la plus importante après le russe 
et avant le polonais. 

Il est ethnographiquement juste de grouper ensemble 



408 LE MONDE ET EA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Jes Lithuaniens, les Jmoudes ou Samogitiens et les Lettons; 
réunis, ils représentent 3. 094.469 personnes. La famille 
finnoise (en réunissant les dialectes : esthonien, mordve, 
tchouvache et divers patois ougro-finnois) représente en 
tout 4.345.902 personnes. Sur tous les autres nombreux 
idiomes parlés dans l'empire, il n'y a que le roumain et 
l'arménien qui soient parlés par des groupes supérieurs à 
un million, mais n'atteignant pas respectivement un mil- 
lion et demi de ressortissants. 

La lecture de ces lignes et de ces chiffres est assez sug- 
gestive pour permettre de répondre à la question posée : le 
suffrage universel peut-il fonctionner normalement dans 
un territoire aussi vaste que la Russie, abritant des popu- 
lations si différentes ethnographiquement, religieusement, 
culturellement? Quant à moi, très nettement, je ne le crois 
pas; et j'estime que, si le suffrage universel est appliqué à 
la Russie, il le sera dans des conditions qui feront peut- 
être regretter, avant longtemps, les fautes et la corruption 
de l'autocratie. Mais à supposer qu'une république russe 
soit viable au milieu du déchaînement des passions entre 
Russes et juifs, entre Polonais et Russes, sera-ce une répu- 
blique unitaire? Sous cette forme, on ne la conçoit pas. Une 
république fédérative? Mais alors on verrait fatalement 
modifier la structure de la Russie. Car, si l'on peut bien 
concevoir que les Finlandais et les Polonais sont suscep- 
tibles de comprendre la nécessité de garder constamment 
un lien avec Pétersbourg, les populations du Caucase, qui 
tiennent farouchement à leur indépendance, et les Armé- 
niens, qui caressent secrètement le projet de créer un Etat 
arménien dont Tiflis serait la capitale, l'admettraient-ils? 
C'est peu probable. Mais tout a une fin, même les désordres 
les plus intenses. Qu'adviendra-t-il en définitive? Tout 
pronostic solidement fondé est impossible, mais on peut 
admettre qu'on se trouvera peut-être finalement en face 



LA RUSSIE 409 

d'une Russie nouvelle, moins grande qu'actuellement et 
dotée de rouages parlementaires fonctionnant mal. Dans 
ce cas, il est à peu près certain que les assemblées seront, 
au moins pour un temps, dominées, ouvertement ou non, 
par les juifs. On peut avoir sur les Israélites l'opinion 
qu'on voudra, mais on ne doit pas leur refuserdes qualités 
d'action, de décision et de persévérance qui, forcément, 
leur donneraient le premier rôle dans un parlement russe 
composé de membres appartenant aux nationalités les plus 
diverses, où les Russes seraient évidemment les plus nom- 
breux, mais, il faut le craindre, aussi les plus apathiques. 
On ne peut donc pas compter que le triomphe de la révo- 
lution russe mettrait fin comme par enchantement aux 
déchirements actuels. On doit, au contraire, penser que 
les troubles changeraient de caractère, et qu'après une 
période où l'élément juif exercerait dans la Russie de 
demain une influence prédominante, une réaction à peu près 
inévitable déterminerait dans quelques années une crise 
populaire antisémite comme on n'en a encore jamais vu. 



Ces difficultés intérieures, si diverses et si profondes 
qu'elles soient, sont, elles-mêmes, dominées par le redou- 
table problème financier. Quelle est, au point de vue de 
sa dette, la situation vraie de la Russie? 

Les prévisions plus haut mentionnées, au sujet de la 
politique suivie par M. Witte (1), sont malheureusement 
devenues un fait. Aujourd'hui, la Russie dépend absolu- 
ment des capitalistes étrangers. 

(1) V. p. 44. 



410 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Le tableau ci-dessous peint la situation. 

« Voici, d'après les communications du gouvernement 
impérial, un résumé de l'état officiel de sa dette au 
1 er janvier 1905 : 

Dette de la Russie au 1 er janvier 1905 

Solde Crédits inscrits au budget 

du capital de 1905. 

au i » 



1 er janvier Amortisse- 

Catégories d'emprunts. 1905. Arrérages. ments. Total. 



Dette libellée en roubles de 1/15 impériales ou en 
monnaies étrangères 

Emprunts pour lesquels il n'est 

pas fait de tirages 246.488 11 . 152 ». 11 . 152 

Emprunts amortissables par ti- 
rages 7.805.083 298.312 35.280 333.592 

Total 8.051.571 309.464 35.280 344.744 

Dette libellée en roubles de 1/15 impériales 

Emprunts pour lesquels il n'est 

pas fait de tirages 8 . 249 . 125 332 . 933 77 333 . 010 

Emprunts amortissables par ti- 
rages 2.543.272 115.485 13.491 128.976 

Total 10.792.397 448.418 13.568 461.986 

Total générai 18 . 843 . 968 757 . 882 48 . 848 806 . 730 

Au 1 er janvier 1905, la dette-or était donc de 8 milliards 
51.571.000 fr., exigeant une annuité de 344 millions, la 
dette-papier de 10.792.397.000 fr., exigeant une annuité de 
462 millions. La dette totale s'élevait à 18.043.968.000 fr., 
et l'annuité à 806.730.000 francs (1). » 

La somme totale exigée annuellement pour les arrérages 
et les amortissements s'élève donc à 806.730.000 francs. 
On admet généralement que les trois cinquièmes de cette 

(1) V. l'Economiste européen, 8 décembre 1905. 



LA RUSSIE 



411 



somme, soit 500 millions de francs en chiffres ronds, sont 
payables à l'étranger (1). 

(1) « Au point de vue plus particulier du portefeuille français voici, d'après 
la statistique établie, en juillet dernier, par la Chambre syndicale des 
agents de change de Paris, le détail des titres russes admis à la cote officielle : 

Fonds lusses admis à la cote officielle du marché de Paris 



Nombre 




de 




titre» en 




circulation 


Capital 


au 


no- 


31 déc. 1904. 


minal. 



Francs. 

5°/ 1822 28.750 115.350.000 

4 °/ 1867-09 770.000 505.796.000 

4 o / o 1880 608.000 559.168.500 

4°/ 1889 802.000 482.137.500 

4°/ o 1890(2 e ) 328.400 347.137.500 

4 °/ 1890 (3 e ) 323.350 290.637.500 

4 °/ 1890 (4 e ) 23.700 38.600.000 

4 °/ 1893 (5 e ) 167.460 174.175.000 

4°/ 1894(6 e ) 482.400 444.525.000 

Consolidé 4 °/ (l re série) 567 . 300 676 . 075 . 000 

— 4 °/ (2 e série) 932.000 1.199.517.000 

— 4 % (3 e série) ' 208.700 309.075.000 

— 4% 1901 479.120 424.000.000 

3% 1891 879.000 477.800.000 

3% 1894 266.900 160.087.500 

3 °/ 1896 460.000 400.000.000 

3 1/2 °/ 1894 355.000 390.012.500 

Bons du Trésor 5 °/ 1904 1.195.000 800.000.000 

Intérieur 4 °/ 1894 1.886.020 2.987.000.000 

Donetz 4 »/„ 52.978 26.489.000 

Devinsk-Vitebsk 4 °/ 141.960 70.980.000 

Koursk 4 °/ 1889 149.300 164.073.400 

— 4°/ 1894 53.498 26.749.000 

Orel-Griasi 4 °/ 1889 53.600 56.971.700 

Riga-Dwinsk 4 °/ 48.700 33.374.500 

Grande Société Chemins de fer russes 4 °/ . . 55 . 061 110 . 122 . 000 

Transcaucasien 3 % 154.000 192.442.500 

— 4 °/ 46.116 23.058.000 

Lettres de gage 3 1/2 °/ Banque de la No- 
blesse 962.000 467.500.000 

Total 12.480.313 11.952.854.100 



Au 31 décembre 1904, la valeur au cours du jour de ces emprunts était 



412 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Or, non seulement la Russie doit désormais chercher ses 
prêteurs au delà de ses frontières, mais encore elle est à 
peu près contrainte de prendre comme intermédiaires les 
grands financiers israélites. 

D'après l'avis officiel du ministère des finances de Nico- 
las II, l'emprunt russe 4 1/2 pour 100 de 1905 a été émis 
à l'étranger par les maisons de banque et institutions de 
crédit ci-après : 

A Berlin : par MM. Mendelssohn et G ie , Bleichrôder, la 
Disconto-Gesellschaft, la Berliner Handels-Gesellschaft. 

A Amsterdam, par MM. Lippman et Rosenthal. 

Bleichrôder! c'est, comme on sait, le banquier qui, 
dans toutes les circonstances graves, donna un entier con- 
cours à M. de Bismarck et à sa politique. Quant aux autres 
maisons de crédit énoncées, n'est-ce point avec elles que 
M. Rothstein était en constants rapports? M. Rothstein, 
sujet russe, mais plus Allemand que Russe, et d'ailleurs 
nullement slave, qui mourut il y a quelques mois. La 
presse française a signalé l'événement en trois lignes, alors 
qu'il eût fallu lui consacrer des articles importants. 

M. Rothstein a été l'un des mauvais génies de la Russie; 
c'est lui qui, pour le succès de ses spéculations sans fin, a 
contribué, de concert avec M. Witte, à entraîner la Russie 
en Extrême-Orient et à lui faire mener depuis 1895 une 
politique désordonnée ne ressemblant en rien à la péné- 
tration jusqu'alors sage et lente de l'empire des tsars en 
Asie (1). 

Quant aux financiers israélites, leur influence a augmenté 

de 10.575.538.100 francs. Mais il faut ajouter que beaucoup de ces titres 
sont en circulation sur les places étrangères en même temps que sur la 
nôtre, qu ils circulent également en Russie, notamment Y Emprunt intérieur 
4 pour cent 1894, dont le montant nominal est de 2.987.000.000 de francs, 
et l'on ne doit pas être très loin de la vérité en ramenant à 7 milliards de 
francs le total des fonds d'Etat russes circulant réellement en France : les 
valeurs industrielles ne figurent pas, bien entendu, dans ce chiffre. » 
(L'Economiste européen, 8 décembre 1905.) 
(1) V. p. 90. 



LA RUSSIE 413 

sans cesse à Saint-Pétersbourg, ainsi que de temps à autre 
le révèlent des indices significatifs. Par exemple, dans le 
Matin du 26 août 1904, on pouvait lire : « Le tsar a décoré 
trois banquiers berlinois : MM. Ernest de Mendelssohn- 
Bartholdy, Robert et François Mendelssohn. » L'un deux 
avait eu, à Berlin, une entrevue avec M. Wittc avant son 
départ pour l'Amérique. 



VI 



Dans ces conditions générales de troubles internes pro- 
fonds et de graves difficultés financières, la Russie va-t-elle 
redevenir une grande puissance militaire? 

Tout d'abord, le peuple russe y tient-il? Rien n'est 
moins sûr. 

« Le peuple russe est pacifique par sa nature, dit 
Alexandre Briantchaninoff (l) ; il lest même à un tel point 
que, malgré le régime de l'autocratie militaire qu'il subis- 
sait depuis deux cents ans, le militarisme n'a jamais eu 
en Russie ni apôtres ni disciples influents. 

« Tout au contraire, le Russe, par son caractère d'un 
mysticisme inné, est enclin bien plus à prêter l'oreille aux 
utopies de lautre extrême; non seulement il rêve à un cer- 
tain internationalisme comportant de suite comme consé- 
quence naturelle l'antimilitarisme, mais il veut mettre ses 
rêves en pratique (2) . » 

Dans ces conditions, affirmer que les Russes, libérés de 



(1) V. la note p. 414. 

(2) Ace propos, remarquons que l'incontestable bravoure montrée par les 
soldats du tsar en Mandchourie procédait bien davantage du fait de l'enca- 
drement militaire et d'un sentiment de devoir à base religieuse que d'un 
véritable goût pour la guerre. 



414 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

l'autocratie militaire qu'ils exècrent, voudront s'imposer 
volontairement les charges que comporte une grande armée 
et une grande marine serait bien téméraire. Quant aux 
populations non russes, leur volonté négative est certaine. 
Mais supposons que les obstacles d'ordre moral n'exis- 
tent pas. Pour que la Russie redevienne une grande puis- 
sance, il faudrait qu'elle se résignât à des dépenses énormes 
rien que pour reconstituer le matériel qui a été détruit. 
Ici intervient l'obstacle financier. Supposons-le encore 
surmonté. En mettant les choses au mieux et en tablant 
sur ce qui s'est passé pour la France en 1870, on doit 
admettre que la Russie, avant dix ou quinze ans, ne sera 
point redevenue une grande puissance militaire en condi- 
tion, par exemple, de prendre part d'une façon vraiment 
efficace à une guerre contre l'Allemagne. 



VII 



Étant données ces diverses constatations, quelle ligne de 
politique extérieure les événements semblent-ils imposer à 
la Russie? 

Voici ce que dit à ce sujet l'un des Russes les plus qua- 
lifiés pour exprimer une opinion saine (1). 

Quel que soit donc le parti à venir maintenant à la vraie direc- 
tion des affaires en Russie, ce pays ne pourra avoir qu'une ligne 
de conduite : le relèvement du prestige de la Russie par une 
politique de dignité sage et ferme évitant soigneusement les 

(1) M. Alexandre Briantchaninoff a longtemps vécu en France; il est 
passé par notre Picole libre des sciences politiques, a été attaché à l'ambas- 
sade de Russie de Paris, et a suivi de très près à Portsmouth les négocia- 
tions de la paix russo-japonaise. Ses relations étendues lui permettent de 
mieux saisir que beaucoup de ses compatriotes les conditions générales de 
la politique universelle. 



LA RUSSIE 415 

<;oups de tête et les aventures, tâchant plutôt d'endormir les ques- 
tions mûrissantes, au lieu d'en provoquer ou même d'en faciliter 
Véclosion. 

Ceci posé, il devient évident que l'alliance avec la France, 
qui nous a si bien secondés et soutenus pendant l'horrible conflit 
que nous venons de traverser, reste et restera le pivot inébran- 
lable de notre politique extérieure. 

Ce qui séparait une partie de l'opinion publique française 
d'avec nous, c'était notamment notre servilité devant un régime 
qui depuis longtemps ne pouvait suffire aux exigences de la vie 
moderne et les extravagances de notre politique; tout ceci n'exis- 
tera plus dorénavant. D'un autre côté, devront nécessairement 
se taire chez nous les hommes qui reprochaient à la France 
son régime démocratique et se permettaient d'affirmer que 
nous payions par notre force militaire tous les frais de l'al- 
liance, l'armée française ne pouvant à elle seule défendre la 
France. 

Il y a donc tout lieu de croire que les liens déjà si étroits qui 
unissent nos deux peuples ne vont que se consolider avec le nou- 
veau régime, et la tendance générale de la politique étrangère 
russe ne pourra être autre que de tâcher d'attirer dans cette 
alliance éminemment pacifique de nouvelles forces tendant non 
vers les complications et les troubles internationaux, mais vers 
une paix solide et durable. 

Il se présente, sous ce rapport, deux combinaisons diamétrale- 
ment opposées et entre lesquelles il faut, — les circonstances 
l'exigent impérieusement, — choisir sans délai. La première, 
c'est de se conformer à l'ambition de Guillaume II, et, moyen- 
nant quelque soutien en Extrême-Orient, en Asie centrale et en 
Perse, tâcher de détacher la France et l'Angleterre et de reprendre 
sous le patronage de cet élève de Frédéric II, qu'il égale par le 
manque de scrupules mais non par les talents, le système conti- 
nental. La seconde, c'est, au contraire, de s'entendre à fond 
avec l'Angleterre et de former, en rattachant d'une façon souple 
l'alliance franco-russe à l'alliance anglo-japonaise, une entente 
quadruple ayant pour but la garantie naturelle des possessions 
asiatiques et par conséquent coloniales en général. 

Sans parler des raisons de principe qui, naturellement, doivent 
attirer la nouvelle Russie vers l'Angleterre, pays constitutionnel 
et libre par excellence, et non vers l'Allemagne ou plutôt vers 
la Prusse qui n'est qu'un despotisme oligarchique et militariste 
■déguisé, il est clair que l'entente quadruple est bien plus profi- 



416 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

table à la Russie que l'alliance germano-russe, soi-disant tradi- 
tionnelle, mais qui n'est telle qu'en tant que dynastique; car, 
en réalité, cette alliance équivaudrait à la direction de la poli- 
tique étrangère russe par l'esprit aventureux et antislave du chef 
de l'État prussien. 

En effet, que pourrait nous donner l'Allemagne? Elle nous 
ferait, bien entendu, des promesses très précises : elle tâcherait, 
comme avec Kiao-Tchéou et Port-Arthur, de nous nourrir de 
l'idée du péril jaune: elle proposerait, par conséquent, une sorte 
de dépècement de la Chine, et, si ce plan avortait, elle nous 
tenterait par l'Afghanistan et surtout par ce port sur le golfe 
Persique qui remplacerait Port-Arthur perdu. 

Peut-être aussi nous offrirait-elle le passage libre du Bosphore, 
et nous faciliterait-elle l'acquisition de stations de charbon dans 
différents endroits du globe ; peut-être consentirait-elle à nous 
laisser une certaine liberté pour régler la question macédo- 
nienne au profit des Slaves, ou proposerait-elle le partage de 
l'Autriche ; mais tout ceci avec ces deux conditions très nette- 
ment posées : 1° soutien en cas de conflit avec l'Angleterre; 
2° acceptation de l'avancement de l'Allemagne vers l'Atlantique 
et du chemin de fer de Bagdad comme ligne de pénétration paci- 
fique (?) allemande, vers les richesses des possessions asiatiques 
du sultan. 

C'est là un prix si énorme, c'est là surtout une politique si 
aventureuse, que la solution du point de vue allemand parait 
impossible sans conflit armé; ce qui entre parfaitement dans les 
calculs de Guillaume et du parti militaire prussien dont il est 
Târne, mais ce qui n'entre pas du tout dans les calculs de la 
politique du nouveau régime russe. 

Tout au contraire, que veut dire l'entente quadruple? 1° la 
paix en Extrême-Orient assurée, par conséquent la possibilité de 
dégarnir la frontière de Corée et de Manchourie ; 2° la paix dans 
l'Asie centrale et la possibilité de diminuer nos armements de ce 
côté, car l'entente avec l'Angleterre comprendrait, en premier 
lieu, des garanties formelles de notre côté quant à l'inviolabilité 
des Indes et de l'Afghanistan; 3° entente en ce qui concerne la 
Perse, sous forme de délimitation de sphères d'influences pure- 
ment commerciales; 4° entente en ce qui concerne la Turquie, 
où l'Angleterre serait prête à nous soutenir dans notre politique 
traditionnelle, et résoudrait d'un commun accord avec nous, la 
France, l'Autriche et l'Italie, les questions arménienne, Cretoise, 
syrienne et macédonienne; et enfin l'entente négative en ce 



LA RUSSIE 417 

qui concerne l'achèvement de la ligne de Bagdad au profit 
exclusif des Allemands. 

L'entente quadruple permettrait en plus de soutenir en temps 
nécessaire l'Autriche mourante contre son successeur trop ardent, 
et par son seul prestige attirerait à elle l'Italie, l'Espagne et les 
États-Unis. 

Nulle force alors n'aurait l'audace de troubler la paix ni en 
Europe, ni en Asie; quelles que fussent les astuces du cabinet de 
Berlin, ses efforts resteraient impuissants, devenu enfin sincère 
par calcul; et le rêve des penseurs de régler les différends entre 
nations au moyen de conférences et de tribunaux d'arbitrage 
pourrait peut-être se réaliser, au grand désespoir du nouveau 
gendarme de l'Europe. 

Et certes, si cette entente se réalisait, — ce qui est fort possible, 
et, pour tous les amis de la paix et de l'humanité, fort désirable, 
— le mérite en reviendrait en premier à la France, qui y a sage- 
ment posé la première pierre par son entente avec l'Angleterre; 
au ministre, auquel on rendra justice un jour, lui qui a su se 
sacrifier aux nécessités du moment après que le but qu'il se 
posait était atteint. 

La localisation du péril allemand par l'entente franco-anglaise 
soutenant la cause de la paix est incontestablement un gage en 
faveur des intérêts russes que la jeune Russie n'oubliera pas, ni 
la France, ni l'Angleterre; et il faut espérer que les hommes 
d'État de ces pays comprendront la nécessité de compléter cette 
entente en y entrant formellement et sans délai. 

Cette étude de M. Briantchaninoff (l) montre bien les 
deux orientations entre lesquelles devront opter les diplo- 
mates de Saint-Pétersbourg. Pour préciser plus nettement 
encore quelle politique extérieure leur est possible, il n'y 
a plus qu'à condenser en quelques courtes formules les 
constatations que nous avons dû faire au cours de ce cha- 
pitre. 

L'état intérieur de la Russie, très grave pour des causes mul- 
tiples, lui interdit pour longtemps toute politique extérieure 
active. 

(1) V. l'Énergie française du 18 novembre 1905. 

27 



418 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

En Asie, la Russie n'a plus d'intérêts essentiels; elle ne 
saurait que chercher à maintenir sa situation présente. 

En Europe, la restauration complète du prestige russe ne 
saurait provenir que de la réfection d'une armée russe puis- 
sante et moderne; or, cette réfection, en supposant qu'elle 
puisse être réalisée, n est pas possible avant dix ou quinze 
ans. 

Durant cette période, la Russie ne peut plus rien d'of- 
fensif contre l'Allemagne, le Japon ou l'Angleterre. 

La Russie a un intérêt certain, pendant 1ère de recueille- 
ment qui s'impose à elle, à maintenir son alliance avec la 
France et à améliorer dans toute la mesure possible ses rap- 
ports avec Londres et Tokyo. 



CHAPITRE III 

LA CHINE 

I. — Y à-t-il une Chine militaire? — L'opinion des anciens sinologues. 
— L'enseignement de la guerre de 1894 avec le Japon. — L'œuvre de 
Li-Hung-Tchanget de Ouan-Shi-Kaï. — L'armée chinoise d'aujourd'hui 
et de demain. 

II. — La Chine économique et financière. — L'argent et les argentiers du 
Céleste Empire. — Le Chinois a-t-il à craindre la concurrence en 
affaires du Japonais? 

III. — Le roycottage récent des marchandises américaines. — Son carac- 
tère national, son efficacité; ce qu'il présage pour l'avenir. 

Après les deux belligérants, la Chine est la puissance 
d'Extrême-Orient dont la situation se trouve la plus pro- 
fondément modifiée. La Chine, silencieuse et immobile 
depuis des siècles, se réveille. Son sol a servi de champ de 
bataille à deux puissants voisins, et elle obtient ce bénéfice 
paradoxal de recouvrer une partie du territoire mandchou 
après une longue guerre à laquelle, — ouvertement, — elle 
ne prit aucune part. Mais cet avantage est peu de chose à 
côté de ce qui semble le grand profit pour la Chine de la 
guerre russo-japonaise; ce grand profit réside en une impul- 
sion morale décisive impliquant l'abandon radical d'une 
orientation cependant bien ancienne. Ce qui le prouve 
déjà, ce sont les questions imprévues qu'on peut et qu'on 
doit se poser maintenant au sujet du Céleste Empire. 



420 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



Y a-t-il une Chine militaire? 

Jusqu'à une date extrêmement rapprochée, ceux qui con- 
naissent le mieux l'Empire du Milieu déclaraient que la 
Chine ne pourrait jamais redevenir une puissance forte- 
ment armée. 

Pour le prétendre, ces sinologues s'appuyaient sur l'ensei- 
gnement d'une longue série de siècles, et ils montraient 
que l'aboutissement philosophique de la civilisation chi- 
noise a été de créer un état d'âme impliquant le mépris 
profond de tout ce qui est militaire. Le proverbe des 
Célestes : « On ne prend pas de bon fer pour faire des 
clous, ni un brave homme pour faire un soldat, » traduit 
assez bien cet état desprit. 

L'absence pour la Chine de contacts immédiats avec de 
grands États conquérants, auxquels il eût fallu résister par 
la force, a permis aux pacifistes chinois cette longue période 
de triomphe, sans que d'ailleurs le peuple ait bénéficié 
beaucoup de leurs théories humanitaires. On pourrait 
même se demander si les exactions des mandarins et les 
pillages sanglants qui se sont perpétués en Chine, précisé- 
ment en raison de l'insuffisance de forces régulières pour les 
réprimer, n'ont pas été plus réellement dommageables au 
peuple chinois que les éclats belliqueux, formidables, mais 
dans une certaine mesure conventionnels et réguliers, des 
guerres d'Occident. 

Quoi qu'il en soit, un fait est certain : la Chine a été T 
jusqu'à ces tout derniers temps, sans admettre la nécessité 
d'une force militaire organisée, et ses mandarins civils ont 
toujours pris un renaissant plaisir à humilier le pouvoir 



LA CHINE 421 

des mandarins militaires, sans jamais consentir à com- 
prendre qu'une armée existe dans l'intérêt du peuple aussi 
bien que dans celui de l'État. 

Mais voici que, contrairement aux pronostics des plus 
savants sinologues, la guerre malheureuse de 1895 avec le 
Japon, le spectacle bien évident de l'accroissement consi- 
dérable de prestige qu'en tira le gouvernement du mikado, 
même à l'égard des Européens, a fini par convaincre 
certains Chinois haut placés de leur longue erreur. Sans 
doute, ce n'est point instantanément qu'ils ont pu renoncer 
à leurs préjugés invétérés; cependant, si l'on tient compte 
de la prodigieuse ancienneté de ces préjugés, on doit recon- 
naître que, depuis le traité de Shimonoséki, les Célestes 
vont extraordinairement vite. 

Li-Hung-Tchang se mit à la tête du mouvement. Malgré 
son grand âge, il entreprit la rénovation militaire de son 
pays. C'est lui qui fit construire les forts modernes de 
Takou, à l'embouchure du Peï-Ho; qui commença les tra- 
vaux de Port-Arthur (1) et qui projeta un autre établisse- 
ment analogue à Kiao-Tchéou (2). Li-Hung-Tchang mort, 
son oeuvre a été reprise par le vice-roi de Pe-Tchi-Li, Ouan- 
Shi-Kaï. Ce mandarin, qui sut si à propos sauver la vie de 
l'impératrice douairière lorsqu'elle fut menacée par les 
réformistes, est à l'heure présente l'homme le plus intéres- 
sant de toute la Chine. Tout-puissant dans le Pe-Tchi-Li, 
province peuplée de trente -quatre millions d'habitants, 
Ouan-Shi-Kaï, en même temps qu'il fait fort habilement 
respecter les Européens, — non par amour pour eux, certes, 
mais pour ne pas provoquer trop tôt une nouvelle interven- 
tion occidentale, — travaille avec la plus grande énergie à 
doter son pays d'un outillage de guerre. 

Mais, en dépit de l'activité qu'il a déployée depuis trois ou 
quatre années, si le vice-roi du Pe-Tchi-Lia bien pu donner 

(1) V. p. 112. 

(2) V. p. 95. 



422 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

à ses soldats un armement excellent et des instructeurs 
sérieux, il n'a pas encore réussi à créer des officiers en 
nombre suffisant, à former les états-majors, qui sont indis- 
pensables à l'utilisation de toute masse armée. Pour cela, 
il faut du temps. 

Ouan-Shi-Kaï ne s'illusionne d'ailleurs pas; il sait fort 
bien que la faiblesse de son armée réside dans l'absence de 
cadres. C'est pourquoi il travaille précisément à créer une 
académie d'état-major, et il a lui-même déclaré l'an der- 
nier qu'il faut au minimum trois années encore pour que 
la réorganisation de l'armée chinoise soit suffisamment 
avancée, afin de permettre, le cas échéant, une action 
contre une grande puissance. 

Cette opinion n'explique-t-elle pas l'attitude officielle- 
ment réservée et neutre que surent garder les Chinois à 
l'égard des deux belligérants? 

Étant données les énormes commandes de matériel de 
guerre faites en Europe par le Céleste Empire, l'élan déjà 
imprimé à l'instruction militaire, les officiers que les Japo- 
nais ne manqueront certainement pas de placer à la dispo- 
sition des Célestes, il faut admettre que, dans quatre ou cinq 
ans, l'armée chinoise pourrait compter de quatre à cinq cent 
mille hommes bien armés, bien disciplinés, et qui pourraient 
être bien commandés. Il faut encore savoir que ces chiffres 
sont peu de chose auprès de ce qu'ils seraient susceptibles 
d'être. On estime, en effet, l'énorme population chinoise à 
trois cents millions. Quel gigantesque réservoir d'hommes l 
On objectera bien : « Ce sont là des populations de reli- 
gions disparates. » Cet argument n'est point une raison 
pour se tranquilliser, car, lors des troubles de Boxeurs, on 
a pu constater que les musulmans chinois se sont montrés 
très bons défenseurs de la Chine. 

On dit encore : « Seuls, les Chinois du Nord sont suscep- 
tibles de faire de bons soldats. » Ce serait se tromper éga- 
lement. Au Tonkin, j'ai appris que les autorités françaises 



LA CHINE 423 

venaient de créer, à côté des troupes annamites, des troupes 
indigènes formées exclusivement de Chinois originaires du 
Tonkin ou du Kuang-Si, c'est-à-dire de Chinois du Sud. 
A titre d'expérience, deux compagnies de tirailleurs ont été 
ainsi formées, et je sais de source sûre que les officiers fran- 
çais qui ont été à même de juger cette nouvelle matière 
militaire en sont pleinement satisfaits. 

Non, la substance nécessaire à la confection d'excellents 
simples soldats ne manque pas à la Chine; cette substance 
présente même des qualités remarquables. La vraie lacune 
consiste dans la difficulté de faire de bons officiers. Il n'est 
pas douteux, en effet, que des fils de lettrés qui, par ata- 
visme familial et national, ont la haine ou le mépris de 
tout ce qui touche à l'armée, doivent auparavant modifier 
profondément leur état d'esprit avant de pouvoir faire de 
sérieux conducteurs d'hommes sur le champ de bataille. 
Là surtout, l'œuvre du temps est inéluctable. Mais si, sur 
ce point», subsiste une sérieuse difficulté, considérons 
comme probable qu'elle sera vaincue. 



II 



Mais, dira-t-on enfin, les Chinois sont-ils assez riches 
pour procéder par leurs propres moyens, seulement avec 
l'aide d'instructeurs nippons, à la reconstitution forcément 
très onéreuse de leur puissance militaire? 

A cette question encore il faut répondre : « Probable- 
ment oui. » Tous ceux qui ont passé en Chine ont été 
frappés d'apprendre la puissance et la richesse de ces 
grands banquiers qui se trouvent dans toutes les villes de 
l'empire du Milieu et qui, avec une habileté consommée, 
se livrent à des opérations de la plus haute importance. 



424 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Or, ces financiers-là sont parfaitement capables, — le jour 
où ils auront compris que l'intérêt des réformes concorde 
avec le leur propre, — de mènera bien de grands emprunts 
pouvant représenter peut-être plusieurs dizaines de mil- 
lions de taëls. C'est que, si la Chine est en train de devenir 
une puissance militaire, elle est déjà une très grande force 
économique et financière. Le Chinois pauvre constitue la 
plus admirable main-d'œuvre que puisse rêver un indus- 
triel, et le Chinois riche a toutes les qualités qu'il faut 
pour devenir lui-même un industriel remarquable ou un 
homme d'affaires de tout premier ordre. Déjà, des fabriques 
et des usines très modernes, exclusivement chinoises 
comme capital et comme direction, existent à Tien-Tsin, 
Chang-Haï, Han-Kéou, etc. Maintenant que l'impulsion est 
donnée, c'est un mouvement qui va se généraliser; et, 
pour les raisons déjà exposées, il paraît probable que ce 
sont la Chine et les Chinois qui, dans le domaine commer- 
cial, vont recueillir, beaucoup plus que les Japonais, les 
bénéfices de la victoire jaune en Extrême-Orient. 



III 



Chine militaire en formation, Chine industrielle en voie 
d'expansion vont se développer et s'épanouir sous l'action 
imprévue de Y esprit national chinois actuellement naissant. 

Les anciens sinologues protesteront sans doute contre 
cette idée d'un esprit national chinois; mais comment les 
suivre dans leurs vieux errements, alors que des mani- 
festations éclatantes établissent la réalité de cet esprit 
national nouveau? 

On n'a pas oublié, certes, le boycottage des marchan- 
dises américaines auquel ont procédé, au cours de l'été 



LA CHINE 425 

de 1905, les grands marchands des principales places chi- 
noises. Or, de quoi s'agissait-il, sinon de rendre efficace 
une protestation contre les entraves apportées par la légis- 
lation américaine à l'entrée des Chinois aux Etats-Unis? 
Il s'agissait donc bien là d'un sentiment national : la 
défense de compatriotes cependant très éloignés de la mère 
patrie. Or, ce mouvement de boycottage par les Chinois 
prit rapidement tant d'importance, il a eu immédiatement 
tant de résultats pratiques, que le gouvernement de 
Washington s'en est ému, a dû faire des concessions, au 
moins apparentes, et a eu les plus grandes peines à enrayer 
la démonstration commencée. 

Du boycottage des marchandises américaines et de tous 
les actes qui lui ressembleront désormais, il faut savoir 
tirer l'enseignement logique et capital. 

Quon ne s'y trompe point, à l heure actuelle, la Chine se 
couvre de chemins de fer sur l'instance des Européens ; mais, 
avant qu'il soit longtemps , ces instruments de commerce 
deviendront des instruments de lutte et de dé/en e contre les 
diables d'Occident. Le Japonais sera peut-être l'instructeur 
du Chinois, mais celui-ci cherchera et pourra sans doute 
finalement se passer du Nippon. 

La formule de l'avenir semble être : la Chine aux Chinois! 



CHAPITRE IV 

LES ÉTATS-UNIS 

I. — Les Etats-Unis et l'Extrême-Orient. — Un débouché commercial 
compromis pour les États-Unis. — Portée duboycottage des marchandises 
américaines en Chine en 1905. — L'invasion jaune sur le sol américain. 

II . — Les États-Unis, en raison de la prépondérance japonaise en Extrême- 
Orient ET DE LA PRÉPONDÉRANCE ALLEMANDE EN EUROPE, ONT-ILS DES 
MOTIFS DE SENTENDRE AVEC DES PUISSANCES DE l/ ANCIEN CONTINENT? 

Le projet des États-Unis d'Europe et le danger américain. — Les 
points noirs pour l'avenir des Etats-Unis. — Avec quelles puissances 
européennes les intérêts des États-Unis sont-ils concordants? 

Sous la direction vigoureuse du président Roosevelt, les 
États-Unis entendent jouer désormais leur rôle dans toutes 
les parties du monde, mais il n'est point de région qui les 
intéresse davantage que l'Extrême-Orient. En raison de 
leur volonté de développer dune façon intense le trafic 
de leurs ports du Pacifique, à cause de leur projet de 
percement de listhme de Panama, à cause surtout de l'oc- 
cupation des Philippines, les Américains se sont habitués 
à considérer toutes les terres de l'Asie orientale comme un 
débouché indispensable à leur commerce où ils devaient 
s assurer la prépondérance. 



Les résultats de la guerre russo-japonaise contraignent 
les citoyens de l'union américaine à renoncer à une partie 
de leurs espérances. 



LES ETATS-UNIS 



427 



En masse, cédant à des influences diverses (l), ils ont 
longtemps souhaite la victoire japonaise; aujourd'hui, à 
Washington, on doit s'en féliciter médiocrement. Sans 
doute les Américains peuvent compter que les Japonais 
auront besoin d'eux et de leurs capitaux pour mettre en 
valeur la Corée ou Sakhaline, mais il ne s'agira là, en 
somme, que d'un nombre limité d'entreprises particulières. 
Au point de vue de leurs intérêts généraux, il semble que 
les Américains auraient eu beaucoup plus d'avantages à ce 
que la Russie occupât les rives orientales du Pacifique 
plutôt que de voir passer la domination de cette partie du 
monde à une puissance jaune aussi impérieuse, aussi exclu- 
sive que le Japon. 

Car enfin, quels que soient les résultats de ses efforts, 
l'idée de rénover le monde jaune sera forcément à la base 
de tout ce que tentera désormais le gouvernement de 
Tokyo; de toute évidence, cette simple ambiance d'idées 
ne peut que gêner l'expansion américaine. 

On a vu déjà combien fut puissant le mouvement de boy- 
cottage des marchandises des Etats-Unis organisé par les 
Chinois dans l'été de 1905 (2). Or, cette démonstration n'a 
été possible que comme une conséquence des victoires 
japonaises, et il n'est pas douteux que des faits analogues 
se reproduiront désormais. 

Ce ne sont d'ailleurs pas seulement de très grandes 
difficultés en Extrême-Orient (susceptibles d'aller jusqu'à 
une guerre avec le Japon), que les Américains peuvent 
avoir à résoudre dans l'avenir; la victoire nipponne aura ses 
répercussions sur le sol même des Etats-Unis. Les Améri- 
cains pourront-ils continuer à exclure par des mesures 
draconiennes les ouvriers jaunes, japonais ou chinois, qui 
veulent aller travailler chez eux? C'est peu probable, car le 
Japon est maintenant reconnu comme grande puissance, et 

(1) V. p . 151. 

(2) V. p. 425. 



428 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

la Chine est en train d'en devenir une; le moment ap- 
proche donc fatalement où le gouvernement de Washington 
devra traiter les gouvernements de Tokyo et de Pékin en 
égaux, où les protestations qui seront faites contre les 
entraves dont souffrent les jaunes aux Etats-Unis devront 
être prises en très sérieuse considération, et où il ne sera 
plus possible de répondre par des procédés dilatoires ou 
méprisants. En définitive, ce dilemme redoutable se posera 
de jour en jour avec plus de force pour les Américains : ou 
renoncer aux débouchés de l'océan Pacifique occidental ou 
subir avec toutes ses conséquences l'invasion du flot jaune 
aux Etats-Unis. Il y a là une action réflexe de la guerre qui 
paraît devoir être des plus graves dans l'avenir quand on 
connaît l'importance extraordinaire des questions de cou- 
leur dans la grande république américaine. 



II 



Si la situation de l'Extrême-Orient n'est pas réglée d'une 
façon satisfaisante au point de vue américain, la prépon- 
dérance excessive prise par l'Allemagne en Europe et 
dans le monde ne peut pas convenir au gouvernement de 
Washington. La question se pose, par suite, de savoir si, 
devant ces deux conséquences de la guerre russo-japonaise, 
les Etats-Unis n'auront pas intérêt à s'entendre non seule- 
ment pour ce qui touche l'Extrême-Orient, mais aussi en 
cequi concerne l'Europe avec certaines puissances du vieux 
continent. 

L'examen de cette face de la politique générale oblige 
toutd'abord à se demander: «Y a-t-il undangeraméricain?» 
Car il est évident que, si ce danger existait réellement pour 
l'Europe tout entière, une entente ayant ses bases des deux 
côtés de l'Atlantique serait irréalisable. 



LES ETATSUiSIS 4ï>9 

Dans le vieux monde, quand on veut soutenir la thèse 
connue du péril américain, on se contente généralement de 
comparer la production des Etats-Unis à la production d'un 
seul pays d'Europe, et Ton en tire une opinion. Ne semble- 
t-il pas plus justifié, avant de conclure, dévaluer la force 
économique des Etats-Unis eu égard à leur population, à 
leur superficie, et surtout à leur vraisemblable avenir, 
déduit de l'examen des faits actuels? 

Si Ton se place au point de vue de la relation existant 
entre la population et la superficie, on arrive vite à admettre 
que 1 activité commerciale des Etats-Unis, dix-neuf fois 
grands comme la France, avec quatre-vingts millions 
d'habitants seulement, n'a en somme rien d'extraordinaire. 

Dans l'état présent des choses, les Etats-Unis peuvent 
bien, en raison de leurs richesses naturelles, se trouver, à 
certains égards (le fer et le charbon notamment), plus 
favorisés que l'Europe; mais pour qu'ils constituent réelle- 
ment un danger pour le vieux monde, considéré dans son 
ensemble, il faudrait que leurs facultés de concurrence 
commerciale crûssent encore dans d'énormes proportions. 

Y a-t-il des chances qu'il en soit ainsi? C'est là tout le 
problème. 

La période d'expansion des Etats-Unis en cours provient, 
certes, dans une large mesure, de l'esprit d'entreprise et de 
l'audace exceptionnelle d'une légion de « capitaines d'in- 
dustrie » ; mais il faut bien concevoir que cette audace et 
cet esprit d'entreprise ont été singulièrement sollicités par 
les richesses naturelles énormes et aisément exploitables 
qui, il y a trente ans, couvraient la plus grande partie du 
sol vierge encore des Etats-Unis. Or, dès maintenant, ces 
conditions favorables, par la force même des choses, dimi- 
nuent d'importance. 

Quant aux produits agricoles des États-Unis, vont-ils 
envahir de plus en plus les marchés de l'Europe? 

Rien n'est moins certain. 



430 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Aux Etats-Unis, les meilleures terres propres à l'agricul- 
ture sont déjà presque toutes en exploitation. Sans doute, 
il reste encore dans l'Ouest de vastes régions désertes ; 
mais si Ton doit admettre qu'elles peuvent faire vivre sur 
place quelques millions de plus d'individus, elles ne 
semblent pas devoir renforcer sensiblement les facultés 
exportatrices du pays. Ce lotissement à peu près terminé 
des bonnes terres est si vrai que, dès maintenant, un grand 
nombre de cultivateurs américains se défont de leurs pro- 
priétés et vont s'installer au Canada, parce qu'ils y trouvent 
des terres à la fois beaucoup moins chères et plus neuves. 

La saturation relative du sol des Etats-Unis est un fait 
si important que les publications américaines sont déjà 
pleines d'appréciations rien moins qu'optimistes devant le 
floj, montant des immigrants venus du vieux monde. Or, 
remarque essentielle, c'est cet afflux seulement qui aug- 
mente le chiffre de la population actuelle des Etats-Unis. 
Fait vérifié et reconnu, toute la partie de la population des 
Etats-Unis qui est américaine, c'est-à-dire qui a deux ou 
trois générations de séjour, s'accroît à peine, en accusant 
même souvent, surtout dans l'Est, une tendance à la dimi- 
nution. 

C'est là un fait dont il faut d'autant plus tenir compte 
que tout conspire à restreindre la natalité, même dans les 
classes pauvres, généralement les plus prolifiques. A Chi- 
cago, j'ai causé avec des ouvriers qui m'ont expliqué 
l'énorme difficulté qu'ils ont à trouver un propriétaire 
consentant à leur louer un logement lorsqu'ils ont des 
enfants; on constate l'existence de cette prime donnée au 
célibat ou à l'abstentionnisme dans la plupart des grandes 
villes américaines. 

L'immigration européenne vient, il est vrai, accroître 
chaque année de quatre cent mille à six cent mille tètes la 
population des Etats-Unis, mais la nature elle-même de 
cette immigration se modifie radicalement. Il y a une 



LES ETATS-UNIS 431 

dizaine d'années, les Allemands, les Irlandais, les Anglais 
et les Ecossais formaient la grosse masse des nouveaux 
arrivants aux Etats-Unis. Aujourd'hui, ce sont les Scan- 
dinaves, les Syriens, les Grecs, les Tchèques, les Slo- 
vaques, les Polonais, les Ilusses, les Italiens, les Roumains, 
c'est-à-dire surtout des Latins et des Slaves, qui sont de 
beaucoup les plus nombreux. 

Ceci n'est pas indifférent. 

Cet afflux abondant d'un sang imprévu n'est-il pas des- 
tiné à modifier forcément dans l'avenir la formule de 
» l'américanisme » actuel? De même, cette arrivée en 
masse de gens tous très pauvres ne renforce-t-elle pas puis- 
samment le prolétariat américain? C'est là une conséquence 
à laquelle il faut bien s'arrêter, puisque nul problème ne 
se pose avec plus d'urgence aux Etats-Unis que le problème 
social. 

L'incontestable prospérité présente n'empêche pas de 
discerner les difficultés que réserve un prochain avenir. 
Du côté des ouvriers comme des patrons, les organisations 
se perfectionnent et s'arment pour la lutte. Malgré les 
efforts d'apaisement faits de part et d'autre, les grèves se 
multiplient. Elles contribuent certes à faire monter le taux 
des salaires, mais, comme le prix de la vie augmente en 
même temps dans des proportions folles, l'ouvrier n'y 
gagne pas réellement. (A Chicago, d'avril à juin 1903, les 
petits loyers ont augmenté de 25 pour 100). 

Le capital se concentre par masses colossales seulement 
dans quelques centaines de mains. La classe moyenne, prise 
entre la foule des ouvriers et la puissance écrasante des 
ploutocrates, supporte mal la lutte et tend à disparaître. 

Pour le moment, l'omnipotence des trusts domine tout. 
Les abus qu'ils commettent sont tellement criants que, si les 
manifestations violentes des foules populaires n'ont pas 
eu lieu encore, il paraît certain qu'elles se produiront un 
jour, 



432 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

A peu près tous ceux avec qui j'ai causé aux Etats-Unis 
considèrent cette crise sociale comme devant être formi- 
dable. Ils s'en inquiètent doublement, car ils craignent que 
cette période de trouble ne fasse mûrir brusquement 
d'autres questions épineuses. Ils redoutent, par exemple, 
que l'opposition des intérêts entre l'Ouest et l'Est ne 
vienne à l'état aigu; que la question juive, dont les 
Américains n'avouent encore qu'à peine la gravité, ne 
monte brusquement à l'horizon politique; que la question 
nègre ne reprenne son ancienne et très dangereuse impor- 
tance devant l'accroissement de la population noire, pro- 
portionnellement bien supérieur à l'accroissement de la 
population blanche. 

Ce sont là des difficultés dont l'issue finale est incertaine, 
mais dont l'éventualité est suffisamment probable pour 
qu'on doive se demander qui donc a intérêt, en face de 
pareilles inconnues, à propager chez nous, avec tant d'in- 
sistance, l'idée fixe d'un péril américain qui est encore, 
inexistant surtout au point de vue français. 

Il est aisé de s'en rendre compte. 

Dans une de ses études économiques, publiées en 1903 
dans le Scribner s Magazine, M. Frank A. Vanderlip, ancien 
sous-secrétaire d'Etat du Trésor à Washington, constatait 
que si l'Allemagne et surtout l'Angleterre ont subi les con- 
séquences parfois désagréables du développement com- 
mercial et industriel des Etats-Unis, « la France, par 
contre, commence à peine à ressentir les effets de l'invasion 
américaine. Ses ventes aux États-Unis étaient en 1902 à 
peu près les mêmes qu'il y a dix ans, et nos exportations 
dans ce pays n'ont augmenté que de 18 millions pendant la 
même période. » 

Les faits vérifient cette appréciation, puisque les statis- 
tiques constatent l'égalité presque absolue des échanges 
entre la France et les États-Unis; mais les chiffres officiels 
ne font encore ressortir qu'une faible partie de la vérité. 



LES ETATS-UNIS 433 

Remarquons d'abord que la France exporte aux Etats- 
Unis des articles ou des produits sur lesquels le pour cent 
de bénéfice net est en général plus élevé que celui réalisable 
sur les produits ou les articles que vendent en France les 
États-Unis. Considérons ensuite les énormes dépenses que 
viennent faire les riches Américains en France, soit pour 
prix de la vie coûteuse qu'ils mènent, soit surtout pour la 
grande quantité d'articles de luxe qu'ils achètent en 
France, notamment à Paris, au prix de détail, pour les 
emporter avec eux en Amérique. 

Les bénéfices que la France réalise ainsi et qui échap- 
pent au contrôle sont considérables. Si on les ajoute à ceux 
du commerce officiel, bien qu'il soit impossible de donner 
un chiffre précis, il est certain que les Américains fournis- 
sent chaque année à la France infiniment plus d'argent 
quelle ne leur en donne. 

En présence de ces constatations, le fait qu'on ait tant 
parlé en France, dans ces dernières années, du péril améri- 
cain, est singulièrement étrange. 

D'où viennent ces préoccupations artificielles? Elles 
tiennent à deux causes, semble-t-il. 

D'abord, la notion du péril américain, aidant à admettre 
la thèse des rêveurs qui croient le moment venu de réaliser 
les États-Unis d'Europe, est volontiers accueillie et diffusée 
par les meneurs de la campagne internationaliste en 
France; ensuite et surtout, i é pouvant ail du danger des 
États-Unis sert trop bien les intérêts de la politique allemande 
pour que ceux qui la dirigent négligent le concours d'un élé- 
ment aussi précieux . 

Sur ce point, aucun doute n'est possible. Depuis quel- 
ques années, je suis les publications d'outre-Rhin; c'est 
bien là que j'ai vu spécialement naître et se développer 
l'idée d'une ligue européenne contre les Etats-Unis. 

Cette conception est d'ailleurs fort naturelle à Berlin. Si 
les États-Unis ne sont pas, à vrai dire, un danger pour 

28 



434 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

l'Europe, ils constituent bien certainement, pour l'Alle- 
magne, une gêne considérable. C'est en partant de cette 
constatation, d'ailleurs facile à faire, qu'on a publié dans ce 
pays d'innombrables articles pour démontrer que les États- 
Unis d'Europe sont à la fois un moyen excellent de sup- 
primer cette gêne et de servir merveilleusement la politi- 
que des Hohenzollern. 

La thèse qu'on soutient est bien simple. La voici résu- 
mée : en raison de la situation géographique et de la diffé- 
rence des climats, une fédération économique de l'Europe 
ne pourrait pratiquement se faire qu'en excluant d'abord 
la Russie et ensuite l'Angleterre (d'où un solide obstacle 
mis à une entente de la Grande-Bretagne avec les puis- 
sances occidentales du continent) . 

Cette mise à part de la Russie et de l'Angleterre entraî- 
nerait un autre résultat formidable, c'est-à-dire la subordi- 
nation pratique, économique d'abord, politique ensuite, de 
l'Autriche, de l'Italie et de la France à l'hégémonie alle- 
mande. 

Le coup de partie à jouer sur de pareilles données était 
évidemment trop tentant pour qu'on n'ait pas essayé de le 
réussir. Mais, d'autre part, ce beau plan vientd'échouer du 
fait même de la prépondérance trop visible prise par l'Alle- 
magne depuis la défaite russe. 

Il résulte de cet ensemble que l'adversaire direct des 
États-Unis en Europe est plus que jamais l'Allemagne. 
Or, par contre, quels sont les pays avec lesquels la Répu- 
blique américaine a avantage à s'entendre pour lui faire 
échec le cas échéant? Ce sont naturellement tous ceux qui 
souffrent ou peuvent avoir à souffrir de l'hégémonie berli- 
noise. D'abord l'Angleterre qui, bien que concurrencée 
dans beaucoup de domaines par les États-Unis, se montre 
toujours disposée à une entente durable avec Washing- 
ton ; et la France, qu'aucun obstacle ne sépare des États- 
Unis. 



LES ÉTATS-UNIS 435 

Les conséquences et les nécessités issues de la guerre russo- 
japonaise, au point de vue américain, peuvent donc se résu- 
mer ainsi : 

Moins de liberté d'action commerciale et politique en 
Extrême-Orient. Danger d'une invasion ouvrière jaune aux 
Etats-Unis. Eventualité d'une guerre avec le Japon dans des 
conditions défavorables en raison de l'absence de points 
d'appui et de bases de ravitaillement dont manqueront tou- 
jours les Américains. Utilité d'une entente avec l'Anqleterre et 
la France pour la défense des intérêts concordants (1). 

(i) Ce dernier point a été pleinement mis en lumière par le Sun de- 
New- York, dans des articles retentissants. 



CHAPITRE V 

l'allemagne 

I. — Ce qu'elle a perdu a la défaite de la Russie. — Le sort de Kiao- 
Tchéou. — La pénétration commerciale allemande en Extrême-Orient- 
— Les inconvénients pour la domination prussienne en Posnanie de 
la situation nouvelle en Pologne. — Le danger pour les Hohenzollern 
de la révolution en Russie et du mouvement libéral en Autriche- 
Hongrie. 

II. — - Les gains résultant du conflit russo-japonais. — Les bénéfices 
commerciaux réalisés pendant la guerre. — Les avantages politiques : 
situation considérablement renforcée de l'Allemagne à l'égard de l'Au- 
triche-Hongrie, de l'Italie, de la Bulgarie, de la Serbie, de la Turquie, 
de la Russie et de la France. 

III. — Conséquences pour l'Allemagne de la puissance de l'Angleterre. — 
L'inéluctable rivalité anglo-allemande. — Que peut l'Allemagne contre 
la Grande-Bretagne? 

IV. — Influence possible sur l'attitude que prendra Guillaume h de la 
situation intérieure de son empire. — L'état des finances. — Les 
difficultés économiques et leurs causes essentielles. — La crise de 
l'armée allemande. 

Depuis que la paix est conclue, il est aisé d'établir ce 
que l'Allemagne a gagné et perdu à la lutte russo-japo- 
naise. Mais, avant d'entrer dans les détails du bilan, com- 
prenons bien que si le gouvernement de Berlin a souhaité 
la guerre entre la Russie et le Japon, que s'il y a poussé, 
il a eu en même temps le désir que la Russie fût victorieuse en 
Extrême-Orient. Ce vœu était parfaitement sincère, car il 
avait pour raison un intérêt certain. 

Autant, en effet, la piiissance du tsar concentrée en 
Europe était fâcheuse pour l'Allemagne, atitant une Russie 
triomphante sur les bords du Pacifique eût été profitable 
pour les conceptions mondiales de nos voisins d'outre-Rhin. 



L'ALLEMAGNE 437 

Et ceci se comprend sans effort : la Russie, en ouvrant 
au commerce européen les vastes régions de la Mand- 
chourie et de la Corée, rendait la pénétration de ces pays 
plus aisée aux trafiquants allemands qui sont beaucoup 
mieux préparés que les marchands russes à profiter des nou- 
veaux débouchés asiatiques. En outre, la domination de 
Nicolas II, fortement assise à Port-Arthur et s'étendant 
même, si possible, sur la Corée, eût constitué comme un 
écran protecteur placé entre la redoutable puissance japo- 
naise concentrée dans l'archipel nippon et l'Allemagne qui, 
depuis son installation à Kiao-Tchéou en 1897, cherchait à 
pénétrer la province du Chan-Toung, lune des plus riches 
et des plus peuplées de la Chine, par conséquent, lune de 
celles où l'ingérence européenne irritait davantage les 
Japonais. Si les Russes eussent tenu Port-Arthur, Séoul et 
Fousan, ils concentraient sur eux-mêmes, pour longtemps, 
les rancunes des Nippons, et, pendant cette période, les 
sujets de Guillaume II, fort tranquilles à Kiao-Tchéou, 
pouvaient mener à bien leur pénétration dans l'intérieur et 
consolider leur mainmise commerciale. 

La victoire russe en Extrême-Orient était donc de toute 
évidence un intérêt allemand. 

Mais, les prévisions des hommes de Berlin ne s'étant 
réalisées qu'en partie, il en résulte que, si les derniers 
événements comportent pour l'Allemagne des bénéfices con- 
sidérables, ils ont entraîné par contre un certain nombre 
d'inconvénients graves qui ne sauraient être ignorés. 



Le premier échec que les victoires japonaises ont infligé 
à Guillaume II est la perte de Kiao-Tchéou; je dis la 



438 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

perte, car il n'y a pas d'autre mot rendant bien la situation 
nouvelle. Depuis que la Russie se voit interdire la Corée, 
depuis qu'elle est contrainte d'abandonner le sud de la 
Mandchourie, depuis que l'étendard du mikado flotte à 
Port-Arthur, c'est l'Allemagne qui, instantanément, est 
devenue virtuellement le premier adversaire du Japon. Or, 
Kiao-Tchéou n'est qu'à douze heures de mer de l'arsenal 
japonais de Sasebo, et la marine allemande, construite 
surtout pour être redoutable en Europe, est pour bien long- 
temps encore dans l'impossibilité absolue d'agir avec effica- 
cité contre le Japon. Guillaume II l'a d'ailleurs admirable- 
ment compris, car, avec une décision qui fait honneur à son 
sens politique, il a reconnu qu'il ne fallait pas s'obstiner et 
vouloir lutter contre l'impossible. Il s'incline donc devant le 
Japon vainqueur et il admet le danger que promet la Chine 
nouvelle qui se lève. En conséquence, il a retiré ses déta- 
chements de troupes de Pékin et de Tien-Tsin, obligeant 
ainsi les autres puissances à l'imiter. En ce qui concerne 
Kiao-Tchéou, on voit le kaiser négocier avec les autorités 
chinoises tout ce qui peut retirer à l'occupation allemande 
son caractère agressif et fâcheux. En réalité, c'est un 
sacrifice extrêmement pénible auquel les Allemands sont 
en train de se résigner, puisque, au fond, ils renoncent à 
tous leurs espoirs d'extension au delà de Kiao-Tchéou, qui, 
avec ses coquettes maisons et ses rues aussi propres que 
celles de Berlin, n'est plus destiné qu'à être une sorte de 
sanatorium sur la côte chinoise. 

Ce n'est pas seulement Kiao-Tchéou que les Allemands 
voient compromis, c'est encore une partie du prestige que le 
commerce avait su leur acquérir en Extrême-Orient, et le 
cabotage des côtes chinoises par les lignes allemandes est 
destiné à être gravement atteint par la concurrence des 
compagnies de navigation japonaises et chinoises dont la 
création et le développement sont fatals. 

De même, les objets de vente courante importés d'Aile- 



L'ALLEMAGNE 439 

magne vont de plus en plus être fabriqués par la naissante 
industrie chinoise. Là encore existe pour l'avenir une 
source de pertes des plus sérieuses. 

Dans le domaine politique, l'Allemagne des Hohenzol- 
lern éprouve des suites de la guerre russo-japonaise quel- 
ques déconvenues. Si, à Berlin, on a travaillé à ce que 
l'Empire russe concentrât son action en Asie, afin qu'il fût 
en Europe aussi faible que possible, on n'a jamais désiré 
que les troubles intérieurs dans l'empire des tsars dépas- 
sassent une certaine amplitude. Or, l'agitation est devenue 
la révolution. Elle fait surgir à nouveau la question polo- 
naise avec toutes ses complexités. L'autonomie que les 
Polonais ont demandée à Saint-Pétersbourg a été sur le 
point de leur être accordée, et elle leur a été refusée sur la 
demande impérieuse de Guillaume II. Cette attitude de 
l'empereur allemand se conçoit si l'on se place au point de 
vue Hohenzollern. Aucun souverain prussien ne peut, en 
effet, voir sans une très sérieuse inquiétude la liberté poli- 
tique donnée à la Pologne russe, car le contraste qui en 
résulterait avec le régime appliqué aux Polonais de Pos- 
nanie serait générateur de graves difficultés pour le gou- 
vernement de Berlin. Ces difficultés s'accroîtraient encore 
dans le cas du triomphe final de la révolution russe. Déjà 
elle a eu raison de l'autocratie, déjà aussi l'empereur de 
Russie n'est plus le souverain dont l'absolutisme théorique 
primait et couvrait aux yeux du monde l'absolutisme infi- 
niment plus réel de l'empereur allemand. 

Qu'arriverait- il si le tsarisme disparaissait totalement? 
Guillaume II se trouverait alors dans une situation fâcheuse, 
car il deviendrait forcément le point de concentration des 
efforts de tous les adversaires du principe autoritaire. Le 
tsar ne formant plus repoussoir, c'est le kaiser qui aurait à 
subir tous les chocs du mouvement libéral sous ses formes les 
plus variées. Or, non seulement ces attaques viendraient du 
dehors de l'empire, mais elles proviendraient aussi de l'em- 



440 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

pire lui-même, maintenant que l'organisation des social- 
démocrates atteint un degré de perfection presque militaire. 

Ce danger de la révolution russe pour Guillaume II et sa 
maison est accru encore du fait du mouvement libéral en 
Autriche-Hongrie. Depuis bien des années déjà, les peuples 
slaves de l'empire des Habsbourg réclament le suffrage uni- 
versel; mais, maintenant qu'ils voient cette grosse réforme 
sur le point d'aboutir en Russie, il se disent, non sans rai- 
son, qu'ils sont beaucoup plus mûrs que les sujets du tsar 
pour jouir du vote direct et égal; et c'est pourquoi ils le récla- 
ment depuis quelques mois avec une particulière âpreté. 

Cette demande instante de l'octroi du suffrage univer- 
sel n'est point seulement, comme beaucoup de Français 
le croient, l'indice d'un progrès dans le sens démocratique; 
<^est bien plutôt encore le signe d'un progrès de l'esprit 
national, et voici pourquoi : en Autriche (I), on compte, 
d'après les statistiques officielles, environ neuf millions 
d'Allemands et quinze millions de Slaves. Or, en raison pré- 
cisément du système électoral par curie, encore en vigueur, 
ce sont ces neuf millions d'Allemands qui dominent politi- 
quement les quinze millions de Slaves. Mais que le système 
actuel soit abandonné, que le suffrage universel soit appli- 
qué, immédiatement la situation changerait et la majorité 
politique correspondrait alors à la majorité ethnographique . 

Vous vovez d'ici les immenses conséquences. L'Autriche 
qui nous apparaît, bien à tort, comme un Etat allemand, 
parce que sa direction gouvernementale est allemande, 
deviendrait du jour au lendemain un Etat de majorité 
politique slave, mais d'un slavisme très différent de celui 
des Russes. Les Slaves d'Autriche et surtout les Tchèques, 
par le fait de leur lutte avec les Allemands, n'ont point 
cette apathie et cette indolence dont les Russes supportent 
aujourd'hui les néfastes effets. Les Slaves d'Autriche sont 

(1) Pour ne pas compliquer cet exposé, je ne parle pas de la Hongrie. 



L'ALLEMAGNE 441 

pleins de vigueur, pleins d'énergie, et sont des amis 
éclairés de la France. 

Ces explications permettent de saisir combien, par 
contre, cette introduction du suffrage universel en Autriche 
serait fâcheuse pour les combinaisons de Guillaume II, 
puisque le pays qu'il peut encore considérer actuellement 
comme un allié, d'ailleurs pacifique, ne serait certainement 
plus disposé à le suivre et tendrait au contraire à entrer 
dans l'entente franco-anglaise. 



II 



La défaite russe soulève donc incontestablement pour le 
kaiser un certain nombre de difficultés sérieuses autant 
qu'imprévues. Mais, si réels que soient pour l'Allemagne 
et Guillaume II les risques consécutifs de la guerre russo- 
japonaise, ces risques sont relativement peu de chose à 
côté des bénéfices certains que l'empire allemand recueille 
et peut longtemps recueillir encore du seul fait de la lutte 
accomplie entre le tsar et le mikado. 

En première ligne viennent des bénéfices économiques 
évidents. Durant toutes les hostilités, la plus grande partie 
des fournitures que la Russie a achetées à l'étranger pour 
les besoins de la guerre l'ont été en Allemagne. Ce sont 
des navires allemands qui ont été vendus ou affrétés très 
cher pour ravitailler la flotte de la Baltique; ce sont les 
mille objets que la Russie a dû acheter en dehors de ses 
frontières, et dont les Allemands de Saint-Pétersbourg, 
courtiers souples et connaissant merveilleusement le méca- 
nisme si spécial des affaires dans la capitale de Nicolas II, 
ont su s'assurer les commandes à des taux hautement 
rémunérateurs. C'est encore cet emprunt russe de 1905 



442 LE MOIN DE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

qui a été placé en Allemagne dans des conditions prodi- 
gieusement favorables pour le prêteur, puisque la majeure 
partie de cet argent, soi-disant prêté à la Russie, est restée 
dans l'empire de Guillaume II pour rémunérer les com- 
mandes de cuirassés et de croiseurs qui ont été déjà passées 
aux chantiers germaniques. 

Il y a enfin le nouveau traité de commerce signé le 
28 juillet 1904 entre l'Allemagne et la Russie. 

Or, cette dernière, sous la pression des circonstances, a 
dû admettre les lourdes taxes imposées par le tarif général 
allemand. Il en résulte une aggravation de la situation 
déjà si difficile de l'agriculture russe au profit de l'agricul- 
ture allemande. H y a donc là très certainement une des 
conséquences de la néfaste guerre, car la Russie n'aurait 
jamais accepté de pareilles conditions si elle avait pu pro- 
fiter de toute sa liberté de discussion. 

Mais quelles expressions trouver pour décrire les avan- 
tages politiques de l'empire allemand consécutifs de la 
guerre russo-japonaise? Du fait de l'anéantissement de la 
Russie comme grande puissance offensive en Europe, au 
moins pour un temps, l'Allemagne se trouve bénéficier 
d'un accroissement énorme de moyens d'action à l'égard 
de la plupart des Etats du continent. 

Un seul de ces Etats peut se réjouir sans arrière-pensée 
du surcroît de prestige spontané dont jouit le gouverne- 
ment de Berlin : c'est la Roumanie, gouvernée par un 
Hohenzolleru et qui, depuis longtemps déjà, a des intérêts 
concordants avec ceux de l'Allemagne. En outre, à Bucha- 
rest, on se félicite nécessairement de l'amoindrissement de 
la Russie et l'on y escompte certainement, au cas où cer- 
taines parties de l'empire russe se sépareraient de Péters- 
bourg, la possibilité de recouvrer cette portion de la Bes- 
sarabie que tout Roumain considère comme faisant partie 
de son pays; acquisition contre laquelle l'Allemagne ne 
soulèverait certainement aucune objection. 



L'ALLEMAGNE 4 43 

Par contre, tous les autres Etats de l'Europe ne peuvent 
qu'éprouver de profondes inquiétudes en constatant la pré- 
pondérance trop grande prise par l'empire allemand. 

L'Autriche-Hongrie se trouve devant l'Allemagne dans 
une situation moins bonne que jamais. Avant la guerre 
russo-japonaise, avec une opinion publique de plus en plus 
avertie, avec la Russie qui pesait militairement d'un poids 
très lourd sur lest de la Prusse, avec l'Angleterre qui ne 
voulait pas de l'extension allemande aux dépens de l'Au- 
triche, avec une France qui, en dépit de ses rêveurs, avait 
adopté le même point de vue, l'Allemagne pouvait de 
moins en moins raisonnablement risquer une aventure en 
Europe centrale. Aujourd'hui, par le seul fait de la destruc- 
tion de l'équilibre des forces qui existait encore dans le 
vieux monde en janvier 1904, tout est changé. 

Aussi, en présence du danger très réel que crée pour les 
Hohenzollern le mouvement austro-hongrois en faveur du 
suffrage universel, la mort de l'empereur François-Joseph 
doit-elle être considérée de plus en plus, non pas certes 
comme une cause de dissolution de l'Autriche, idée fausse 
que j'ai toujours combattue (1), mais comme pouvant 
fournir à Berlin un excellent prétexte à troubles, puis à 
intervention. Ce danger peut être encore écarté, mais, pour y 
parvenir, il faudrait le concours de toutes les puissances qui 
y ont intérêt. Il faudrait tout d'abord que les Magyars, qui 
commencent à comprendre le péril du pangermanisme, 
finissent par admettre qu'en voulant se séparer de l'Au- 
triche, ils ne font qu'affaiblir cet Etat et s'affaiblir eux- 
mêmes devant l'Allemagne. C'est là une preuve de sens poli- 
tique qu'on est en droit d'attendre des Magyars. 

La situation des peuples des Balkans est également 
devenue beaucoup plus délicate. Les Bulgares n'ont plus 
maintenant à craindre que la Russie s'immisce dans 

(1) Voyez mon livre : L'Ewope et la question cV Autriche au seuil du 
vingtième siècle. — Pion, 1900. 



444 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

leurs affaires, mais ils sont obligés de constater que le 
contrepoids russe leur fait défaut. Aussi, avec l'esprit pra- 
tique qui les caractérise et sous la direction remarquable 
du prince Ferdinand, on les voit évoluer avec souplesse et 
subir plus que par le passé l'action de l'Allemagne, pour 
laquelle cependant ils ont peu de sympathie. Mais, cette 
concession faite à la force des choses, comme ils sont con- 
vaincus avec raison qu'ils ont un grand rôle à jouer, ils ne 
peuvent être satisfaits de voir grandir dans l'Orient euro- 
péen le prestige allemand, qui constitue le plus puissant 
obstacle à leurs ambitions légitimes. 

Ce qui est vrai pour les Bulgares l'est aussi pour les 
Serbes, moins bien armés pour résister aux pressions 
étrangères. Donc, si ces deux pays se résignent a subir les 
effets d'une situation nouvelle à laquelle ils ne peuvent 
rien, on peut estimer que c'est avec un secret mais très 
sincère regret. 

En Turquie, tout le terrain perdu par la Russie a été 
gagné par l'Allemagne. Si Abdul-Hamid trouve certains 
avantages personnels à l'amitié de Guillaume II , son 
empire est depuis dix ans, de plus en plus, la proie des 
agents du kaiser; du fait de la prépondérance nouvelle de 
l'Allemagne, la Turquie est aujourd'hui dans la quasi- 
impossibilité de leur résister. Les négociations qui se sont 
poursuivies à Gonstantinople cet été, pour la conclusion 
d'un nouvel emprunt et pour l'obtention des commandes 
de guerre, en témoignent. 

A l'heure présente s'accomplit donc silencieusement, 
mais réellement, dans tout l'empire ottoman, une consoli- 
dation générale des intérêts germaniques. On finira bien 
par s'en apercevoir, lorsque l'affaire du chemin de fer de 
Bagdad reviendra au grand jour; et ce sera avant longtemps. 

Le Temps du 5 juillet 1905 a publié cette dépêche de 
son correspondant de Berlin : « J'apprends que le prince 
Radolin a reçu pour instruction d'exprimer au gouverne- 



L'ALLEMAGNE 445 

ment français l'espoir que, la question du Maroc réglée, 
des arrangements interviendront sur d'autres points qui 
resserreraient les rapports amicaux franco-allemands. Je 
crois que toutes les premières questions à envisager seront 
celles relatives à l'Asie Mineure. » 

Les affaires d'Asie Mineure, cela signifie, traduit en lan- 
gage clair, « le chemin de Bagdad. » 

Or, donner aux Allemands la possibilité de terminer le 
chemin de fer de Bagdad sous leur contrôle en fait exclu- 
sif, ce serait leur donner les moyens de mettre la main sur 
toute l'Asie Mineure; ce serait abandonner ce qui reste 
d'influence française en Turquie; ce serait consolider la 
pénétration allemande dans tous les Etats des Balkans ; ce 
serait exciter encore les convoitises pangermanistes prus- 
siennes sur l'Autriche ; ce serait donner au kaiser la haute 
main sur la grande voie mondiale s'étendant de Hambourg 
jusqu'au golfe Persique; ce ne serait rien moins que l'affer- 
missement de l'hégémonie allemande sur le vieux monde 
tout entier. (1) 

L'Italie ne peut que regretter l'excès nouveau de la puis- 
sance allemande. Ce qui la touche, c'est surtout cette ques- 
tion de Trieste à propos de laquelle la diplomatie berlinoise 
a songé un moment à faire jouer son jeu par les Italiens. 

Ayant reconnu l'impossibilité pratique, en raison de 
l'attention universelle, de poser directement le problème 
de l'Europe centrale, — appelé encore Question d'Au- 
triche, — on avait trouvé à Berlin beaucoup plus ingé- 
nieux de ménager entre Rome et Vienne des difficultés 
qui, en aboutissant au moment voulu à une rupture, 
eussent procuré à l'Allemagne la possibilité d'intervenir en 
Autriche sous des apparences à peu près légitimes. Si cette 
tactique avait réussi, une fois encore le monde eût été 
dupe de la diplomatie prussienne, et la partie se serait 

(1) Voyez mon livre : La Question d'Orient. La Macédoine . Le Chemin 
de fer de Bagdad. — Pion, 1903. 



446 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

jouée et aurait été gagnée, comme elle l'a été en 1866 et 
en 1870, avec toutes les apparences extérieures du droit du 
côté allemand. L'Europe a heureusement passé à côté de 
ce danger; mais il faut le signaler, car il pourrait renaître 
dans un prochain avenir. 

L'on n'a pas prêté vraiment une suffisante attention au 
jeu périlleux qui s'est joué depuis quatre ans dans le nord 
de l'Italie. Sous l'action d'influences mystérieuses, les 
menées irrédentistes se sont multipliées à Trente et à 
Trieste. Les ligues du nord de l'Italie, d'accord avec Ric- 
ciotti Garibaldi, ont mené en Autriche une propagande 
effrénée dans le dessein, disait-on, de préparer la main- 
mise de l'Italie sur le Trentin et sur Trieste; et il s'en 
est fallu d'assez peu qu'un éclat sanglant ne se produisît. 

Heureusement, le jeu allemand qui se cachait derrière 
ces manifestations semble avoir été compris à temps à 
Rome. La rencontre à Venise, le 29 avril 1905, du comte 
Goluchowski, ministre des affaires étrangères de François- 
Joseph, avec M. Tittoni, le ministre de Victor-Emmanuel, 
a marqué la fin de la tension créée entre Vienne et le Qui- 
rinal. D'une façon significative , M . Tittoni a constaté 
« les rapports intimes existant entre F Autriche-Hongrie et 
l'Italie » . Le comte Goluchowski a apporté « un nouveau 
témoignage de la parfaite concordance de vues qui préside 
aux excellents rapports existant entre l'Italie et l'Autriche- 
Hongrie » . Et ce fut tout. Il n'a pas été question de la Tri- 
plice. Il semble donc bien qu'au Quirinal, on envisage 
maintenant la question de Trieste sous son véritable aspect. 
Comme le dit très bien M. René Henry : « Le jour où les 
Italiens comprendraient enfin que l'Allemagne à Trieste 
serait plus dangereuse que l'Autriche pour « l'italianité >> 
et pour la liberté de l'Adriatique et des Balkans serait un 
jour heureux pour la France et pour l'étranger. » (1) 

(1) V. r Énergie française. 1905, p. 495. 



L'ALLEMAGNE 447 

Ce jour paraît déjà venu. Les causes d'irritation et de 
rupture entre Rome et Vienne semblent si sérieusement 
atténuées que, dans un de ses discours de décembre 1905, 
M. de Bùlow a dû envisager publiquement, en termes suf- 
fisamment explicites, l'hypothèse où l'Autriche et l'Italie 
sortiraient de la triple alliance. A Rome et à Vienne règne 
donc un état d'esprit nouveau dont des politiques avisés, 
non inféodés à l'Allemagne, pourraient tirer de très fécondes 
conséquences. 

Enfin, le résultat tout à fait colossal pour l'Allemagne 
de la guerre russo-japonaise, c'est le bouleversement à son 
profit du rapport des forces militaires existant en Europe 
au début de 1904. Pour se rendre bien compte de l'impor- 
tance extrême de ce bouleversement, il faut examiner la 
situation respective actuelle de l'Allemagne vis-à-vis de la 
Russie et de la France. 

Tout le monde sait aujourd'hui que, pour faire face aux 
Japonais, la flotte russe a été sacrifiée totalement ; que 
l'état-major de Saint-Pétersbourg a dû désorganiser toute 
la préparation militaire existant en Pologne, vider les arse- 
naux de leur meilleur matériel pour en munir les armées 
de Kouropatkine, et envoyer au général en chef quelques 
centaines de mille hommes destinés, en réalité, à une 
guerre européenne. Or, la révolution et les mutineries 
militaires ont achevé de ruiner moralement et matérielle- 
ment la force armée de la Russie. Ce sont là des faits formi- 
dables et évidents sur lesquels il n'y a pas à épiloguer. Les 
conséquences en sont nettes. Quand bien même la Russie 
arriverait à vaincre les difficultés plus haut exposées (l), 
il reste tout à fait certain que, pendant des années encore, 
elle ne présente plus pour l'Allemagne aucun danger militaire 
offensif. 

Par voie de conséquence immédiate, la puissance mili- 

(1) V. P . 413. 



448 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

taire de l'Allemagne dans le vieux monde s'est accrue dans 
d'énormes proportions, sans que cependant Guillaume II 
ait été obligé de dépenser un mark de plus pour l'entretien 
de ses armées, sans que les soldats allemands aient eu à 
tirer un seul coup de fusil. 

Les cinq corps d'armée destinés à contenir les Russes, 
dont le grand état-major de Berlin recouvre ainsi la libre 
disposition, peuvent donc être employés en toute sécurité 
contre la France pour produire ce choc colossal du début 
de la prochaine guerre sur lequel on compte à Berlin pour 
briser par quelques coups rapides et formidables toute 
velléité de résistance chez les impressionnables Français. 

A l'égard de la France, la situation nouvelle de l'Alle- 
magne a été fortement soulignée par tout ce que Guil- 
laume II a pu se permettre avec le gouvernement de Paris, 
lors de la crise du Maroc, notamment quand il exigea le 
renvoi de M. Delcassé (juin 1905). En cette circonstance 
d'ailleurs, Guillaume II s'est trompé. Il avait pensé sans 
doute que la France, travaillée depuis dix ans comme par 
une très grave maladie interne (l'affaire Dreyfus), humiliée 
et inquiète de ses scandales militaires (affaire des fiches de 
délation, passage du général André et de M. Pelletan aux 
ministères de la défense nationale), désarmée moralement 
par la campagne antimilitariste de MM. Jaurès, Hervé, 
Buisson et consorts, céderait jusqu'au bout. La France, en 
effet, a faibli, a fait preuve d'une extrême modération ; 
mais finalement elle s'est ressaisie, M. Rouvier a tiré, 
comme ministre des affaires étrangères, le meilleur parti 
possible de la situation; maintenant on ne peut plus douter 
que la crise marocaine a eu un effet profond et salutaire 
dans tout le pays français en ramenant l'attention sur le 
voisin de l'Est et en démontrant par le fait l'immense 
danger de céder aux illusions pacifistes. 

Mais, si ce réveil de la conscience française mérite d'être 
souligné avec force, il n'en est pas moins vrai que l'Aile- 






L'ALLEMAGNE 443 

magne, disposant de moyens offensifs plus puissants qu'elle 
n'en a jamais eu depuis 1870, se dresse en armes devant la 
France au moment précis où celle-ci va appliquer le ser- 
vice de deux ans. Peut-être la nouvelle loi militaire pour- 
rait-elle être applicable sans danger excessif, mais il faudrait 
alors qu'aucune ingérence politicienne ne puisse s'exercer 
dans la vie des soldats ou des officiers. Peut-on se bercer 
de l'illusion qu'il en sera ainsi? Il faut le dire et le répéter, 
la situation de la France est extrêmement périlleuse. Le 
parti militaire allemand ne l'ignore pas, et c'est pourquoi 
il pousse de toutes ses forces à la guerre, sans se préoccuper 
de l'opinion publique allemande. Il sait bien, en effet, que 
si les Allemands sont pacifiques individuellement, ils mar- 
cheraient, dans l'état actuel des choses, avec un ensemble 
parfait le jour où il plairait au chef, à l'empereur Guil- 
laume II, de lancer le redoutable télégramme : « Mobilisez !» 

Dans dépareilles conditions, la tentation d'agir n'est-elle 
pas bien forte pour un chef de grand empire voulant signaler 
sa carrière par quelque coup d'éclat extraordinaire? 

Donc, si l'on se représente en pensée tous ces bénéfices 
colossaux et certains que je viens d'exposer, l'on se con- 
vainc que l'Allemagne est sur le continent la seule et grande 
bénéficiaire de la guerre entre le tsar et le mikado. Alors, 
on comprend la suite et la logique vraiment merveilleuse 
de cette politique berlinoise qui, sous l'impulsion de M. de 
Bismarck, chercha à engager la Russie en Extréme-Orient r 
en 1880 déjà, lors de l'affaire de Kouldja, qui, après l'échec 
de cette tentative, ménagea avec le plus grand soin la pos- 
sibilité d'un agrandissement russe vers le Pe-Tchi-li, et qui,, 
finalement, par le double coup de maître de l'intervention 
des trois puissances à Tokyo en 1895 et de la mainmise sur 
Kiao-Tchéou en 1897, est parvenue à installer la Russie à 
Port-Arthur, c'est-à-dire à lier définitivement la partie dont 
devaient fatalement découler d'aussi formidables consé- 
quences. 

29 



450 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



III 



Mais pour que l'Allemagne puisse jouir aisément de la 
situation incomparable qui est la sienne, une condition 
indispensable fait défaut. Il eût fallu que la Russie vic- 
torieuse, renonçant à toute action principale en Europe, 
se concentrât en Asie. Alors Guillaume II aurait pu orienter 
les Russes contre l'Angleterre, qu'ils considéraient comme 
responsable de leur guerre sur le Japon. Une alliance 
russo-allemande eût été conclue, et on eût cherché à y 
faire entrer la France, grâce aux rapports étroits du gou- 
vernement de Saint-Pétersbourg avec celui de Paris. La 
combinaison efficace que cherche Guillaume II contre 
l'Angleterre eût été ainsi possible. Mais la victoire russe 
s'étant transformée en désastre, ce qui paraît avoir été 
le rêve primitif de Guillaume II devient irréalisable, et, 
aujourd'hui, l'Angleterre travaille de son île, avec sa poli- 
tique prévoyante, dotée des plus grands moyens, à refaire 
sur le continent l'équilibre des forces détruit par les 
défaites moscovites. Il en résulte que la rivalité anglo-alle- 
mande, née d'abord de la concurrence commerciale et mari- 
tine, se trouve maintenant portée, du fait des derniers évé- 
nements, dans le domaine de la politique universelle, et 
ne paraît pas devoir en sortir avant qu'il soit longtemps. 

Pour Guillaume II, qui veut sa très large part de l'empire 
de la mer et le proclame à toute occasion, le problème qui 
se pose consiste donc à mettre en échec la Grande-Bre- 
tagne; mais comment? Seul, il ne peut faire la guerre à 
l'Angleterre en laissant la France neutre et intacte mena- 
çant son flanc pendant les hostilités et arbitre de la situa- 
tion après la paix; agir ainsi serait d'une insigne impru- 



L'ALLEMAGNE 451 

dence que ne commettra jamais l'état-major de Berlin. 
Le professeur Schiemann, ami personnel du kaiser, a pris 
soin d'ailleurs de nous en avertir, lorsque, dans ses articles 
retentissants, il déclara qu'en cas de conflit de son pays avec 
l'Angleterre, la France devrait être l'alliée de l'Allemagne 
ou tout au moins son otage. Guillaume II doit donc de 
toute nécessité, ou bien créer contre l'Angleterre une coa- 
lition continentale dans laquelle la France jouerait un rôle 
très important et allierait intimement sa flotte à la flotte 
allemande, ou bien se débarrasser préalablement de la 
France en l'attaquant et en la réduisant par de grandes 
défaites à une complète impuissance. Mais, dans ce cas, 
l'Allemagne aurait contre elle l'Angleterre ; elle perdrait 
avec certitude sa flotte, ses colonies, et son commerce 
extérieur, — qui lui est plus indispensable qu'une indem- 
nité de guerre payée par la France ne lui serait avanta- 
geuse, — se trouverait anéanti dans le monde entier pen- 
dant de longues années. 

La situation du cbef de l'empire allemand est donc, en 
réalité, des plus délicates, puisque, tout en constatant les 
énormes avantages que lui procurent les défaites russes, 
on perçoit en même temps combien il serait périlleux 
pour le kaiser de chercher à tirer tout le parti que ces 
avantages comportent. 



IV 



Placé en présence de si redoutables alternatives, Guil- 
laume II peut-il refuser de choisir et adopter une troi- 
sième ligne de conduite, c'est-à-dire suivre résolument et 
sincèrement une politique de paix? Une pareille attitude 
comporterait, en se plaçant au point de vue des Hohenzollern, 



452 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

des risques presque aussi grands que ceux d'une guerre ; 
car, pour Guillaume II, maintenir l'Allemagne en paix 
c'est se condamner à voir se manifester aux yeux du monde 
étonné la crise profonde dont les éléments se préparent de 
l autre coté du Rhin et qui tôt ou tard doit fatalement éclater. 

On sait à quel point l'état des finances de l'empire est 
inquiétant et cependant il va falloir créer de nouveaux 
et pénibles impôts pour faire face aux charges très lourdes 
des armements récemment décidés. 

Quant à la situation économique et industrielle, elle est 
bien loin d'être ce qu'on s'imagine en France où on con- 
fond souvent l'activité commerciale des Allemands avec 
l'enrichissement de l'Allemagne, ce qui n'est pas du tout 
la même chose. 

Les Allemands sont des travailleurs merveilleux. Il faut 
leur rendre hommage, mais leur malheur veut qu'ils se 
trouvent placés dans des conditions défavorables auxquelles 
il n'est pas en leur pouvoir de rien modifier. Les industriels 
d'outre-Rhin fabriquent pour la plupart des articles de 
vente courante; ils se concurrencent entre eux si farouche- 
ment et sont concurrencés partout par les Américains avec 
tant de succès que les bénéfices nets susceptibles d'être réa- 
lisés sur ces produits ont diminué sans arrêt dans les der- 
nières années et sont aujourd'hui des plus restreints. Or, 
les bénéfices nets que l'Allemagne réalise sur son com- 
merce extérieur lui sont indispensables, et il faut que ces 
bénéfices soient considérables, car c'est avec le gain ainsi 
obtenu que l'Allemagne doit payer à l'étranger les deux 
milliards et demi environ de produits qui se consomment 
par l'usage (grains, bestiaux, bois, etc.), nécessaires à sa vie 
et que son sol est impuissant à lui donner. Il faut donc que 
l'Allemagne gagne chaque année de deux milliards à deux 
milliards et demi de francs sur son commerce extérieur 
avant d'avoir augmenté d'un pfennig son capital national. 
Or, en dépit de leur activité, les bénéfices des Allemands, — 



L'ALLEMAGNE 453 

je ne dis pas le chiffre de leurs affaires, — se sont restreints 
dans des proportions telles qu'il y a actuellement outre 
Rhin un grand nombre d'usines qui, pour ne pas fer- 
mer leurs portes, travaillent absolument sans bénéHce 
ou même à perte. Ce sont les chefs de ces entreprises qui 
verraient sans regret et même avec satisfaction éclater 
une guerre contre la France. A bout de souffle, manquant 
de capitaux, dans la tension d'esprit dans laquelle ils 
vivent, ils escomptent une victoire certaine, une grosse 
indemnité de guerre et un prestige tel que, malgré l'Angle- 
terre, l'Allemagne encore une fois triomphante pourrait 
se réserver à elle seule les débouchés de France, d'Au- 
triche-Hongrie, des Balkans et de l'empire ottoman, débou- 
chés qui assureraient pour une période nouvelle la vie 
fructueuse de leurs établissements. Qu'on ne s'y trompe 
pas, ces industriels allemands, menacés dans leur situation, 
sont tout aussi dangereux pour la paix que les officiers du 
grand état-major de Berlin. 

Quant à ceux-ci, avec leur conception nette des réalités, 
ils se rendent un compte très exact de la crise que subit 
l'armée allemande. Ils constatent avec évidence le divorce 
qui menace de s'opérer entre le soldat allemand, toujours 
discipliné sans doute, mais cependant infiniment plus 
accessible que jadis aux idées libérales ou social-démocra- 
tiques, et l'officier allemand, qui en est resté, lui, à la con- 
ception féodale et prussienne du meneur d'hommes sur le 
champ de bataille. Les grands chefs de l'armée allemande 
supputent les conséquences redoutables et la rapidité 
possible de cette crise morale latente, et ils estiment qu'alors 
que le mal est encore restreint, que pendant que la France 
se livre aux plus dangereuses expériences militaires, il con- 
vient de ne point laisser passer l'heure, et qu'à tout prix il 
faut faire jouer encore une fois la redoutable machine d« 
guerre construite par eux avec une inlassable patience. 

Cette conception, exacte au point de vue militaire prus- 



454 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

sien et Hohenzollern , ne paraît pas j uste au point de vue du 
peuple allemand. Les risques de la prochaine guerre euro- 
péenne seront si grands, il y a place à tant d'inconnu, qu'il 
serait plus sage pour l'Allemagne de subir les conséquences 
de la force inéluctable des choses et de s'y résigner. Mais, 
j'y insiste, c'est là sans doute le point de vue du peuple alle- 
mand; ce nest pas celui du militaire, du fonctionnaire prus- 
siens ; c'est encore moins celui des Hohenzollern, qui ont tou- 
jours suivi leur politique avec une inflexible volonté. 

Guillaume II consentira-t-il à renoncer aux conceptions 
absolues de sa dynastie? Trouvera-t-il le moyen de les con- 
cilier, au moins en apparence, avec les nécessités modernes? 
On peut craindre que non. M. de Bùlow a terminé son dis- 
cours du 9 décembre 1905 en disant : a Je ne laisserai pas 
imposer le joug du socialisme au peuple allemand. » Cette 
phrase mémorable du porte-parole du kaiser n'indique- 
t-elle pas la volonté de Guillaume II de lutter contre le 
courant qui emporte les masses profondes de son peuple? 
Alors ! 

La situation de l'Allemagne après la guerre russo-japonaise 
est étrange. Son prestige et sa puissance se sont accrus dans 
des proportions colossales ; mais, comme sa prépondérance 
excessive constitue un danger pour presque tous les Etats, si 
elle veut en tirer parti par la guerre, elle risque de se heurter 
à fa plus spontanée et à la plus redoutable des coalitions. 

Si V Allemagne reste en paix pour une longue période, elle 
est destinée à perdre progressivement le prestige que les évé- 
nements lui ont donné, à subir les effets de la crise financière, 
industrielle, militaire qui s'avance, et les Hohenzollern devront 
renoncer avant longtemps au maintien de leur pouvoir auto- 
ritaire. 






CHAPITRE VI 

L'ANGLE TERRE 

I. — L'Angleterre et l'Asie. 
Le traité anglo-japonais du 12 août 1905. — Sa portée. — Les réserves que 
suggère au point de vue anglais la situation nouvelle de l'Extrême-Orient. 
Les Russes ont-ils constitué et constituent-ils une menace pour les Indes ? 

— Hypothèse d'une marche des Russes sur l'Indus. — Étude détaillée des 
quatre campagnes jugées nécessaires dans ce cas par un officier russe. 

Question du Tliibet, — Sa signification passée. — Sa portée actuelle. 
Question de Perse. — Situation respective des Russes et des Anglais. 

— L'avenir probable. 

Question du golfe Persigue. — Les Anglais et le chemin de fer de Bag- 
dad. — Rivalité ou entente avec l'Allemagne. 

II. — L'Angleterre et l'Europe. 

En face de l'Allemagne. — La nécessité pousse l'Angleterre à endiguer la 
puissance de l'Empire allemand. 

L'entente avec la France. — Les nouveaux sentiments britanniques pour 
les Français sont-ils sincères? — Les libéraux peuvent-ils modifier 
sensiblement le courant de l'opinion anglaise. — Situation de l'An- 
gleterre par rapport à la France. 

L,e rapprochement avec la Russie. — Gomment, admis en principe, il est 
retardé par les événements. — Les avantages qu'il comporterait. — De 
Londres à Calcutta par l'Afghanistan. 

Les suites de la guerre russo-japonaise sont pour la 
Grande-Bretagne entièrement différentes, selon qu'on con- 
sidère l'Europe ou l'Asie. 



En Asie, la situation de l'Angleterre est maintenant 
aussi nette que possible. Le traité d'alliance passé avec le 
Japon le 12 août 1905 lui donne toute satisfaction; il cris- 



456 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

tallise pour une période déterminée l'état de choses nou- 
veau, non plus seulement en Extrême-Orient, mais dans 
l'Asie toute entière. En voici le texte : 

Préambule. — Les gouvernements de la Grande-Bretagne et 
du Japon, désireux de remplacer l'accord conclu entre eux, le 
30 janvier 1902, par de nouvelles stipulations, ont accepté, d'un 
commun accord, les articles suivants, qui ont pour but : 

a) Le raffermissement (consolidation) et le maintien de la 
paix générale dans les régions de l'Asie orientale et des Indes; 

b) Le maintien des intérêts communs de toutes les puissances 
en Chine, en assurant l'indépendance et l'intégrité de l'empire 
chinois et le principe de l'intégrité (equat opportunities) pour le 
commerce et pour l'industrie de toutes les nations en Chine; 

c) Le maintien des droits territoriaux des hautes parties con- 
tractantes dans les régions de l'Asie orientale et des Indes, et la 
défense de leurs intérêts spéciaux dans lesdites régions. 

Article premier. — Il est convenu que, toutes les fois que la 
Grande-Bretagne ou le Japon croiront voir les intérêts plus haut 
cités en danger, les deux gouvernements s'en feront part en 
toute franchise et étudieront, d'un commun accord, les mesures 
à prendre pour sauvegarder lesdits intérêts. 

Art. 2. — Si, par suite d'une attaque ou d'une agression 
quelconques, une des hautes parties contractantes se trouvait en 
état de guerre pour la défense de ses intérêts territoriaux ou 
d'un des intérêts spéciaux mentionnés dans le préambule ci- 
dessus, l'autre partie contractante se portera immédiatement au 
secours de son alliée au titre de belligérante, et ne signera la 
paix que d'un commun accord avec elle. 

Art. 3. — Le Japon ayant en Corée des intérêts prépondérants 
aux points de vue politique, militaire et économique, la Grande- 
Bretagne lui reconnaît le droit de prendre telles dispositions de 
contrôle, de protection ou de direction qu'il jugera convenable 
de prendre pour sauvegarder ses intérêts dans la mesure où les- 
dites dispositions ne seront pas contraires au principe des faci- 
lités égales pour le commerce et l'industrie de toutes les nations. 
Art. 4. — La Grande-Bretagne ayant des intérêts tout parti- 
culiers sur toute la frontière des Indes, le Japon lui reconnaît 
le droit de prendre dans les environs de cette frontière telles 
mesures qu'elle jugera nécessaires pour la protection de ses pos- 
sessions dans l'Inde. 



L'ANGLETERRE 457 

Art. 5. — Ni l'une ni l'autre des hautes parties contrac- 
tantes ne conclura, sans consulter l'autre partie contractante, avec 
une autre puissance quelconque, des arrangements indépendants 
préjudiciables aux buts qu'expose le préambule de cet accord. 

Art. 6. — En ce qui concerne la guerre actuelle entre le 
Japon et la Russie, la Grande-Bretagne continuera de maintenir 
une stricte neutralité, à moins qu'une autre puissance quel- 
conque ou d'autres puissances quelconques ne prennent part à 
des hostilités contre le Japon. Dans ce cas, la Grande-Bretagne 
viendra en aide au Japon, conduira la guerre de concert avec le 
Japon et fera la paix d'un commun accord avec le Japon. 

Art. 7. — Les conditions auxquelles l'une des deux puis- 
sances devra accorder à l'autre des secours militaires dans les 
circonstances auxquelles il est fait allusion dans cet accord, ainsi 
que les moyens par lesquels les secours devront être rendus dis- 
ponibles, seront réglés par les autorités navales et militaires 
des parties contractantes, qui se consulteront de temps en temps 
l'une l'autre, pleinement et librement, au sujet de toutes les 
questions ayant un intérêt commun. 

Art. 8. — Compte étant tenu des termes de l'article 6, l'ac- 
cord actuel doit entrer en vigueur immédiatement après la date 
de sa signature et demeurera en vigueur pendant une période de 
dix ans, à partir de cette date. Dans le cas où ni l'une ni l'autre 
des hautes parties contractantes n'aurait signalé, douze mois 
avant l'expiration desdites dix années, l'intention de le terminer, 
l'accord doit demeurer en vigueur jusqu'à expiration d'un an, 
à partir du jour où l'une ou l'autre des deux hautes parties 
contractantes l'aura dénoncé. Cependant, dans le cas où, au 
moment où la date fixée pour l'expiration sera arrivée, l'un ou 
l'autre des alliés sera en train de faire la guerre, l'alliance sera 
maintenue ipso facto jusqu'à conclusion de la paix. 

En foi de quoi les soussignés, autorisés par leurs gouverne- 
ments respectifs, ont signé cet accord et y ont apposé leurs sceaux. 

Fait en double, à Londres, le douzième jour d'août 1905. 

Lansdowne, 

Principal secrétaire d'Etat de Sa Majesté Bri- 
tan nique pour les affaires étrangères. 

Tadasu Hayashi, 

Envoyé extraordinaire et ministre pléni- 
potentiaire de Sa Majesté l'empereur du 
Japon près la cour de Saint-James. 



458 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

La situation brillante créée à l'Angleterre par ce traité 
comporte toutefois quelques réserves. Était-il bon, au point 
de vue anglais, de faire appel au concours des soldats du 
mikado pour défendre les Indes? Aux yeux des peuples 
jaunes de l'Asie, le concours ainsi demandé ne passera- 
t-il pas pour un aveu d'impuissance de la Grande-Bretagne 
à se défendre elle-même? On va voir plus loin, d'ailleurs, 
que cette précaution était entièrement superflue. 

On peut encore se demander si, en Extrême-Orient, les 
Anglais ne subiront pas dans le domaine commercial les 
conséquences désastreuses de la concurrence de leurs alliés 
les Japonais, et surtout des Chinois, dont l'essor économique 
doit être escompté comme une des conséquences probables 
du nouvel état des choses en Extrême-Orient. Enfin, l'im- 
migration des Nippons en colonies britanniques, au Canada 
et en Australie, ne peut plus moralement être empêchée r 
et ces colonies protesteront certainement avec énergie, 
car elles ont les mêmes raisons que les Etats-Unis de 
s'opposer à l'invasion des travailleurs jaunes. Mais, ces 
réserves faites, constatons que la situation de l'Angleterre 
en Asie est pour longtemps fortement assurée. Il suffit, 
pour s'en convaincre, d'examiner l'état des principaux 
problèmes qui étaient un objet de préoccupation spéciale 
pour le gouvernement de Londres, il y a seulement deux 
années : questions des Indes, du Thibet, de Perse et du 
golfe Persique. 

J'examinerai avec un soin tout particulier le point de 
savoir si un conflit est encore possible entre l'Angleterre et 
la Russie à propos des Indes. Voilà longtemps qu'on nous- 
annonce la lutte fatale de l'éléphant russe et de la baleine 
britannique. D'innombrables combinaisons politiques ont 
été échafaudées sur cette hypothèse. Or, comme, selon 
moi, la notion qu'on a eue jusqu'à présent du danger russe 
pour les Indes est très excessive, il y a un intérêt de pre- 
mier ordre, pour la compréhension de la politique générale 



L'ANGLETERRE 



459 



actuelle, à réduire la valeur de cette notion à ses propor- 
tions exactes. 

QUESTION DES INDES. 

J'ai exposé plus haut (1) comment, dans les derniers mois 
qui précédèrent la guerre, ce furent les partisans de lord 
Gurzon qui, plutôt que le gouvernement de Londres, ex- 
citèrent les Japonais à ouvrir les hostilités contre la Russie. 

Cette action spécialement ardente des Anglo-Indiens, des 
« curzoniens » , a eu pour raison déterminante la crainte 
d'une invasion des Indes par les Russes, crainte qui a 
grandi sans cesse depuis une vingtaine d'années. 

Cette croyance était-elle fondée? Oui, car, en Russie, 
dans les milieux civils aussi bien que dans les milieux 
militaires, on ne s'est pas fait faute de constamment 
affirmer que la politique du tsar n'avait pas seulement pour 
but l'occupation de l'Asie centrale, mais que son objectif 
final était les Indes. La presse d'Occident contribua à 
maintes reprises à affermir cette croyance. Or, les rapports 
de l'Angleterre et de la Russie, surtout en ce qui concerne 
les Indes, — la grosse pierre d'achoppement jusqu'à pré- 
sent entre Londres et Saint-Pétersbourg, — ne vont-ils point 
certainement subir des modifications profondes du fait de 
la situation nouvelle? 

La dernière étape de mon voyage autour du monde va 
m'aider sans doute dans l'exposé de ce point de vue. 

Aux Indes, j'ai pu causer avec des Anglais et des Russes 
dont les renseignements éprouvés m'ont mené à des con- 
clusions d'ensemble très différentes de celles que j'atten- 
dais de mon enquête. 

Pour rester clair et vivant, l'exposé que j'entreprends ici 
doit comprendre un développement méthodique. Il faut 
d'abord connaître quelles sont les origines et les phases 



(1)V. p. 154. 



4G0 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

historiques des contacts et, par conséquent, de l'hostilité 
anglo-russe en Asie centrale. On arrivera ainsi à percevoir 
avec netteté la nature des Etats-tampons qui séparent 
encore la Russie et l'Angleterre et les moyens militaires 
d'attaque et de défense dont ces deux pays disposent l'un 
contre l'autre au nord des Indes. En étudiant ensuite, 
d'après un officier russe, quel pourrait être théoriquement 
le développement d'une expédition menée par les soldats 
du tsar contre les positions britanniques, nous concevrons 
assez aisément quelles eussent pu être, avant la guerre 
russo-japonaise, les chances de succès d'une pareille entre- 
prise. Nous plaçant ensuite au point actuel, c'est-à-dire 
après la malheureuse campagne de Mandchourie, nous 
supputerons à nouveau les chances d'un conflit anglo- 
russe au sujet des Indes. 

La terreur des Anglais d'une invasion des Indes par les 
Russes résulte, comme on sait, de l'extension continue 
du pouvoir des tsars sur la mer Caspienne, sur certaines 
provinces de la Perse, sur l'Asie centrale, ainsi que des 
progrès de l'influence russe à Téhéran. 

C'est à l'époque où les Anglais consolidaient leur établis- 
sement dans l'Hindoustan que les souverains moscovites 
commencèrent leur marche vers le sud. 

En 1715, Pierre le Grand installa près de la cour de 
Perse, à Ispahan, le colonel Walinski. Ce fut la première 
de ces missions semi-militaires et semi-politiques dont la 
diplomatie russe devait se servir en Asie avec tant de 
succès. 

Deux ans plus tard, le réformateur russe donna au 
prince Tcherkasky l'ordre d'explorer la région au sud de 
Khiva, mais le khan de cette ville détruisit l'ambassade. 

En 1723, la Russie fit signer à la Perse un traité cédant 
au tsar les provinces persanes du littoral de la Caspienne. 

Ce traité, il est vrai, ne fut jamais appliqué. A la mort 






L'ANGLETERRE 461 

de Pierre I er , en 1725, Nadir-Kuli-Khan eut peu de diffi- 
culté à rétablir l'autorité persane dans ces provinces. Enfin, 
par le traité de Resht, en 1732, et par celui de Gandja, en 
1735, la Russie rendit formellement ces territoires à la 
Perse. 

Pendant cinquante années, les Russes ne firent plus un 
pas en avant, puis Catherine II reprit 1 œuvre commencée. 

Elle rendit, en 1746, un décret abolissant le commerce 
britannique sur la mer Caspienne, et, par contre-coup, les 
dernières factoreries anglaises au nord de la Perse durent 
être abandonnées en 1719. 

En 1783, l'impératrice russe étendit sa protection sur 
les Géorgiens du Caucase qui, malgré cette mesure, eurent 
à subir encore la persécution des monarques persans. 

En 1791, Catherine II voulut faire marcher des troupes 
sur l'Inde par Orenbourg, Boukhara et Caboul. Cette expé- 
dition devait commencer en 1796, en même temps qu'une 
autre destinée à venger les Géorgiens ; mais sa mort et 
l'accession au trône de Paul I er sauvèrent Téhéran. 

En 1800, Bonaparte, Premier Consul, proposa au nou- 
veau souverain russe une expédition franco-russe contre les 
Anglais des Indes. Ce projet échoua quant à la coopération 
française, en raison des difficultés que Bonaparte eut à 
résoudre sur le continent, mais Paul I er mit en marche, 
le 27 juin 1801, vingt-deux mille cinq cents cosaques du 
Don sous les ordres du général de cavalerie Orlof. Celui-ci 
était parvenu un peu au delà d'Orenbourg quand il reçut, 
le 25 mars 1802, la nouvelle de l'avènement au trône 
d'Alexandre I er et l'ordre de revenir en arrière. 

Du côté britannique, on prenait d'ailleurs des précau- 
tions. En 1801, lord Wellesley, alors gouverneur général 
de l'Inde, envoya le capitaine Malcolm en Perse, et, en 
janvier 1802, un traité d'alliance défensive fut conclu 
avec Fath Ali Shah. 

Quant à Napoléon, ses prodigieuses occupations euro- 



462 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

péenncs ne parvenaient pas à détourner sa pensée de l'Asie. 
En 1807, il envoya à Téhéran le général Gardanne comme 
agent politique et militaire. Mais le traité de Tilsit 
refroidit l'ardeur que le monarque persan avait témoignée 
un instant pour une alliance avec la France. 

Dans une lettre à l'empereur de Russie du 2 février 1808, 
Napoléon revint à son projet d'expédition franco-russe. Le 
tsar répondit en acquiesçant à ses vues, puis la rupture 
entre les souverains russe et français empêcha leur vaste 
plan d'aboutir. 

Les Anglais, toutefois, se sentant de plus en plus 
menacés, entreprirent avec énergie leur travail de préser- 
vation. 

Le 15 mars 1809, sir Harford Jones signa, avec le Shah 
Fath Ali, un traité par lequel celui-ci annulait tous les 
traités antérieurs conclus avec les autres puissances euro- 
péennes et promettait de s'opposer à la marche d'une armée 
européenne vers les Indes, moyennant des secours que 
devaient lui fournir les Anglais. Ce traité, approuvé par lord 
Minto, gouverneur général des Indes, ne fut pas ratifié à 
Londres. 

Sur ces entrefaites, Alexandre I er reprit la tâche aban- 
donnée par son prédécesseur. Le traité de Gulistan en 
octobre 1813 donna à la Russie les provinces de Géorgie, 
de Mingrélie, de Ghirvan, de Karabagh, de Talich et du 
Daghestan. 

Pendant cette période, une rivalité intense, entre les 
agents anglais du gouvernement des Indes à Ispahan et 
ceux envoyés de Londres, neutralisait l'influence britan- 
nique. Ce n'est qu'après des péripéties nombreuses, que 
l'accord anglo-persan, esquissé en 1809 et ensuite plusieurs 
fois modifié, fut définitivement approuvé à Londres le 
25 novembre 1814. 

Durant ces laborieuses négociations, la nouvelle frontière 
établie au sud du Caucase par la Russie fut le théâtre de 



L'ANGLETERRE 463 

difficultés sans nombre. Un nouveau traité, celui de Turk- 
man-Ghaï, fut imposé le 28 février 1828 à la Perse, qui céda 
à la Russie les provinces d'Erivan et de Nakshivan. 

En manière de compensation, la diplomatie russe encou- 
ragea Fath Ali Shah à chercher en Afghanistan des terri- 
toires équivalents à ceux qu'il avait été forcé d'abandonner 
sur sa frontière du nord. 

Le siège infructueux de Hérat en 1838, par une armée 
persane, fut la conséquence de ces excitations. 

Cette même année, les Russes occupèrent l'île Ashurada, 
dans la baie d'Astrabad, sur la mer Caspienne. 

En 1854, Platon Tchikhatchef, dans un ouvrage présenté 
au ministre de la guerre, général Soukhozenet, essaya de 
démontrer la possibilité d'une entreprise russe sur les 
Indes. En 1855, le général Krouleff revint au plan déjà 
esquissé en 1800. Le moment paraissait propice, car les 
Persans tentaient de nouveau la fortune contre l'Afgha- 
nistan. Cette fois-ci, en octobre 1856, Hérat fut pris, mais 
une expédition britannique, sous les ordres de sir James 
Outram, vint en manière de protestation occuper Bouchir 
et Mohammerah sur le golfe Persique. 

La guerre de Grimée suspendit forcément le cours des 
visées russes sur l'Inde centrale. Celles-ci furent d'ailleurs 
reprises aussitôt après la signature du traité de Paris (1856), 
quoique le 25 mars 1857, grâce aux bons offices de 
Napoléon III, un traité de paix eût été signé à Paris, par 
lequel la Perse renonçait à tous ses droits de souveraineté 
ou d'intervention en Afghanistan. 

Enfin, s'ouvrit pour les Russes 1ère des réalisations en 
Asie centrale. 

En 1865, Tachkent est pris. En 1868, les troupes du tsar 
s'installent à Samarkand. Un décret du Conseil d'Etat de 
l'empire à Saint-Pétersbourg, en date du 24 novembre 1869, 
réserve aux seules compagnies russes la navigation de la 
mer Caspienne. 



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L'ANGLETERRE 465 

En 1869, les Russes établissent une station militaire à 
Krosnovodsk et une station navale dans l'île d'Ashurada ; 
une convention avec la Perse désigne la rivière Atrek 
comme la frontière entre les deux pays. 

En 1873, Khiva est soumis, et en 1876 le khanat de 
Kokan reconnaît la souveraineté du tsar. Cette même année, 
Skobeleff, alors gouverneur du Ferghana, dresse un plan 
approfondi de l'invasion de l'Inde « sous la bannière du 
sang et de l'incendie » , puis la guerre avec la Turquie 
(1877-1878) vient une fois de plus en empêcher l'applica- 
tion. Mais, aussitôt après le congrès de Berlin, les Russes 
reprennent leur pénétration vers le sud. Ils s'installent à 
Tchardjoui, sur l'Amou-Daria (1878). La conclusion du 
traité de Berlin arrêta d'autres mouvements de troupes 
préparés dans la même direction. 

Cependant les Russes continuèrent à progresser. En 1880, 
Skobeleff annexa Akhal-Tekké. En 1881, une nouvelle con- 
vention définit d'une façon plus précise la frontière russo- 
persane, à 1 est de la Caspienne. 

Merv fut occupé en 1884. Les Anglais en éprouvèrent 
une émotion considérable qu'ils surent faire partager à 
Abdurrahman, émir de l'Afghanistan, qui, pour conserver 
sa frontière stratégique, envoya des soldats à Pende. Les 
Russes qui considéraient ce point comme leur appar- 
tenant, livrèrent combat aux Afghans et les repoussèrent 
le 18 mars 1885. Cette même année, les Russes s'installèrent 
à Kouchk, point situé à environ 110 kilomètres de Hérat. 

L'occupation militaire des régions transcaspiennes et 
l'annexion des khanats et de Merv donna à la Russie une 
frontière de plusieurs centaines de kilomètres, limitrophe 
de la Perse et de l'Afghanistan. La contruction, menée à 
bien par le général Annenkoff, du chemin de fer d'Asie 
centrale partant de Krasnovodsk, augmenta enfin dans 
d'énormes proportions la valeur des positions stratégiques 
prises par la Russie. 

31 



466 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

En somme, malgré ses efforts continus et persévérants, 
l'empire des tsars ne touche encore en aucun point les pos- 
sessions britanniques. 

Entre la Russie de l'Asie centrale et l'Inde anglaise 
s'étend une large zone qui semble comme un vaste champ 
clos préparé pour le choc des deux adversaires. 

La puissance russe ne franchit pas la frontière qui, 
partant à l'est du territoire chinois, passe au lac Zori-Koul, 
suit l'Amou-Daria jusqu'à Bocag, est ensuite indiquée par 
une ligne de bornes jusqu'à Kouchk, de là se tourne au 
nord-ouest vers le cours du Heri-Roud et se joint à lui 
à l'entrée nord du passage de Sulficar, où elle atteint la 
Perse. 

Au sud de cette frontière russe se trouvent de vastes 
régions indépendantes en fait, comme administration 
intérieure, mais sur lesquelles l'Angleterre a su étendre 
plus ou moins des formes variées de protectorat britannique. 
C'est ainsi que l'Angleterre domine le Béloutchistan grâce 
à des traités avantageux passés avec le khan de ce pays et 
exerce de l'influence sur l'Afghanistan dont l'émir, à plu- 
sieurs reprises, a solennellement reconnu son alliance avec 
la Grande-Bretagne. 

Il est résulté de cette situation spéciale que l'Angleterre 
possède en réalité, au nord des Indes, deux frontières qu'il 
faut soigneusement distinguer. L'une, résultant des traités, 
est la frontière précise ou légale, peut-on dire; l'autre, plus 
élastique, est dite h frontière scientifique » . En fait, elle a 
pour objet de permettre aux Anglais de prendre des 
mesures militaires contre une attaque russe au nord de la 
frontière légale, c'est-à-dire sur une certaine fraction du 
territoire même des États tampons. 

La véritable frontière des Indes résultant des traités 
commence au cap Monze et, se dirigeant vers le nord, 
s'élève le long de la rivière Pab, suit la chaîne du Khirtar; 
ensuite, s'infléchissant vers le nord-est, coupe le désert de 



L'ANGLETERRE 



467 



Katchi ; plus loin, elle va vers le nord, le long du pied des 
monts Soliman, parallèle à l'indus, à une distance de 30 à 







LES ETATS TAMPONS ENTRE LA RUSSIE ET LES INDE! 



70 verstes de ce dernier. Traversant la rivière de Caboul, 
la ligne frontière se retourne progressivement vers l'est, 
contournant au pied des hauteurs la plaine de Peshawer, 



468 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

coupe l'Indus à Torbela et enfin reprend la direction nord, 
atteint le sommet de la vallée de Kohan au sein de l'Hima- 
laya, revient vers le sud jusqu'à son point d'intersection 
avec le Djélam. Se retournant à l'est à partir de ce point, 
elle suit au delà approximativement le pied des monts 
Himalaya (1) . 

La frontière scientifique est le résultat des habiles 
efforts de lord Dufferin et de sir Durand. 

« La partie de la frontière scientifique nord-ouest au nord 
de Caboul n'est pas encore définie exactement, mais en 
1893, lors de la visite de sir Durand à Caboul, Abdur- 
rahman promit formellement de s'abstenir de toute inter- 
vention dans les affaires du Tchitral, du Badjaour, du Svat 
et de la région des Afridis; il consentit au tracé de la ligne 
frontière entre les provinces afghanes et les régions sur 
lesquelles le gouvernement des Indes avait l'intention 
d'étendre son influence, notamment : la vallée du Kouram, 
le Vaziristan, le Gomoul et le Zkob. Actuellement, cette 
frontière se détache de la limite administrative auprès de 
la ville de Tali, descend ensuite le Kouram jusqu'au vil- 
lage de Sirvan, puis va vers le sud-ouest, coupe le Totchi 
près de Matchagoune, de là se dirige au sud vers les sources 
du Doua-Goumal, le long de cette rivière, par Sarmelan 
et par les vallées du Goumal et du Zkob, approximative- 
ment jusqu'au village de Talhan-Khout; ensuite la fron- 
tière se retourne à l'ouest vers la rivière Kadanaï et la suit 
jusqu'à la chaîne du Khodja-Amran, le long de laquelle 
elle se dirige vers le sud à peu près au mont de Nouchki; 
de ce dernier point, elle s'infléchit à l'est vers la station de 
Darvaz du Shind-Pishin-Railway, d'où elle s'étend au sud- 
est parallèlement à ce chemin de fer et rejoint l'ancienne 
frontière près de Djakobabad (2). » 

On remarquera que, par suite de l'établissement de cette 

(1) V. Lebedef, Vers l'Inde, p. 34. — Chapelot, Paris, 1900. 

(2) Op. cit., p. 35. 



L'ANGLETERRE 469 

frontière « scientifique » , les Anglais ont les monts Soliman 
non plus devant eux, mais dans le dos. La défense de l'Inde 
serait ainsi grandement facilitée; elle exigerait moins de 
fortifications et de troupes, tandis que les Russes auraient, 
au contraire, à forcer maints passages que l'existence de la 
seule frontière non scientifique leur eût permis de franchir 
sans opposition. La frontière « scientifique » permet 
encore aux Anglais de répondre à l'occupation de Hérat 
par les Russes par une occupation presque aussi rapide de 
Kandahar, Ghazni et Caboul. 

Au nord du territoire des Etats tampons, les Russes ont 
préparé leurs moyens d'attaque éventuelle, tandis qu'au 
sud, les Anglais ont accumulé les instruments de défense. 

Du côté russe, on trouve d'abord un système de deux 
voies ferrées. 

La première est la ligne de Krasnovodsk-Askhabad-Merv- 
Boukhara-Samarkand-Tachkent, couramment appelée « le 
Transcaspien» . Elle a pour objet de transporter les troupes 
venant soit du Caucase par Bakou ; soit de la Russie orien- 
tale par le Volga, Astrakan et la mer Caspienne; soit des 
garnisons de l'Asie centrale (Boukhara-Samarkand-Tach- 
kent). Un tronçon livré à l'exploitation le 16 décembre 1898 
part de Merv pour aboutir à Kouchk, sur la frontière 
afghane, point de départ nécessaire de toute offensive russe. 

Le rendement militaire de ce chemin de fer entre Kras- 
novodsk et Kouchk est limité par la rareté de l'eau dans 
la région traversée spécialement entre Krasnovodsk et 
Askhabad et ensuite par l'insuffisance du matériel roulant. 

Quoi qu'il en soit, on peut estimer à quatre trains par 
jour les envois susceptibles d'être faits de Krasnovodsk 
dans la direction de Merv. C'est-à-dire en un mois cent vingt 
trains, ce qui correspond à une centaine de mille hommes 
ou deux corps d'armée complètement pourvus de leur 
matériel de campagne. 

Le second chemin de fer du système russe est celui 



470 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

d'Orenbourg à Tachkent, qui vient d'être terminé après 
avoir offert certaines difficultés d'exécution. Le tracé pri- 
mitif en effet, a été reconnu impraticable sur une distance, 
de vingt à trente kilomètres, par suite d'un lac qui s'est 
formé dans le district de la mer d'Aral. Il y a donc eu lieu 
à réfection de la ligne et à un allongement de 120 kilo- 
mètres environ. 

Cette voie ferrée tire sa grande importance militaire 
de ce qu'elle met les garnisons de la Russie d'Europe en 
communication terrestre directe vers le nord de l'Afgha- 
nistan (1) évitant ainsi les transbordements de la Cas- 
pienne. 

Quant aux forces entretenues par les Russes en Asie cen- 
trale, on estime qu'avant la guerre avec le Japon, le général 
Ivanoff, commandant du Turkestan, avait sous ses ordres, 
en comptant plutôt largement, environ cinquante mille 
hommes. Qu'est devenu ce chiffre en raison des hostilités 
en Mandchourie? La supposition la plus favorable est d'ad- 
mettre que, conformément aux affirmations officielles, les 
forces russes en Asie centrale n'ont pas été touchées. 

Du côté anglais, nous allons constater l'existence d'un 
système défensif très étendu, capable de permettre d'ap- 
pliquer l'une ou l'autre des deux grandes théories sur la 
manière de défendre l'Inde entre lesquelles se partagent 
les spécialistes britanniques. 

Pour les uns, il vaut mieux se défendre sur l'Indus plutôt 

(1) Il existe enfin un projet de ligne à construire de Samarkand à Ter- 
meze. L'exécution de cette voie est plus que douteuse, en raison des grandes 
difficultés que présenterait sa construction dans plus de 300 verstes d'une 
région montagneuse. 

Si toutefois ce travail arrivait à être réalisé, la nouvelle ligne atteindrait 
l'Amou-Daria à Termeze, ayant en Afghanistan Mazari-Chérif comme objec- 
tif. 

Un tracé plus exécutable permettrait de parvenir au même but. La voie 
ferrée partirait alors de Tchardjoui, sur la ligne Merv-Boukhara, et remonte- 
rait ensuite la rive droite de l'Amou-Daria jusqu'à Termeze. Mais, dans 
ce cas, le développement des rails serait d'environ 400 verstes. 



L'ANGLETERRE 471 

que de s'aventurer loin des réserves et des ressources dans 
un pays difficile et hostile comme l'Afghanistan. 

Les autres préfèrent une défense active loin et au nord 
de l'Inde, avec occupation de postes extérieurs dans l'Afgha- 
nistan et sur l'Hindou-Kouch (1). 

Les partisans de la première théorie soutiennent que la 
frontière nord-ouest présente une ligne de défense très 
forte avec l'Indus et les excellentes conditions topogra- 
phiques de la région entre ce fleuve et la ligne Caboul- 
Ghazni-Kandahar. En outre, ajoute-t-on, ce système, n'exi- 
geant pas l'organisation de grands transports, ménagerait 
mieux les ressources des populations de l'Inde. 

Lord Roberts, dans son livre, En arrière nu en avant, se 
montre partisan de cette théorie. Après avoir soutenu que 
l'Indus est la limite naturelle des sphères d'influence 
anglaise et russe, il propose de se retirer derrière l'Indus, 
d'abandonner le Béloutchistan jusqu'à Gurrachée et Djela- 
labad; même de laisser les Russes annexer Peshawer, Dera- 
Ismaïl-Khan, Dera-Gazi-Khan. 

De cette avance moscovite, lord Roberts ne serait pas 
ému, car, déclare-t-il, elle n'aurait lieu qu'au prix d'une 
extension si considérable des communications de l'armée 
russe que celle-ci serait affaiblie au point de ne plus pou- 
voir aller au-delà de l'Indus. 

Les partisans de la défense en Afghanistan répondent : 
« Si nous abandonnons cette région aux Russes, ils s'y affer- 
miront, prolongeront la voie ferrée le long de l'Hindou- 
Kouch et de l'Hilmend, vaincront les difficultés de la mon- 
tagne. Ayant, en outre, le Soliman pour masquer leurs mou- 
vements, ils déboucheront sur l'Indus par les défilés de 
leur choix. Dans ce cas encore, la forte position anglaise 
de Pishin pourrait être facilement tournée, donc rendue 
inutile. Enfin, le prestige moral serait pour les Russes. » 

(1) V. Lebedev, op. cit., p. 115. 



472 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Cette théorie, dont le général Mac Grégor est le principal 
soutien, semble celle qui paraît devoir triompher. 

On peut, en tous cas, compter qu'à une occupation russe 
de Hérat, répondrait aussitôt une occupation anglaise de 
Gaboul-Ghazni-Kandahar, c'est-à-dire, en somme, une 
application moyenne de la théorie de la défense active. 

Les chemins de fer anglais sont certainement organisés 
dans ce but. 

De même que les Russes ont préparé à Kouchk tout le 
matériel destiné à marcher sur Hérat, de même les Anglais 
ont accumulé à New-Ghaman, leur station terminus, tous 
les moyens de marcher sur Kandahar. 

Le matériel de chemin de fer destiné à joindre New-Gha- 
man à cette ville est à pied d'œuvre; il n'a plus qu'à être 
utilisé. La seule difficulté technique que présenterait cette 
voie est déjà vaincue depuis plusieurs années. Elle con- 
sistait dans le percement d'un tunnel long de 2 milles 
à peu près dans une hauteur se trouvant non loin de New- 
Ghaman. 

La distance à munir de rails pour parvenir jusqu'à Kan- 
dahar est d'environ 80 milles anglais. Tout étant prêt (1), 
le travail pourrait donc être exécuté très rapidement, car 
il ne s'agit, en somme, que d'un chemin de fer à voie 
étroite. Avec des troupes de chemin de fer expérimen- 
tées, on estime que les travaux indispensables à la circu- 
lation des trains militaires pourraient être exécutés dans 
un délai variant de deux à trois mois. 

A la fois pour des raisons économiques et militaires, les 
Anglais commencent à diriger vers la Perse un chemin de 
fer qu'ils construisent dans le Béloutchistan du Nord et qui, 
pour le moment, doit aboutir à la ville persane de Nousre- 
tabad, la capitale du Seistan. 

(1) On prétend même que les Anglais ont prévu jusqu'aux moindres 
détails, même jusqu'aux écriteaux portant le nom des stations à établir entre 
New-Ghaman et Kandahar. 



L'ANGLETERRE 473 

La tête de ligne est Quetta. La voie ferrée entre ensuite 
dans le Béloutchistan, laisse Kélat sur la gauche, passe à 
Nouchki, puis, ayant atteint la frontière persane, doit se 
rabattre sur le nord pour atteindre Nousretabad. 

Les difficultés techniques existent surtout entre Quetta 
et Nouchki; elles consistent dans le percement de quatre 
ou cinq tunnels dont le plus grand, nommé par les Anglais 
Nishgia, vient d'être terminé. 

De Nouchki à Nousretabad, le tracé doit traverser des 
lacs salés desséchés en temps ordinaires, mais qui, se rem- 
plissant d'eau temporairement, obligent à prévoirde grands 
ouvrages d'art, notamment un viaduc de plus de 10 kilo- 
mètres entre Nousretabad et Nouchki. Cet obstacle des 
lacs salés est même si grave qu'on peut penser que, tout 
d'abord, les Anglais abandonneront Nousretabad comme 
objectif pour se diriger en droite ligne sur Kirman. 

De plus, les Anglais projettent une nouvelle ligne à voie 
normale joignant Harnaï, par Hindubag et Fort-Sanda- 
man, à Dera-Ismaïl-Khan, par la vallée de Zkob. 

Ce travail aurait pour objet de faciliter grandement le 
soutien et le ravitaillement de Quetta. Actuellement, cette 
place n'est, en effet, desservie que par des chemins de fer 
à voie réduite et de tracés détournés. 

Quant aux forces militaires de l'empire anglo-indien, 
elles se composent de quatre éléments : 

1° Les troupes européennes; 

2° Les troupes indigènes régulières et sédentaires; 

3° Les troupes des princes indigènes, composées soit de 
troupes au service impérial ou de contingents auxiliaires et 
de troupes particulières; 

4° Les volontaires. 

Les troupes européennes se montent à peu près à 70 ou 
80.000 hommes, soit environ la moitié du nombre total des 
Anglais résidant sur le sol de l'Inde. 

L'organisation des troupes indigènes régulières par les An- 



474 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

glais a pour base « une complète désunion, dans les cadres 
inférieurs, des intérêts politiques, nationaux, religieux et 
de la vie commune» . Le système des castes innombrables, 
en supprimant les centres de concentration nationale, ont 
aidé puissamment à l'application de cette formule. 

En ce qui concerne les troupes des princes indigènes, on 
estime qu'elles pourraient pratiquement donner 100.000 sol- 
dats mal armés, mal disciplinés et mal commandés. Seule, 
la fraction dite Impérial service troops (16.000 hommes envi- 
ron) présente quelque valeur, car, si ces troupes sont entre- 
tenues par les princes indigènes et dépendent d'eux, elles 
sont mises au service de l'empereur des Indes et inspectées 
par des officiers anglais. 

Nous arrivons enfin aux volontaires composés d'Anglais 
et surtout de Parsis. Ce sont des hommes ayant fait pen- 
dant trente jours seulement des exercices anodins. Ils ne 
peuvent pas être considérés comme ayant une valeur 
militaire vraiment sérieuse et ils ne semblent guère bons 
qu'à la garde des voies ferrées . Encore leur nombre , 
!20.000 à peu près, serait-il très insuffisant pour l'énorme 
développement de rails qu'ils auraient à surveiller. 

L'armée des Indes présente quelques particularités qu'il 
faut signaler. 

L'unité tactique et administrative de l'armée anglo- 
indienne est, pour l'infanterie de 29 officiers et 948 hommes, 
par bataillon (l). 

Dans la cavalerie, le régimenta 29 officiers et602 hommes. 

Dans l'artillerie, la batterie ou compagnie compte 5 offi- 
ciers et 157 hommes (2). 

Les troupes indigènes ou anglaises ont la même compo- 
sition numérique sur le pied de guerre que sur le pied de 
paix. Aux Indes, le mot « mobilisation » n'a pas, en effet, 
la même signification qu'en Europe. Là-bas, la mobilisa- 

(1) Bataillon, ici, veut dire régiment. 

(2) V. Lebedev, op. cit., p. 45. 



L'ANGLETERRE 4"5 

tion n'a pas pour objet d'accroître le nombre d'une troupe, 
mais de munir cette troupe de ses moyens de transport. 

Considérée dans son ensemble, l'armée anglo-indienne 
comprend deux tiers d'indigènes et un tiers d'Anglais. 

Dans une guerre avec la Russie, l'armée des Indes devrait 
forcément se subdiviser en deux fractions : l'une, dite 
l'armée de garnison, serait destinée à contenir le pays où 
vivent 300 millions d'habitants. On estime que cette armée 
ne saurait être inférieure à 150.000 hommes. Encore ce 
chiffre ne donnerait-il qu'un soldat pour 2.000 habitants, 
ou encore un soldat vraiment anglais pour 6.000 habi- 
tants. 

Quant à l'armée d'opérations, une étude fort bien faite 
et publiée par le Pioneer d'Allahabad (1) a établi que la 
Grande-Bretagne ne peut disposer aux Indes, comme armée 
de campagne, que de 160.000 hommes, dont 90.000 au moins 
de troupes indigènes. La valeur de cette armée est difficile 
à apprécier. Certes, les soldats hindous sont fort décora- 
tifs ; ils ont extérieurement très belle allure; mais les offi- 
ciers européens qui les ont vus en 1900 en Chine en ont 
conservé un assez médiocre souvenir. 

Cet organisme militaire a subi dans les dernières années 
l'action personnelle extrêmement marquée de lord Kit- 
chener. Grand travailleur, celui-ci a voulu contraindre 
ses officiers à l'imiter, résultat qu'il n'a pas obtenu sans 
effort. Plus sportsmen encore que soldats, les officiers de 
l'armée des Indes ont été médiocrement ravis de la con- 
trainte qui leur a été imposée par lord Kitchener ; aussi 
l'aiment-ils peu : mais comme ils sont profondément 
imbus de l'esprit de devoir, ils savent toutefois lui accorder 
l'estime qu'il mérite. 

L'action de Kitchener s'est sérieusement exercée dans le 
sens du rajeunissement des cadres des généraux. Aujour- 

(1) 30 janvier 1904. 



476 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

d'hui, les commandants en chef des postes essentiels n'ont 
pas plus de quarante à cinquante ans. 

Jusqu'à une date récente, toutes les forces anglo- 
indiennes étaient réparties entre quatre armées distinctes : 
celles du Pendjab, de l'Hindoustan ou du Bengale, de 
Madras et de Bombay. Lord Kitchener a modifié ce dispo- 
sitif de façon à concentrer autant que possible tous les 
moyens de défense active au nord des Indes. 

Nous connaissons dans leurs éléments principaux les 
positions respectives des adversaires éventuels. Cherchons 
maintenant à concevoir comment pourrait être menée 
pratiquement une attaque à fond des Russes contre l'Inde. 

Afin de nous rapprocher autant que possible des vrai- 
semblances, nous suivrons dans ses lignes générales le 
projet de campagne qu'a publié sous le titre Vers llnde (1) 
M. Lebedev, officier au régiment de grenadiers de la garde 
impériale russe, ouvrage qui a été consciencieusement tra- 
duit en français, en 1899, par le capitaine E. Gazalas. 

En adoptant les données de ce travail, nous sommes 
ainsi certains de suivre la pensée d'un des officiers russes 
qui ont le plus sérieusement mûri l'idée d'une campagne 
russe vers l'Inde à une époque où elle était la plus vrai- 
semblable. 

Première constatation fort importante. Lebedev estime 
que, par suite des difficultés résultant de la longueur des 
lignes de communication et du ravitaillement, de la pau- 
vreté et des obstacles des régions montagneuses à traverser, 
les Russes ne pourraient absolument pas songer à une 
marche ininterrompue vers l'Inde. D'après l'officier russe, 
la conquête des Indes doit être envisagée comme nécessi- 
tant au moins quatre grandes étapes formant chacune une 
campagne distincte. 

(1) Vers l'Inde. — Ghapelot, Paris, 1900. 



L'ANGLETERRE 477 

La première campagne aurait pour objectif la prise de 
Hérat et la construction dune voie ferrée de Samarkand 
vers l'Amou-Daria, dans la direction de Mazari-Ghérif, de 
façon à préparer sur ce point une nouvelle base pour l'in- 
vasion de l'Afghanistan du Nord. Celle-ci serait réalisée 
lors de la deuxième campagne qui se terminerait par l'éta- 
blissement d'une base d'opérations sur la ligne de Caboul- 
Ghazni-Kandahar. La troisième campagne serait consacrée 
à conquérir les régions de l'ouest de l'Indus. La quatrième 
campagne, enfin, permettrait de réaliser l'invasion de llnde 
proprement dite. 

Afin de saisir dans leur vérité l'ensemble des difficultés 
que les Russes auraient à surmonter successivement, étu- 
dions les opérations qu'ils auraient à réussir au cours de 
chacune de ces campagnes. 

Première campagne. 

La prise de Hérat s'impose comme but. Les bases des 
troupes du tsar pour cette tâche sont le Turkestan russe et 
la province transcapienne qui est la base fondamentale. 
De ces bases, seulement deux routes praticables à de 
grandes masses militaires mènent vers l'Inde. 

L'une, par Hérat et Kandahar, est partout praticable aux 
voitures et à l'artillerie; elle traverse des régions où les 
approvisionnements sont relativement faciles. 

La seconde par Boukhara, Balkh, Mazari-Ghérif, Ba- 
mian, Caboul, Peshawer, n'est constituée dans toute la 
colossale partie montagneuse de l'Hindou-Kouch que par 
un sentier muletier qu'on rendrait difficilement praticable 
aux voitures. 

Toutes les autres voies d'accès aux Indes ne peuvent 
servir qu'à des opérations secondaires. 

Par Hérat passe donc la seule grande route vers les 
Indes. L'importance extrême de ce point n'est pas niable. 
Des routes le relient non seulement à l'Indus par l'Afgha- 
nistan et le Béloutchistan, mais encore à la Perse, et 



478 



LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



par la Perse au Caucase et à l'Asie Mineure. Hérat com- 
mande une bonne partie de l'Afghanistan et est au centre 
d'une riche province favorable pour les approvisionne- 
ments d'une armée. D'ailleurs, sa capture par les Russes ne 
semblerait pas devoir présenter de très grandes difficultés. 




PREMIÈRE CAMPAGNE 



Gomme on l'a vu, Kouchk, station russe sur le Transcas- 
pien à voie normale russe, n'est qu'à 110 kilomètres de 
Hérat, et c'est là qu'a été concentré le matériel d'un chemin 
de fer à voie étroite qui est tout prêt à être posé sur la 
route ordinaire des caravanes. Mais comme il est probable 
que ce mode de transport ne pourrait être utilement 
employé dès le début des opérations, il faut compter huit 






L'ANGLETERRE 479 

jours pour qu'une armée russe, partie de Kouchk avec ses 
impedimenta, puisse arriver sous les murs de Hérat. 

Comme, pour prévenir les Anglais, la rapidité de l'exécu- 
tion importe avant tout, les Russes ne pourraient compter 
réunir contre Hérat une importante artillerie de siège. Il 
leur faudrait donc tenter une opération de vive force. 
Hérat étant, croit-on, défendu par 10.000 hommes assez 
mal pourvus d'artillerie, l'auteur russe estime qu'il faudrait 
donner l'assaut avec 20.000 hommes. Si ce coup de force 
échouait, on devrait alors recourir à un siège régulier 
pouvant durer deux ou trois mois. Cette immobilisation de 
l'armée russe devant le premier obstacle serait fort dan- 
gereuse, car elle donnerait aux Anglais le temps de mar- 
cher au secours de la place. 

Par contre, si les Russes réussissaient dès le début, une 
entreprise des Anglais pour reprendre Hérat serait des plus 
risquées, 640 kilomètres séparant cette ville afghane de 
New-Ghaman, le point terminus du chemin de fer britan- 
nique. 

D'après les calculs de Lebedev, il faudrait près de deux 
mois pour qu'une armée anglaise de 50.000 hommes, dotée 
de ses moyens de transport et de ses approvisionnements de 
réserve, soit prête à marcher sur Hérat; de telle sorte qu'en 
y arrivant, elle trouverait vraisemblablement la ville occu- 
pée par 50.000 hommes de troupes russes choisies et éta- 
blies sur leur base même puisque, par hypothèse, la ligne 
de Kouchk à Hérat aurait été construite dès les premiers 
jours de la campagne. Une attaque russe de flanc dirigée 
de Perse par le Khorassan, par Kaf, Sebzevar et Ferrah, 
pourrait transformer en désastre une défaite anglaise sous 
Hérat. 

Il importe enfin de considérer que, dans cette lutte de 
rapidité des Anglais et des Russes vers Hérat, intervient 
pour une part très notable la netteté de décision propre 
-aux gouvernement de Londres et de Saint-Pétersbourg. A 



480 



LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



cet égard, l'avantage se trouve très nettement marqué du 
côté britannique. 

Deuxième campagne. 

Les Russes étant supposés à Hérat, la deuxième cam- 
pagne a pour but de les rendre maîtres de la ligne de 
Caboul à Kandahar. Les -Russes doivent donc soumettre 
l'Afghanistan, soit qu'ils y parviennent par la force, opéra- 




*X BELOUTCHI slrA^, 



DEUXIEME CAMPAGNE 



tion longue et difficile, soit, ce qui serait également délicat 
et surtout improbable, qu'ils s'entendent avec l'émir et 
lui fassent accepter de céder au tsar les provinces de 
Hérat et de Kandahar. 

Cette campagne, d'après Lebedev, devrait comprendre 
deux opérations principales : l'une sur Kandahar, l'autre 
sur Caboul, et des opérations secondaires destinées à favo- 
riser les premières. 

11 est évident, par exemple, que l'apparition de déta- 
chements russes sur les frontières du Cashmir et dans le 



L'ANGLETERRE 48ï 

Seistan obligerait les Anglais à renforcer leurs garnisons 
dans ces régions, et, par conséquent, à affaiblir leur armée 
d'opérations. 

Nous reviendrons bientôt à ces mouvements secondaires, 
l'un par le Pamir, l'autre par le Khorassan. 

Lebedev estime que le corps destiné à Kandahar doit 
avoir 68.000 hommes et 204 canons, avec une réserve de 
57.000 hommes et 156 canons permettant de faire immé- 
diatement face à tous les accroissements d'effectifs que 
pourraient réaliser les Anglais. 

La route de Hérat à Kandahar traverse des régions 
peuplées, relativement riches, et les meilleures de l'Afgha- 
nistan, mais qui seraient sans doute dévastées par l'ennemi . 
C'est pour commander cette région que les Anglais ont for- 
tifié le plateau de Pishin, organisé la défense de l'Hilmend 
et rassemblé à New-Ghaman tout le matériel nécessaire à 
la construction rapide d'un chemin de fer stratégique jus- 
qu'à Kandahar. L'attaque de front russe peut donc se 
heurter à une résistance opiniâtre, d'où la nécessité de 
prévoir une attaque de flanc faisant tomber ces difficultés. 
Lebedev conseille donc l'envoi sur le Seistan par le Khoras- 
san de 15 à 20.000 hommes et de 24 pièces de canon. Le 
chemin à employer pour la marche sur le Seistan serait 
essentiellement de Mechked à Kaf, Kaïn, Douroukh, Ben- 
doun, et enfin Nousretabad. 

Dans ces conditions, un succès sur Kandahar ne paraît 
pas inadmissible. La prise de cette place parles Russes aurait 
pour conséquence de leur donner Kelati-Gilsaï, sur la route 
de Ghazni, de leur permettre de tenter une liaison immé- 
diate avec les forces dirigées sur Caboul, et de faire enfin de 
Kandahar une base nouvelle pour une attaque vers l'Indus. 

Il faut noter que le gros du corps marchant sur Kandahar 
devrait avoir, pour porter ses approvisionnements d'un 
mois seulement, le chiffre formidable d'environ quarante 
mille chameaux. 

31 



482 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

La concentration du corps destiné à Caboul (quarante- 
huit mille cinq cents hommes) aurait lieu, dit Lebedev, à 
Mazari-Ghérif. Elle durerait de trente-cinq à quarante jours. 
Ensuite, il s'agirait de gagner Caboul par Tach-Kourgan, 
Haïbagh, Bamian, les passes de Hadjikak dans l'Hindou- 
Kouch, la vallée de l'Hilmend, la passe d'Ounaï à travers 
les monts Pagman et Caboul, c'est-à-dire de franchir de 
Maza ri- Chéri f à Caboul 522 kilomètres, dans l'une des 
régions les plus difficiles du monde. Ce chemin, surtout 
muletier, est, dans son ensemble, très difficilement prati- 
cable à une grande armée. Si cependant l'on suppose la 
marche de troupes russes parties de Hérat comme base sur 
Mazari-Chérif d'une part, et le succès des détachements 
russes à Tchitral et à Gilgit dont on parlera plus loin, on 
conçoit que les Anglo-Afghans pourraient être contraints à 
abandonner sans combat Mazari-Chérif jusqu'à la passe 
de Bamian. 

Dans ces conditions, on peut supposer le succès d'une 
marche sur Caboul s'opérant simultanément avec une 
marche victorieuse sur Kandahar. Cette hypothèse implique 
la prise de Ghazni par les Russes. 

Quant aux opérations secondaires sur le Tchitral et 
Gilgit, voici comment Lebedev les comprend. Dès la 
mobilisation terminée, les corps désignés pour le Tchitral 
(5.000 hommes) se dirigeraient vers le Piandj, cours supé- 
rieur de l'Amou-Daria, par Kouliab, Samti-Bala, Feizabad, 
Zebak, les passes de l'Hindou-Kouch et Tchitral, c'est-à- 
dire par la route des relations commerciales habituelles 
entre Tchitral et Boukhara. 

Le détachement de Gilgit (2.000 hommes) passerait par 
la vallée d'Alaï, la passe de Kizil-Art, le lac Karakoul, la 
passe d'Aku-Batal, de Bozaï-Gambez, chemin muletier pou- 
vant sans trop de difficulté être rendu carrossable, la 
vallée de Souksorovat et Gilgit. 

Ces corps lancés sur Gilgit et Tchitral iraient le plus 



L'ANGLETERRE 483 

vite possible, afin que leur action soit connue assez à temps 
pour faciliter l'avance sur Caboul. 

Le succès des opérations sur Tchitral et Gilgit aurait 
peut-être pour conséquence, toujours d'après Lebedev, de 
précipiter 40.000 guerriers pillards sur les Anglais. 

Afin de rendre possible le développement complet de 
notre hypothèse, nous supposons que tout se passe au mieux 
pour les Russes. Mais en serait-il ainsi dans la pratique? 

N'oublions pas que le corps expéditionnaire russe devrait 
emporter avec lui absolument tous les approvisionnements 
nécessaires. Il ne faudrait aucunement compter vivre sur un 
pays peuplé de tribus sauvages et hostiles à tous les Euro- 
péens. D'ailleurs, dans la marche de Samarkand sur Caboul, 
la protection des services de l'arrière exigerait un nombre 
important de troupes, même sur le territoire russe. « On 
ne peut pas affirmer, dit Lebedev, que l'émir de Boukhara 
et le khan de Khiva, et aussi les fonctionnaires et les troupes 
de ces khanats, seront de notre côté en cas de guerre avec 
l'Afghanistan. En tous cas, toute la population musulmane 
de l'Asie sera dans une attente nerveuse (1). » 

Il faut savoir enfin qu avant de commencer leur marche 
sur Caboul et Kandahar, les Russes auraient dû prolonger 
la voie ferrée de Hérat à Sebzevar ou Ferrah, relier le 
golfe d'Aïrakhi sur la Caspienne avec l'Amou-Daria , 
améliorer la navigation de ce fleuve, construire une voie 
ferrée de Samarkand à Kélif : opérations fort compliquées 
dont on peut imaginer le prix et la durée. 
Troisième campagne, 

Quoi qu'il en soit, supposons les Russes s'installant for- 
tement à Caboul et à Kandahar. La voie ferrée serait 
poussée jusqu'à Kandahar d'une part, et de l'autre aussi 
près de Caboul que possible. Les routes seraient amé- 
liorées ou construites comme entre Hérat et Caboul. 

(1) V. Lebedef, op. cit., p. 176. 



48 



LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 



L'armée serait renforcée de façon à atteindre le chiffre 
de 180.000 combattants. La base des Russes serait alors la 
ligne Gaboul-Ghazni-Kandahar. Leurs voies de ravitaille- 
ment seraient déjà très longues, et par conséquent il fau- 
drait qu'elles soient fort remarquablement surveillées et 
défendues. C'est lorsque toutes ces mesures auraient été 



Spina \ 
Caboul ® ^' oK arkatch „ 



Ghazni ® * 




takobabad 



TROISIEME CAMPAGNE 



effectivement prises qu'il s'agirait d'entamer réellement 
la troisième campagne, c'est-à-dire de porter les troupes 
du tsar sur la rive ouest de l'Indus. 

De la ligne Gaboul-Ghazni-Kandahar vers l'Indus, les 
voies de communication sont diverses mais précises; car les 
deux chaînes du Soliman occidental et oriental, séparées 
par le Vaziristan, ne sont praticables que par quelques 



L'ANGLETERRE 485 

passes. En outre, les déserts de Derajat et de Katchi pré- 
cèdent les abords de l'Indiîs. Les Russes auraient donc à 
choisir entre les routes suivantes : 

De Caboul, deux chemins vont vers l'Indus. 

Le premier contourne au nord le Sefid-Koh par la passe 
de Djagdalak; l'autre passe au sud des montagnes par le 
col de Karkatch et aboutit comme l'autre à la passe de 
Khaïber, qui peut être facilement défendue avant l'arrivée 
à Peschawer. Il existe encore une route détournée par 
Djalalabad, Asmara, la passe de Spinasuka, Miankala et le 
Svat à Malakand. Cette voie permet également une défense 
très énergique de la part des Anglais. 

Au sud du Séfid-Koh, un chemin va de Caboul par 
Houch, la passe très élevée de Chatourgardan, les cols de 
Khotal, la vallée du Kouram, et aboutit ensuite au fort 
anglais de Tali. 

De Ghazni. 

On peut prendre, outre la voie du Kouram qui vient 
d'être indiquée, les routes de la vallée du Totchi par les 
passes de Kotoni et Sarfza et Banou vers Kalabah (c'est la 
meilleure voie). On peut encore aller à Dera-Ismaïl-Khan 
par les passes de Sargo, de Sarbondi, la vallée du Gomoul 
et la passe du même nom. Cette route étroite, parfois privée 
d'eau, la rend peu favorable à un mouvement de troupes. 

De Kandahar au Khodja-Amran s'étend, sur une dis- 
tance de 110 kilomètres, un désert pierreux praticable à 
plusieurs colonnes. 

Deux routes vont de Kandahar à la passe de Gomoul, sur 
le Soliman oriental : l'une par Kouchdil-Khan et la vallée 
de Koundar; l'autre suit la vallée du Zkob. 

Quatre passes mènent de Kandahar à Pishin. 

De Pishin deux chemins vont sur Dera-Gazi-Khan : 
l'un, par Kouchdil-Khan, la vallée du Boraï; l'autre, par 
Tali-Tchotiali et le défilé du Sakhi-Sarvan. 

De Pishin encore, on peutgagner Djakobabad par Quetta, 



486 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

la passe de Bolan, la vallée du même nom et le désert de 
Katchi. 

La difficulté pour les Russes, au cours de cette troisième 
campagne, consisterait donc à choisir les plus praticables 
de ces routes et à les faire franchir à leurs troupes avant 
que les Anglo-Indiens n'aient eu la possibilité ou le 
temps de masser sur l'Indus, aux points voulus, des troupes 
suffisantes pour en interdire le passage. 

C'est pour résoudre ce problème que les Anglais ont 
d'abord développé un service de renseignements qui est 
incontestablement bien supérieur à celui des Russes, et 
qu'ils ont donné une grande extension à leur réseau ferré 
du nord de l'Inde. On trouve, en effet : 
1° La ligne Lahore-Peschawer; 
2° L'embranchement de Raval sur Kachalgar; 
3° La ligne de Lala-Mourza-Koundiana ; 
'4° La ligne Lahore-Moultan-Gurachée, avec prolonge- 
ment sur Dera-Gazi-Khan ; 

5° Une voie ferrée sur la rive gauche de l'Indus reliant 
Attok-Dera-Gazi-Khan, qui permettrait aux Anglais de 
transporter rapidement des troupes, de façon à faire face 
sans délai aux défilés du Soliman oriental. 

En outre, des routes relient tous les points importants. 
Deux sont parallèles à la rive droite de l'Indus, dont l'une 
réunit tous les postes au pied du Soliman oriental. 

Quels passages les Russes devraient-ils choisir et sur 
quel point de l'Indus se diriger? Les avis diffèrent. 
Lebedev conseille comme objectif Dera-Gazi-Khan. Le 
général anglais Mac-Grégor considère comme la plus favo- 
rable pour les Russes une attaque conduite de Caboul, 
Ghazni, Kandahar, sur la partie de la vallée de l'Indus 
située entre Attok et Dera-Ismaïl-Khan; cette attaque 
serait menée par toutes les routes, afin de disperser les 
forces anglaises. 

Le plan de défense anglais repose entièrement sur le 



L'ANGLETERRE 487 

réseau de voies ferrées du nord de l'Inde. On vient de 
voir que, tel qu'il est, il permettrait évidemment de donner 
aux troupes anglaises une grande mobilité. 

Etant donnée la lenteur forcée des Russes pour traverser 
la région désertique s'étendant entre les déniés monta- 
gneux du Soliman et l'Inclus, on peut donc admettre 
que les Anglais pourraient opposer aux Russes des forces 
combattantes égales sur les points des rives de l'Indus 
choisis par l'état-major du tsar. 

Mais nous continuons à supposer le succès continu des 
Russes. Nous admettons donc qu'ils réussiraient à franchir 
l'Indus, barrière cependant formidable. 

Ce fleuve entre dans l'Inde à Torbela et dans la plaine à 
Kalabah. Or, en amont de Kalabah, la rapidité du courant 
et des crues inopinées s'opposent au passage; en aval de ce 
point les marécages, des parties basses et la largeur du lit 
qui varie fréquemment dans les crues jouent le même rôle. 

En outre, l'Indus n'a pas de gués. 

La partie la plus favorable au passage, à l'avis des 
Anglais, est entre Dera-Ismaïl-Khan et Kalabah, à l'époque 
du niveau le plus bas de l'eau, c'est-à-dire entre octobre et 
mars (1) . Cette partie du fleuve offrirait, en outre, l'avantage 
aux Russes de les mener directement sur le camp retranché 
de Raval-Pende, la dernière région fortifiée restant devant 
eux. 

Quatrième campagne. 

Voilà donc les Russes qui, après avoir bien entendu 
poussé plus au sud leurs voies ferrées, garni d'un nombre 
immense de troupes leurs voies de communication accrues 
encore dans d'énormes proportions, seraient en mesure de 
commencer leur quatrième et dernière campagne, celle 
qui doit les porter au cœur de l'Inde par la vallée du 
Gange, incontestablement la meilleure voie d'accès. 

(1) V. Lkbedev, op. cit., p. 234. 



488 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Le résultat de cette quatrième campagne tiendrait, 
semble-t-il, moins à des succès stratégiques qu'à des causes 
morales. Si les Anglais avaient été battus au point de devoir 
repasser l'Indus, leur prestige s'en trouverait profondé- 
ment atteint. 

Deux questions alors se posent : les populations indi- 
gènes leur prêteraient- elles un concours efficace pour 
résister aux Russes venant de l'Indus, et, en supposant 
qu'elles se soulèvent, les natifs favoriseraient-ils la marche 
des Russes? Personnellement, je ne crois nullement que les 
soldats d'Edouard VII, déjà battus par hypothèse, puissent 
compter sur le concours des indigènes. 

Les Anglais ont admirablement su organiser et exploiter 
les Indes. Contrairement à une opinion souvent reproduite, 
ils ont même fait beaucoup de bien aux natifs. A la vérité, 
je crois même que, eu égard aux difficultés et à l'immen- 
sité de la tâche, aucun autre peuple européen n'aurait fait 
beaucoup mieux; mais, ce qui me paraît juste à constater 
également, c'est que les Anglais ne sont à aucun degré 
aimés de leurs sujets. Leur manière même de gouverner 
s'y oppose. Imbus à un degré extraordinaire de la supério- 
rité de leur race, ils mettent un abime infranchissable 
entre eux et tout homme de couleur. Ceci est au point qu'au 
Yacht club de Bombay, qui est le premier club des Indes, le 
Nizam d'Hyderabad, le plus riche et le plus indépendant 
des souverains indigènes, ne serait pas admis à prendre 
une tasse de thé. Il en est de même du consul général de 
Turquie, dont l'influence mérite cependant d'être ménagée 
en raison de l'importance des musulmans au nord de 
l'Inde. 

En outre, les grandes races de l'Inde, quoique à des 
degrés divers, commencent à s'émanciper et à secouer 
moralement le joug britannique. Tous ceux que j'ai con- 
sultés au cours de mon enquête et qui sont considérés 
comme connaissant bien le pays sont unanimes à constater 



L'ANGLETERRE 489 

que les natifs sont maintenant moins faciles à mener que 
jadis. L'évolution est sensible surtout depuis cinq ou six 
ans. Voici textuellement ce que me disait un ingénieur du 
North-Western-Railway au cours d'un voyage entre Umballa 
et Lahore : « Les hauts fonctionnaires de Calcutta ne 
savent rien sur les vrais sentiments des indigènes. Ils ne 
les voient guère que dans des circonstances officielles où 
tout natif volontiers s'humilie et se prosterne. Mais, nous, 
ingénieurs, par exemple, qui avons à manœuvrer directe- 
ment et constamment les natifs, nous sommes mieux à 
même que qui que ce soit de voir la vérité. Eh bien, je 
puis vous dire, monsieur, que les natifs sont tout aussi pares- 
seux, tout aussi voleurs qu'autrefois. En outre, ils sont beau- 
coup plus hardis envers nous; parfois ils frisent même l'inso- 
lence. Il devient de plus en plus difficile d'en faire quelque 
chose. — Mais, dis -je, tout cela est possible; cepen- 
dant, il n'empêche que vous tenez bien le pays. Vous dis- 
posez d'une armée nombreuse qui gagne chaque année en 
organisation. Le retour d'une mutinerie comme celle de 
1857 ne paraît même pas concevable. » 

a L'armée, monsieur, reprit mon ingénieur, mais elle 
est composée de natifs pour les deux tiers, et le même tra- 
vrail qui s'opère chez les Indiens civils s'opère, plus dissi- 
mulé peut-être, mais aussi certain, chez les Indiens soldats. 
Tout cela tient et fait belle façade tant que nous sommes 
les plus forts ; mais, au moindre échec, ce serait la débâcle. » 

Admettons, si l'on veut, que mon interlocuteur ait été 
plutôt pessimiste, mais ne croyons pas à un concours effi- 
cace des indigènes en faveur des Anglais. 

Gela signifie-t-il que ce concours irait aux Russes? H y a 
cinq ou six ans, peut-être; aujourd'hui, certainement non. 

Les idées d'indépendance, ai-je dit, sont déjà en état de 
germination lente. J'ai été extrêmement frappé, en visi- 
tant les musées de Madras, de Calcutta et de Bombay, de 
constater avec quels soins pieux les visiteurs natifs exami- 



Ï90 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

riaient tout. Les indigènes vont maintenant en foule dans 
ces musées qui leur parlent de leur pays; ils s'y instruisent 
de leur histoire; ils apprennent ce qu'ils ont été, et certai- 
nement beaucoup réfléchissent à ce qu'ils pourraient être 
encore. 

Sans doute, cet état d'esprit eût mis vraisemblablement 
un temps très long avant de donner aucun résultat pra- 
tique ; mais l'événement qui est en train de bouleverser le 
monde s'est produit : la guerre russo-japonaise a éclaté et 
les Russes ont été constamment battus par les Japonais. La 
preuve de la libération possible du joug des Blancs a été 
faite avec éclat par les Jaunes et pour les Jaunes. Aux 
Indes, cette démonstration a eu un effet profond. Aussi 
les Anglais constatent-ils avec une visible inquiétude les 
rapports qui s'établissent entre Hindous et Japonais. Ils 
font maintenant tous leurs efforts pour y mettre des obs- 
tacles. Y parviendront-ils? C'est peu probable, surtout après 
cet article du traité du 12 août 1905 en vertu duquel les 
Nippons doivent contribuer à la défense de l'Inde. 

Ce qui est certain, c'est que, dès l 'attaque de Port-Arthur, 
les Hindous ont été passionnément antirusses. Ces senti- 
ments n'ont fait que se confirmer depuis. Si donc jamais 
les natifs se soulevaient contre l'Anglais battu, ce ne serait 
certainement pas pour favoriser bénévolement une domi- 
nation russe, mais pour libérer définitivement le sol de 
l'Inde du joug de tous les Blancs. Dans ces conditions, que 
deviendraient, fondues par la distance, les armées du tsar 
au cours de cette quatrième campagne qui devrait les 
rendre maîtres de l'Inde? 

La conclusion vraie de cet exposé d'une invasion russe 
des Indes, c'est qu'une telle opération présenterait dans la 
pratique des difficultés inouïes. Pour avoir trois cent mille 
combattants effectifs à l'est de l'Indus, c'est peut-être cinq 
ou six fois plus que le gouvernement du tsar devrait mobi- 
liser. Songez à la longueur, à la diversité, à la sensibilité- 



L'ANGLETERRE 491 

des lignes russes de communication, dont il s'agirait cepen- 
dant à tout prix d'assurer la sécurité. En fait, il faudrait 
garnisonner tout l'Afghanistan, le nord de l'Inde, et même 
ne pas trop dégarnir l'Asie centrale russe. Or, de Kouchk 
à Ghikarpoure, c'est-à-dire jusqu'à l'Indus seulement, il y a 
environ 1.500 kilomètres de pays montagneux ou déser- 
tiques habités par les peuplades les plus pillardes, les plus 
farouchement musulmanes que l'on connaisse au monde. 

Assurer les communications serait déjà une lourde tâche ; 
mais, ce qu'il faudrait encore, c'est résoudre dans des con- 
ditions très difficiles le gros problème des ravitaillements. 

« D'après un compte établi par Skobeleff, lors de l'expé- 
dition d'Akkal-Tekké, en 1880-1881, pour le transport des 
provisions, il a fallu : cinq cent cinquante chameaux par 
bataillon, deux cents par batterie, cinquante par esca- 
dron » (1) . 

Ces chiffres permettent d'imaginer quels pourraient être 
les impedimenta d'une armée russe destinée à l'Inde. On 
conçoit du même coup à quelles dépenses colossales l'em- 
pire russe s'obligerait. Les frais seraient simplement inouïs. 
Peut-être dépasseraient-ils ceux de la campagne de Mand- 
chourie, où, au moins, on pouvait vivre en partie sur le 
pays. 

Posons-nous maintenant la question : avant la guerre 
russo-japonaise, le tsar eût-il pu entreprendre avec succès 
une campagne vers l'Inde? 

Si l'on se place avant la lutte d'Extrême-Orient, on cons- 
tate que les Russes ont toujours affecté de croire qu'une 
simple démonstration de leurs troupes en Asie centrale 
suffirait à soulever l'Inde, donc à résoudre ce problème. 
C'était là, semble-t-il, une croyance dépassant de beaucoup 
les probabilités. En tous cas, les soldats du tsar n'eussent 
pas été dispensés de traverser l'Afghanistan et de vaincre 

(ï) V. Lebedev, op. cit, p. 68. 



492 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

toutes les difficultés de temps, de ravitaillement et d'ar- 
gent qui viennent d'être esquissées. 

Y étaient-ils préparés? Le courage et la ténacité dont les 
soldats russes ont donné des preuves en Mandchourie, 
malgré leurs échecs répétés, permettent de croire qu'ils 
auraient surmonté les obstacles résultant du terrain; mais, 
quanta ce qui concerne l'organisation administrative indis- 
pensable pour une semblable entreprise, j'ai la conviction 
absolue quelle n a jamais existé. 

En outre, point capital à souligner, — car il est la cause 
de l'erreur de ceux qui ont approuvé la politique russe en 
Extrême-Orient, — Y état intérieur de V empire des tsars ne lui 
permettait pas de faire aucune opération militaire de cette 
envergure, pas plus aux Indes qu'en Mandchourie. 

Certes, une guerre contre les Anglais eût été infiniment 
plus populaire que contre les Japonais, mais il n'empêche 
que, pour les rares Occidentaux connaissant vraiment la 
Russie, son état moral intérieur lui interdisait le succès 
dans toute opération militaire éloignée et surtout longue. 

Or, on l'a vu, une campagne décisive contre les Indes 
exigerait des années. Aussi est-il infiniment probable que 
les mêmes troubles révolutionnaires qui se déchaînent 
actuellement en Russie se seraient produits lors d'une 
guerre contre les Indes. La cavalerie de Saint-Georges eût- 
elle manqué de les solliciter, que les puissantes réserves 
d'anarchisme intellectuel et d'antimilitarisme invétéré qui 
se sont accumulées dans l'empire des tsars depuis dix ans, 
n'auraient pas manquer de déchaîner leur torrent dévasta- 
teur. 

Cette notion de l'état intérieur de la Russie, unie aux 
préparatifs militaires d'intendance relativement très faibles 
faits en Asie centrale, m'amènent à cette conclusion : 

A aucun moment avant la guerre russo-japonaise, la Russie 
n'a été en condition d'entreprendre avec succès une guerre 
contre les Indes. 



L'ANGLETERRE 493 

Et maintenant? — Maintenant, la question peut-elle 
même être posée? 

Avant dix ou quinze ans, — en mettant les choses au 
mieux, — la Russie n'aura pas reconstitué son matériel de 
guerre en Europe, en supposant que le développement aujour- 
d'hui fatal de ses crises intérieures lui permette cette tâche. 
Rien que pour cette raison péremptoire, l'idée d'une 
grande expédition à diriger de Russie sur les Indes ne 
paraît plus raisonnablement admissible. Mais il y a plus. 
En supposant qu'elle le puisse, la Russie a-t-elle, je dirai 
même, a-t-elle jamais eu, un intérêt durable à asseoir sa 
domination sur les Indes? 

Une opération aussi colossale que le serait une expédi- 
tion russe vers Delhi ne doit pas être entreprise si elle n'est 
commandée par un intérêt majeur et vital. 

Or, la Russie a-t-elle une de ces raisons profondes de vou- 
loir dominer les Indes? Je ne le crois nullement. Lebedev, 
qui est cependant l'un des officiers russes ayant étudié 
avec le plus de soin le problème de l'invasion des posses- 
sions britanniques, reconnaît (1) que l'établissement direct 
ou indirect d'un empire russo-indien serait une faute, et 
plutôt une cause d'affaiblissement et de difficultés pour la 
Russie qu'une raison de force. Il se rend si bien compte de 
ce danger qu'il déclare que tous les préparatifs russes 
contre l'Inde ne doivent avoir pour objet que de contraindre 
la Grande-Bretagne à une alliance étroite avec la Russie, 
alliance qui serait avantageuse pour les deux puissances. 
Cette alliance, termine Lebedev, «sera favorable à l'Angle- 
terre parce qu'elle la délivrera de la crainte de perdre 
l'Inde; la population de ce pays sera forcée de se soumettre 
à son sort, puisqu'elle ne pourra plus regarder les Russes 
comme ses libérateurs, une fois qu'ils seront devenus les 
alliés des Anglais. Pour la Russie, l'alliance sera avanta- 

(1) V. Lebedev, op. cit., p. 243. 



494 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

geuse, parce qu'avec laide de l'Angleterre, la puissance 
maritime la plus forte, la situation de la Russie sera raffer- 
mie en Europe et que la question d'Orient pourra se 
résoudre à son profit; en outre, nos alliés dans l'Inde ne 
seront plus de fanatiques musulmans ou des Indiens dégé- 
nérés , mais des Anglais , la nation d'avant-garde du 
monde (1). » 

Ces paroles de l'officier russe, antérieures à 1900, ne 
prennent-elles pas maintenant une signification particu- 
lière? 

En présence de cet ensemble de constatations, ne peut- 
on pas affirmer que le danger dune invasion russe aux Indes, 
qui fui presque toujours artificiel, est aujourd'hui entière- 
ment chimérique? 

QUESTION DU THIRET 

La question de Thibct, qui a été pendant les dernières 
années une cause de rivalité intense entre l'Angleterre 
et la Russie, n'offre plus aujourd'hui, à cet égard, qu'un 
intérêt rétrospectif. En effet, la lutte anglo-russe pour la 
suprématie à Lhassa, centre du « Toit du Monde » , n'était 
possible que dans la période où la Russie accusait sa volonté 
d'expansion en Asie. 

L'objectif des Russes était alors très net. Ils voulaient 
gagner à leur cause, et ils y avaient presque réussi, le 
grand lama de Lhassa, dont l'action religieuse directe 
s'exerce assez faiblement sur les bouddhistes sujets des 
Anglais, mais est très grande sur les bouddhistes relevant 
de la suzeraineté russe et chinoise. La zone d'influence du 
grand lama de Lhassa intéressante pour les Russes s'étend 
à la fois sur des populations qu'ils gouvernent déjà et sur 
des populations sur lesquelles ils comptaient bien plus 
tard asseoir leur domination. 

(1) V. Leuedev, op. cit., p. 244. 



L ANGLETERRE 



495 






Actuellement, les bouddhistes russes qui relèvent de 
Lhassa sont tout d'abord les Kalmoucks des steppes du 
Don et d'Astrakan, au nombre d'environ cinq cent mille, 
et les tribus bouriates du Baïkal comptant à peu près le 
même nombre de têtes. Ce million d'hommes a pour 
prêtres des lamas, qui sont nommés par le gouvernement 




QUESTION DU THIBET 



russe, mais dont l'influence religieuse vient d'une sorte 
d'investiture qu'ils reçoivent du grand pontife de Lhassa. 

Gomme, avant la guerre, les Russes, outre leur pénétra- 
tion préparée en Mandchourie et en Corée , pensaient 
mettre la main dans l'avenir sur la Mongolie chinoise 
habitée par des bouddhistes relevant eux aussi de Lhassa, 
le concours du « pape » thibétain pouvait leur être très 



4P6 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

précieux. Ils tentèrent donc de se l'assurer et obtinrent 
assez vite des résultats très satisfaisants. 

Quant aux Anglais, fort bien renseignés sur les visées 
russes, ils s'ingénièrent à les contrecarrer. De là, cette 
expédition partie des Indes pour le Tbibet, expédition 
faite sous l'influence personnelle de lord Gurzon et qui, 
ayant surmonté de très sérieuses difficultés matérielles^ 
réussit à pénétrer à Lhassa, mais après que le grand lama 
avait déjà réussi à quitter la ville sainte. Il est vrai qu'un 
autre lama a pris sa place et a hérité pratiquement de la 
plus grande part de son prestige religieux. Les Anglais ont 
donc atteint leur but, qui était d'empêcher l'intrusion au 
Thibet dune influence moscovite permanente. Devant 
l'étendue de la défaite russe, ils ont jugé inutile de rester 
à Lhassa et sont retournés aux Indes après avoir établi avec 
les moines de la ville sainte et leur suzeraine la Chine un 
modus vivendi qui les satisfait et leur donne toute garantie. 

L'action russe en Asie se trouvant anéantie pour long- 
temps, il est donc infiniment probable que les Anglais 
vont s'abstenir de nouvelles ingérences directes dans la 
région du « Toit du Monde » , et c'est pourquoi l'on peut 
dire que la question du Thibet n'existe plus, au moins en 
tant que cause des difficultés aiguës, entre Londres et 
Saint-Pétersbourg. 

QUESTION DE PERSE 

En Perse, le problème est tout autre, car c'est peut-être 
la seule partie de l'Asie où la Russie, malgré la situation 
douloureuse qui est actuellement la sienne, peut encore 
espérer jouer un rôle. 

La Perse n'est plus le pays des merveilles de jadis; c'est 
aujourd'hui un vaste territoire où vit une population clair- 
semée et très pauvre. En 1881, on estimait la population 
de la Perse à 7.650.000 habitants, dont 2.000.000 dans les 
villes et 3.800.000 dans les villages; le reste est représenté 



L'ANGLETERRE 



497 



par des nomades. Une bureaucratie avide et cupide gou- 
verne ces millions d'hommes sans aucun souci de leurs 
véritables intérêts. 

C'est dans ces conditions générales que s'est établie la 
lutte d'influence des Russes etdes Anglais dans l'empire du 




QUESTION DE PERSE 



shah. Le résultat de cette rivalité peut être défini par une 
courte formule : les Russes sont tout-puissants au nord et 
les Anglais ont de très fortes positions dans le sud (1) . 



(1) Sur la Perse, et plus généralement sur l'Angleterre en Asie occiden- 
tale, voir Valentin Chirol, The middle eastern Question or some poli- 
tical problcms of Indian défense. — John Murray, Londres, 1903. 

32 



498 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

Depuis dix ans, la diplomatie du tsar a suivi à Téhéran 
une politique d'infiltration ressemblant singulièrement à 
celle qui fut observée à Pékin durant la période brillante 
de l'action russe. La Russie s'est d'abord ingéniée à mettre 
la Perse dans sa complète dépendance financière. Emprun- 
tant de l'argent en France à 4 pour 100, elle a prêté cet 
argent au shah à 6 pour 100. Non seulement les Russes 
ont réussi ainsi à placer plusieurs emprunts dans des con- 
ditions fort avantageuses, mais encore ils ont obtenu 
comme garantie de ces emprunts des gages, les douanes 
persanes par exemple, qui facilitent leur mainmise poli- 
tique. L'influence financière de la Russie s'est doublée 
d'une action directe et permanente sur le gouvernement du 
shah. Par sa frontière du sud, la Russie exerçait avant la 
guerre russo-japonaise sur le nord de la Perse un contrôle 
militaire absolu. Cela ne lui a pas suffi. Elle est parvenue à 
ce qu'à Téhéran même et dans les provinces, tout ce qui 
existe de troupes persanes digne du nom de troupe soit 
constitué par des « cosaques » placés sous le commande- 
ment d'officiers russes dirigés par le général Kosagowski. 
Cette situation privilégiée ne donna pas encore satisfaction 
à la Russie, car elle préparait pour l'avenir une mainmise 
plus complète et surtout une marche vers la mer. 

De toute évidence, le chemin de fer transcaucasien, par- 
tant de Tiflis vers le sud, a été construit dans un but stra- 
tégique, malgré de grandes difficultés à travers une région 
montagneuse, en passant par Kars et Erivan. Est-ce la 
ligne que les Russes entendaient poursuivre ou voulaient- 
ils une voie ferrée pénétrant par un autre point de leur 
frontière? Toujours est-il que le projet d'un chemin de fer 
russe aboutissant à Bouchir ou à Bender-Abbas a été 
ardemment discuté et préconisé à Saint-Pétersbourg par 
M. Syromiatnikoff, le distingué publiciste russe, jadis au 
Novoié Vrémia, aujourd'hui au Slovo. 

Ces plans étaient une menace directe des positions que 



L'ANGLETERRE 490 

les Anglais occupaient dans le sud de la Perse. Il faut 
reconnaître que les sujets britanniques, avec leur ténacité 
bien connue, ont été les premiers à trafiquer dans le golfe 
Persique, à y créer des établissements et à faire passer 
leurs marchandises à destination de Téhéran par les ports 
persans, notamment par Mohammerah. Aussi se sont-ils 
plaints avec vivacité dès que l'influence russe à Téhéran 
leur a fait opposer indirectement de sérieux obstacles à 
leur trafic sous la forme de nouveaux postes de douane 
dirigés par des Belges, que les Anglais considèrent comme 
servant puissamment l'influence russe. 

Les Anglais n'ont donc point accepté cette situation 
comme définitive; ils ont résisté. Se basant sur l'ancien- 
neté de leurs efforts, ils rappellent que c'est vers la moitié 
du siècle dernier que Sir Henry Layard a préconisé pour la 
première fois la route commerciale par la rivière Karun 
jusqu'à Ispahan; que, vingt ans plus tard, sir George 
Mackenzie, de la maison Gray, Paul et G , de Bouchir, a 
repris ce projet, et qu'en 1888, Sir Henry Drummond Wolff, 
ministre de la Grande-Bretagne en Perse, a obtenu du 
shah un firman ouvrant enfin la rivière Karun à la navi- 
gation étrangère. Eu égard aux difficultés qu'ils ont eu à 
surmonter pour arriver à ce résultat, les Anglais esti- 
ment qu'ils ne peuvent renoncer aux bénéfices qu'il com- 
porte. Leurs intérêts commerciaux sont d'ailleurs indé- 
niables : en 1902, l'empire britannique a envoyé en Perse 
pour £. 2.429.000 de marchandises et en a exporté 
pour £. 1.119.000. Le commerce direct entre le Royaume- 
Uni et la Perse compte bien pour une portion dans ces 
chiffres, mais il y entre pour la plus faible part, la plus 
grande étant représentée par le commerce que fait la Perse 
avec les Indes. C'est surtout ce trafic que les Anglais 
.entendent développer, le jugeant indispensable à la bonne 
situation économique de leur grande colonie. C'est pour y 
contribuer que les Anglais ont fait le projet d'un chemin de 



500 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

fer, déjà commencé, partant des Indes vers la Perse par le 
Béloutchistan, passant par Kélat, et se dirigeant vers 
Kirman. 

Telles sont, dans leurs grandes lignes, les positions res- 
pectives des Anglais et des Russes dans l'empire du shah. 
Quelle peut être, dans ces conditions, révolution de la riva- 
lité anglo-russe à propos de la Perse? 

Elle dépend très évidemment de ce qui va se passer à 
L'intérieur de la Russie. Si, ce qui est probable, la Russie 
est amenée à renoncer à toute politique extérieure active, 
en conservant cependant la forme d'un empire consti- 
tutionnel, on peut admettre que Russes et Anglais garde- 
ront à peu près leurs positions actuelles. Si, par contre, la 
révolution russe devait triompher et aboutissait à une 
république fédérative impliquant un certain morcellement 
de la Russie, comme ce morcellement porterait très proba- 
blement sur le Caucase, il faut considérer que, dans cette 
hypothèse, la Russie perdant sa base principale d'action 
sur la Perse, l'influence britannique pourrait très bien, 
avec le temps, remplacer l'influence russe à Téhéran. 

QUESTION DU GOLFE PERSIQUE 

La question du golfe Persique proprement dite doit être 
isolée de la question persane, car, tels que se présentent 
les intérêts, la concurrence dans le golfe Persique existe 
moins entre l'Angleterre et la Russie qu'entre l'Angleterre 
et l'Allemagne; dans ce qu'elle a d'essentiel, la question 
du golfe Persique est intimement liée à celle du chemin de 
fer de Bagdad. 

Il fut un temps où le résident britannique à Bagdad était 
le plus puissant personnage de la contrée. Ses compatriotes 
étaient maîtres de tout le commerce. Depuis un demi- 
siècle déjà, les frères Lynch ont établi et dirigé toute la 
navigation commerciale sur le bas Tigre, entre Bassora et 
Bagdad. La quasi-totalité des importations et des expor- 



L'ANGLETERRE 



501 



tations sont encore britanniques ou anglo-indiennes. En 
1902, le tonnage réel des vapeurs anglais qui transportent 
ces marchandises s'élevait à 164.341 tonnes, sur un total 
de 201.513 tonnes. Les Anglais jouissent donc depuis long- 
temps dans le golfe Persique d'une situation tout à fait 
prépondérante. Or, ils se voient menacés dans ces avan- 
tages par les Allemands qui, devenus tout-puissants dans 




QUESTION DU GOLFE PERSIQUE 



l'empire ottoman, s'acharnent à construire le chemin de 
fer de Konia à Bagdad ayant pour objectif, comme termi- 
nus, Koweit, sur le golfe Persique. J'ai déjà exposé en 
détail dans La Question d'Orient, la Macédoine, le chemin de 
fer de Bagdad, les multiples efforts que Guillaume II a 
déployés pour assurer la réalisation de cette vaste entre- 
prise, qui se heurte surtout à la pénurie financière de l'Alle- 
magne. 

Depuis que mon livre a paru, des incidents significatifs 
se sont produits. Au début de 1903, l'empereur allemand 



502 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

était sur le point d'aboutir. Une émission considérable, 
dont la plus grosse partie devait avoir lieu en France, pour 
permettre l'affaire de Bagdad, était préparée. Les journaux 
financiers l'annonçaient déjà, quand l'intervention fort 
opportune, au Parlement de Londres, de sir Gibson Bovsles 
attira l'attention du public anglais sur le danger énorme 
que présentait au point de vue britannique la mainmise 
allemande sur l'Asie Mineure. Une campagne ardente de 
presse s'en suivit; elle eut pour résultat de décider le cabi- 
net de Saint-James à rejeter les propositions allemandes. 

Le 23 avril 1903, M. Balfour annonça que lui et ses col- 
lègues estimaient que ces propositions ne donnaient point 
à l'Angleterre de sécurité suffisante en ce qui concerne 
l'égalité du contrôle, de la construction et de la direction. 
Cette décision eut un effet réflexe immédiat sur le gouver- 
nement de Paris qui avait presque cédé déjà aux sugges- 
tions berlinoises, mais qui se reprit et qui lui aussi retira 
son consentement. L'émission projetée dut être abandonnée 
et les Allemands renoncèrent à la grande opération finan- 
cière qui leur eût permis de solutionner l'affaire de Bagdad 
d'un seul coup. Ils durent se contenter, en attendant mieux, 
de construire avec leurs propres moyens quelques tronçons 
de la nouvelle ligne. 

Depuis ce grave échec de la diplomatie allemande, le 
gouvernement de Londres a précisé son point de vue tant à 
l'égard de la Russie que de l'Allemagne. Répondant à lord 
Lamington, le 5 mai 1903, lord Lansdowne déclara : 
« Nous (le gouvernement de Sa Majesté) regarderions l'éta- 
blissement d'une station navale et d'un port fortifié dans le 
golfe Persique, par une puissance quelconque, comme une 
très grande menace des intérêts britanniques, qui certaine- 
ment seraient sauvegardés par tous les moyens en notre 
pouvoir (1).» 

(1) V. CinnoL, op. cit., p. 264. 



L'ANGLETERRE 5C3 

Cette déclaration n'était en somme que le commentaire 
officiel de ce que disait, l'année précédente, le capitaine 
Mahan : 

« Des concessions dans le golfe Persique, ou bien par 
suite d'un engagement formel avec d'autres puissances, ou 
bien par négligence des intérêts commerciaux locaux 
placés maintenant sous le contrôle politique et militaire de 
l'Angleterre, mettraient en péril la situation navale de la 
Grande-Bretagne en Orient, sa situation politique dans 
l'Inde, ses intérêts commerciaux dans les deux régions et 
le lien impérial entre elle et l'Australie (1). » 

Le point de vue britannique a donc, à plusieurs reprises, 
et sous des formes diverses, été formulé aussi nettement 
que possible. 

Gomme il est certain, d'autre part, que Guillaume II n'a 
pas encore renoncé à ses plans sur l'Asie Mineure, le pro- 
blème consiste à savoir s'il voudra et s'il pourra passer 
outre à l'opposition britannique, ou si, finalement, il accep- 
tera de partager vraiment avec l'Angleterre les bénéfices et 
les avantages de la nouvelle voie ferrée qu'il entend cons- 
truire. On pourrait admettre qu'il en serait peut-être ainsi, 
si en Europe des raisons fondamentales, qui vont être 
exposées, ne séparaient les gouvernements de Londres et 
de Berlin. Il est donc admissible que la rivalité anglo-alle- 
mande subsistera dans le golfe Persique, mais tout indique 
que, pour longtemps encore, l'Angleterre y gardera une 
place prédominante. 

Ainsi donc, après avoir passé en revue les principales 
questions qui intéressent l'Angleterre sur le continent 
asiatique : questions des Indes, du Thibet, de Perse, du 
golfe Persique, nous sommes amenés à constater que, sous 
les quelques réserves faites plus haut (2), jamais la situation 

(1) National Review, septembre 19Q2. 

(2) V. p. 458. 



504 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

de la Grande-Bretagne n'a été aussi forte ni aussi assurée 
en Asie. 



Si la situation de la Grande-Bretagne s'est grandement 
améliorée en Asie, elle est par contre devenue délicate en 
Europe. C'est que les nécessités britanniques se heurtent 
partout aux nécessités germaniques; à l'Allemagne, il 
fallait une Russie se désintéressant de l'Europe, mais vic- 
torieuse sur le Pacifique; à l'Angleterre, il fallait une 
Russie renonçant à la prépondérance en Asie, mais con- 
solidée et forte en Europe. 

A Berlin, on comprit très bien ce besoin de la politique 
générale de la Grande-Bretagne. La grande presse alle- 
mande en témoigna à plusieurs reprises, notamment le 
Berliner Tageblatl qui, au début de la guerre russo-japo- 
naise, constata fort judicieusement : « En réalité, malgré 
son alliance avec le Japon, l'Angleterre songe beaucoup 
moins à nuire à la Russie, avec laquelle elle espère s en- 
tendre un jour, qu'à isoler l'Allemagne. » 

La justesse de cette remarque n'amoindrit pas l'amer- 
tume des constatations allemandes; il est indéniable que 
depuis des années, pour des raisons commerciales d'abord, 
politiques ensuite, l'Angleterre travaille à enrayer l'essor 
gênant pour elle de l'empire germanique. 

Est-ce simple concordance des événements? Toujours 
est-il que la nouvelle direction de la politique britannique 
s'est particulièrement accusée depuis l'avènement au trône 
d'Angleterre du roi Edouard VII. Depuis lors, la politique 
tendant à l'endiguement de l'Allemagne est suivie par le 
gouvernement de Londres, à la fois, avec une force, une 



L'ANGLETERRE 505 

suite et une souplesse admirables. Cette dernière qualité 
doit être en grande partie le fait du monarque britannique 
lui-même, car tous ceux qui suivent son jeu sont d'accord 
à reconnaître qu'il est probablement le plus habile 
de tous les souverains actuels. La finesse d'Edouard VII 
est servie par un esprit de pénétration et de prévoyance 
remarquable. Il a compris à temps la nécessité de sou- 
tenir indirectement l'Autriche par ses visites signifi- 
catives à Vienne, et il est avéré que c'est son action 
personnelle qui, malgré les difficultés considérables de 
l'entreprise, a rendu possible l'entente de l'Angleterre avec 
la France. Il est vrai que, pour des hommes aussi informés 
que ceux du cabinet de Saint-James, cette politique nou- 
velle s'imposait. La Russie ne formant plus contrepoids à 
l'Allemagne, l'Autriche n'étant pas encore suffisamment 
avancée dans sa transformation pour présenter un élément 
très sérieux de force, la situation de l'Italie étant trop 
excentrique pour lui permettre une lutte éventuelle quel- 
conque contre l'Allemagne, c'est donc nécessairement la 
France qui, sur le continent, devait former la base des 
nouvelles combinaisons britanniques. 

Cette politique et les conditions qu'elle implique, le 
peuple anglais les a admirablement comprises. Il a admis 
avec une conviction absolue que l'intérêt même de l'Angle- 
terre exige que la France soit aussi forte que possible sur 
le continent et que, par voie de conséquences, l'empire 
colonial de la Troisième République doit être respecté et 
même éventuellement garanti par les forces britanniques, 
afin que la France puisse conserver en Europe le prestige 
nécessaire pour le rôle qu'à Londres on veut lui voir jouer. 
C'est la profondeur de ces idées-bases qui explique pour- 
quoi, avec une spontanéité et une unanimité extraordi- 
naires, les sentiments à l'égard de la France se sont trans- 
formés radicalement de l'autre côté de la Manche en très 
peu d'années; pourquoi, dans les derniers mois, les délé- 



506 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

galions françaises, militaires ou civiles, ont trouvé en 
Angleterre un accueil enthousiaste dépassant les prévisions 
des plus optimistes. 

Gomme il est évident qu'en se rapprochant intimement 
de la France, les Anglais obéissent surtout au sens très 
pratique et très sûr qu'ils ont de leurs intérêts, certains 
Français en conçoivent de l'irritation et élèvent des doutes 
sur la sincérité des sentiments britanniques. Ces Français 
auraient mille fois raison s'ils pouvaient prouver que 
l'entente franco-anglaise est contraire aux intérêts fran- 
çais; mais il faut être aveugle pour ne pas comprendre 
qu'au point de vue des rapports de la France et de l'Angle- 
terre, un état de choses, sans précédent dans l'Histoire, 
résulte de la guerre russo-japonaise. 

Devant la prépondérance excessive prise par l'Allemagne 
dans le monde et aussi loin qu'on peut prévoir les événe- 
ments contemporains, les Anglais ont un intérêt britannique 
capital à ce que la France soit en paix aussi forte que 
possible et à ce que, si la guerre venait à éclater entre elle 
et l'Allemagne, la France fût pleinement victorieuse. Or, 
s'il y a là, certes, un intérêt anglais, ne s'accorde-t-il pas 
dune façon absolue avec l'intérêt français en paix comme 
en guerre? 

Certains Français disent encore : « L'Angleterre veut 
simplement opposer la France à l'Allemagne et nous faire 
battre le plus tôt possible avec les soldats de Guillaume II, 
afin de faire son jeu à elle, sans se soucier de nous davan- 
tage. » J'avoue que je ne partage pas cette opinion. Je crois 
que l'Angleterre a un intérêt anglais certain à ce que la 
France soit très forte, afin de faire équilibre à la puissance 
allemande. Mais les hommes d'Etat de Londres connais- 
sent très bien les risques d'une guerre continentale et ils 
n'ignorent certainement pas ce que l'Angleterre perdrait à 
une défaite de la France qui aurait pour résultat de donner 
pour une longue période à l'Allemagne une hégémonie 



L'ANGLETERRE 507 

incontestée sur le vieux monde. Contrairement à bien des 
affirmations qui semblent téméraires, les Anglais n'ont 
aucun avantage à une guerre continentale. Ils souffrent 
encore de la lutte contre le Transvaal. C'est seulement 
maintenant que leurs affaires commerciales accusent une 
reprise sensible. La paix est d'autant plus avantageuse à la 
Grande-Bretagne que, connaissant bien à fond les des- 
sous de la crise intérieure allemande qui se prépare (I), 
les Anglais préfèrent sans doute la voir se préciser dans 
une période de paix, afin d'en tirer les avantages sans 
affronter les risques d'une opération armée toujours aléa- 
toire. 

On a soutenu enfin que l'arrivée au pouvoir des libéraux 
anglais allait affaiblir l'entente avec la France, en raison 
du rapprochement qui pourrait s'opérer entre Londres et 
Berlin. Ce jugement ne paraît pas exact. 

Il règne maintenant dans tout l'empire britannique une 
conviction si parfaite de la communauté d'intérêts exis- 
tant actuellement entre la Grande-Bretagne et la France, 
qu'aucun ministère ne pourrait aller contre un pareil senti- 
ment. Les libéraux eux-mêmes ne le désirent nullement; 
d'ailleurs, à maintes reprises, ils ont déclaré qu'ils étaient, 
eux aussi, partisans de l'entente avec la France (2); la 
seule nuance qui les distingue des conservateurs, c'est 
qu'ils veulent en même temps détendre les rapports de leur 
pays avec l'Allemagne. 

A cela, les Français ne sauraient voir aucun inconvé- 
nient. S'ils ont à prendre des précautions contre leur voisin 
de l'Est, ils doivent aussi être satisfaits de constater que 
l'Angleterre est disposée à entretenir avec l'Allemagne des 



(1) V. p . 452. 

(2) Dans son discours au Albert-Hall le 21 décembre 1905, sir Henry 
Campbell-Bannennan a exprimé sa vive satisfaction de l'accord conclu par 
lord Lansdowne avec la France, et il a déclaré que la politique du cabinet 
serait de maintenir cette amitié dans son intégrité. 



508 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

rapports dépourvus d'acrimonie spéciale, puisque cette 
aititude, en diminuant les causes de conflit, ne peut que 
contribuer au maintien de la paix. 

A légard de la France et du rapprochement possible 
anglo-allemand, le Spectator a publié un article qui exprime 
excellemment l'opinion moyenne des sujets d'Edouard VII : 

Il faut tout d'abord faire comprendre clairement au gouverne- 
ment allemand que, s'il désire se concilier notre bonne volonté 
et veut édifier sur elle une amitié solide, il doit abandonner 
complètement l'attitude que l'Allemagne a adoptée vis-à-vis de la 
France au cours de l'été dernier. Des menaces du genre de celles 
qui furent officieusement adressées à la France par le prince 
Henckel de Donnersmark et d'autres pendant la crise franco- 
allemande ont créé une impression profonde de méfiance dans 
notre pays. L'opinion publique ici fut indignée, nous dirons même 
horrifiée, d'apprendre que les émissaires allemands déclaraient 
expressément à la France que, si elle ne cédait pas, l'Alle- 
magne profiterait des embarras de la Russie pour lui sauter à 
la gorge. 

Le comte Metternich, en parlant l'autre jour de la facilité 
avec laquelle il serait possible d'arriver à un accord entre l'An- 
gleterre et l'Allemagne, a pu oublier ces incidents, mais nous 
sommes convaincus que la masse du peuple anglais n'a pas fait 
de même. Elle en a reçu une impression si profonde qu'elle a 
décidé, quoi qu'il arrive, de ne jamais permettre que la France 
soit la victime d'un assaut aussi brutal et aussi injustifié que celui 
qui fut apparemment prémédité l'été dernier. 

Tant que les promoteurs d'une entente avec l'Allemagne n'au- 
ront pas obtenu l'assurance que la France ne sera pas de nou- 
veau exposée à de telles menaces et que l'attitude de l'Allemagne 
à l'égard de sa voisine n'aura pas changé du tout au tout, ils ne 
peuvent espérer obtenir le résultat qu'ils souhaitent. 

11 est insuffisant de dire que des intelligences meilleures avec 
l'Allemagne ne gênent pas notre amitié avec la France. Les 
Allemands doivent arriver à comprendre, — ce dont ils ne sem- 
blent pas en ce moment bien pénétrés, — que l'amitié française 
est devenue la tonique de notre politique extérieure, et qu'il est 
impossible d'être en bons termes avec nous, nous ne dirons pas 
sans être les amis intimes de la France, — ce qui serait dérai- 



L'ANGLETERRE 50» 

sonnable, — mais en ne traitant pas la France avec les égards 
auxquels tout Etat indépendant, grand ou petit, a droit (1). 

Cette opinion fut confirmée quelques jours plus tard, 
lorsqu'une certaine tension consécutive de la publication 
du Livre jaune et du discours si remarquable de M. Rou- 
vier sur la question du Maroc se laissa remarquer entre 
Paris et Berlin. 

La Westminster Gazette, organe libéral, dit : 

L'erreur profonde dont il faut se garder est de croire qu'une 
entente amicale avec l'Allemagne affaiblirait ou annulerait l'en- 
tente anglo-française; on ne pourrait se tromper davantage. 
L'Angleterre ira à la conférence comme l'amie déclarée de la 
France, mais elle est également préparée à être l'amie de l'Alle- 
magne. Il faut pourtant qu'il n'y ait pas d'équivoque; qu'on 
comprenne bien, comme sir Edward Grey le disait en octobre 
dernier, que rien dans nos relations avec l'Allemagne ne doit en 
aucune façon porter atteinte à nos bonnes relations avec la 
France, et que la condition première de toute amélioration des 
relations publiques entre l'Allemagne et nous-mêmes doit être 
que les relations de l'Allemagne avec la France, surtout au sujet 
de l'accord anglo-français, soient loyales et bonnes (2). 

La P ail Mail Gazette déclara : 

L'Angleterre, le voudrait-elle, qu'elle n oserait pas permettre à 
C Allemagne d'écraser la France une seconde fois; pour cela, les 
raisons sont nombreuses. 

L'Outlook dit également que si on lui impose une guerre, 
la France ne manquera pas d'amis. 

L'Angleterre, sans la moindre bésitation, « sauterait pleine- 
ment armée à côté d'elle», non seulement inspirée par des obli- 
gations d'honneur, mais aussi avec la conviction bien claire que 
ce n'est pas dans les intérêts britanniques que la France soit 
vaincue. Nous ne voyons pas de mal à avouer franchement ce 
qui a été chuchoté discrètement, tous ces temps derniers. En 
fait, si on avait déclaré hautement, il y a dix mois, que sur toutes 
les questions provenant de l'accord anglo-français, l'Angleterre et 

(1) Cité par le Temps du 13 décembre 1905. 

(2) 18 décembre 1905. 



r>10 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

la France étaient unies, il n'y aurait pas de question marocaine 
en ce moment, nous en sommes surs. 

C'est un fait capital de cette année importante que l'Angleterre 
se rend compte que le devoir et l'intérêt la forcent irrésistiblement 
à se ranger aux côtés de la France, advienne que pourra (1). 

Ces dernières lignes résument toute la situation; elles 
peuvent être prises comme l'expression d'une volonté réflé- 
chie et d'une vérité réelle. 

L'Angleterre n'a pas intérêt à provoquer une guerre 
entre l'Allemagne et la France, mais, si malgré tout cette 
guerre éclatait, l'Angleterre se trouverait, du fait même de 
ses intérêts vitaux, placée vis-à-vis de la France dans la 
même situation qu'elle eut jadis à l'égard de la Prusse se 
battant contre Napoléon I er . 

Quelle le veuille ou non, ïintérêt britannique serait entiè- 
rement méconnu si, dans une guerre entre la France et l'Alle- 
magne, T Angleterre n engageait pas du côté de la France son 
dernier homme, son dernier canon, et, argument non sans 
puissance, son dernier schelling. 

Avec sa prévoyance habituelle, la diplomatie anglaise se 
prépare à toutes les éventualités. On la voit travailler 
activement à établir un ensemble de forces susceptibles 
d'équilibrer sur le continent celles de l'Allemagne. Si la 
France forme en Europe la base nécessaire de ses combi- 
naisons, la diplomatie britannique, avec raison, ne néglige 
point les autres éléments. Elle entretient d'excellents rap- 
ports avec le Portugal, l'Espagne, l'Italie. Au Quirinal, 
elle peut beaucoup. A Vienne et à Budapesth, son action a 
déjà été bienfaisante et serait susceptible de l'être plus 
encore. Mais, ce qui serait le complément vrai de l'entente 
franco-anglaise, ce serait la conclusion d'une durable 
entente russo-anglaise. 

On l'a bien compris à Londres, car, dès avant la fin de 

(1) Cite par le Matin 30 décembre 1905. 



L'ANGLETERRE 511 

la guerre et l'éclat de la révolution russe, on a pu cons- 
tater les avances faites à Saint-Pétersbourg par le gouver- 
nement d'Edouard VII. Bien des indices permettent môme 
de croire que l'Angleterre a fortement contribué, à Ports- 
mouth, à obtenir des Japonais le retrait de leur demande 
d'indemnité de guerre, voulant ainsi rendre à la Russie un 
immense service qui permît ultérieurement d ouvrir les voies 
à un accord général entre Londres et Saint-Pétersbourg. Il 
est encore certain qu'une détente de l'hostilité existant en 
Russie contre les Anglais a pu être constatée, mais la révo- 
lution russe est venue enrayer le mouvement si bien com- 
mencé. Les pourparlers ne pourront reprendre que quand 
un calme durable se sera rétabli à Saint-Pétersbourg; mais, 
quelle que soit la forme du gouvernement avec lequel elle 
traitera, il est infiniment probable que la diplomatie bri- 
tannique, n'ayant plus à redouter la Russie en Asie, cher- 
chera finalement à réaliser, après l'alliance anglo-japonaise 
et l'entente anglo-française, l'entente anglo-russe. La Russie 
s'y prêtera-t-elle? Ce serait, en tout cas, son avantage. 

Après la guerre russo-japonaise, n'est-il pas évident que 
la Russie a ses intérêts essentiels en Europe? Le jour où 
l'entente anglo-russe serait conclue, elle permettrait des 
combinaisons grandioses immédiatement réalisables et de 
conséquences aussi heureuses pour la Russie que pour 
l'Angleterre. Quelles raisons s'opposeraient, par exemple, à 
la mise en service, en fort peu de temps, de la vraie grande 
route directe de l'Europe vers les Indes? Pour aller de 
Londres à Calcutta par voie ferrée, il suffirait de cons- 
truire 700 kilomètres environ de chemin de fer, que seule 
la rivalité anglo-russe a empêché jusqu'à présent de réaliser. 

Ouvrons donc les yeux sur un prochain avenir possible 
et constatons avec quelle aisance un simple effort de bon 
sens permettrait d'établir demain, si l'on veut, la grande 
r oie ferrée qui relierait Ostende à Bombay et à Calcutta. 

Le projet que je vais décrire ici m'a été exposé en 



512 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

octobre 1903, à Pékin, par M. Lessar, ministre du tsar en 
Chine, mort récemment. Il s'en montrait grand partisan, 
car il était un de ces Russes informés qui avaient pénétré 
la vanité de la rivalité russo-anglaise en Asie. 

Les projets de liaison directe de l'Europe avec l'Inde par 
le chemin de fer font travailler depuis quelques années 
bien des cerveaux. 

Le fameux plan du chemin de fer de Bagdad a momen- 
tanément échoué pour des motifs à la fois politiques et 
financiers (l). D'autres raisons techniques sont de nature à 
amener l'échec définitif de ce projet en ce qui concerne 
la voie ferrée à établir vers les Indes. 

Il exigerait, en effet, la construction d'une voie ferrée 
gigantesque, soit : 

1° D'Adana à Bagdad; 

2° De Bagdad à Bouchir; 

3° De Bouchir à Bender-Abbas; 

4 n De Bender-Abbas à Gurrachée. 

Au total, quelque chose comme 4.000 kilomètres de voie 
ferrée, dont plus de la moitié à travers les déserts de la 
Perse et du Bélouchistan. 

Or, il existe une solution du même problème, simple, 
rapide et relativement peu coûteuse, puisqu'elle n'exigerait 
que la construction de 700 kilomètres environ de voie ferrée. 

Il suffirait, en effet, d'utiliser les lignes existantes : 

1° Londres, Berlin, Bakou; 

2° La traversée de la Caspienne de Bakou à Kransnovodsk; 

3° Le Transcaspien de Krasnovodsk jusqu'à Kouchk, ter- 
minus des lignes russes sur la frontière afghane. 

Sur le territoire des Indes, la voie ferrée est construite 
jusqu'à New-Chaman, terminus au nord des lignes anglaises. 

Or, de Kouchk à New-Chaman, il y a seulement 700 kilo- 
mètres à construire, c'est-à-dire moins que de Paris à Mar- 

^i) V. p. 50 L. 



L'ANGLETERRE 



13 




5U LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

seille. Sans doute, pour exécuter ce travail, donc pour tra- 
verser le territoire afghan, le consentement de Ternir est 
indispensable. Mais pourrait-il être refusé le jour où l'An- 
gleterre et la Russie seraient d'accord pour le demander à 
l'émir avec les arguments qui conviennent? 

La construction des 700 kilomètres envisagés ne présen- 
terait pas de difficultés techniques particulières. Le terrain, 
de nature ordinaire, ne nécessiterait que des travaux 
faciles et notamment fort peu de ponts. Le tracé est même 
déjà étudié. En vue d'une guerre, les Russes ont, en effet, 
réuni à Kouchk tous les éléments d'un chemin de fer stra- 
tégique se dirigeant au Sud sur Kandahar, et, à New-Gha- 
man les Anglais, possèdent, eux aussi, tout le matériel 
nécessaire à une voie ferrée ayant comme objectif au nord 
Kandahar (1). 

Supposons cette voie ferrée construite; quel en serait le 
résultat au point de vue de la rapidité des communications 
entre Londres et Gurrachée? 

Le tableau ci-dessous décompose, d'après les chiffres qui 
m'ont été fournis par M. Lessar, la durée du trajet pour 
chacune de ses fractions. 

Kilomètres. Heures. 

Londres — Calais — Berlin — Alexandrowo 1 . 487 28 

Alexandrowo (formalités de douane) » 1 

Alexandrowo — Varsovie — Rostoff — Bakou (en 

supposant le service amélioré à 50 verstes à l'heure) . 3 . 149 63 

Bakou — Krasnovodsk (traversée) 320 12 

Opérations de transbordement, une heure et demie de 

chaque côté » 3 

Krasnovodsk — Merv — Kouchk 1 . 142 



48 
Kouchk — New-Chaman 700 ' 

New-Chaman — Soukhowa 47 12 

Soukhovva — Currachée 300 7 

Totaux 7.568 174 

Soit sept jours six heures. 

Il est donc bien établi qu'en utilisant simplement les 

(1) V. p. 472. 



L'ANGLETERRE 515 

réseaux existants et en améliorant dans de faibles propor- 
tions les services actuels, il serait possible, une fois le tron- 
çon de Kouchk-New-Ghaman construit, d'aller de Londres 
à Currachée en sept jours et six heures, alors que le même 
trajet par la voie de Bagdad réclamerait rétablissement 
de 4.000 kilomètres de voie ferrée dans des régions où le 
rendement économique serait des plus problématiques. 

Il faut noter que ce résultat déjà très satisfaisant, trajet 
en sept jours et six heures, pourrait être rendu plus rapide 
encore par une amélioration et une rectification sérieuse 
des réseaux existants. 

En effet, un premier raccourcissement pourrait être 
obtenu en empruntant la voie Vienne, Odessa, la Grimée 
avec pont sur le détroit de Kertch déjà prévu, Novorossisk, 
Soukoum-Kalé, Tiflis, etc. Enfin, une ligne Tiflis, Bakou, 
Tabriz, Téhéran, etc., pourrait plus tard supprimer la tra- 
versée de la Caspienne. 

Le seul véritable obstacle à l'extension du tronçon 
Kouchk-New-Ghaman réside dans l'opposition qu'y ont faite 
jusqu'à présent les Anglais, surtout ceux de la nuance de 
lord Gurzon, qui ont craint de donner aux Russes la voie 
d'invasion qui leur manquait encore. 

Ces objections sont désormais sans valeur, l'invasion des 
Indes par la Russie étant moins que jamais réalisable. Au 
surplus, rien n empêcherait les Anglais de prendre toutes 
les mesures de précaution imaginables. 

Les Anglais pourraient, par exemple, construire le tronçon 
Kouchk-New-Ghaman avec l'écartement de la voie qui 
leur conviendrait, de manière à empêcher l'emploi du ma- 
tériel russe, non seulement des locomotives, mais même 
des wagons à écartement modifiable. Ils auraient ainsi une 
garantie contre l'invasion russe, si chimérique soit-elle. 

Au point de vue économique, l'exécution du tronçon 
Kouchk-New-Ghaman serait aussi profitable à l'Angleterre 
qu'à la Russie, car ce tronçon ferait certainement travailler 



516 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE 

beaucoup plus qu'actuellement les deux grands réseaux 
indien et transcaspien. 

Un accord anglo-russe sur le tronçon New-Ghaman- 
Kouchk aurait enfin une importance beaucoup plus géné- 
rale. Il signifierait, en effet, non seulement que lune des 
causes de méfiance profonde entre l'Angleterre et la Russie 
serait définitivement écartée, mais il rendrait peut-être, — il 
est vrai dans un avenir plus lointain, — de précieux ser- 
vices au point de vue de l'Indo-Ghine française. 

Le tracé du chemin de fer de Haute-Birmanie n'a encore 
pu être établi, car la région à traverser est l'une des plus 
difficiles du monde; mais, si l'on y parvient finalement, la 
jonction du réseau indo-birman avec la voie ferrée qui doit 
relier Hanoï à Saigon ne deviendrait plus qu'une question 
de temps. 

On voit quels seraient alors les incalculables résultats 
atteints. Pour aller à Saigon, il faudrait une quinzaine de 
jours pour un voyage qui, aujourd'hui, exige un mois. 

Cette voie ferrée ainsi complète serait le symbole d'un 
des aboutissants logiques de la guerre russo-japonaise : 
l'entente franco-russe-anglaise. 

En définitive, l'Angleterre, largement rassurée pour un 
temps sur le sort de ses possessions en Asie, est désormais, du 
fait de la prépondérance allemande, obligée de concentrer à 
nouveau sur l'Europe l'effort de sa politique extérieure. Le 
gouvernement de Londres est, de tous les gouvernements du 
vieux monde, celui qui est le mieux outillé pour créer diplo- 
matiquement le nouvel équilibre de forces indispensable à 
l'Europe. Lly travaille dès maintenant sous la souple et habile 
direction du roi Edouard VIL La base des combinaisons 
anglaises est nécessairement la France. Connaissant les con- 
ditions d'une entente durable avec la France, les Anglais 
admettent que l'intérêt britannique les oblige à ménage}' 
les intérêts de la France aussi bien aux colonies que sur le 



L'ANGLETERRE 517 

continent. V Angleterre n'a pas intérêt à déchaîner une guerre 
continentale, mais elle veut créer un état de choses tel que 
le groupement nouveau en résultant puisse soutenir dans 
les meilleures conditions possibles le choc allemand éven- 
tuel. 



CHAPITRE VII 

LA FRANCE 

I. — La Frange et la politique russe en Extrême-Orient. — Les fautes 
commises auraient-elles pu être évitées? — Les avertissements de M. de 
Fleurac, attaché militaire de France à Pékin de 1891 à 1895. 

II. — Gomment garantir l'Indo-Chine? — Danger japonais ou danger 
chinois? — Défense militaire ou défense diplomatique? — Lien possible 
de l'alliance anglo-japonaise et de l'entente franco-anglaise. 

III. — La nouvelle situation en Europe et la France. 

L alliance franco-russe. — Raisons qui en motivent le maintien. — 
Pourquoi toutefois elle ne suffit plus aux combinaisons politiques de 
la France. — Pour rétablir l'équilibre général des forces, la France 
doit savoir si ses intérêts concordent davantage avec ceux de l'Alle- 
magne ou avec ceux de l'Angleterre. 

La France doit-elle s'entendre avec l'Allemagne ? — Distinction à faire 
entre le peuple allemand et le gouvernement allemand au point de vue 
de la direction de la politique étrangère de l'Allemagne. — Les intérêts 
économiques de l'Allemagne s'accordent-ils avec ceux de la France? — 
La France, en faisant un accord avec l'Allemagne, pourrait-elle main- 
tenir son prestige moral et son indépendance? 

La France et l'Angleterre. — Les intérêts économiques des deux pays 
sont-ils opposés ou concordants? — La situation générale du inonde 
fait-elle que l'Angleterre doive être considérée ou non comme un 
adversaire de la France? — Une alliance avec l'Angleterre est-ellé dési- 
rable ou non? — En cas de conflit avec l'Allemagne quelles peuvent-être 
la nature et l'importance du concours armé que pourrait donner l'An- 
gleterre à la France? 

IV. — Action de l'état intérieur de la France sur sa prochaine politique 

Étrangère. — Portée de la campagne antimilitariste. — Influence 
possible de la loi sur la séparation des Églises et de l'Etat. — Lacunes 
et défauts des Français : leur faible connaissance des quest